XVI INTRODUCTION
La foi aveugle fut, en effet» le malheur de Tarchiduc Albert: c II confondit, ajoute le même auteur « rintérèt de l'Église et l'intérêt de ses sujets, et il « fit dépendre le bonheur des uns du triomphe de « l'autre '. »
Les jésuites, qu'il avait déjà soutenus dans leur querelle avec les jacobins, eurent en lui un protecteur constant et zélé ; il les protégea ouvertement ; il leur donna le monopole de l'instruction, sans songer qu'il leur livrait ainsi l'avenir des populations. Les résultats de ces malheureuses faiblesses ne se firent pas attendre. « Leur morale , écrit encore « J.-B. Blaes, facile et souple, créa dans l'&me hu- « maine une double conscience, déprava l'enfance c et assura la servilité des générations futures. Dé- « positaires des secrets du monde par la confession, « ils muselèrent encore la presse par la censure. € Tout ouvrage qui révélait une pensée profonde, « une raison solide, fut condatané et détruit. Nul c ne put éditer à moins qu'il n'ait subi un examen « d'orthodoxie et prouvé devant un jury qu'il était <c desaine doctrine. La police de la librairie fut orga* « nisée comme elle l'avait été, quarante ans aupa- « ravant, sous le duc d'Albe, et.de même qu'en ces a temps de sinistre mémoire, la liberté de conscience f fut sévèrement ch&tiée chaque fois qu'elle osa se
' J.-B. Blaks, Éludes Historiques, page 179.
INTRODUCTION. XVIl
« montrer. La croyance du diable fut préconisée « comme un acte de foi, entretenue, nourrie et dévête loppée comme une idée féconde.
« Pour se garer du diable et de ses maléfices, les « population» coururent aux églises s'abîmer dans « une muette contemplation. Le catholicisme se re- « leva plein d'une vie nouvelle, non plus ce catho- « licisme large et généreux qu'avaient rêvé un « instant les libres penseurs de la renaissance, mais « un culte étroit, mesquin, matériel, un fétichisme « grossier, qui devait à la longue anéantir toute « activité morale. Ce ne furent plus que processions, « sermons, confréries, cérémonies expiatoires, ado- « rations d'images de saints et d'emblèmes char- « nels*. »
Tout entier à ses pieuses pratiques, Albert n'eut jamais la pensée d'examiner quel serait le résultat du régime monacal auquel il soumettait la Belgique. Il voyait la paix rendre une sorte de vie à l'agriculture, au commerce et aux arts eux-mêmes. Comment, catholique et dévot, aurait-il pu supposer qu'un pays, absorbé par la pensée de son salut , amusé par les pompeuses cérémonies religieuses qu'il n'épargnait pas et qui faisaient ses délices à lui, archiduc, que ce pays, dis-je, ne jouissait pas du plus
* J.-B. Blaes, Études historiques, pp. 181 et 185.
XTUf
INTBODOOnOM.
grand bonheur terroïke? — U avait tranafonné sa cour en un vaste monaaftère, et il était heureux ! — Les Belges ne seraient-ils pas les plus fortunés des hommes le jour où la Belgique serait une vaste capudnitoe? — Il poursuivit donc son œuvre avec zèle et confiance, tandis que tout un peu^^e agMiîsaît, car, je dte encore J.-B. Blaes, c'était agonisar que de vivre comme il vécut« émusculé par le système auquel il était soumis, destitué de sens moral et n'ayant plus ni consciaice ni libre arbitre, i Devenue dévote et mystique par halâtude, la Belgique s*enfroque, se déchausse, se rase, seacapuchonne, et pendant deux siècles eUe excite le mépris de r£urq)e. La vie semble se retirer d'elle; affaiblie, épuisée, elle subit les outrages et les humiliations, et c'est à peine si elle les ressent. Accoutumée au régime des couvents, elle ne sait plus s'en passer ; lorsqu'ime main hardie tente de déchirer le bandeau qui lui couv|^ les yeux, elle re^ pousse cette main et prend les armes. Elle n'avait conservé de forces que pour combattre la liberté du monde ' » .
Tel fut le désolant résultat du despotisme bigot qui succéda aux troubles religieux du xvi^ siècle : la ruine et l'abêtissement d'un peuple qui marchait à la tête de la civilisation , à une époque que la.
> J.-B. Blabs, Études historiques, page 198.
INTAODVCTIQN. XIX
liberté peut revendiquer comme sienne. En effet, aux premiers jours de cette mémorable période historique, la liberté existait, la richesse était partout ; rinstruction pénétrait dons les masses ; chaque jour voyait un nouvel individu sortir de la foule des obscurs et s'asseoir au banquet de la vie intellectuelle. Les grands s'abaissaient ; le peuple, régénéré par le travail et par la pensée, s'élevait lentement. Sur les débris de la féodalité, affaiblie par les puissantes communes flamandes , s'établissait la bourgeoisie; émancipée par le libre examen que proclamait la réforme, elle commençait à se constituer en aristocratie de travailleurs, dont quelques membres arrivaient aux plus hautes dignités diplomatiques, civiles ou militaires, ce qui semble donner pour caractère distinctif à cette époque, l- achemine^ ment de tantes les classes de la société vers l'égalité devant la loi. Enfin, la vieille Église romaine, dernier vestige du despotisme, alors que les ténèbres de la barbarie étaient dissipés^ que l'Europe s'épanouissait à la généreuse chaleur de la civilisation, la vieille Église romaine était menacée, par la voix toujours écoutée de Luther, de s'engouffrer dans l'abîme qu'avaient creusé sous ses pieds des ministres ignorants ou coupables.
Dans ces temps-là, il ne manquait à l'homme que deux choses pour que sa liberté fut complète : l'expérience de cette liberté si chèrement acquise