‹ AbyssinieChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une réception officielle. — Dignités cixiles et militaires d'Abyssiuie. — Sokota le soir d'un marché. — t Ça beaucoup d'argent ! » — Gomment le sel sert de monnaie et fait la fortune de Sokota. — Un présent onéreux. — Un jeune seigneur et sa cour. — Xoble réponse. — Visite à l'église monolithe d'Ouquère. — Cérémonies funèbres. — Une attention trop délicate. — Les fourberies d'un trésorier. — Préparatifs de guerre. — Cernés par les insurgés. — Tout se découvre. — Une pierre sur le cou. — Le massif des Agaos. — A la poursuite des singes. — Le boudoir d'un fauve. — Sur les bords du Taccazé. — Un peu de géographie.

Je m'étais arrêté plus que de coutume à piller un buisson tout diapré d'insectes, aussi je pressai ma mule, car je prévoyais qu'il y aurait à Sokota une réception curieuse , et je tenais à y assister.

Je rejoignis M. de Sarzec au fond d'un piltoresque rarin , où la petite rixièrc de Koulla-ALita formait une mignonne cascade qui n'arrivait au pied de la montagne que comme une pluie de perles humides. Bien conforme à la constitution géologique du pays, ce ravin était encore un vaste puits de près de

deux cents mètres de profondeur. Tout là haut se pressait une foule compacte qui, d^en bas, nous apparaissait comme un monde de Lilliputiens. \os mules sentaient, ce semble, que nous marchions à la gloire, et nous eûmes bientôt escaladé la montagne par un sentier indescriptible.

Je ne pouvais cependant m'empêcher de penser que, dans un lieu semblable, une poignée d^hommes suffirait pour anéantir une armée entière.

Les autorités de Sokota, réunies au sommet, avaient mis pied à terre pour nous recevoir; c'était un honneur, comme tant d'autres, que nous valait le caractère officiel du vice-consul.

Politesse pour politesse, nous fîmes de même, et, tandis que nous échangions de cordiales poignées de main, la fusillade crépitait.

Nous nous remîmes en selle; mais nos montures, animées par le brouhaha des salves de mousqueterie et des acclamations, partirent à fond de train, franchissant monticules et fossés comme dans un steeplechase. C'était une charge de cavalerie flanquée de fantassins, où chacun luttait de vitesse. La population enthousiasmée nous accueillit avec force cris de joie, et nous ne nous arrêtâmes que dans la cour d'une vaste maison destinée à M. de Sarzec.

Les libations commencèrent. Nous pûmes alors examiner plus facilement la nombreuse assemblée : celui qui paraissait le plus important personnage, en-

touré de tous les honneurs qui sont, même en Ahyssinie, et là peut-être plus que partout ailleurs, Tapanage de la naissance et de la fortune, était un jeune adolescent, le Dahanah Choum Liedje ' Kabedé, fils du Raz Téféri; venait en seconde ligne le Meslani Imam , gouvernant la province en l'absence de son chef hiérarchique, le Ouague Choum Raz Téféri ; après lui prenait place le Fitorari Toukou, gouverneur du jeune Kabedé , et enfin TAzadje Oubié. Les autres ne valent pas la peine d'être signalés.

Avant de faire plus ample connaissance avec tous ces dignitaires de l'empire éthiopien, il n'est pas sans intérêt, je crois, de savoir quels sont leurs titres et leurs fonctions, et, afin de ne plus revenir sur ce sujet, je dirai tout de suite, en quelques mots, quelles sont les principales dignités civiles et militaires de ce pays.

A tout seigneur, tout honneur : commençons par le chef de l'État.

Sur le trône d'Ethiopie siège VAtié ou Négouss. La première de ces désignations, qui, à proprement parler, signifie père, semble avoir été de préférence employée avant Théodoros , et les indigènes , en parlant de leurs anciens empereurs, emploient ce titre : ainsi ils disent Atié Kaleh^ Atié Fazzil^ qui

^ Liedje est une sorte de titre que portent tous les fil» de grande famille.

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ont régné Tun au sixième, Tautre au quinzième siècle; tandis que, s'ils parlent de Théodoros ou du roi régnant, ils emploient le titre àe A'égouss.

Celte dénomination était cependant connue avant Théodoros, car Sait en parle. « Ce titre, dit-il \ donné par les Européens au souverain de l'Abyssinie, n'est qu'une corruption ou une déviation de négcish. » A proj:os de l'Inscription d'Axoum, où le souverain s'intitule roi des rois, lord Valentia dit ' : « Cela répond au Négush Négushi, qui continue à être le titre des empereurs d'Ethiopie \ w

Sait et lord Valentia emploient encore fréquemment le titre « Bahar-Xégasli » , pour désigner les petits potentats du Tigré , ce qui semble rationnel d'ailleurs. Bahar en arabe signifie mer, et comme la province du Tigré avait alors pour limite orientale la mer Rouge, il n'y a rien d'étonnant à ce que les princes dont la suzeraineté s'étendait jusqu'à la côte aient porté le titre de Bahar-Négash^ roi de la mer.

Comment dans le pays même Négash est-il devenu Négouss ^ en se substituant au titre Atié? Je l'ignore ; mais le fait est constant. C'est là un des

* Salt, Voyage en Abyssinie , t. II, p. 435.

2 Voyages du vicomte Valentia, t. II, p. 185, note.

3 Cette différence d'orthographe provient de la diversité des sons de la lettre U dans les langues européennes, Salt et lord Valentia, étant Anglais, devaient écrire négush là où nous, Français, sommes obligés d'écrire négoush.

LES MO.\TAG.\ES DtS AGAOS. 181

nombreux probK'mes, — un des moins importants sans doute, qui restent à résoudre sur l'Ethiopie. Chez un peuple où l'usage de l'écriture est peu répandu et reste le privilège en quelque sorte exclusif de certaines castes, les traditions orales, si peu anciennes qu'elles soient, sont constamment dénaturées, et si leur souvenir est confié à l'écriture à deux époques différentes, le même fait sera raconté d'une façon contradictoire ou tout au moins méconnaissable , parce qu'il est impossible de suivre la filiation des différentes versions auxquelles le récit a donné Heu. On a vu dans le premier chapitre combien sont obscurs certains documents qui pourraient servir à édifier l'histoire d'Abyssinie, à tel point que plus on les étudie, plus on s'enfonce dans le doute.

Le Xégouss est en même temps le chef civil et militaire du pays.

Après lui viennent les Raz. Il n'y eut autrefois qu'un dignitaire portant ce titre, et c'était un grade militaire. Raz Mikaël , que nous a fait connaître Bruce, empiéta le premier sur les pouvoirs civils, et bientôt Raz signifia gouverneur de province. 11 y eut un Raz dansl'Amarah, un Raz dans le Tigré, et j'ai parlé de leurs luttes. Aujourd'hui l'importance de cette dignité est encore plus restreinte. lohannès, pour s'attacher des partisans, a conféré le titre de Raz aux principaux seigneurs qui ont reconnu

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son autorité. Il y en a autant que de provinces. Raz Bariaou gouverne le Ti'rjré, Raz Aréa VOgoulo- Gousaïe^ Raz Voi^onia le Sémiène, Raz Té/ériles AgaoSj, Raz Desta le Godjam; j'en passe, — et des meilleurs peut-être. — Les Raz, malgré cela, marchent toujours en première ligne après le roi.

L'organisation politique de TAbyssinie étant essentiellement féodale, chacun de ces petits potentats est maître chez lui, et le roi n'a rien à revoir dans son gouvernement, tant qu'il paye régulièrement l'impôt, tant en hommes de guerre qu'en argent. Mais tous ces principicules ont, de par leur naissance, autant ou plus de droits au trône que le souverain actuel, et leur secrète pensée est de prendre sa place : de là, rébellion, lutte et conflit.

lohannès le sait bien ; aussi, sous le fallacieux prétexte de les combler d'honneurs , il retient les Raz à sa cour, comme dans une cage dorée, pour les empêcher de tramer, à l'abri de leurs montagnes, quelque machiavélique insurrection.

Ce sont des Meslanis ou sous^gouverneurs qui résident dans la province et l'administrent à la place des Raz.

Il y a encore les Bélétas et Bélmtéguétas ou conseillers; mais, à en juger par celui que nous

LES MOMAGXES DES AGAOS. IS.-j

avons ru comme gouverneur à Acioua, les tiUilaires de cette charge importante doivent être bien déchus.

Puis viennent les Balamharas ^ qui sont des écnyers, les Azadjes ou trésoriers, et enfin le? Choum.^ ou Kantibas \ c'est-à-dire gouverneurs de petits districts.

Dans les emplois militaires, nous retrouvons encore en première ligne les Raz, qui, sous les ordres suprêmes du Xégouss, commandent en chef les guerriers de leurs provinces. A ce point de rue, le titre de Raz correspond à notre maréchal de France ; mais je crois qu'il est plus rationnel, en raison de leur pouvoir à la fois civil et militaire , de comparer les Raz à nos anciens grands feudataires de la couronne, dont ils ont toutes les attributions et toute Tindépendance.

Ce sont ensuite les Dédjasmatchs et Fitoraris, généraux de divers corps d'armée. .Mais, en présence du nombre prodigieux de dédjasmatchs que j'ai rencontrés en Abyssinie, ce me semble être plutôt un titre honoritique, qui ne comporte nullement que Ton remplisse les fonctions d'un général d'armée.

C'est ainsi que le fils du Raz Aréa , que nous ver-

^ Chcum et kantiba sont deux mots synonymes employés 1 un dans Tintérieur du pays, l'aulre sur le littoral de la mer Rouge.

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rons plus tard, est appelé Dédjas^ Kassa^ bien qu'il ait à peine quinze ans.

Il y a enfin les Alakas ou lieutenants, et les Bâchas y qui représentent nos caporaux.

Reprenons maintenant le cours de notre récit. Apres une courte réception, nos hôtes se retirèrent, et nous pûmes nous installer tout à notre aise. Je plantai ma tente dans la cour, et nous sortîmes pour visiter la ville et les environs.

Nous avions trouvé à Sokota un Suisse , M. Dubois, qui était venu chercher fortune en Abyssinie. Imitant M. Naretti, M. Dubois s'était fait architecte, maçon et charpentier, et construisait à Sokota une église pour le compte du Raz Téféri. Depuis deux ans dans le pays, il avait étudié la langue, qu'il commençait à lire et à écrire assez facilement. Ce nous fut un précieux cicérone.

Sokota est située à environ 2,500 mètres d'altitude, sur un plateau entouré de montagnes. La végétation y est rare, sauf dans le fond des ravins. On rencontre fréquemment dans les montagnes des schistes redressés. Les maisons de Sokota ne diffèrent en rien de celles d'Adoua, que j'ai déjà décrites. Comme à Adoua, la population peut être évaluée, je pense, à 4,000 habitants au moins; mais la capitale des Agaos est le centre d'un com-

* Dédjas est une abréviation de Déojasmatch, fort employée surtout quand on fait suivre le titre du nom propre*

merce des plus actifs. Un marché hebdomadaire se tient pendant deux jours consécutifs sur une place immense, située au sud-est de la ville. Xous arrivions le scir du dernier jour, et quoiqu'il fût à son déclin, il y avait encore là une foule compacte de marchands, des files de mules, de chevaux et de baudets à n'en plus finir. Chacun campe sur la place même du marché, et ce vaste bivouac, que nous visitâmes à la nuit tombante, offrait le plus curieux spectacle, à la lueur des feux allumés partout pour le repas du soir.

J'eus promptement l'explication de cette activité commerciale, si peu en rapport avec les habitudes éthiopiennes. Hassein, que j'avais envoyé faire quelques provisions de miel et de café, revint avec un véritable chargement de sel, si bien que je fi.'s obligé d'acheter une nouvelle mule pour transporter cette pesante matière. On comprendra facilement quel fut mon étonnement.

« Comment î dis-je à Hassein, mais tu es fou! Veux-tu donc mettre en salaison FAbyssinie tout entière ?

— Ça fait rien, Kaouaga \ ça fait rien. Moi son papa, moi son maman, toi mon z'enfant. Çdifelouss hitir (beaucoup d'argent).

— Je ne doute pas que cela ne coûte beaucoup

^ Kaouaga, en langue de Massaouah , moitié arabe, moitié éthiopienne , veut dire monsieur.

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d'argent ; il y a du sel pour assaisonner la cuisine d'une armée pendant une campagne. Mais enfin, qu'en reiix-tu faire ?

— A Sokota beaucoup du sel, pas cher. A Gondar pas du sel. Beaucoup d'argent ! beaucoup d'argent !

— Je comprends bien que le sel est rare à Gondar, et il était en effet prudent d'en faire provision; mais comment pourrons-nous en transporter une pareille quantité ?

— Bogollo' pas cher à Sokota ; donne vingt-cinq tbalaris.

— Mais, gredin , tu veux faire le commerce du sel avec mon argent ! Attends un peu ! »

J'étais si convaincu qu'on me jouait un mauvais tour, que j'avais peine à me contenir pour ne pas introduire dans la discussion un argument ad hO' minem.

« Allah ou akbar ^ ! Moi son frère , moi pas voleur ! un grouche ^, un demi-grouche , jamais voler ! «

M. Dubois , je dois le dire , intervint à temps , car plus Hassein m'affirmait son parfait désintéresse-

ï Bogoîlo est un mot qui n'a, que je sache, droit de cité dans aucune langue , mais qui, dans le dialecte que nous avions créé pour notre usage, signifiait mule.

2 Dieu est grand.

3 Le grouclie est une monnaie de cuivre usitée à Massaouah et qui vaut euviron dix centimes.

ment, moins j'y croyais. Un menteur n'est jamais cru, lors même qu'il dit la vérité. C'était le cas, paraît-il : en cette circonstance, Hassein avait, par exception, pris mes intérêts et fuit réellement une bonne affaire.

J'ai dit à propos du marché d'Adoua que, dans le Tigré, on se servait de cotonnades comme monnaie divisionnaire; dans l'Amarah c'est le sel qui a cours.

Dans le pays des Danakils , un peu au sud-ouest de la baie d'Ampbila et au pied du versant des montagnes de l'Haramat , se trouve, dans un pays biûlant et désert, un lac entouré de solfatares et de dépôts de sel gemme. AI. Théophile Lefebvre \ qui voulut visiter cette localité intéressante à plus d'un point de vue, faillit être victime de son dévouement à la science, tant le climat de ces régions est épouvantablement chaud. Il est convenable d'a^ jouter qu'il avait tenté cette expédition à une mauvaise époque de l'année (5 juin).

Le monopole de l'exploitation du sel est entre les mains des Taltals , tribus fort peu hospitalières, qui bal itent au pied des montagnes. Ils taillent le sel en pains de 0'°23 de long sur O'^S de largeur et O'^A d'épaisseur, et lui donnent exactemeiit la forme des pierres à aiguiser dont se servent les

^ Théophile Lefebvre, Voyage en Abyssinie, t. II, p. 23 et suirautes.

faucheurs de nos campagnes. Pour montrpr sans doute que ces pains sont intacts, plus encore que pour les protéger , on a soin de les lier dans le sens de leur longueur avec une sorte de ruban en écorce d'arbre. Cette précieuse denrée, qui manque absolument dans certaines parties de l'Afrique centrale, devint, à une époque sans doute reculée, une monnaie divisionnaire, et Tusage en est général aujourd'hui dans l'Abyssinie et dans les pays limitrophes, à l'ouest et au sud du Taccazé.

Les Abyssiniens, sans quitter leurs montagnes, vont dans THaramat à Antalo et parfois jusqu'à Ficho , acheter aux Taltals leurs pains de sel, qu'ils vont revendre dans TAmarah et jusque dans les pays gallas.

A Antalo, me dirent les indigènes, on a trente pains de sel pour un thaler ; à Sokoîa, dix-huit à vingt; à Gondar,. neuf à dix, et dans le royaume de Kouara, à l'ouest du lac Tzana , on n'en peut plus acheter que quatre ou cinq pour la même somme d'argent. C'est bien alors, dans ces derniers cas, une monnaie de valeur fantaisiste et purement conventionnelle, car le sel, à poids égal, est moins cher en morceaux irréguliers que taillé en forme de pains.

Les Abyssiniens qui se livrent à ce trafic (ce sont ponr la plupart des musulmans) réalisent assez promptcment une petite fortune. La façon dont se

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charge ce sel, sur les mules et les baudets, ne laisse pas que d'être originelle : les pains sont reliés ensemble par des lanières de cuir en bandes longues de ]°50 environ et disposées comme les feuillets d'une jalousie , puis placés par couches sur le dos des bêtes de somme , et recouverts enfin d'une peau de bœuf tannée. Il s'organise ainsi de petites caravanes qui , à l'aller aussi bien qu'au retourpassent par Sckota, et c'est ce va-et-vient continuel des changeurs de sel qui fait de la capitale des Agaos la cité la plus commerçante peut-être de TAbyssinie.

Ces explications calmèrent ma colère, et Hassein rentra en grâce.

Comme nous allions le soir, guidés par AI. Dubois, visiter la ville et ses environs , un domestique de Lieclje Kabedé nous rejoignit, portant dans une gaine en sparterie une bouteille pleine de raqui '.

" Alon maître , dit-il au vice-consul , t'envoie ceci comme haraket et te fait demander en échange un pistolet, r.

Cela nous paraissait monstrueux, une bouteille de mauvaise eau-de-vie en échange d'un pistolet ; nous n'en avions pas d'autres d'ailleurs que nos re-

^ Le raqui, nom arabe donné à une liqueur spéciale, et qui par extension , signifie alcool , est emplojé e;i Abys>inie , pour désigner une mauvaise eau-de-vie, que les indigènes obtiennent du taidje par la distillation.

volvers, dont nous ne voulions pas nous défaire. M. Dubois nous donna encore une explication utile et qui ne munque pas de piquant. Lorsque, dans nos pays civilisés, deux personnes se font un cadeau, il est en effet d'usage de rivaliser de générosité; mais la pudeur la plus élémentaire défend de rien demander en échange de ce qu'on offre et surtout de désigner l'objet que l'on convoite. En Abyssinie, les choses se passent avec moins d'artifice, et la langue du pays, à cet égard plus riche que la nôtre, possède un mot spécial, qui ne peut être traduit que par une périphrase, c'est le mot haraket, qui signifie : présent donné dans V intention d'en recevoir un plus considérable. Liedje Kabedé , malgré son jeune âge, connaissait déjà tous les raffinements de l'étiquette éthiopienne. Dans l'espcir d'un présent merveilleux , il envoyait une pauvre bouteille de raqui, dont la valeur dans le pays atteignait à peine un quart de thaler. Mon compagnon de voyage accepta cependant, et, de retour de notre promenade, il envoya au jeune seigneur un joli revolver de poche avec une vingtaine de cartouches ; l'affaire en demeura là jusqu'à nouvel ordre.

* Liedje Kabedé devait à sa naissance tous les . honneurs que lui rendait son entourage , son père, 1g RazTaféri, étant un des plus puissants et des plus riches seigneurs d'Abyssinie.

Chez les âmes bien nées

La valeur n'atte.id pas le nombre des années.

Et malgré ses quatorze printemps à peine révolus, Lieùje Kabedé avait parfaitement conscience de ce que valait sa petite personne.

Revêtu d'une chemise de soie cerise à rayures blanches et vertes, drapé dans une chemma à liteau de soie, fine comme une mousseline, la tête partie rasée, partie les cheveux nattés comme les jeunes filles, les traits du visage gracieux et efféminés, les extrémités fines et délicates, le teint trèsclair, on l'eut pris pour une charmante fillette. Choum de la province de Dahanah , il eût dû résider sur ses terres; mais à Sokota, au milieu des serviteurs de son père, il s'était iait un petit cercle de courtisans, et son précepteur, le Fitorari Toukou, était le premier à flatter ses défauts.

Un seul homme dans cette peti te cour nous apparut comme une de ces mâles et honnêtes natures qui commandent toujours le respect, c'est le Aleslani Imam. De haute taille, sec et bien campé sur sa base, la tête chauve, sans barbe, sauf une épaisse moustache taillée en brosse, la figure ronde, le regard incisif et loyal, je ne puis mieux le décrire qu'en le comparant, au physique comme au moral, à ces braves soldats dont s'enorgueillit l'armée française, et qui, vieillis à l'ombre du drapeau, n'ont j;^.mais cru qu'il pût y avoir des accommodements avec le devoir et la con-

science : je crois pouvoir affirmer que le Meslani Imam est le plus honnête Abyssinien que j'aie rencontré. Le Fitorari Toukou était une nullité. Quant à TAzadje Oubié , nous le verrons bientôt à Fœuvre.

Le soir nous reçûmes une autre visite : c'était encore un jeune homme. Celui-là ne portait point une chemise de soie, il était simplement vêtu d'un taub usé. La nature semblait pour lui marâtre, caries traits de son visage, déjà peu harmonieux, avaient été déformés par la petite vérole, et malgré cela son regard doux, mélancolique et intelligent, inspirait la sympathie. Quel contraste avec Liedje Kabedé ! II appartenait pourtant, lui aussi, à une illustre famille : c'était Liedje Féléka , le fils de l'illustre vaincu d'Adoua, Raz Gobasier. Son frère aîné avait suivi leur père en captivité sur Lamba Salama , et sa mère, réduite à la dernière misère, vivait, retirée à Sokota, du fruit de ses veilles. La pauvre princesse n'avait d'autre ressource que de filer du coton et de l'envoyer vendre au marché par deux esclaves, tout ce qui lui restait de ses nombreux serviteurs.

Quand à Liedje Féléka , il avait courageusement pris son parti de la déchéance de sa famille et s'était adonné tout entier à l'étude. Les prêtres qui s'étaient chargés de son éducation faisaient le plus grand éloge de son intelligence et des qualités de

son cœur; il était déjà, disaient-ils, fort siivant; niais tout se bornait , hélas ! à savoir lire , transcrire et réciter des livres de prières. Sous ces humbles dehors, le fils de Gobasier a conservé toute la fierté de sa race. Kabedé fait souvent venir Féléka, en apparence pour partager ses plaisirs, mais en réalité pour jouir de son humiliation. Féléka souffre patiemment sans se plaindre, tant que les méchancetés de Kab^edé ne vont pas jusqu'à flétrir sa famille ; mais un jour le fils du Raz Téféri pensa que son orgueil serait agréablement chatouillé si, re- Tctu de ses habits les plus somptueux, monté sur sa plus belle mule, il se promenait dans Sokota suivi de Féléka marchant à pied, à peine recouvert d'un pauvre tanb en haillons. A cette nouvelle humiliation , qui dépassait toutes les autres , le fils de Gobasier sentit se réveiller le souvenir de sa noble origine : - Xon , dit-il , je ne marcherai pas à pied derrière ta mule, car je suis plus grand que toi, et je ne veux pas devenir le domestique du fils du domestique de mon père, r Kabedé, humilié à son tour, renonça à sa promenade triomphale.

Comme nous nous rendions auprès du roi, et que Féléka était le fils de celui qui fut son plus redoutable adversaire, il eût été impolitique de lui témoigner trop ouvertement notre sympathie. Aussi on arait profité de l'obscurité de la nuit pour nous l'amener, et nous fîmes remettre en cachette quel-

qiies thalaris à sa mère, à laquelle le même motii nous empcclia de rendre visite.

Le lendemain matin, le domestique de Liedje Kabedé rapporta, de la part de son maître, le rel'olver que lui avait envoyé M. de Sarzec. « Alon maître, dit-il, te renvoie ce pistolet, qu'il trouve trop petit et indigne de lui. 55 Pour dire la vérité, il eût été plus juste d'alléguer que s'élant amusé à dépenser toutes les cartouches, l'arme lui était devenue inutile; peut-être espérait-il aussi olitcnir enCn un grand pistolet : il fut déçu dans son attente et dut se passer de l'un et de l'auîre.

On nous avait parlé d'une église fort curieuse taillée dans la montagne; nous employâmes la journée du lendemain à l'aller voir Xous nous dirigeâmes à l'est de la ville , à travers des ravins sauvages et assez dénudés, où nous rencontrâmes des bandes de grands singes cynocéj)ha]es. Je les poursuivis sans pouvoir les approcher à distance convenable. Ils marchaient tranquillement devant moi en aboyant, s'arrêiant de temps à autre, comme pour me narguer. Arrivés sur le bord d'un escarpement, ils disparurent comme par enchantement dans les anfractuosités des rochers.

Au bout d'une heure, nous arrivâmes dans le fond d'un ravin assez pittoresque : un petit ruisseau s'en échappait, dont la source était cachée dans un massif de verdure. C'était dans les montagnes qui

nous environnaient que se trouvait Féglise d'Oiiquère: mais nous la cherchions en vain du regard. On nous conduisit au pied d'une grande colline dans les flancs de laquelle nous pénétrâmes par un chemin creux. Après cinquante pas environ, nous nous trouvions à la porte d'un petit tunnel qui nous conduisit au fond d'une tranchée à ciel ouvert qui fuyait à notre droite, pour contourner une énorme masse de roc en forme de parallélogramme, qui l'isole de la montagne sur trois de ses faces. Cette tranchée profonde est relativement étroite, et le hloc immense qui se dressait devant nous , c'était l'église. Il a été taillé, creusé : plafond, voûte, colonnes, murs, dallage, tout est d'un seul morceau de pierre travaillé par le ciseau de l'ouvrier; rien n'a été apporté du dehors; c'est à la lettre un gigantesque monolithe. Au sortir du tunnel, on se trouve en face d'une porte de côté qui donne accès dans une sorte de vestibule. Placé dans le sens d'un transept, ce vestibule voûté relie l'église à la montagne sur un de ses côtés, et, percé d'une seconde porte en fuce de celle dont nous avons franchi le seuil, il s'ouvre ainsi sur les deux extrémités de la tranchée d'isolement.

Une porte intérieure permet de monter du vestibule dans l'église, dont le sol est surélevé. Le plafond de l'église est supporté par des arcades en plein cintre, qui reposent sur des piliers carrés,

élancés et ornés d'un chapiteau. Ces piliers, disposés sur deux rangs, sont au nombre de six, et de cette façon forment pour ainsi dire trois nefs. L'extrémité de l'église opposée au vestibule est encore séparée de la triple nef par une paroi en pierre et divisée en trois compartiments, le tabernacle au milieu et de chaque côté une sacristie. Cette partie est éclairé par une fenêtre située au-dessus de l'autel et que surmonte encore une croix grecque de grandes dimensions, sculptée en relief dans la muraille. Une seconde fenêtre latérale donne du jour dans le reste de Téglise.

Le roc est d'une couleur rosée et d'un grain trèsfin, et, bien que ce soit du granit, il présente un poli remarquable.

A l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur, des moulures d'un travail délicat et harmonieux dessinent des panneaux, des" corniches, des soubassements; à l'intérieur, ces panneaux ainsi que les colonnes sont ornés de fresques sur toile, représentant des arabesques et des sujets religieux. Le vestibule aussi en était tout tapissé, mais ces dernières peintures semblaient plus récentes que les autres. Les prêtres nous montrèrent aussi des vases et des croix en cuivre rouge assez bien travaillés et destinés au culte.

Au-dessous de l'église se trouve une crypte, taillée encore dans le rocher et qui sert de caveau sépul-

cral. M. Dubois nous servit crinterprète pour obtenir des prêtres quelques renseignements intéressants.

Lorsque l'empereur Atié Kaleb, dont j'ai déjà parlé, fut revenu victorieux de sa croisade en Arabie, il voulut, autant pour perpétuer le souvenir de son triomphe que pour rendre grâces à Dieu du succès de son entreprise, ériger unmonument digne de lui, et cette église fut creusée par ses ordres en Fan 522 de notre ère. Les fresques sont d'une époque bien plus récente; c'est au commencement de ce siècle ou à la fin du précédent qu'elles furent exécutées sous le Ouague Choum Gramadine, père du Haz Gobasier et aïeul de Liedje Féléka.

Cette église devint la sépulture des maîtres du pays. Dans la crypte se trouvent deux tombeaux où sont inhumés Ouague Choiim Konfou et son fils Oucgue Choum Hassein. Quant à Gramadine, son cercueil est déposé dans le péristyle de l'église. Tous sont des coffres en bois, recouverts en cuir rouge et ornés de clous en cuivre. Les corps qu'ils renferment sont, paraît-il, momifiés.

Je me hâtai de prendre un croquis et de relever approximativement le plan de cette curieuse église.

Comme nous allions partir, vint une femme jeune et belle encore , mais portant sur son visage mélancolique le stigmate de la misère et de la douleur. Cependant sa démarche, sa physionomie, ses vête-

ments pauvres, mais propres, tout en elle dénotait qu'elle n'avait pas toujours été dans une situation malheureuse. Intrigué de cette rencontre, je demandai qui elle était. La pauvre femme descendait aussi d'une noble famille, aujourd'hui vaincue et déchue de sou antique splendeur. Les hommes illustres qui dormaient de l'éternel sommeil dans l'église d'Ouquère avaient été ses ancêtres, et elle venait prier sur leurs tombeaux. L'une de ces sépultures était encore recouverte d'une chemma d'un tissu fin et soyeux, maculée d'une large tache de sang; c'était la chemma du Ouague Choum Konfou, celle qu'il portait lorsque, dans une expédition contre les tribus du lac Achangui, il fut frappé à mort. Le sang qui la tachait avait coulé dans ses veines, et c'était de ce même sang qui coulait encore dans celles de cette infortunée fille des Ouague Choum. A la voir à genoux^ baiser avec respect cette précieuse relique et invoquer son aïeul d'une voix entrecoupée de sanglots, on sentait que c'était là un cri du cœur. Honneurs, fortune, puissance, tout s'était évanoui pour elle depuis longtemps, ce n'était plus ce qu'elle demandait avec tant d'ardeur; mais elle était mère aussi, la pauvre femme, et le Fitorari Théodellé, son fils, son unique appui peut-être, lui avait été ravi. Sur des ordres venus de haut, le Meslani Imam l'avait fait charger de chaînes.

Peu de pays peut-être offrent tant d'exemples des vicissitudes humaines, et peu d'hommes aussi savent s'y soumettre avec autant de résignation. C'est que, instruits par l'histoire de leurs pères, ils conservent l'espérance. Puissants hier, vaincus aujourd'hui, peut-être demain reprendront-ils leurs dignités et leurs richesses...

Il restait sans doute bien des choses curieuses à voir et à apprendre à Sokota, et beaucoup de charmantes bestioles à récolter, qui eussent fait bonne figure dans mes collections ; mais il fallait partir. Le roi, pressé de se mettre en campagne, avait donné Tordre qu'on fit voyager le vice-consul aussi rapidement que possible. Le départ fut en conséquence fixé au lendemain matin.

Mon compagnon de voyage avait une délicieuse petite chienne de chasse nommée Lolotte, et qu'à force de précautions nous avions jusque-là sauvée du léopard. Depuis longtemps déjà la pauvre bète semblait gravement malade, nous supposions que c'était du ténia; malgré nos soins elle [lérit à Sokota. C'était le second chien que nous perdions de la même façon. Intrigué de cette maladie bizarre, je résolus d'essayer d'en faire l'autopsie, et je trouvai dans le gros intestin un fragment de ténia qui avdit occasionné une inflammation terrible ; je le conservai dans un tube qui malheureusement s'est brisé au cours du voyage. Celte pauvre bête était

évidemment une victime du ver solitaire. Sa mort fut pour ncus un véritable deuil.

L'heure du départ était venue; tous les porteurs étaient rassemblés dans la cour de la maison ; après avoir soupesé les caisses, les ballots et longuement discuté , chacun se résigna enfin à prendre sa charge.

Xos mules étaient sellées; nous avions notre costume de voyage, déjà singulièrement détérioré. Un revolver et un poignard passés à la ceinture dans un vaste cartouchier, on nous eût pris, dans un pays civilisé, pour des détrousseurs de grand chemin.

Nous n'attendions plus pour donner le signal du départ que la venue de Liedje Kabedé, auquel nous voulions faire nos adieux. Il ne se fit pas attendre. Mais quel changement ! Le jeune seigneur était revêtu d'une simple chemma sale et usée, les harnais de sa mule étaient tout déchirés. Comment, papillon brillant, était-il devenu simple chrysalide? Il avait fallu un motif bien puissant sans doute pour amener une telle métamorphose. Liedje Kabedé se hâta lui-même de nous l'apprendre, car son orgueil souffrait évidemment de ce misérable accoutrement. Il venait, nous dit-il, de prendre le deuil, et son costume en était la preuve. Les Abyssiniens, à la mort d'un parent ou d'un ami, revêtent en signe de deuil les vêtements de leurs serviteurs. Nous entendions,

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en effet, dans une maison voisine, des cris et des gémissements; mais ces démonstrations bruyantes sont si fréquentes en Abyssinie que nous n'y avions pas pris garde. C'étaient les gémissements des femmes payées pour pleurer sur le corps d'une princesse Oisero, Sahim. Quoiqu'elle fût la sœur de Gobasier, on lui rendait de grands honneurs parce qu'elle avait épousé un des parents du roi lohannès et pris parti pour le vainqueur.

L'Ethiopie est bien décidément la terre antique où se perpétuent les usages des siècles passés. Comme à Rome, comme à Athènes, comme dans la vieille Egypte, dont les monuments racontent encore les vieilles coutumes, quelque personnage important vient-il à mourir, ses proches et amis ne se contentent pas de pleurer sa perte dans le recueillement de la douleur. Il faut que ce deuil soit public, que les larmes abondantes coulent devant tout le monde, et que les gémissements et les sanglots soient entendus de la cité tout entière. On convoque le ban et l'arrière-ban des serviteurs; des pleureuses à gages sont louées pour se lamenter sur le mort, et, quand tout ce monde est réuni autour du cadavre, un coryphée se détache de la foule, et, en termes émus, retrace les vertus, la gloire, la noblesse, les hauts faits du défunt; chaque strophe est suivie des cris, des sanglots, des lamentations de l'assistance entière. On lui reproche son ingrati-

tude : « Pourquoi , s'écrie l'improvisateur, as-fu quitté tes parents, tes amis? X'avais-tu donc pas un époux qui t'aimait, des enfants qui te respectaient? N'arais-tu pas les honneurs, les richesses? Es-tu donc sans pitié, que tu laisses une famille, des amis plongés pour toujours dans la douleur?» Et les pleureuses de se tordre, de pousser des cris, de s'arracher les cheveux, de déchirer leurs vêtements.

C'était une scène de ce genre, qui se passait dans une maison voisine, autour du cadavre de Oisero Sahim.

Escortés du Aleslani , qui vint nous conduire jusqu'à une petite distance de la ville, nous quittâmes Sokota le 7 novembre, à dix heures et demie du matin.

Nous franchîmes une montagne escarpée, et, laissant à nos pieds,. au fond d'un pittoresque ravin, le village de Abou-Iohannès, renommé, paraît-il, pour ses églises vénérées et la sainteté de ses prêtres, nous continuâmes à marcher sur un plateau élevé et d'aspect sauvage. Xous redescendîmes par un sentier semé de pierres roulantes, au milieu des buissons épineux et des kolkouals, et trouvâmes un torrent qui bondissait entre les deux rives escarpées d'une roche basaltique bleuâtre, qui, avec ses crêtes vives et tourmentées, semblait une coulée de lave à peine refroidie. C'était la rivière Méri.

Dans le fond de cette vallée, où nous marchâmes un certain temps, la régétation était plus riche, plus alioni'ante. De petits ruisseaux, dont le lit, le pins souvent desséché , servait de route aux caravanes, étaient ombragés de grands et beaux arbres. Tout autour s'étendaient des champs de sorgho. Au milieu de ces champs, se dressait une plate-forme en paille supportée par quatre poteaux, et, du haut de ce belvédère, un jeune garçon, toute la journée, tète nue au soleil, armé d'un chiffon ou d'une fronde, s'efforçait, par ses gestes et ses cris, de mettre en fuite les bandes innombrables d'oiseaux qui venaient faire une récolte prématurée.

Sur un mamelon perdu au milieu des kolkouals, on voyait les hultes du village de Alizerem, misérable hameau, qui semblait inhabité.

Les réceptions amicales et pompeuses d'xAbbi-Ac^i et de Sokota nous avaient habitués à voir venir au devant de nous les autorités du pays. A Alizerem, il n'en fut rien. Mon compagnon de voyage , qui, faute de tente, avait coutume de loger dans une hutte, cherchait en vain un gîte. Xous réclamions des poules ou des œufs, car nous avions une faim de voyageurs. Impossible de rien obtenir.

Le soldat qui nous servait de guide et d'introducteur déclara qu'il n'y avait plus de choum dans le pays, et que personne ne voulait lui obéir. Le gouverneur du district, le Dedjasmatch Enguéla,

était parti, disait-on, dans la montagne chasser le lion, afin d'écarter tout danger de la route que nous devions suivre. C'était de sa part une attention trop délicate, car, en son absence, nos hommes surtout étaient condamnés à mourir de faim. Le lendemain nous eûmes la preuve que ce n'était qu'un faux prétexte, quand le Bâcha Samrou, — le soldat du roi, — vint nous dire qu'il lui était impossible de trouver un seul homme pour porter nos bagages. Xous l'envoyâmes à Sokota pour réclamer l'assistance du Aleslani. En même temps un autre soldat se rendit près du Dedjas Enguéla , pour le prier de revenir dans son village, afin de nous fournir les porteurs nécessaires pour continuer notre route.

Dans l'après-midi, des rumeurs inquiétantes circulèrent dans le pays : deux Dedjasmatchs du Raz Téféri avaient été battus, disait-on, et faits prisonniers par Zagaïé Bourrou,, le frère du fameux Ali Bourrou vaincu et tué par le Raz Téféri, et dont la mort assurait définitivement à Kassa la possession du trône. Sachant combien les Abyssiniens sont enclins à l'exagération , nous n'avions que médiocrement confiance dans tous ces récits, et cela ne nous empêcha pas d'aller nous promener dans les environs du village. Je me mis à recueillir des insectes, à courir après les papiLons, et j'eus bientôt oublié toutes nos mésaventures. Lorsque je rentrai le soir au bercail, je n'appris que de fâcheuses nouvelles

LES MO.\TAGXES DES AGAOS. 205

qui, celte fois, paraissaient authentiques. Le Bâcha Simrou, qui avait fait diligence, était déjà de retour de Sokota, amenant avec lui un renfort de quatre hommes et l'Aszadje Ouhié. Je n'avais guère fait attention jusque-là à ce dernier personnage. C'était un homme gros, gras, rebondi, le véritable type du trésorier, qui sait amener dans son escarcelle les écus de son maître et s'engraisse à pressurer les tenanciers. Cette tète charnue, ces yeux clignotants, perdus dans des joues bouffies, ne me disaient rien de bon. Quant au Bâcha Samrou , il était fidèle adorateur d'une bouteille de raqui ou d'un ouancha de taidje , mais au demeurant bon garçon, brave et dévoué. La position devenait tendue : non - seulement les méfaits du chouita (insurgé) Zagaïé Bourrou n'étaient pas imaginaires, mais d'autres chouftas cernaient la ville de Sokota elle-même, et le village où nous avions couché trois jours auparavant était entre leurs mains. Le Meslani nous envoyait seulement quatre hommes, en s'excusant de ne pas venir lui-même à notre secours ; ;; mais si j'abandonne Sokota, disait-il, les ennemis vont s'en emparer. ^^ Xous nous trouvions entre deux feux. Le Dedjas Enguéla n'avait jamais songé à chasser le lion ; ce n'était qu'une feinte pour gagner du temps, et nous ne doutions pas qu'il ne se fût bel et bien mis en état d'insurrection. Cependant le soldat que nous avions envoyé vers lui n'était pas

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encore derelour, et 11 nous restaitune lueur d'espoir.

L'arrivée de TAzadje et de quatre hommes de renfort sembla produire un bon effet , on nous donna une vache en promettant des porteurs pour le lendemain. Piège que tout cela pour nous éloigner de Sokota et nous faire tomber dans un guet-apens. Il était tard, la nuit porte conseil, nous allâmes nous coucher.

Le lendemain matin, il nous manquait deux vaches. Non-seulement on avait repris celle qu'on nous avait donnée, mais, avec elle, on en avait volé une autre. L'ennemi était donc tout près de nous et devait même avoir des intelligences dans la place. Cela nous donnait à réfléchir.

Le soldat revint sur ces entrefaites, et il fut avéré que le Dedjas Engiiéla s'était déclaré choufta. La route était coupée, que faire? Retourner en arrière? Mais Sokota était cernée aussi, et fuir n'aurait servi qu'à accroître l'audace de nos ennemis. Nous nous réunîmes en conseil où furent convoqués l'Azadje Oubié et le Bâcha Samrou. Ce dernier prit la parole : « Le roi, mon maître, dit-il, m'a donné l'ordre de veiller à la sécurité du consul et de ceux qui l'accompagnent. La route est coupée par les chouftas, je ne puis prendre sur ma responsabilité de le mener plus loin. Qu'il retourne à Sokota, jMrai moi-même trouver le roi , je lui dirai votre position critique ; il enverra un déta-

LES MOXTAGXES DES AGAOS. 207

chement assez fort pour soumettre les insufflés, et vous [ ourrez continuer voti'e route en sûreté. "

L'Azadje Oul)ié n'était pcs de cet avis : « Le roi, dit-il, n'a pas trop de son armée tout entière pour Texpédition qu'il entreprend contre le Godjam; à Sokota, vous ne serez guère plus en sécurité qu'ici; marchons de l'avant, je me fais fort de vous frayer la route. ^^

Bien que d'opinions si dififérentes, tous les deux étaient d'accord pour presser le consul de trancher la question. Ils voulaient évidemment mettre de cette manière leur responsabilité à l'abri. IVul heureusement ne comprenait le français et nous pûmes délibérer tout à notre aise. En présence de deux opinions si diamétralement opposées, nous étions fort embarrassés. Si Bâcha Samrou, homme de guerre, qui ne rêvait que plaies et bosses, nous conseillait de rétrograder, pourquoi l'Azadje Oubié, qui n'avait sans doute jamais livré bataille qu'à un festin ou à une amphcre de taidje, faisait-il tant le bravache? Ce courage si peu en rapport avec sa tournure ne nous semblait pas de bon aloi ; malgré son éloquence, il n'eut pas le don de nous convaincre. Xous répondîmes, du reste, d'une manière évasive. a Etranger au pays, dit M. de Sarzec, je ne puis juger aussi bien que vous la situation. Bien que l'avis du Bâcha Samrou me sen.ble le plus sage, il faut, avant de retourner à Sokota,

aroir épuisé tous les moyens de marcher en avant, i?

L'Azadje Oubié avait son idée : c'était de nous mener dans la gueule du loup; nous étions vendus, comme nous en eûmes plus tard la preuve. « Envoyons d'abord, dit-il, un second messager au Meslani Imam, v Rien de plus naturel , et il donna des ordres en conséquence ; mais ce fut un de ses hommes qu'il chargea de la commission. «Ensuite, ajouta-t-il, il nous reste encore un moyen : le district voisin a pour chef le Dedjas Billétia, celui-là même qui vient d'être fait prisonnier par les chouftas, et, en son absence, le gouvernement du pays revient à son fils Liedje Kassa. Par cela même que son père est aux mains de l'ennemi, nous pouvons compter sur sa fidélité. Envoyons-lui un messager, et, s'il se sent assez fort, il viendra nous protéger. - Ce parti nous parut sage, et l'Azadje fit encore partir un courrier dans cette direction.

Le conseil fut déclaré dissous. Prudence est mère de sûreté, dit-on; cet adage nous revint à propos en mémoire, et nous nous préparâmes à une vigoureuse résistance en cas d'attaque. Avec M.Dubois, qui nous avait accompagnés, etM. Piajjia, nous étions quatre Européens; chacun de nous possédait au moins deux fusils, Bourrou était aussi armé, et Hassein, dans l'espoir d'un gros bénéfice,

avait acheté avant son départ des fusils de pacotille, pour les revendre an camp du roi. Je n'eusse pas voulu m'en servir pour tout au monde, mais tout fait nombre. Xous nous mîmes en devoir de fondre des balles de tout calibre; chacun reçut une distribution ue poudre, de balles, de capsules. \ous avions bien vingt-cinq hommes et nous nous trouvions sans le savoir à la tète d'une trentaine de fusils.

C'était une véritable armée. Xous la rangeâmes en bataille d'un air victorieux. Tout cela se passait dans le village, en présence des indigènes, que ce déploiement de forces semblait vivement impressionner.

La journée s'avançait cependant, et nos courriers ne revenaient pas. Celui que l'Azadje avait envoyé vers Liedge Kassa nous rapporta le soir une mauvaise nouvelle. Le fils du Dedjasmatch nous assurait de tout son dévouement, mais il ne pouvait quitter son pays , prétendait-il , retenu par la nécessité où il se trouvait de recevoir les nombreux amis qui venaient lui offrir leurs compliments de condoléance sur le triste événement à la suite duquel son père avait été fait prisonnier, ;; Je suis tout prêt, ajoutait-il, à vous recevoir; venez, et je vous protégerai ; la route est sûre dans mon pays.^ Et l'Azadje de broder sur ce thème, ajoutant qu'il avait des porteurs, et que nous partirions le lendemain matin,

Cette réponse, hàlons-nous de le dire, était trop singulière pour nous convaincre ; mais nous espérions toujours que le Meslani de Sokota, instruit de notre position critique, viendrait nous tirer d'affaire. Nous nous couchâmes tout habillés, après avoir mis nos armes à portée.

Au point du jour, nous étions sur pied ; l'Azadje dormait encore.

Sans doute il supputait déjà, dans ses rêves, le nombre des thalaris qu'il recevrait pour prix de sa trahison. Xous allâmes le secouer, en lui demandant où étaient ses porteurs. « Je vais les réunir, dit-il, et nous allons partir. « Mensonge grossier! De porteurs, il n'en avait jamais eu, nous l'avions toujours pensé. Après avoir, pour la forme, erré dans le village, il revint seul.

« Les gredins, dit-il, ont déserté cette nuit; mais peu importe, nous allons leur montrer qu'on ne se moque pas ainsi d'un Azadje. Laissons ici les bagiiges ; allons rejoindre Liedje Kassa, et avec lui nous pourrons châtier ces insolents chouftas.

— Laisser là nos bagages, pour que les bandits s'en emparent sans coup férir, ce serait être par trop naïfs !

— Eh bien , prenez patience un jour encore ; je vais envoyer un autre hcmme au Meslani.

— Assez de courriers comme cela, et trêve de

LES MOXTAGXES DES AGAOS. '211

discours. Tu n'es qu'un traître, et si tu désires si fort nous mener en avant , c'est pour nous remettre aux mains des cliouftas , et partager avec eux nos dépouilles. Va les rejoindre, nous n'avons peur ni de toi ni d'eux. \ous retournons à Sokota , et nous ne tarderons pas à t'apprendre qu'on ne se joue pas ainsi des Franguis. Au revoir ; porte-toi bien ! -n

Le malheureux était ahuri ; il se mit à deux genoux pour protester de son dévouement et de son innocence, nous suppliant de ne point retourner à Sokota. Plus il insistait, plus nous persistions dans notre projet. J'avais heureusement des mules de charge ; nous entassâmes sur leur dos, au risque de les éreinler, nos objets les plus précieux, et nous laissâmes quelques domestiques à la garde des autres bagages. L'Azadje était toujours à genoux, comme pétrifié. Son bel échafaudage s'écroulait, et il voyait avec nous s'enfuir les thalaris. La peur le clouait sur place : donner à ses collègues le signal d'une attaque subite, c'était signer son arrêt de mort, car, il le savait bien, notre première balle était pour lui. Il se trouvait à son tour pris entre deux feux: à Sokota tout allait s'éclaircir ; nous reviendrions sans doute avec une troupe respectable. Au lieu de pièces d'argent, il pouvait supputer maintenant les coups de bâton qui allaient marbrer ses reins de taches sanglantes, et la pesan-

leur des chaînes dont il serait chargé. C'était plaisir de T/oir sa déconvenue. Nous le quittâmes en lui lançant un dernier lazzi.

Grand fut Teffroi dans Sokota, quand on vit notre bande sur le sommet de la montagne. On nous prit pour les chouftas ; mais on sut bientôt que c'étaient les Franguis. IVous descendîmes chez M. Dubois Le Meslani, tout surpris, se hâta d'accourir.

« Comment, vous ne savez rien? Vous n'avez pas reçu les courriers de l'Azadje ?

— Absolument rien, » dit-il.

On envoya chez Liedge Kadebé.

« — Rien non plus. »

Toutes les paroles d'Oubié n'étaient que mensonges et fourberies. Il n'avait jamais envoyé aucun courrier, pas plus à Sokota qu'ailleurs.

Le Meslani semblait fort embarrassé. Quant à Liedge Kadebé, qui, entre parenthèses, avait déjà quitté le deuil, il eut un mot naïf et qui le peint tout entier.

« Pourquoi, dit-il en s'adressant au vice-consul, n'as-tu pas fait bâtonner toute cette canaille ? »

C'était bien là une repartie d'enfant gâté. Mais, pour l'instant , il ne s'agissait pas de faire bâtonner des rebelles qui couraient la montagne ; il fallait d'abord les prendre , et Sokota étant cernée de toutes parts, le Meslani, à la tête de douze à quinze

LES MOXTAGXES DES AGAOS. 2\1

cents soldats tout au plus, se trouvait dans une position critique.

a Raz Téfêri, mon maître, d'accord arec le roi, m'a ordonné, dit-il, de veiller à votre sécurité, et de faire arriver le vice-consul à Débratabor le plus promptement possible, car le Xégouss l'attend avec impatience. Les ordres sont formels ; je suis soldat, et je dois obéir. Mais la route est coupée, et si j'abandonne Sokota pour vous escorter, je livre la ville aux ennemis, car je n'ai personne pour me remplacer. Je suis seul, bien seul, entouré de traître? ; je n'ai pas un homme sur lequel je puisse compter.

— Je ne veux pas, répondit le vice-consul, que, pour moi , le Négouss perde Sokota. Envoyons vers lui le Bacba Samrou, et attendons ici ?a réponse. Si les ennemis attaquent la ville, nous nous battrons avec toi. Je prends, près du roi, la responsabilité de cette décision, que me dicte Tintérèt que je lui porte. ■;

Le Meslani demanda quelques instants pour réfléchir, et se retira.

Xous étions bien à Sokota ; ce retard ne me contrariait pas. J'aurais au moins le temps d'étudier le pays, et, au pis aller, une bataille serait un épisode curieux. Le Meslani pensa tout autrement.

c. Vous ne pouvez, dit-il, rester à Sokota ; nous semblerions avoir peur, l'audace des ennemis

214 ABYSSIXIE.

s'en augmenterait, et si tous nous attaquaient, nous serions certainement hattus. Puis votre séjour est ruineux pour la ville. Le Négouss a donné l'ordre de traiter le consul de France comme un prince, i'

En effet, cinq cents galettes de dourah devaient chaque jour être fournies à nos hommes, et pour le vice-consul, chaque jour aussi, une vache, un pot de miel, un pot de beurre, un nombre incalculable de poules et d'oeufs, et enfin tout le lait des vaches du pays ! Assurément lohannès prenait le vice-consul pour un Gargantua. Xous avions ignoré, jusqu'à ce jour, ces ordres royaux.

L'hospitalier Kégouss en voulant faire trop bien les choses avait dépassé le but, car c'était inévitablement là la cause de l'effroi des choums de village à notre arrivée. On ne nous avait jamais, il est vrai, fourni de semblables montagnes de victuailles, et souvent même nos gens, aussi bien que nous, n'avaient rien eu à se mettre sous la dent. Al. de Sarzec se récria devant cette longue énumération du tribut qu'imposait sa présence, et déclara que nous étions disposés à nous contenter d'infiniment moins, c'est-à-dire du strict nécessaire.

« Si je ne vous fournis pas, ajouta le Meslani, tout ce que le roi a ordonné, personne ne le croira, et je serai regardé comme concussionnaire. Si vous n'avez pas été ainsi traité partout , croyez bien

que le peuple a payé, mais que les chefs ont empoché la Tûleur de cette contriliution dont chacun a, d'ailleurs, le droit de se libérer en argent. Vous ne pouvez rester ici, mon honneur y est engagé : soldat, je n'ai jamais reculé, et gouverneur, je n'ai jamais volé ; je me trouverais dans l'alternative de ruiner le pays ou de ternir ma réputation. J'ai quinze cents hommes ; j'en laisserai mille à Sokota, la présence de Liedje Kabedé entravera, je pense, les trahisons, et moi, avec cinq cents soldats, je vous accompagnerai jusqu'à ce que vous soyez en sûreté, r

\ous ne pûmes que serrer la main de cet honnête homme et déclarer que nous étions prêts à le suivre. La journée était très-avancée, et le départ lut remis au lendemain.

Les chouftas ne s'étaient pas attendus à ce dénoûment, qui renversait tous leurs projets. Aussi, dès avant notre départ, le Dedjas Enguéla, prévenu par son complice l'Azadje Oubié, envoyait au Aleslani un serviteur protester de sa soumission en offrant de nous bien recevoir et de nous escorter. Trompé une première fois, le Meslani ne voulut pas croire à son repentir, et nous nous mîmes en marche précédés d-e joueurs de flûte et de nagarits. Cinq cents hommes nous suivaient cavalcadant au milieu des rochers et entonnant déjà leur thème de guerre.

21ii ABYSSIME.

Kotre rentrée à Alizerem fut un triomphe. Tous les habitants nous accueillirent avec des cris de joie; TAzadje rint au-devant de nous le sourire sur ]es lèvres, mais nous n'eûmes pas l'air de le voir, et, continuant notre route, nous escaladâmes la montagne, redescendîmes dans une seconde vallée, où coule la rivière Telia, qui va rejoindre le PJéri; puis, gravissant une montagne à pic par un chemin en escalier, nous campâmes au village de Chouquoua, perché comme un nid d'aigle sur un roc escarpé. De chouftas, il n'en était plus queslion, tout était rentré dans l'ordre comme une bande d'écoliers à la vue d'une férule.

Le Dedjas Enguéla, devant ce déploiement de forces, vint se rendre à merci. Avant d'aller plus loin, le iUeslani su | plia U, de Sarzec de lui pardonner ainsi qu'à l'Azadje. Le vice-consul y consentit pour être agréable au Aleslani, qui avait été si bienveillant pour nous.

Les deux coupables furent introduits; ils se prosternèrent le front contre terre, tenant sur leur cou une énorme pierre, et restèrent dans cette position jusqu'à ce que le vice-consul leur eût fait signe de se relever.

Je fus, plusieurs fois depuis, témoin de cette humiliation volontaire, à laquelle se condamnent; les vaincus pour obtenir un pardon qu'il n'est pas, d'ailleurs, d'usage de leur refuser, surtout s'ils

JIonta;|ncs des AnAOs et vallée du TELunÉ, mes des hauteurs de Sika

jurent par le Xégouss Imout (la mort du roi) de ne plus retomber dans la même faute. \os domestiques usèrent et abusèrent souvent de Timmunité attachée à ce serment.

Heureux d'en être quittes à si bon compte, les deux coupables s'en allèrent sans demander leur reste.

Liedje Kassa aussi était venu au-devant de nous; jamais il n'avait reçu le soi-disant message d'Oubié, et le prétexte des visites de condoléance était pure invention de ce rusé coquin. Il n'était que trop vrai que son père, fidèle serviteur du Xégouss, avait été fait prisonnier par les chouftas, et c'était un motif suffisant pour croire à la fidélité du fils.

Inquiet du sort de la ville confiée à sa garde, voyant qu'en ce qui nous concernait tout était rentré dans l'ordre, le Aleslani Imam transmit à Liedje Kassa le soin de veiller à notre sûreté. \ous quittâmes avec regret le brave et honnête gouverneur, non sans échanger de cordiales et chaleureuses poignées de main. M. Dubois, qui nous avait été si utile en cette circonstance, retourna aussi àSokota, et nous continuâmes notre route vers le Sud.

Le pays est bien comme les habitants, âpre et inhospitalier : ce ne sont que montagnes abruptes, entrecoupées de profonds ravins, où bondissent des torrents, qui tous coulent vers le Taccazé. La triste réputation, d'ailleurs parfaitement méritée, dont jouit ce pays date de loin; son nom suffît pour lin-

diquer. Mizerem et Chouquoua sont situés dans la province de Sedebj, mot indigène qui signifie insulte; il est vrai qu'au Sedeb succède le Dahanah, c'est-à-dire le pardon. Ces deux mots résumaient bien l'épopée semi-plaisante dans laquelle, pendant cinq jours, nous avions joué les premiers rôles.

Pendant deux jours nous ne fîmes que monter et descendre, pour arriver enfin, sur le sommet d'une montagne, au village d'Anderquoué.

C'est pour moi un véritable regret de n'avoir pu explorer à loisir cette intéressante région, d'où j'ai rapporté, malgré une marche rapide, des insectes fort curieux. Anderquoué est situé à une altitude d'environ 3,000 mètres. Ce n'étaient plus les plaines humides et monotones de l'Hamacen. Sur ces pentes rapides, l'eau ne peut séjourner, et tout le pays est drainé en grand par de profondes vallées. Alalgré cela, la végétation y est belle. J'ai remarqué surtout un grand mimosa rappelant, par sa forme en ombelle, le pin parasol d'Italie , et dont la sève produit une gomme abondante et limpide qui pourrait être utilement exploitée.

Kous étions, depuis la rivière Enguéla, qui coule aupied duversant septentrional de lamontagne, dans la province de Dahanah, dontLiedje Kabedé estle gouverneur. Quant à la montagne elle-même, son nom, par un oubli impardonnable et que je ne puis d'ailleurs m'expliquer, est resté en blanc sur mon journal

(le voyage. Je pense que c'est celle que j'ai vue indiquée sur plusieurs cartes sous le nom de Boughéna. Les bagages, à cause des difficultés du chemin, ne purent arrivera Anderquoué en même temps que nous , et nous dûmes attendre là pendant deux jours qui ne furent pas perdus pour moi. J'allai d'abord visiter une église délicieusement située sur une petite élévation, au milieu d'un bosquet d'arbres séculaires; de là, je suivis un petit ruisseau, et j'arrivai bientôt sur le bord d'un immense effondrement. Le coup d'oeil était splendide : une tranchée profonde de plusieurs centaines de mètres s'allongeait à perte de vue entre deux murailles de rochers dont chaque aspérité présentait en saillie un buisson couvert de fleurs. Le petit ruisseau se précipitait dans l'abîme. La vapeur blanche et bienfaisante de la cascade entretenait dans ce lieu une riche végétation. Les aigles planaient au-dessus de ma tête, tandis que je dominais la cime des plus grands arbres où gazouillaient en s'ébattant des nuées d'oiseaux multicolores; de grands papillons folâtraient à mes pieds, et c'était bien pour moi le supplice de Tantale. Je m'en allai de dépit et me mis à chasser dans un bois de mimosas, où je me consolai en prenant de grands longicornes au pourpoint de velours qui voltigeaient de branche en branche, et des buprestes cuirassés d'or, qui butinaient sur des fleurs de chrysanthèmes.

Le soir, après un dîner assaisonné d*un appétit de chasseur, et que nous avions déchiqueté sans assiettes ni fourchettes, le froid de la nuit se faisant sentir à cette altitude, nous nous mîmes , 'mon compagnon de voyage et moi , au coin du feu, à fumer et à causer. On pense , sans doute, que nous passions en revue les péripéties de notre vie nomade? Non. Sur la terre étrangère, pour deux Français isolés, il est un autre thème inépuisable de souvenirs et de causeries. C'est la France! Souvent pendant ces huit mois de voyage où nous vécûmes presque constamment seuls en face Fun de l'autre, de longues heures s'écoulèrent et le silence de la nuit se fît insensiblement autour de nous, pendant que nous échangions les doux souvenirs du pays natal; moments pleins d'abandon et de charme qui s'envolaient toujours pour moi trop rapidement.

11 faisait à peine jour, quand Hassein secoua ma tente pour me réveiller. Je sautai à bas de ma couchette, et, tout inquiet, j'entr'ouvris ma maison de toile. C'était tout simplement une bande de singes cynocéphales, qui défilaient gravement à une centaine de mètres. Aprèsavoir dévasté, la nuit, les plantations de sorgho qui entouraient le village, ils regagnaient paisiblement leurs ravins escarpés, témoignant, de temps en temps, leur contentement par un aboiement significatif. Je leur envoyai une balle qui n'eut d'autre résultat que de couper une

branche de kolkoual, en rasant un vénérable singe à barbe blancbe. La muscade ne disparaît pas plus prestement dans le double fond d'un prestidigitateur, qu'une bande de singes qui se précipite dans une forêt. Un quart d'heure après je les revis sur une cime de rocher d'où ils semblaient me défier en grignotant quelque fruit sauvage. Je leur gar dais rancune cependant, et, après le déjeuner, je proposai à M. de Sarzec une excursion dans le ravin où je les avais vus s'enfuir. Chasseur passionné, une expédition de ce genre le trouvait toujours prêt.

L'n sentier fait pour le pied d'un chamois nous conduisit dans le fond de la vallée, où nous nous trouvâmes enfouis dans un labyrinthe inextricable de lianes et de troncs d'arbres. Ces fourrés d'une végétation puissante et serrée ne sont rien moins qu'habités. Ce que nous appelons /brfV^ vierges , mot qui m'avait toujours rempli d'enthousiasme, profondes retraites que mon imagination, avant de les avoir vues, peuplait invariablement d'êtres fantastiques, sont tout simplement de véritables déserts. Une nature belle, c'est vrai, mais d'une beauté sépulcrale. L'homme se sent comme écrasé sous ces dômes de verdure où rien ne bouge, où rien ne bruU. C'est le silence le plus absolu : pas un être vivant, pas un oiseau, pas un insecte. L'air est épais, humide, miasmatique; le sol, où ne

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pousse aucune plante , n'est qu'un amas de détritus en décomposition. Tel nous apparut le fond de cette vallée qui, d'en haut, nous semblait si gaie, si verdoyante. Mais après avoir erré quelque temps dans cette solitude, nous frayant à coups de sabre un chemin au milieu des lianes, nousnous trouvâmes tout à coup dans une clairière inondée de lumière. Là nous revenions à la vie; tout s'agitait autour de nous ; chaque plante était un monde en miniature, grands et petits, faibles et puissants, se poursuivant, s'évitant, se dévorant ou s'appelant par mille moyens divers pour s'unir dans le but suprême de leur existence.

Nous trouvâmes aussi, à l'ombre d'un beau mimosa dont le feuillage délicat tamisait les rayons du soleil, protégé de tous côtés par d'épais buissons, leT boudoir d'un des seigneurs de ce vallon sauvage.

Des ossements à demi broyés prouvaient qu'on y avait fait grasse chère, et les hautes herbes pliées et foulées semblaient conserver l'empreinte, chaude enccre , des niembres souples et musculeux dn léopard.

Nous errâmes tant et si bien, tantôt dans les clairières, tantôt au plus sombre des fourrés, que nous nous perdîmes. Impossible de retrouver notre piste. Il fallait cependant rentrer avant que le soleil se couchât, car c'est l'heure où les fauves sortent de leurs repaires. La montagne se dressait à pic de chaque côté; il ne nous restait d'autre res-

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source que de l'escalader : c'est alors qu'il fallut se rappeler les souvenirs du jeune âge, et mettre à profit les leçons de gymnastique que nous avions reçues au collège. Mettant nos fusils en bandoulière, nous quittâmes nos chaussures pour être plus alertes, et, tranformès en lézards, nous nous mîmes à grimper des pieds et des mains; creux et saillies, racines et touffes d'herbes, tout fut utilisé. Après cette pénible et périlleuse ascension , nous atteignîmes, haletants et ruisselants de sueur, les ongles usés, les pieds meurtris, une première crête, d'où nous regagnâmes sans danger le village.

Pendant toute Fétape qui suivit, nous marchâmes à la file par des sentiers en corniche, accrochés au flanc des montagnes. Le pays était toujours le même, mais plus nous approchions des bords du plateau , plus l'horizon s'étendait. Au nord-ouest, nous apercevions encore les croupes gigantesques du Sémiène. Au sud, s'étendait à perte de vue, comme une mer houleuse, toute une succession de petites montagnes que dominait, noyé dans le bleu du ciel , le pic de Débratabor. A nos pieds le Taccazé déroulait, au fond de sa sombre vallée, les sinuosités de son cours, et ce magnifique panorama, vu à la lumière opaline d'un soleil couchant, formait bien un des plus féeriques tableaux que j'aie jamais contemplés. Le second jour après notre départ d'Anderquoué, nous ne fîmes plus que descendre; nous eussions

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pu, d'une traite, franchir le Taccazé sans le mauvais vouloir de nos guides. Arrivés sur une des dernières collines qui vont en s'afïaissant jusqu'au fond de la vallée , on nous déclara qu'il n'y avait pas de village et qu'il fallait camper en rase campagne. Peu nous importait à nous, nous trouverions toujours de quoi dîner et nous avions ma tente ; mais comment nourrir nos hommes et surtout les porteurs qui étaient plus de quarante? Puis , la journée finie, ces hommes voulaient regagner leur village, et le lendemain, comment continuer notre route? Hassein et le Kanliha allèrent , chacun de leur côté, en reconnaissance, et ils ne tardèrent pas à découvrir un hameau. Il y avait encore là quelque machination du choum du pays, et je soupçonne que Bourrou lui-même avait été payé pour nous induire en erreur, tant il insistait pour hivouaquer surplace. Sans autre forme de procès , nous allâmes nous installer dans ce village dont les habitants nous reçurent d'ailleurs d'une manière fort peu hospitalière. Peu s'en fallut que leur mécontentement ne se traduisît d'une façon tangible et désagréable.

Nous déclarâmes, à notre tour, que nous voulions passer vingt-quatre heures sur les bords du Taccazé pour y chasser. Bourrou jeta les hauts cris, et jamais je n'ai vu homme plus inquiet.

«Mais soyez tranquille, mon brave Bourrou, vous n'êtes pas obligé de chasser avec nous ; vous

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nous ferez même le plus grand plaisir en nous laissant seuls. Les porteurs feront l'étape comme de coutume , et vous les accompagnerez jusqu'au rillage voisin. \ous prendrons seulement quelques domestiques avec Hassein; mes mules transporteront ma tonte et quelques provisions, et vous irez tranquillement nous attendre de l'autre côté du Taccazé. »

Cette courte harangue ramena le calme dans son âme, mais il n'était pas encore pleinement convaincu de l'opportunité de cette partie de chasse.

ce Ignorez-vous , dit-il, qu'il règne dans la vallée de Taccazé des fièvres mortelles? Et les voleurs? Et les bêtes fauves?

— Xous avons de la quinine pour la fièvre et des balles pour les maraudeurs bipèdes et quadrupèdes. Nous avons décidé de chasser au Taccazé, nous y chasserons. Quant à vous, faites comme il vous plaira. 5)

Confiant en effet les bagages à Bourrou et au Kantiba Guorguis, nous partîmes dèsle point du jour, pleins d'ardeur et d'espoir.

On nous avait raconté qu'au Taccazé les crocodiles et les hippopotames pullulaient. M. de Sarzec ne rêvait qu'exploits cynégétiques. Un crocodile, un hippopotame, quel beau coup de fusil! Je pensais bien, pour ma part, qu'il y aurait sur les bords du fleuve nombre de beaux papillons et d'insectes cu-

rieux ; aussi je me bourrai de flacons et n'oubliai aucun de mes engins de chasse. jVous trouvâmes un torrent desséché dont le lit nous servit de route, et bientôt nous vîmes devant nous couler le Taccazé. A quoi bon décrire de nouveau cette vallée, qui ressemble à s'y méprendre, mais en plus grand, à la vallée duTellaré? Je souhaitai à mon compagnon le gibier le plus fantastique, et chacun alla de son côté. Il y avait trop de petites bêtes voltigeant au milieu des galets et sur le sable pour que je songeasse un instant aux monstres amphibies.

La journée se passa rapidement, et, malgré une chaleur torride , nous ne rentrâmes que pour dîner. Mes boîtes , mes flacons étaient pleins. M. de Sarzec, sauf un héron goliath et quelques volatiles, revenait à peu près bredouille. Les hippopotames ne l'avaient pas honoré du moindre grognement. Quant aux crocodiles, ils pullulaient comme des grenouilles dans une mare, partout où le remous de la rivière formait un bassin assez profond. Peu s'en était fallu cependant qu'il ne rapportât un de ces énormes sauriens • « Il y en avait plusieurs, me dit-il, qui dormaient au soleil; à juger de leur taille , ce devaient être des adolescents. Je me mis à ramper avec précaution et j'envoyai une balle dans le ventre de l'un d'eux; les autres sautèrent à l'eau. Seul, le blessé resta à se tordre sur le sable, qu'il rougissait de son sang. D'un bond

je fus près de lui, et, le saisissant par la queue, je me mis à tournoyer avec mon terrible adversaire. Si vous eussiez été là cette belle proie ne nous eût pas échappé , mais le tenant à deux mains je ne pouvais tirer. J'avais beau tourner, tourner comme un cheval de manège, le monstre gagnait sur moi, en se repliant sur lui-même. Ce fut à mon tour de sauver mes mollets; je lâchai prise, et avant que j'eusse le temps de saisir mon fusil, le crocodile avait disparu sous l'eau. - C'était vexant sans doute et je regrettais de ne m'être pas trouvé là; mais j'étais tout consolé d'avance en contemplant les charmantes bestioles dont j'avais fait ample moisson. \ous prîmes un excellent bain dans un endroit trop peu profond pour les crocodiles. Puis la nuit venue nous nous étendîmes sur le sable à fumer joyeusement. Tout se passa sans encombre ; pas le moindre fauve, pas le moindre bandit. Le lendemain matin , nous voulûmes , en faisant nos ablutions dans le fleuve, lui dire un dernier adieu, et nous continuâmes notre route.

Avant d'aller plus loin, il n'est pas, je pense, sans intérêt de jeter un coup d'oeil en arrière et de résumer en quelques mots l'aspect et les divisions politiques des pays que nous avons traversés depuis Adoua. Cette partie de l'Abyssinie était encore fort peu connue; si incomplets qu'ils soient, les rensei-

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gnements que j'ai recueillis viendront peut-être combler une lacune.

D'Adouaau Taccazé, nous avions fait vingt et une étapes, à travers des pays bien différents. Au nord du Tellaré, nous avions voyagé dans les plaines les plus chaudes peut-être de l'Abyssinie. Au sud de cette rivière nous avions rencontré un massif montagneux fort élevé, coupé de nombreux cours d'eau, qui y forment comme des rides transversales, avec son point culminant un peu au nord du Taccazé. Voici, en allant du nord au sud, quelles sont les différentes provinces des deux régions. Ce sont généralement des rivières qui tracent leurs frontières.

D'Adoua à la rivière Ouéri s'étend, montagneuse encore, la province de Geralta.

Entre les rivières Ouéri et Guéva régnent les plaines basses qui forment le Temhiène., avec Abbi- Addi pour capitale, autrefois cboumat très-important, mais divisé aujourd'hui en plusieurs petits fiefs. Le gouverneur principal est le Balambaras Debbed.

De la rive gauche de la Guéva à la rive droite de la Zamra, toujours en plaines, c'est la province de Sloa.

Ces deux dernières provinces sont comprises, comme je l'ai dit déjà, dans les kollas. La Zamra est, de plus, la frontière méridionale du Tigré; sur sa rive gauche commence le pays d'Amarah et réapparaissent les montagnes.

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De la Zamra au Tellarê est la province de Saka.

Du Tellaré au Aléri celle du Ouague, divisée en deux districts, TehisaïdkVowesi eX S amer ah à Test; Sokota en est la capitale et le Raz Téféri le gouverneur.

Viennent ensuite : entre le Aléri et FEnguéla la province de Sédeh, gouvernée par le Dedjasmatch Enguêla; et enfin, de la rivière Enguéla au Taccazé, le Dahanah, soumis aux ordres de Liedje Kabedé.

La région nommée Déga recommence avec le promontoire de Saka^ et les provinces de Ouague^ de Sédeh et de Dahanah constituent l'ancien pays AgaOj dont Sokota était la capitale, et qui possède encore, comme je l'ai dit, un idiome particulier.

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