CHAPITRE IV
LES PLAIXES DU TEMBIEXE.
Un choiim peu hospriaiier. — Egaré à la chasse. — Division de l'Abyssinie en deux régions. — Leurs habitants, leurs productions. — Les montajjaes des Ambas et leur destination. — Arrivée à Abbi-Addi. — Un gra.JKrzhomme. — Jugement téméraire. — Le balambaras Debbeb. — Une soirée chez un seigneur abyssinien. — Des trouvères. — Rencontre d'un moine. — Méfaits d'un lion. — Bataille de valets. — La justice en Abyssinie. — Une sentence équitable. — Quelques mots sur le baobab. — Le village de Saka et la vallée de Tellaré.
;; Dimanche, au point du jour, avait dit le Béléta, les porteurs t'attendront. « Et moi , confiant en sa parole , de me lever de grand matin et de faire charger mes mules pour être exact au rendez-vous. Empressement inutile, nous attendîmes toute la journée; le gouverneur faisait ses prières! Il devait, comme Louis XI, implorer le pardon de quelque crime futur.
Le lundi , n'ayant plus le même prétexte , il amena trois ou quatre porteurs ; il en fallait au moins cinq fois autant. Il s'exécuta enfin, et le
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20 octobre, à dix heures du matin, nous quittâmes Adoua.
L'excellent jVaretti vint nous conduire à quelques kilomètres, et, avant de nous séparer, nous pûmes porter un dernier toast à l'Europe.
Les porteurs et les mules avaient pris les devants, l'étape devant être longue ; mais nous étions tranquilles , nous confiant à un guide que nous avait donné le Béléta. Il eût été prudent peut-être de se souvenir du poëte latin : Timeo Danaos et dona fer ente s.
En marche! Et, fouettant nos mules, nous escaladons les montagnes qui bornent au sud la plaine d'Adoua. Nous trouvons une ravissante vallée où murmure un ruisseau , et il nous faut maintenant regarder en arrière pour voir encore ce piton bizarre, incliné comme la tour de Pise, et qui m'avait frappé lors de mon arrivée à Adoua.
Sur un petit plateau que cultivait un paysan, un homme, assez proprement vêtu , vint au-devant de nous avec force salutations. Ses politesses ne me semblaient pas de bon aloi ; il causa assez longuement avec notre guide, et, malgré les observations d'Hassein qui prétendait connaître la route, on nous fit incliner vers l'ouest. L'inconnu, nous saluant de son plus gracieux sourire, nous souhaita bon voyage. L'étape fut longue encore; il fallut, non
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sans peine, gravir une seconde montagne, au sommet (le laquelle nous nous arrêtâmes au premier village : mais pas de mules, pas de porteurs, et partant pas de bagages. La chose était toute simple : nous devions aller à Soungui , et Ton nous avait amenés à Sacli. Le clioum de Soungui, voyant arriver notre caravane, jugea qu'il était fort inutile de nous recevoir.
Les porteurs , harassés de fatigue , déclarèrent qu'ils n'iraient pas plus loin; mais, sans se préoccuper de ce détail, l'honnête choum était venu audevant de nous et n'était autre que l'inconnu si poli que nous avions rencontré. Aloyennant promesse de quelque copieuse libation, il avait décidé notre guide à nous faire faire fausse route. Xous mangeâmes avec nos doigts une poule grillée sur des charbons, et nous dormîmes tant bien que mal dans une hutte, en dépit de légions de petits animaux aveclesquels toute lutte est impossible. Le lendemain nous allâmes attendre nos bagages au village d'Atchélaquié. Bien nous en prit; c'était un village appartenant à des prêtres coptes, riche par conséquent, et où nous fûmes passablement reçus. Le pays était fort curieux.
Après une petite plaine, le terrain s'incline doucement, et le village, ombragé de beaux arbres qui entourent toutes les églises, est construit au milieu de roches très-singulières qui ressemblent à des ruines. Partout poussent des aloès {aloes dkho-
toma) avec leurs petites hampes ornées de clochettes d'un rouge safrané. Au nord et à deux cents pas environ du village, s'allonge, de Test à l'ouest, sur un espace de plusieurs kilomètres, une sorte de muraille, haute d'une dizaine de mètres, large d'autant , composée tout entière de blocs irréguliers jetés sans ordre, et qui forment à son sommet une crête déchiquetée et souvent percée à jour. On se demande si ce n'est pas là le travail de l'homme ; car comment imaginer la superposition de ces roches, à moins que le sol, entraîné par les eaux, ne se soit abaissé et aplani tout autour, les laissant comme de muets témoins d'une révolution géologique?
En gravissant au milieu de ces rochers, je remarquai avec étonnement qu'ils résonnaient sous mes pieds comme de l'airain. Frappé de cette singularité autant que de le-ur étrange aspect, j'en fis un croquis, et, de retour à Paris, un géologue de mes amis, M. de Cessac , a cru, d'après mes noies et mes dessins, que cette roche était la phonolithe, nom que lui a valu sa très-grande sonorité.
Au sud d'Atchélaquié, s'étendait une plaine légèrement humide et assez bien cultivée, après laquelle nous retrouvâmes la montagne, et le village d'Addofélassi fut sommé de nous recevoir.
Le choum s'était enfui, et les habitants, en son absence, refusant de nous donner quoi que ce soit, nos hommes durent se passer de dîner.
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Le lendemain, le soldat qui nous accompagnait se lança à la poursuite du fugitif et nous le ramena tout piteux; mais ce petit incident nous fit perdre une journée entière.
Ce fut d'Addofélassi, situé sur un point très-élevé, que nous aperçûmes pour la première fois, mais confuses encore et vaporeuses, les montagnes du Sémiène.
Pendant l'étape qui suivit, nous traversâmes un des sites les plus ravissants que nous ayons vus en Abyssinie : après avoir fait un crochet vers Test, au milieu de taillis épineux , nous vîmes une immense vallée se creuser à nos pieds comme un cratère de verdure. Un sentier difficile et dangereux descendait à travers une belle forêt, où des arbres de toutes sortes entrelaçaient leurs rameaux d'où pendaient des lianes, semblables aux cordages d'un navire. Au fond de la vallée, un étroit défilé recevait les eaux de la montagne, qui filtraient à travers un lit de galets.
Comme il arrive toujours en pareille circonstance, tous les papillons de la forêt, après s'être rassasiés au calice des fleurs, venaient se désaltérer sur ce sol humide , qui ressemblait à une mosaïque de pierres fines. Descendre de mule, saisir mon filel et me mettre à la poursuite de ces charmants volatiles fut l'afîaire d'un instant. La moisson fut riche et abondante.
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La caravane, pendant ce temps, avait continué sa route, et je me trouvais en arrière, seul avec deux domestiques. Je remontai à mule et partis au trot.
Bientôt je débouchai dans une plaine d*une fertilité étonnante; ce n'étaient que buissons fleuris, que mimosas odorants, épanouissant au soleil leurs quenouilles ou leurs boules d'étamines. De tous côtés évoluaient des insectes, secouant, comme un nuage parfumé, le pollen dont ils étaient saupoudrés. Desta et Aïlou , mes deux fidèles, me firent bien observer que nous étions déjà fort en retard ; mais autant empêcher un avare marchant sur un sol couvert de quadruples et de sequins d'emplir ses poches du précieux métal. Je ne tins aucnn compte de leurs remontrances. Il y avait des ins(ct3i de toute taille et de toute couleur; c'était une véritable pluie ;J'en mis jusque dans une petite gourde où je gardais un peu de café en réserve contre la soif.
Le soleil venant à baisser à l'horizon, il s'agissait pourtant de retrouver la caravane, et ce n'était pas chose aisée dans ce labyrinthe de verdure. Nous suivîmes pendant un certain temps l'empreinte laissée sur le sol sablonneux par le sabot des mules etle pied des hommes; mais bientôt le terrain devint moins friable, et toute piste disparut. Nous allâmes droit devant nous à l'aventure; on ne voyait dans celle plaine inculte nulle trace de village, et je supposais
que mon compagnon de voyage était allé passer la nuit dans une montagne qui se dressait devant nous. Cela était d'autant plus plausible que les Abyssiniens, qui redoutent le clin:at meurtrier de ces plaines à Tégal des étrangers, y construisent rarement leurs villages.
Au bout d'une heure, nous rencontrâmes une jolie petite rivière qui coulait, en polissant les galets, à Tabri des rameaux ombreux de gigantesques sycomores. C'était la rivière Oiiérij qui, prenant sa source dans les montagnes de THaramat, se dirige vers Touest-sud-ouest , pour rejoindre le Taccazé. Xous crûmes, en voyant le sable de ses deux rives piétiné, que la caravane avait passé par là. Induits en erreur par ce faux indice, nous la franchîmes, nous aussi, et nous mîmes en devoir d'escalader la montagne. J'appris alors comment en Ahyssinie, où le télégraphe est inconnu, les nouvelles se transmettent de pays en pays avec une prodigieuse rapidité.
Les Abyssiniens, qui m'ont plus d'une fois rappelé les coureurs des bois dont Cooper a immortalisé les aventures, ont toutes les qualités physiques des peaux-rouges du Xouveau-AIonde. Leurs sens, développés par une gymnastique incessante, acquièrent une délicatesse , une intensité surprenante. Desta découvrit sur un mamelon, là où je ne voyais absolument rien, un pâtre au milieu de son troupeau ; il le héla d'une voix puissante
en se faisant de ses deux mains un porte-voix, et lui demanda s'il n'avait pas vu passer la caravane d'un Frangui, Une voix, que mon oreille européenne percevait à peine dans le lointain comme un vague murmure , lui apporta une réponse négative. Cependant il n'y avait pas d'autre route ; nous suivions évidemment un sentier frayé ; c'était, me ditDesta, la route royale de Sokota, la seule et unique qui traversât ces régions sauvages.
Nous étions définitivement égarés, et pas de village , disait le pâtre , avant la seconde montagne. Mes hommes et ma mule étaient rendus de fatigue ; nous mourions tous de faim. Impossible d'aller plus loin; je me décidai bien volontiers à coucher à la belle étoile.
Nous nous installâmes sous un beau tamarinier, dans le voisinage d'un petit ruisseau. Je plumai sans pitié des pigeons, dies merles métalliques dont les plumes chatoyantes eussent orné à Paris le chapeau de plus d'une élégante, mais qui se trouvèrent, privés de sel comme nous l'étions , aussi détestables que beaux. Puis , faisant allumer des feux pour éloigner les fauves, je me pelotonnai dans une couverture et cherchai à dormir, ce que j'aurais fait avec plaisir, bien que ma couchette fût un peu dure, si les hyènes et les léopards n'avaient toute la nuit rôdé autour de nous.
Le lecteur espère peut-être que je vais, comme
beaucoup de voyageurs plus heureux que moi ou plus habiles, lui narrer quelque grand exploit cynégétique, un massacre de bêtes féroces. Ce n'est pas que les bêtes fauves manquent en Abyssinie ; les léopards surtout y pullulent ; mais ces animaux se réfu gient dans des fourrés inextricables, dans des ravins inaccessibles, d'où ils ne sortent que la nuit. Le bruit, le feu les effrayent, et ils ne se hasardent à tenter un mauvais coup que lorsqu'ils se croient sûrs de réussir : aussi je dois avouer que j'ai souvent entendu le léopard, plus souvent encore pressenti sa présence à la frayeur des bêtes de somme; il est même probable que j'ai dû passer auprès d'un de ces fauves posté en embuscade, mais je n'ai jamais vu un seul léopard.
Le lendemain matin ma toilette, comme on le suppose , fut bien vite faite, et me voilà derechef à escalader la montagne. J'arrivai au hameau d'Amédafta, où j'appris avec plaisir que mon compagnon de voyage avait passé la nuit dans un petit village situé dans la plaine et perdu dans la broussaille. J'avais tout simplement doublé l'étape. Peu après, arrivait mon fidèle Hassein, qui, dès le point du jour, s'était mis à ma recherche. AI. de Sarzec le suivit de près, et nous allâmes un peu plus loin, à Dabbatadios.
Là se terminait la région des hauts plateaux, que nous n'avions pas encore quittée réellement depuis notre entrée en Abyssinie. La large vallée du Ala-
reub, près de Goundet, celle moins importante du Ouéri, en rompant la monotonie des montagnes, au centre desquelles elles creusent de vastes affaissements, ne sont pas assez importantes pour être considérées autrement que comme des accidents au milieu de hauts plateaux. Tandis que devant nous, sur une longueur d'environ vingt lieues, et avec une largeur à peu près égale, s'étendaient les vastes plaines du Tembiène et du Sloa; plaines qui forment avec les hauts plateaux le plus frappant contraste. Il y a donc en Abyssinie deux zones distinctes, bien connues des indigènes, qui les désignent sous les noms de dégas et kollas ^ terres hautes et terres basses. L'altitude des premières varie entre 2,000 et 3,000 mètres; celle des secondes, entre 1,000 et 1,500 mètres. Il y a en oulre les hauts sommets, qui sont encore habités jusqu'à une altitude de près de 4,000 mètres ; mais ce ne sont là que des exceptions, qui ne modifient point d'ailleurs ces deux grandes divisions. Entre les dégas et les Jiollas , il n'y a pas seulement une différence de niveau : la température, la nature du sol, les productions végétales, les animaux aussi ne sont plus les mêmes, et l'homme lui-même, bien que descendant d'une souche commune, a subi à tel point l'influence du climat qu'il présente, tant au moral qu'au physique , des différences marquées.
Dans notre Occident, où la centralisation a atteint son maximum au détriment des traditions locales, où l'expansion des idées et l'échange des produits, facilités par de rapides moyens de communication, semblent avoir nivelé les montagnes et réduit les distances, ne voyons-nous pas encore, malgré toutes ces causes d'assimilation, des provinces d'un même empire, quelquefois très-voisines, présenter, en dépit d'une communauté d'origine, de lois, de langage et de religion, une physionomie qui leur est propre et, dans les campagnes surtout (sans parler des langues d'oc et des langues d'oïl), ces nombreux patois, qu'il est souvent même assez difficile de comprendre?
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que les habitants d'un pays essentiellement montagneux, isolés les uns des autres par des précipices infranchissables ou des escarpements inaccessibles, sans routes d'ailleurs et privés surtout de cette activité commerciale qui ne connaît point d'obstacles, aient, sous l'influence de climats divers, subi, dans la suite des siècles, de profondes modifications'.
Les dégas sont les pays que nous avons parcourus jusqu'ici et que j'ai décrits comme de vastes plateauxcouverts de gras pâturages où paissent de nombreux
* M. Schimper, dout j'ai déjà parlé , fixé depuis plus de quarante ans eu Abyssinie , a bien voulu, lors de mon passage à Adoua, me donner sur le caractère et les mœurs qui difie-
troupeaux de bœufs et de moutons. L''airy est pur et sec, la température modérée, Teau abondante et de bonne qualité, la végétation y persiste plus longtemps pendant la saison sèche, le climat est sain, les maladies fort rares. Les dégas , dans le règne végétal, sont caractérisées par la présence de Forge et du blé. C'est dans cette région que sont construites les plus grandes villes. La population plus dense, plus industrieuse, se rapproche davantage encore du type européen. C'est là que le voyageur rencontrera le plus souvent des hommes ou des femmes au teint clair'; les membres sont plus charnus, la taille plus élevée. L'habitant des degas est plus riche , moins nomade, plus hospitalier, moins querelleur. Il a plus de dignité, plus de calme ; il est plus reli-
rencient les habitants des dégas et des kollas, des renseignements curieux, qui, en raison de la rapidité de mon voyage, auraient bien pu m'échapper. Ce que j'en ai vu m'a semblé parfaitement conforme à son récit, et j'ai été heureux depuis de trouver que M. Arnaud d'Abbadie , dans son savant ouvrage Douze ans dans la haute Ethiopie, partage également la même manière de voir.
1 C'est à Adoua, Sokota et Gondar, toutes villes situées au moins à deux mille mètres d'altitude et comprises par conséquent dans les dégas, que j'ai vu le plus d'honmies et de femmes au teint clair. On en rencontre aussi beaucoup à Koua-< rata, sur les bords du lac Tzana; mais les pays qui bordent le lac, quoique formés de plaines et un peu moins élevés, ne me semblent pas devoir être compris dans les kollas. Leur insalubrité tient au voisinage du lac, à la présence de quelques marais; mais ces plaines ne présentent point dans le règne végétal, pas plus que dans le règne animal, ce caractère, que
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gîeux ; mais cela tient peut-être à ce que la noblesse théocratique recherchant de préférence un pays riche, salubre et tempéré, a étendu sa domination sur les hauts plateaux, qui sont devenus en grande partie les fiefs des églises et des monastères. Dans les koî!as, le sol est sablonneux, sec et pierreux; au lieu de l'orge et du blé, on ne verra plus maintenant que le maïs et le sorgho ; le coton remplace le lin ; le figuier, le sycomore et Tolivier ont disparu pour faire place aux nombreuses variétés d'acacias et de mimosas. Un des arbres caractéristiques de la faune des kollas est le baobab , dont je parlerai plus loin, et qui ne se rencontre jamais dans les dégas, pas même autour du lac Tzana. Le vert des feuilles est devenu plus pâle et comme poussiéreux, le rosier et le jasmin ne parfument plus Tatmosphère, et quand, après les pluies, revient la saison sèche, les arbres, dépouillés de leurs feuilles, ne montrent plus que des branches noueuses, hérissées d'épines longues et acérées, et des troncs grisâtres dont Fécorce se détache comme la peau d'un lépreux. Il y a une compensation ce-
j'oserais presque dire saharien, que l'on retrouve dans les koIIas du Tembièae et du Sloa. Le sol du Foguéra et du Dembéa qui entoure le lac Tzana est une terre grasse et fertile, tandis que le Tembiène et le Sloa sont sablonneui et arides. Quant à la présence à Massaouah et dans les îles de Dalilac d'hommes et de femmes à peau très-claire, on doit l'attribuer aux Arabes qui y sont en assez grand nombre.
pendant ; dans les dégas, je n'ai jamais rencontré aucun fruit, tandis que le bananier, Toranger, le citronnier et le cédratier prospèrent dans les kollas. Les rivières, torrents fougueux pendant les pluies, n'offrent plus, pendant lasaison sèche, qu'un lit sablonneux d'où l'eau a complètement disparu. L'air est sec et embrasé, le vent de la montagne ne venant plus le rafraîchir. Au commencement et à la fin des pluies, se déclarent des fièvres épidémiques souvent mortelles. Çà et là sur sa route, le voyageur rencontrera des villages entiers veufs de leurs habitants, qui ont fui devant le fléau dévastateur. Le léopard et le lion pullulent dans les fourrés et les rochers ; mais le pelage de ce dernier est plus fauve, plus court, sa crinière moins abondante, et le lion noir\ voisin de celui de l'Atlas, est confiné dans les montagnes. Les guenons [cercopithecus) bondissent dans les branchages, c'est du moins dans les kollas que je les ai rencontrées exclusivement, tandis que j'ai fréquemment vu les singes cynocéphales sur les dégas. Les pintades dans les kollas ont remplacé les francolins , sortes de grosses perdrix à la chair délicate, qui habitent de pré-
i On nomme cette variété lion noir parce que l'extrémité des poils de sa crinière est bien plus foncée ; c'est celui dont la dépouille est surtout recherchée par les Abyssiniens pour confectionner le lèbdé ou pèlerine, que portent les plus grands seigneurs.
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férence les dégas ; plusieurs espèces d'antilopes et de gazelles s'enfuient à travers la plaine, gracieuses et alertes \ Il y a peu de mules et pas de chevaux dans les kollas, les chèvres ont généralement pris la place des moutons, bien que, parmi ces derniers, il en existe une espèce à poil ras et sans cornes qui se rencontre en Abyssinie dans les régions chaudes. Dans quelques parties plus basses encore vivent l'éléphant, le rhinocéros. Les insectes eux-mêmes suivent la loi générale, et l'on retrouve dans les kollas quelquesespèces caractéristiques des régions sablonneuses et brûlantes de l'Afrique . Les habitants de ces plaines chaudes et malsaines sont petits, secs, nerveux, pétulants, querelleurs; la peau a une couleur plus foncée, le visage est plus rond ; ils aiment la danse et la musique; gais et enjoués, ils se drapent toujours dans latoge, mais n'ont plus au même degré cette majestueuse dignité des habitants des hautes terres, devant laquelle on se sent reporté aux beaux temps des Grecs et des Romains.
Je n'ai pas compris dans la description de ces kollas les plaines qui bordent le littoral de la mer Rouge et qu'habitent les Danakils, les Taltals et les Adels, plaines brûlantes et arides, qui sont soumises depuis longtemps à l'islamisme. Je n'ai pas visité
^ Je n'ai jamais rencontré dans les hauts plateaux les antilopes du genre oryXy qui ne me semblent habiter que les pays très-chauds.
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ces régions, et je ne sais pas même si aucun voyageur les a jamais parcourues. En dehors des difficultés matérielles du voyage, les habitants de ces déserts sont, paraît-il, très-inhospitaliers, se rapprochant en cela de leurs terribles voisins les Somalis. En descendant par mer de Massaouah à Aden , comme je le dirai plus tard, j'ai relâché un soirj à un petit îlot tout voisin de la côte des Danakils, et j'ai vu là un indigène qui me sembla offrir quelque différence avec les véritables Ethiopiens habitant la montagne. C'était un vieillard, et peut-être est-ce à son âge qu'on doit attribuer l'état chétif que présentait toute sa personne; j'ai cru remarquer en outre qu'il avait le visage plus rond, sans être plus prognathe ; la teinte de sa peau était certainement plus sombre, les lèvres plus charnues et le nez moins aquilin. Quant aux Somalis et aux Gallas, malgré les hardis voyages de Burton et de MM. d'Abbadie, on sait peu de chose encore sur leur compte. Je n'ai guère vu en Abyssinie que des enfants gallas. J'ai rencontré plus souvent les Somalis à Aden et à Zanzibar pendant la mousson du nord. Ce ne sont point encore, malgré leur peau plus ou moins foncée, ce qu'on appelle des nègres sensu stricto j, à visage essentiellement prognathe et à cheveux laineux. D'ailleurs, les ethnographes (je me permets de rapporter ici l'opinion très-accréditée de M. le docteur Ham ) sont aujourd'hui d'ac-
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cord sur ce point fort curieux : qu'il existe clans l'Afrique nord-orientale un groupe de peuples, So- Dialis, Gallas, Abyssiniens et leurs dérivés, tels que Taltals, Adels, Danakils, même une partie des Xubicns et les Bicharis, qui constituent une même famille, désignée le plus souvent sous le nom de KousCHiTE, famille qui n'est pas limitée à l'Afrique, mais s'étend au contraire, par l'Arabie méridionale, jusqu'au golfe d'Oman et sur le bas Euphrate, les babitants de ce dernier pays, les Lemlouns, ayant été, sur des documents rapportés par M. Tixier, identifiés par AI. le docteur Hamy aux Bicbaris, c'est-à-dire à des Kouscbites très-voisins des Etbiopiens habitant ce pays montagneux, plus spécialement connu sous le nom d'Abyssinie.
De Dabbatadios, admirablement situé à l'extrémité méridionale de la grande déga du Tigré, nous jouissions d'un panorama aussi étendu que varié. A Touest, se dressaient les hautes montagnes du Sémiène, dontl'éloignement adoucissait tous les contours ; devant nous , les kollas du Tembiène et du Sloa se déroulaient comme une peau de fauve zébrée de taches grisâtres. A l'est enfin , les montagnes des Ambas, derniers contre-forts des massifs de THaramat et de l'Enderta, qui courent du nord au sud sur une longueur d'une vingtaine de lieues, pour aller se relier aux montagnes du Ouodgérate et des Agaos. En face de ces fantastiques amas de
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rochers, c'est à renoncer à toute description, car le regard lui-même erre ébloui et perdu dans ce dédale de montagnes bizarres, où le géologue trouverait sans doute la preuve irréfragable de quelque terrible convulsion du globe. Du point culminant où nous étions placés , nous dominions cette chaîne moins élevée, qui nous apparaissait comme une vaste carte en relief. Qu'on s'imagine un effondrement subit et escarpé d'environ 800 mètres; puis du fond de cet abîme émergent d'autres montagnes que je ne puis comparer qu'à des amas de ruines. Ici c'est une muraille crénelée, une tour qui se dresse fière et menaçante encore , des aiguilles qui ressemblent à de gigantesques paratonnerres ; là des terre-pleins, avec bastions , fossés et contrescarpes, supportant plusieurs étages de citadelles superposées , diminuant de hauteur à mesure qu'elles s'élèvent, véritables forteresses avec des tours, tourelles, poivrières, mâchicoulis, tout l'agencement enfin d'un manoir destiné à subir de longs sièges. La couleur vient encore aider à l'illusion : les parois verticales de ces montagnes sont d'un rouge ou d'un gris jaunâtre qui rappelle les teintes de la brique vieillie et effritée par le temps. Depuis longtemps d'ailleurs les Abyssiniens ont su utiliser ces forteresses naturelles. Il en est, plus vastes que les autres , dont le sommet forme un plateau recouvert de terre végétale et fertilisé par
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(les sources, circonstance qui permet d'y défier tout blocus; ce sont des dégas en miniature. Un sentier escarpé, qu'un homme ne peut gravir qu'en s'aidant des pieds et des mains, dissimulé encore dans quelque repli de la montagne, donne seul accès sur le plateau supérieur. Quelques rochers mobiles, lancés dans cet étroit passage, suffiraient pour écraser une armée ; aussi , privés d'artillerie et des engins meurtriers que le raffinement de notre civilisation emploie pour faire la guerre , les Abyssiniens ne peuvent assiéger ces monts forts , qui contribuent ainsi dans une large mesure à éterniser les luttes intestines qui désolent l'Ethiopie, en offrant au vaincu un asile inexpugnable où se perpétue la haine des partis. Ces singulières montagnes ne sont pas seulement des citadelles témoins de luttes mémorables ; de moindres proportions et d'un accès plus difficile encore, elles servent la vengeance du vainqueur et deviennent des prisons d'État. On choisit d'ordinaire, pour y déporter les chefs vaincus dont on redoute l'influence, des sommets isolés de tous côtés par des murailles à pic et sur lesquels l'homme ne peut plus arriver que hissé par des cordages, comme un mineur qui remonte du fond du puits. Comment parvint-on à escalader pour la première fois ces cimes aujourd'hui inaccessibles ? Je l'ignore; mais on peut présumer qu'un sentier, détruit depuis, en permettait l'accès.
Les amhas ont une troisième destination : c'est là que se réfugient les moines d'Abyssinie, pour ^ivre dans la prière à l'abri des vicissitudes du monde. Je ne puis rien dire de ces pieuses retraites, que je n'ai pas visitées ; mais deux voyageurs français, MM. Ferret et Galinier, que j'ai déjà cités, visitant le monastère de Maye-Brasio , près d'Axoum , tout en rendant justice à l'austérité des moines qui l'habitaient, laissent échapper, en présence de la profonde ignorance dans laquelle ils croupissent, cette douloureuse exclamation : « 0 Augustin ! ô Cyrille ! « ô Athanase ! que dites-vous lorsque vous jetez les « yeux sur vos tristes successeurs ? Et toi , divin a apôtre des Eglises , ô Paul ! n'as-tu pas une dercc nière épître pour cette malheureuse Eglise d'Abys- « sinie ? «
De Dabbatadios, nous descendîmes dans la plaine et, en cinq heures, -nous gagnâmes Abbi-Addi, capitale du Tembiène.
A une petite distance de la ville, le soldat qui nous servait de guide et d'introducteur nous engagea à faire halte pour aller prévenir les autorités de notre arrivée.
Encore une réception ! Nous mourions de faim et de soif, et il nous fallait attendre une heure au moins en plein soleil. Les honneurs sont une belle chose; mais après une longue et pénible étape, les estomacs les plus patients préfèrent d'ordinaire
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quelque chose de plus substantiel. Il est bon de dire, pour nous justifier, qu'il était deux heures
et que nous n'avions encore pris de la journée qu'un peu de café noir. Bourrou, avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance, lors de ma visite au gouverneur d'Adoua , nous voyant indécis , déploya toute son éloquence pour nous prouver qu'il serait malséant de ne pas nous montrer dignes des honneurs qu'on nous réservait, et termina son discours par un argument irréfutable : c. Le gouverneur d'Abbi-Addi est un grand'zhomme ! » Xous n'avions jamais pu amener ce pauvre Bourrou à distinguer un singulier d'un pluriel. Je demeurai convaincu, pour ma part , que le gouverneur d'Abbi- Addi devait être un personnage important , car Bourrou était à jeun aussi bien que nous, et c'était un des plus grands consommateurs de taidje que j'aie rencontrés; aussi l'avions -nous surnommé Sidi OuanchŒj rappelant, par ce sobriquet bien inof-^ fensif, la désinvolture avec laquelle il faisait le vide, d'un seul trait, dans les plus volumineux récipients de ce nom. Le ouancha est un gobelet en corne de bœuf dans lequel on boit la bière et l'hydromel. Il en est qui contiennent jusqu'à un litre.
Il était impossible de ne pas imiter la magnanime abstinence de Bourrou ; d'ailleurs, il était convenu que le gouverneur d'Abbi-Addi était un grand' zhomme, et nous nous résignâmes à attendre.
J'étais à plat ventre occupé à dépouiller une fourmilière de ses précieux parasites, et, plongé tout entier dans le monde des infiniment petits, je n'avais plus ni faim ni soif, j'avais même totalement oublié le gouverneur d'Abbi-Addi, quand mon compagnon de voyage vint me rappeler qu'il serait tout au moins décent de prendre une posture plus convenable pour recevoir le gouverneur. Je maudis de grand cœur la civilité puérile et honnête qui me poursuivait jusqu'au cœur de TEtbiopie, et, comme un écolier dont la clocbe a interrompu la partie de barre, je remontai en boudant sur ma mule. Au même instant déboucha devant nous, entre deux roches rougeâtres, une nombreuse cavalcade. Le gouverneur, marchant en tête, tenait à la main un fusil double; il donna le signal d'une salve de mousqueterie, à laquelle nous répondîmes coup pour coup. Ces démonstrations bruyantes m'ont toujours inspiré une crainte respectueuse; les fusils sont invariablement chargés jusqu'à la gueule, et j'avais souvenir qu'à Massaouah, avant mon dépari, les traitants de l'endroit m'avaient offert des fusils doubles à 16 francs. Ce n'étaient que de simples tuyaux en tôle soudée et qui m'ont paru propres, avant tout, à éclater au nez de leur heureux possesseur.
Nous mîmes pied à terre de part et d'autre. Le balambaras (tel était le titre du gouverneur)
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prononça une longue harangue, dont nous ne comprimes pas un traître mot. Mais si la longueur d'un discours en fait la qualité, celui-là devait être singulièrement éloquent. Il eut en tout cas un résultat certain, celui de me rappeler que je n'avais ni bu ni mangé, ce qui me rendait d'une humeur massacrante. Grâce à cette mauvaise disposition d'esprit, le balambaras m'apparut tout d'abord comme un petit homme au visage de belette, sec, pédant et prétentieux.
Xos domestiques étaient plus fiers que nous des honneurs qu'on nous rendait ; ils se rangèrent en bataille le fusil sur l'épaule; nous les suivions chevauchant cote à côte avec le balambaras, dont la nombreuse escorte formait l'arrière-garde. Xous fîmes ainsi à Abbi-Addi une entrée triomphale au milieu des cris des femmes et des salves de mousqueterie.
Le gouverneur nous reçut dans sa maison, hutte plus spacieuse que les autres, élevée un peu audessus du sol et décorée d'un simulacre de perron. Au fond de l'unique appartement de cette demeure princière et dans une sorte d'alcùve, un angareb recouvert d'un tapis servait de divan.
Heureusement, il n'est point en Abyssinie de réception sans des flots d'hydromel ; mais le gouverneur nous ménageait une surprise qui dérida tous les fronts : une jeune servante vint déposer à
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nos pieds une immense corbeille de bananes. Des fruits ! Depuis la France nous n'en avions pas vu un seul. On peut penser si ce présent nous était agréable. Les bananes étaient exquises, je n'en avais pas encore jamais mangé d'aussi bonnes. Le gouverneur pour moi n'était plus le même homme, son œil gris était maintenant pétillant d'intelligence, ses lèvres pincées n'exprimaient plus le sar casme, mais la fine ironie. Il se métamorphosait, c'était à n'en pas douter, à moins que ce ne fût chez moi FefTet de la reconnaissance d'un estomac à jeun depuis tantôt vingt-quatre heures. Comme chez le Raz Bariaou, on nous servit le taidje dans des breullis; mais au lieu de tendre le creux de la main pour goûter le breuvage et prouver ainsi qu'il n'était pas empoisonné, les serviteurs s'agenouillèrent devant chacun de nous, et, pliant un coin de leur taub en forme de rigole , . ils reçurent dans ce conduit d'un nouveau genre un peu de taidje qui parvint ainsi jusqu'à leur bouche.
La salle, encombrée de soldats et de domestiques accroupis sur leurs talons, était fort obscure, n'ayant d'autre ouverture qu'une porte basse obstruée encore par le toit de chaume, qui descendait presque jusqu'à terre ; mais le long des murs, des serviteurs, rangés comme des statues de bronze, portaient des torches dont la lueur vacillante ajoutait encore au pittoresque de cette réception.
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.Vous nous retirâmes pour surveiller notre installation. Le gouverneur donna l'hospitalité au viceconsul ; mais je préférai ma petite tente que je fis installer dans la cour sous un hangar.
Après le dîner, le balambaras Debbeb (tel était le nom de notre hôte) nous fit inviter à passer la soirée avec lui. Une soirée en Abyssinie 1 cela promettait d'être curieux ; nous nous empressâmes d'accepter son invitation.
La salle, que nous connaissions déjà, avait été jonchée d'herbes fraîches, l'illumination était plus complète encore, et l'assistance plus nombreuse si c'est possible. De vastes gombos de taidje, d'éloquentes rangées de breullis et une nouvelle corbeille des fameuses bananes prouvaient surabondamment quels gouverneur, en homme bien appris, connaissait tous les devoirs de l'hospitalité la plus écossaise. Xous voulûmes lui prouver aussi que les Français avaient le cœur grand et généreux, et nous fîmes apporter deux bouteilles de cognac.
Bourrou avait raison, le balambaras est un personnage important, et le roi doit le tenir en estime pour lui avoir confié les délicates fonctions dont il est investi. L'Amba Salama, sur lequel, comme je l'ai déjà dit, a été exilé le Raz Gobasier, le vaincu d'Adoua, est situé tout près d'Abbi-Addi, et le gardien de cette prison d'Etat, celui qui est chargé de veiller sur le plus terrible ennemi du roi est préci-
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sèment notre hôte, le balambaras Debbeb, qui cumule en outre les fonctions de gouverneur général de la province du Tcmbiène. Ce détail que nous avait donné Bourrou pour justifier Tépithète dont il avait qualifié le gouverneur, ajoutait encore à l'intérêt que nous offrait cette petite fête.
Après une première libation, nous vîmes entrer trois hommes vêtus à peu près de la même façon, bien que de physionomies for différentes. Celui qui marchait en tète était de la taille d'un tambourmajor, mais maigre à faire peur; ou eût dit une asperge habillée. Chez lui tout était long, les jambes, les bras, les mains, le visage, lo nez, les dents ; son menton proéminent, ses yeux clignotants, lui donnaient une figure à grimace spirituellement bête, comme celle d'un jocrisse. Celui qui le suivait était au contraire presque un nain, avec des yeux malins et cette mine espiègle qui semble être l'apanage des déshérités de la nature. Le troisième était une grosse pâte d'homme, bouffie et rebondie, marqué de petite vérole et qui n'avait nul besoin de se grimer pour avoir tout l'air d'un imbécile. Tous les trois portaient les cheveux courts et légèrement crépus, un long pantalon, une chemise serrée à la taille par une ceinture de couleur et une chemma très-fine, dont une bande de soie brochée remplaçait le liteau rouge. Un violon qu'ils portaient majestueusement appuyé sur la hanche,
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comme un roi porte son sceptre, nous révéla de suite leur profession. C'étaient des musiciens, à la fois compositeurs et exécutants, poètes et chanteurs, des trouvères, des bardes enfin, en tout semblables à nos bardes, à nos trouvères du moyen âge. Comme eux ils chantent la noblesse des princes, les hauts faits des guerriers et la beauté des femmes, la gloire, la valeur et l'amour.
Ces bardes éthiopiens sont frappés du même ostracisme qui pèse encore, dans nos nations civilisées, sur tous ceux qui osent affronter les lumières de la rampe. Tour à tour poètes ou bouffons, ils s'attachent à la fortune d'un prince qu'ils amusent de leurs saillies ou célèbrent dans leurs strophes. Alais les largesses de leurs maîtres ne sont qu'une faible compensation au mépris qui les entoure. L'instrument dont ils s'accompagnent est un violon à une corde dont la caisse, en forme de losange, est faite d'un cadre en bois recouvert d'une peau, comme un tambour; ils en tirent, à l'aide d'un archet semblable à un arc, quelques notes criardes et discordantes. Les trois trouvères défilèrent gravement en saluant l'assemblée, puis se plaçant de front, le plus grand au milieu, ils commencèren leur longue et monotone rapsodie. C'est une des circonstances dans lesquelles j'ai le plus regretté de ne pas comprendre la langue du pays, car il eût été curieux de transcrire leurs chants improvisés.
Aux sourires du balambaras, aux applaudissements de rassemblée, dont les regards étaient tournés vers nous, au terme de Frangui, fréquemment répété, il était pourtant facile de comprendre que nous étions en cause ; c'était le moment de faire sauter le boucbon de nos bouteilles de cognac. Nous en versâmes de pleines rasades à notre hôte et aux musiciens, qui semblèrent priser fort ce nouveau breuvage ; le taidje aussi coulait à flots et les têtes commençaient à s'échauffer; la verve des trouvères s'en ressentit. Bientôt leur corps suivit le rhythme de leurs chants ; lent d'abord et à peine sensible, ce balancement s'accentua de plus en plus, les pieds s'agitèrent sur place, et, criant, raclant de toutes leurs forces, ils s'élancèrent enfin en pirouettant, entraînés par un mouvement de valse bien défini. Le grêle et gigantesque musicien s'arrêta le dernier, haletant et ruisselant de sueur. Nous le récompensâmes par un verre de cognac, qui fut suivi, coup sur coup, de deux vastes breullis de taidje ; il y puisa une nouvelle ardeur, et, après un moment de repos, les chants recommencèrent. Ses deux compagnons se retirèrent à l'écart et se bornèrent cette fois au rôle d'accompagnateurs. 11 me semble voir encore ce grand homme dégingandé, tordu en forme de S, le cou tendu en avant, la poitrine rentrée, les hanches saillantes, les genoux légèrement plies, les jambes cambrées, les pieds se
touchant par la pointe, roulant des yeux hagards, criant à tue-tète. Ses jambes s'entre-choquaient, tout son corps tremblait comme secoué par un spasme nerveux, l'assemblée chantait ses refrains en chœur et raccompagnait en frappant dans les mains, les femmes au dehors poussaient leur cri aigu; c'était comme une fièvre qui gagnait toute l'assistance. Tout à coup une main lui posa sur la tête un breulli plein de fnidje; le danseur se mit à tourbillonner, sans en verser une goutte, en faisant mille contorsions. Il allait s'affaissant de plus en plus sur ses jarrets, et tomba enfin à genoux ; il continua dans cette posture à tourner sur lui-même, le breulli de taidje demeurant toujours sur sa tête. La danse, la musique et les chants allèrent smorzando^ jusqu'à devenir une douce cantilène et un harmonieux balancement assez semblable à la danse du ventre des femmes arabes ; il poussa enfin un dernier cri, se releva comme un ressort qui se détend, salua, et le breulli, par une brusque secousse passant de sa tête à sa main, se vida d'un trait dans son vaste gosier.
Les deux autres lui succédèrent, mais ce n'était plus la même verve, le même entrain ; aussi notre hôte, légèrement ému par le cognac, qu'il trouvait d'ailleurs excellent, mettant de coté sa dignité de balambaras, mêla sa voix à celle des trouvères, composant, nous dit Bourrou, tout un hymne en
notre honneur. La fête menaçait de tourner en orgie : autorisés par l'exemple de leur maître, soldats et domestiques chantaient à qui mieux mieux. Mais comme la nuit touchait à son déclin, nous levâmes la séance. Au point du jour, les chanteurs étaient encore là et saluèrent notre réveil par une aubade. Tout flatteur vit aux dépens de celui qui Vécoute^ a dit le poëte ; cet adage est vrai partout, la fête de la veille et l'aubade du matin nous coûtèrent une vache.
Après le plaisir, le travail : je m'armai de mes filets et je partis en excursion. La petite ville d'Abbi- Addi, qui peut être peuplée d'environ 1,000 habitants, est adossée à des murailles de roches rougeâtres et domine la plaine qui s'étend à ses pieds vers le couchant, où les hautes montagnes du Sémiène ferment l'horizon. Je sortis de la ville par un labyrinthe de petites rues tortueuses où j'eus toutes les peines du monde à ne pas me rompre le cou. Les rochers qui les pavent naturellement ayant été à la longue polis par les pieds nus des habitants, j'y faisais triste figure avec mes souliers ferrés.
En marchant vers le sud, j'arrivai, au bout de quelques instants, dans un cirque fermé du côté de l'est par des roches verticales d'un jaune rougeâtre garnies à leur pied d'un vaste bourrelet de verdure, où les larges feuilles des bananiers se mariaient
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agréablement aux rameaux plus sombres des cédratiers et des orangers. Une ligne sinueuse de roseaux, de buissons fleuris et de plantes grimpantes, indiquait tous les méandres d'une petite rivière qui sort de la montagne par une fissure si étroite, si régulière, qu'on la dirait taillée de main d'homme. Plus bas, au milieu de gros cailloux, des hommes et des femmes lavaient des {aubs et des vêtements, en les piétinant sur une pierre plate, usage presque généralement adopté dans toute la partie de l'Afrique orientale que j'ai visitée. Cette rivière est la Tanqnouciy qui coule de l'est à l'ouest, et va mêler ses eaux à celles delà Guéva, pour rejoindre le Taccazé. Je passai toute la matinée à butiner autour de la rivière, et j'y capturai un serpent très-venimeux, cousin germain du serpent à lunette (leAû/V/A Ha je). En marchant dans les herbes qui bordent la Tanquoua, et au moment où j'avançais la main pour saisir un beau scarabée qui faisait miroiter au soleil ses élytres brillants, j'entendis un frôlement à mes pieds et je vis, dressé presque au ras de ma jambe, un serpent à l'œil étincelant, le cou gonflé ; un pas de plus j'étais mordu, et je n'eusse probablement jamais revu la France. Du manche de mon filet je rabattis sa tête menaçante, et à l'aide d'un lacet emmanché au bout d'une baguette, je le fis prisonnier; delà dans un flacon d'alcool, la distance était courte, mais je doute qu'il appréciât la des-
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tinée glorieuse que je lui réservais. Il était jeune et long à peine de 50 à 60 centimètres. Les indigènes m'assurèrent qu'il y en avait dans les rochers qui atteignaient jusqu'à 2 mètres, ce qui ne me surprenait pas du tout; mais je ne fus pas, malgré mes recherches, assez heureux pour les rencontrer. Ces plaines chaudes du Tembiène et du Sloa sont, du reste, la terre privilégiée des serpents. Pendant mon séjour à Adona, le bruit s'étant répandu dans le pays que j'achetais toutes sortes d'animaux, un indigène m'apporta un jour la dépouille d'un gigantesque python qui ne mesurait pas moins de A mètres de long; préparée par une main inhabile, elle était tellement mutilée, que je ne voulus pas l'acquérir. Mais j'appris que ce grand reptile, que je n'ai jamais d'ailleurs rencontré vivant en Abyssinie, avait été tué dans le Tembiène, où il n'est pas rare, paraît-il, de les rencontrer dans les cours d'eau.
Je rentrai pour déjeuner, et mon compagnon de voyage m'ayant appris que le balambaras avait mis à sa disposition un de ses courriers pour porter des lettres à Massaouah, je profitai de l'occasion pour donner de mes nouvelles à ma famille et à mes amis.
J'abandonnai pour un instant l'Abyssinie, et, traversant les mers par la pensée, je m'envolai en France. Plus de trois mois s'étaient déjà écoulés depuis que j'avais quitté la patrie, et bien qu'aucune difficulté sérieuse n'eût encore entravé mon voyage,
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j'étais heureux de revivre par le souvenir au milieu des affections que j'avais laissées derrière moi. France ! que ce mot est doux à Toreille du voyageur I il faut avoir erré pendant des mois à travers l'Afrique, pour comprendre tout ce qu'il y a de charme à rêver du sol natal; on revoit le clocher du village et les grands chênes qui ont ahrité de leur ombre les ébats de l'enfance. Le soleil disparaissait déjà derrière les montagnes, que nous écrivions encore. Il fallut cacheter nos lettres. C'était comme le réveil après un songe doré!
\ous passâmes la soirée avec le balambaras, mais les trouvères ne revinrent pas; ils étaient sans doute occupés à fétoyer de notre vache. Xous n'y perdions rien , car notre hôte , plus calme, nous apparut sous son véritable jour. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, aux cheveux grisonnants, et dont toute la petite personne semble pétrie d'un esprit fin et railleur. Quel dommage que cette nature délicate soit éclose dans les âpres montagnes d'Elhiopie! Dans un milieu plus civilisé, cet homme fût devenu habile diplomate, éloquent orateur ou savant jurisconsulte. Bourrou était un bien pauvre interprète, et sans doute les spirituelles questions de Debbeb ne nous arrivaient que mutilées. Il nous fallut lui dérouler l'organisation sociale et politique des peuples d'Occident; il y avait là pour lui bien des choses nouvelles, mais qu'il semblait trouver
toutes naturelles, comme s'il en eût eu l'intuition. Une chose cependant semblait outre-passer son intelligence, c'était l'idée d'une république. « Mais qui est le maître , disait-il , puisque vous n'avez pas de roi ? « Nous avions beau lui expliquer que les élus de la nation, réunis en assemblée, ayant à leur tête un président, représentaient le souverain, dont ils avaient tous les pouvoirs : ce Ce sont là les conseillers, disait-il, mais le roi? « IVous n'avons jamais pu lui faire entrer dans la tête que nous nous en passions. Qu'il eût été intéressant de pouvoir causer seul à seul avec cet homme et sonder son opinion sur les hommes et les choses de son pays ! Car les Abyssiniens, en politique, sont plus habiles qu'on ne pourrait le supposer. Ils savent répondre sans se compromettre à une question embarrassante, ont le talent d'enchaîner moralement leurs ennemis les plus acharnés ; sans cesse en lutte les uns contre les autres, ils rivalisent de dissimulation pour se tendre des pièges, qu'ils évitent avec non moins d'habileté.
Il fallait cependant songer au départ; nous avions déjà appris que le gouverneur du Godjam s'était mis en état d'insurrection contre Johannès, son souverain. Nul doute que celui-ci ne quittât Débratabor pour aller châtier son vassal rebelle, et chaque jour de retard nous enlevait une chance de rejoindre le roi avant qu'il se mît en campagne. Le 28 octobre,
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nous quittions Alibi-AïUii. Le balambaras vint nous escorter jnsqu'à la rivière Tanquoua. Après une cordiale poignée de main et une salve d'artillerie, nous prîmes congé de l'aimable gouverneur.
Après avoir longé le flanc de petits mamelons boisés, nous retrouvâmes la plaine et fîmes balte au village de Cbouquoua Béraroua. En même temps que nous, un long cortège d'bommes coiffés de turbans blancs y faisait son entrée. A sa tète se tenait, sur une mule richement caparaçonnée, un bomme littéralement enfoui dans des flots de mousseline blanche. Ce ne pouvait être qu'un prêtre. Le viceconsul s'était mis à l'ombre d'un vaste sycomore, tandis que je profitais de ce moment d'arrêt pour donner la cbasse à un papillon qui fuyait à tired'aile. L'inconnu mit pied à terre et se dirigea vers mon compagnon de voyage , auquel il offrit une corbeille de bananes et de magnifiques cédrats que portait un jeune garçon. J'accourus pour assister à l'entretien et voir de plus près ce personnage. Lorsque nous serons â Gondar, en plein pays théocratique, je reviendrai, et ce sera le moment, sur le clergé abyssinien, dont je n'aurai guère de bien à dire. Pour l'instant, je me bornerai à décrire le prêtre qui nous accostait si gracieusement. Guéta lé Guébra Gorguis est le supérieur d'un monastère renommé, situé sur un des ambas voisins. Il est d'un âge mûr, mais encore vigoureux. Une calotte
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blanche lui couvre la tète et descend jusqu'à ses yeux qu'elle voile à demi ; il porte une longue robe noire et par-dessus un cafetan de même couleur; une vaste pièce de mousseline blanche l'enveloppe des pieds à la tète; une croix grecque en cuir rouge habilement tressé décore sa poitrine, et il tient à la main une très-belle croix d'argent massif. Guéta lé Guébra Guorguis paraissait bien convaincu de sa valeur personnelle; sa parole, comme son visage, était calme et pleine de componction ; il tenait évidemment à produire son effet et siégeait sur une pierre comme sur un trône épiscopal. De temps à autre, au cours de son homélie, quand il prononçait les noms àeMédani Allem et deHIanam (le Sauveur du monde et la Vierge Marie), il levait les yeux au ciel, et ses paupières s'abaissaient de nouveau sous une apparence d'humilité que démentait toute sa personne. Il nous invita à l'aller visiter à son monastère, ce que j'eusse beaucoup désiré, mais il nous fallait rejoindre le roi au plus vite. Nous lui exprimàme tous nos regrets, que la curiosité rendait sincères. Il nous restait une longue étape à faire; l'heure de la séparation était venue. Guéta lé Guébra Guorguis se leva dans toute sa majesté abbatiale et nous donna sa bénédiction. Tous nos hommes se signèrent religieusement, et nous partîmes chacun de notre côté.
Le lendemain matin , au village de Debback , où
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nous avions couché, au moment où nous nous apprêtions à monter à mule pour continuer notre route, survint encore un prêtre nommé Guébra Alikaël. C'était un grand et beau jeune homme, coiffé d'un immense turban blanc, les épaules recouvertes dune longue chape d'un cuir jaune verdàtre. Il s'avançait à pas mesurés, le sourire aux lèvres et les yeux baissés. Comme Guébra Guorguis, il apportait un petit présent d'oeufs et de bananes; mais ce présent n'était point, comme celui de Guébra Guorguis, désintéressé.
.; Je suis, dit le jeune prêtre, le chef de l'Eglise de ce pays; le village de Debback m'appartient, et tu n'ignores pas sans doute qu'il est pour cette raison exempt d'impôts, comme tous les domaines ecclésiastiques; cependant tes hommes ont hier soir réquisitionné une vache que le choum du village n'a pas osé refuser; je suis venu la réclamer moimême.
— Je suis étranger, répondit le vice-consul, et ne connais rien aux usages du pays. Le roi a confié ses ordres à un soldat qui m'escorte et est chargé de les faire exécuter; ce soldat est responsable de ses actions, et je n'ai rien à y changer; s'il a réquisitionné une vache, c'est qu'il en avait le droit. Je ne puis te la rendre; crois bien que je le regrette, mais ce serait enfreindre les commandements du roi.
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— Aucun prince n'a jamais osé rîen me refuser, dit Guébra Mikaël.
— Je serai le premier r , riposta le vice-consul^ et nous le laissons là.
La stupeur Pavait cloué sur place ; il nous regardait d'un air ébahi nous en aller avec sa vache , se demandant sans doute s'il était bien vrai qu'il y eût sur terre tant d'audace et d'impiété. Refuser de lui rendre sa vache, à lui, chef de l'Église de Debback , c'était à croire que la fin du monde était proche * !
Tout autour de Debback s'étend une plaine désolée, aride et brûlante, que limite au sud la rivière Guéva, qui va de l'est à l'ouest porter au Taccazé le tribut de ses eaux en coulant sur un lit de sable ombragé de tamaris.
Le bassin de la Guéva est limité ensuite par de petites collines sans autre végétation que des buissons épineux et rabougris. La kolla se continue au delà, bornée à l'est par l'amba Damascal, qui sert de prison à l'ancien Raz Aïlou, un des chefs vaincus
1 Le lecteur comprend certainement, sans que j'aie besoin de e dire, qu'il ne s'agit ici et ailleurs que des prêtres schismaiques cCAbyssinie , que je suis d'autant plus porté à traiter avec rigueur que je pouvais, en Abyssinie, établir le parallèle avec les missionnaires catholiques, qui, eux, dévouent leur existence à une œuvre bien difficile, celle de ramener précisément ce clergé schismatique aux plus pures pratiques des vertus chrétiennes.
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par Johannès. Xous rCQControns de nombreuses rivières bordées de beaux arbres, mais à cette époque de Tannée (1" novembre), leur lit est sa- ])]onneux et complètement à sec. La plus importante est le Bizam, dont la direction générale semble être du nord-est au sud-ouest. Après quatre jours de marche à travers cette chaude région, et après avoir fait étape aux villages de Bamba, Gueddikouaï et Bcllié, nous arrivâmes à Finarouah, qui était un centre de population un peu plus important.
Lesfauves abondent dans les environs, etla nuit précédente, un lion, franchissant une zariha ' au milieu même du village, tomba dans un parc de bestiaux. Les habitants, réveillés par le beuglement de ces pauvres bêtes, se précipitèrent, armés de tisons, de
* La zariba est une sorte de fortification ou d'enclos fort en usage en Abyssinie : pour la construire , on abat des arbres épineux, qu'on range en cercle, le tronc tourné vers le centre et présentant à l'extérieur leurs branchages hérissés d'épines aiguës et tranchantes ; on forme ainsi un talus haut souvent de plusieurs mètres et constituant une barrière qui semblerait inexpugnable. Les habitations et les parcs à bestiaux sont souvent entourés de cette muraille végétale, derrière laquelle les Abyssiniens s'abriteat avec confiance, bien qu'ils connaissent, et pour cause, la force et l'agilité prodigieuses du lion. Ce terrible félin redoute beaucoup les épines et n'essayera jamais d'enfoncer la zariba, mais il a un jarret d'acier, et il n'est pas rare de le voir bondir par-dessus les zaribas les plus élevées, saisir un mouton ou une petite mule et franchir de nouveau l'obstacle en emportant sa proie, avant que les bergers aient eu le temps de jeter l'alarme.
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lances, de sabres, et faisant un bruit épouvantable. I.e maraudeur, effrayé de tout ce vacarme, s'en alla par où il était venu; mais il avait eu le temps de faire bien des dégâts; Tune de ces pauvres bêtes, une belle vacbe, était dans un état pitoyable; le lion, d'un coup de sa puissante patte, lui avait enlevé une partie de l'épaule , et l'on voyait les longs et profonds sillons que ses griffes acérées avaient traces dans les chairs. Elle a dû en périr.
Comme on le voit, le vice-consul et moi voyagions de concert et vivions ensemble, ce qui pour moi ajoutait infiniment de charme à l'intérêt du voyage. Mais nous avions chacun nos domestiques respectifs, et parmi eux une sorte de majordome, sur lequel nous nous déchargions d'une partie des détails les plus ennuyeux de la vie matérielle. Le majordome de M. de Sarzec était un chef de village, le kantiba Ouélda Gaorguis, qui, pour des motifs personnels , désirait voir le roi et réclamer près de lui l'intercession du vice -consul. Il était catholique et protégé par les missionnaires français, et c'est à ce titre que M. de Sarzec l'avait pris à son service et promu aux hautes fonctions de majordome.
Le mien était Hassein , que le lecteur connaît déjà; ce dernier, musulman, ne valait pas cher; mais, soit dit sans offenser le pupille de la mission, à eux deux ils faisaient la paire. Tout le reste de la
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valetaille s'entendait comme larrons en foire. Alais ces deux hommes semblaient, depuis quelque temps déjà, nourrir l'un pour l'aulre une aversion profonde. Le respect de leurs maîtres les avait maintenus jusqu'alors, mais à Finarouah, une querelle dont l'origine est toujours restée obscure fit éclater cette animosité.
J'avais planté ma tente tout près d'une hutte où les domestiques étaient logés , et, tandis que j'empaillais un souï-manga (ravissante petite bête, qui remplace en Afrique les oiseaux-mouches d'Amérique , j'entendis dans cette cabane comme le bruit d'une lutte. ^Abandonner mes scalpels, saisir ma courbache et m'élancer dans la hutte fut l'affaire d'un instant. Les deux adversaires se livraient un combat dont les suites eussent pu devenir graves. Le kantiba avait dégainé son grand sabre; mais Hassein, brandissant un gourdin formidable, en avait du premier coup tordu la lame. Le kantiba, ainsi désarmé portait déjà la main à un pistolet passé dans sa ceinture , quand un coup de courbache vigoureusement appliqué les cingla tous les deux à la fois; les deux champions en me voyant s'arrêtèrent ébahis. J'en profitai : d'un bond j'enlevai au kantiba son pistolet, et d'un coup d'épaule j'envoyai Hassein, tout stupéfié, trébucher contre la muraille. Il n'y avait pas eu de sang répandu, mais j'étais arrivé à temps; une seconde plus tard , mon
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domestique était mort, à moins que (chose fort possible) le pistolet du kantiba, qui avait bien dû coûter 3 à 4 francs, ne lui eût éclaté à la figure. Qui fut penaud? ce furent mes deux gaillards. Ils voulurent bien entamer une discussion, à laquelle, d'ailleurs, je n'eusse rien compris; mais un geste suffit pour leur imposer silence.
Suivi des deux coupables, j'allai trouver le viceconsul, car il était urgent de prendre des mesures sévères, pour que semblable fait ne se renouvelât pas. Le cas était obscur et des plus délicats. ^:ous prîmes le sage parti de nous en laver les mains, et de déférer ces deux mauvais sujets à la justice publique. Ce serait, pensions-nous, d'un bon effet pour les antres domestiques et aussi pour les habitants. Au risque de recevoir une verte correction, dont l'échiné eût porté l'empreinte plus d'un jour, les coupables eussent préféré, je crois, être jugés par nous. Comparaître devant un tribunal indigène blessait singulièrement leur amour-propre.
On noua ensemble par une cornièreles deux chemmasdes prévenus, qui, de cette façon, ne pouvaient plus se quitter sans que l'un ou l'autre laissât son vêtement entre les mains de son adversaire. Ce procédé me paraissait bien anodin, et j'eusse préféré une chaîne solide. Elle était inutile, car les Abyssiniens sont plus raffinés en législation que je n'aurais pu le supposer : la fuite est considérée
comme une preuve cerîaine de culpabilité. On craint la justice dès qu'on cherche à s'y soustraire, et redouter ses arrêts dénote une conscience troublée. Prévenu par nous, le choum de Finaroiiah convoqua le tribunal, qui s'installa sous l'auvent de la maison qu'habitait AI. de Sarzec.
Il n'y a point en xAbyssinie de magistrature organisée ; la justice est rendue par les princes et les chefs du pays, et, en leur absence, par les principaux habitants réputés pour leur sagesse. Certains crimes ne ressortent que d'un jugement impérial, et le souverain peut toujours porter sentence en dernier ressort. La peine édictée est subie immédiatement.
D'après les voyageurs qui ont résidé longtemps en Abyssinie et qui, connaissant parfaitement la langue du pays, ont pu étudier les manuscrits éthiopiens, il existerait un code nommé Feuta-Xegueustiy qui reproduit, à peu de chose près, le livre de Aloïse et les préceptes de l'Evangile avec quelques lois du Code de Justinien. 11 se composerait de cinquante et un chapitres , dit W. Théophile Lefebvre', et serait divisé en quatre parties. J'emprunte au même auteur la traduction de quelques paragraphes qui caractérisent la justice éthiopienne.
^ Théophile Lefebi re, Voyage en Abyssinie, t. I, introduction, p. XXXVI.
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ce Quiconque en a frappé un autre est condamn'' K à une amende dont l'importance est laissée à la tt décision des juges.
ce Si la personne vient à mourir, les parents de la ce victime peuvent tuer l'assassin à coups de lance. ce Si le meurtre est involontaire, on rachète le sang ce par une somme donnée à la famille.
ce Quiconque vole, doit avoir le poignet coupé, te Le vol à main armée est puni de la privation du te pied et de la main.
« Quiconque est convaincu de mensonge, après te avoir juré par l'excommunication ou par la vie du te roi , doit avoir la langue coupée.
ce L'aveuglement punit le crime de lèse-majesté.
a Le père a droit de vie et de mort sur ses ence fants; il ne jouit pas du même privilège à l'égard ce de ses esclaves.
a Tout homme convaincu d'avoir vendu un chrétt tien comme esclave est condamné à la pendaison. tt Quand on exécute dans ce dernier cas, on balance tt sept fois le patient et Ton coupe la corde : s'il ce survit, il a sa grâce. »
Mais ce code est singulièrement tombé en désuétude, et je crois que les lois ne sont plus qu'à l'état de tradition dénaturée, où la barbarie de certains supplices a seule persista. Xous avons vu, à propos de Gobasier, que l'aveuglement est toujours en vigueur, et, si je n'ai pas vu couper le poignet et la
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cheville, j'ai acquis la certitiule que ce cruel sup plice est encore appliqué, car j'ai rencontré plu sieurs de ces pauvres mutilés qui avaient survécu.
Le cas qui nous occupait était beaucoup moins grave, et d'ailleurs nous supposions que, par con descendance pour nous, on mitigerait les rigueurs de la peine, qui devait se borner à une amende plus ou moins forte. Les prêtres les plus àgès du pays s'étaient constitués juges. Les deux coupables comparurent devant le tribunal, liés Fun à l'autre par leurs chemmas. Pour les humilier davantage, on leur mit de lourdes menottes, et , à voir leur mine contrite, c'était déjà là une grosse punition. Hussein etlekantiba, debout devant leurs juges, laissèrent tomber leur chemmas sur les reins en signe de respect. Toute la question se résumait à ceci : connaître le motif de la querelle, et savoir quel était l'agresseur. La cause était embrouillée, et le tribunal sem])lait singulièrement perplexe.
Il n'y a point d'avocats : les Abyssiniens ont presque tous Télocution facile et le geste éloquent. Les prévenus présentent eux-mêmes leur défense; ce plaidoyer, souvent fort long, se termine invariablement par un pari; refuser de le tenir, c'est se déclarer vaincu ; cette règle cependant, malgré les protestations de Hassein, ne fut pas employée. Les deux coupables étaient d'accord pour affirmer que l'origine de la querelle était une simple question de
préséance. Restait à savoir quel avait été l'agresseur. On fit venir les témoins : c'étaient tous d'autres domestiques soumis à la juridiction des deux accusés. Ces derniers, le torse nu, montraient leurs membres musculeux, circonstance qui inspira sans doute aux témoins une prudence respectueuse et respectable; aussi les dépositions furent-elles si confuses, si contradictoires, que personne, les juges les premiers, n'y pût rien comprendre.
Toute l'après-midi fut employée à cet important débat. Les discours ne manquèrent pas, et, à voir les gestes expressifs, les inflexions de voix, les pantomimes des orateurs, autant que l'attitude grave et recueillie des juges, on pouvait pressentir toute l'éloquence des plaidoyers. La cause s'embrouillait cependant de plus en plus.
Le magistrat suait en son lit de justice.
La cour prononça le renvoi au lendemain. Ceci ne faisait nullement notre affaire. Finarouah n'était point une Capoue, et nous avions hâte de continuer notre voyage. Usant de notre suprême autorité, nous enjoignîmes aux juges de rendre leur verdict. Le tribunal abyssinien mit en pratique, sans le connaître, cet axiome si vrai du fabuliste :
Qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
Hassein et le kantiba Ouelda Guorguis durent
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payer chacun un tlialer ] our les pauvres du village. Xous soldâmes l'amende en avance sur leurs gages, et Tincident fut clos à la satisfaction de tous.
Dieu merci î cette leçon servit d'exemple, et dorénavant nos majordomes vécurent, ostensiblement du moins, en parfaite intelligence.
Le lendemain matin, nous quittâmes Finarouah, illustré désormais dans nos souvenirs. Pendant deux heures nous marchons dans une plaine mamelonnée, puis nous trouvons la rivière Zamra ou ArèJxOua. Cette différence de noms, qui poun-ait entraîner à de funestes confusions, est due à ce que nous approchons des pays Agaos, qui eurent un idiome spécial disparaissant chaque jour pour faire place à la langue amarhinienne. Arckoua est le nom agao et Zamra le nom amarhinien de la même rivière. Ses eaux limpides coulent de Test à l'ouest dans un ravin profond et pittoresque vers le Taccazé.
Peu après la plaine était brusquement terminée par une montagne haute et abrupte , qui nous semblait une barrière infranchissable. A ses flancs croissaient en abondance des baobabs, et cet arbre singulier attira tout spécialement mon attention par sa forme particulière. Depuis, j'ai rencontré souvent le baobab sur la côte du Zanguebar et même dans les autres kollas d'Abyssinie, où il atteint des proportions colossales.
J^avais déjà vu çà et là quelques baobabs au nord
166 ABYSSIME.
de Finarouah et dans les plaines chaudes que nous venions de traverser, mais ce ne fut que plus tard, en revoyant ces arbres, qui sont nombreux sur les bords du Taccazé en Abyssinie et sur les côtes du Zanguebar, que je me rappelai ceux dont il est question en ce moment, et que je pus faire la comparaison entre les baobabs de ces différentes localités. Je ne pourrai parler de la feuille; à Tépoque où je les voyais au pied de la montagne de Saka, la sécheresse les avait dépouillés de toute verdure ; quant au fruit, les singes, qui sont très-friands de l'amande qu'il contient, n'en avaient pour ainsi dire laissé aucun ; les seuls qui restassent pendaient à l'extrémité de branches trop flexibles où il ne m'était pas plus possible qu'aux quadrumanes d'aller les cueillir ; cependant, en rappelant mes souvenirs, il me semble qu'ils étaient moins volumineux que ceux que j'ai vus depuis.
Un peu partout en Afrique, dans les régions basses et chaudes, pousse le baobab. C'est un arbre gigantesque et disgracieux, dont l'élévation n'est pas proportionnée avec le diamètre du tronc. Il en est que quinze hommes embrassent à peine en étendant les bras. L'écorce, d'un gris violacé ou vineux, est lisse et rappelle la peau des énormes pachydermes qui, dans un autre règne, sont aussi les géants de l'Afrique : l'éléphant, le rhinocéros et rhippopotame. On dirait que la nature, fatiguée
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d'inventer, s'est copiée elle-même. L'écorce du baobab forme des bourrelets, comme si la main d'un ouvrier inhabile Teùt versée en fusion sans y passer le polissoir avant qu'elle se solidifiât, phénomène qu'expliquent les botanistes en disant que Técorce du baobab est un suc sécrété par l'arbre et qui se durcit au contact de l'air. Le bois est formé de fibres peu serrées qui tombent promptement en poussière, sous la double influence de Fair et de Feau. Tous les baobabs que j'ai vus (excepté ceux des montagnes de Saka) ont le tronc droit, trop rapidement acuminé de la base au sommet pour être gracieux ; à deux ou trois mètres du sol commencent les premières branches; celles-ci, et les rameaux eux-mêmes, construits sur le même plan que le tronc, sont trop gros pour leur longueur. Bien que tourmentées, tordues et affectant les formes les plus diverses, les branches principales sont à peu près horizontales. L'insertion des branches sur le tronc et des rameaux sur les branches forme presque toujours, et quelle que soit leur direction, un angle sensiblement droit avec leur point d'insertion. Cet ensemble constitue un tout aux formes lourdes, massives et disgracieuses.
Les baobabs croissant au pied de la montagne de Saka sont encore plus extraordinaires. Je dois constater d'abord que, malgré leur nombre prodigieux (ils formaient là de véritables bois), je n'en ai pas
VU qui atteignissent les proportions colossales des autres baobabs d'Abyssinie et du Zanguebar. C'est toujours la même écorce ; mais, à quatre ou cinq mètres du sol, le tronc semble avoir été coupé comme celui des arbres dont un jardinier veut arrêter Tessor. De ce point s'élancent en ombelles des branches monstrueuses, tordues, bosselées, noueuses, se croisant, s'entrelaçant dans un désordre fantastique, pour incliner enfin leurs rameaux, comme si, vaincues après une lutte héroïque, une main puissante, s'appesantissant sur elles, les eût forcées à courber le front. Tout cela était laid, et je ne puis mieux résumer cette description qu'en comparant les baobabs de Saka à certains arbres à racines traçantes, qu'on eut plantés les racines en Tair.
Du reste, le baobab m'inspire une réflexion que le lecteur me pardonnera de ne pas garder pour moi.
En Afrique, depuis l'homme jusqu'à l'insecte , le beau n'est qu'une exception : sur la palette du grand décorateur bien des couleurs , les plus vives , les plus brillantes , semblent être presque épuisées avant qu'il ait entrepris de colorer ce vaste contitinent. Le noir et le fauve ne manquent pas, en revanche, il en mettra partout. Les formes sont lourdes, massives; le bizarre remplace l'élégant, Fétrangeté tient lieu de beauté.
Les belles fleurs sont clair-semées et n'exhalent que rarement d'enivrants parfums. Les oiseaux, les insectes, les papillons eux-mêmes ne présentent que par exception ces formes harmonieuses, cette richesse de coloris qui caractérisent la forme tropicale du nouveau monde et de TAsie. Si le naturaliste trouve son compte dans la singularité même de cette nature, le peintre et le poëte n'y rencontreront que déceptions.
Toutes ces choses ne me vi;.rent que plus tard à l'esprit, car j'étais alors absorbé par des préoccupations d'un ordre tout différent : le souci de l'existence. Après avoir passé au milieu des baobabs, nous escaladions la montagne, et ce n'était pas chose aisée. Un sentier, obstrué ici de blocs énormes détachés de la cime et entraînés par les eaux, suspendu ailleurs au-dessus des précipices, partout étroit, sinueux et rapide, était la seule voie que nous pussions suivre pour arriver au sommet; aussi un soupir de soulagement s'exhala de toutes les poitrines quand cette pénible ascension fut terminée. Il ne nous restait plus qu'à continuer notre route sur le plateau pour arriver au village de Saka.
Autant qu'il me sembla (je n'oserais pas l'affirmer), cette montagne était formée de grès et de basaltes. A Saka nous fûmes très-mal reçus; bien nous prit d'être patients, car si les habitants eussent voulu nous chasser, par où s'enfuir sans
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rouler dans des précipices? Et nous fussions tombés de haut !
Le petit plateau sur lequel est situé Saka , relié sans doute à l'est aux massifs du Ouodgerate, s'avance vers l'ouest comme un éperon jusqu'au confluent de la Zamra et du Tellaré, dont il sépare les deux bassins , et c'est à l'extrémité de ce cap qu'est perché le petit village de Saka. Les bords du plateau sont tellement à pic en cet endroit, qu'on peut s'y asseoir les pieds pendants dans le vide.
Nous avons du reste à peu près quitté les kollas, encore la vallée du Tellaré à traverser et nous serons dans la Déga des Agaos, où nous retrouverons souvent cette configuration bizarre des montagnes à parois verticales; nous la verrons encore dans le massif du Sémiène; mais n'empiétons pas sur l'avenir : à chaque jour suffit sa peine.
Saka serait un excellent observatoire. L'horizon du côté du nord était caché, il est vrai, par des massifs de verdure; à l'est, la vue était bornée par des montagnes; mais au sud et à l'ouest se déroulait le plus curieux panorama. De l'autre côté de la sinueuse et profonde vallée du Tellaré on voyait se dresser les montagnes des Agaos, construites sur le même plan que les ambas, mais plus régulières et surtout plus élevées : elles sont formées de couches horizontales disposées en gradins alternativement verticaux ou inclinés; les premières sont d'un jaune
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rougeàtre , tandis que les secondes, couvertes de végétation, se revêtent, vues de loin, d'une teinte d'un bleu ou d'un vert violacé. Le tout est surmonté de pitons qui couronnent l'édifice, comme des toits de tourelles.
Ces montagnes étaient celles de Samerah et de Débri, à l'est et au sud-est, et de Tébisaïd au sud. A l'ouest s'en allait, se perdant dans la brume, la vallée du Tellaré grossi de la Zamra.
\ous avions hâte d'aller chercher ailleurs une hospitalité plus cordiale; aussi, dès le lendemain matin, nous dégringolâmes dans la vallée du Tellaré par des chemins à faire trembler. Les pentes étaient si abruptes, le sentier si étroit, qu'en maints endroits les indigènes, malgré leur peu de souci de la viabilité des routes, avaient dû, avec des troncs d'arbres, construire des ponts grossiers et des parapets, sans lesquels, en vérité, je ne sais comment on eût fait pour passer. Cette descente de Saka est une des plus terribles que j'aie vues, et les mauvais pas sont fréquents pourtant en Abyssinie.
En bas, il nous semblait que nous allions être écrasés par les montagnes qui se dressaient à pic autour de nous; nous étions d'autre part enfouis dans une luxuriante végétation. Xous retrouvions là encore des baobabs aussi tordus, aussi tourmentés que ceux que je viens de décrire.
Au bout de deux heures nous atteignîmes les
rives du Tellaré. Doit-on écrire et prononcer TeU laré ou Tserraré? Mystère! Sur dix Abyssiniens consultés, cinq prononceront d'une manière et cinq d'une autre. Je livre ce problème disputatiomhus eorum. Peut-être faut-il en cbercher la solution dans quelque nota bene de la grammaire éthiopienne, mais je m'estimerais heureux d'en connaître seulement les règles principales. Quoi qu'il en soit, cette rivière est une des plus importantes de l'Abyssinie, tant à cause de son volume d'eau, de la longueur de son bassin, qu'en raison de la ligne de démarcation qu'elle trace entre deux zones bien distinctes. Dans la dernière partie de son cours, elle sépare la Kolla de la Déga. De sa source à la hauteur de Saka, elle creuse un profond fossé entre la crête éthiopienne et le massif des Agaos, qui, cerné d'un autre côté par le Taccazé, forme une presqu'île reliée par un isthme très-étroit entre la source du Taccazé au sud et celle du Tellaré au nord, sources qui doivent être situées un peu à l'est et au nord-est de Lalibéla.
Le Tellaré coule d'abord dans une direction générale à peu près sud-nord, puis il s'incline à l'ouest, pour suivre le promontoire de Saka et continue dans cette direction jusqu'au Taccazé, dont il est, après le Aîareub, le principal affluent. Son lit (àl'endroit où je l'ai vu au-dessous de Saka), variant de largeur entre 60 et 100 mètres, est formé de
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galets roulés. A cette époque de Tannée (3 novembre) les eaux étaient basses; sauf dans les endroits encaissés et torrentueux, un homme pouvait le traverser sans être mouillé au-dessus de la ceinture; mais les détritus amoncelés sur ses rives, prouvaient que dans la saison des pluies son niveau s'élevait de plusieurs mètres au moins, et de mai à fin septembre, il doit être impossible de le franchir. C'est à cela, plus encore qu'à ses montagnes escarpées, que la province Agao a dû son autonomie. Pendant cinq mois de l'année , cernée de tous côtés par une barrière liquide que Tabsence totale d e pont et la rapidité du courant rendent infranchissable (le Taccazé au sud et à l'est, le Tellaré à l'ouest et au nord), elle demeure isolée et sans contact avec le reste de l'Abyssinie, et cette séquestration a produit dans la suite des âges, mais sur un espace bien plus restreint, une délimitation morale analogue à celle que le Taccazé trace entre le Tigré et l'Amarah.
Comme toutes les vallées de l'Abyssinie, celle de Tellaré est chaude, malsaine et couverte d'une puissante végétation.
Sur la rive gauche de la rivière nous trouvâmes une forêt humide , peuplée d'oiseaux et surtout de perroquets. J'eusse pu certainement y enrichir mes collections, mais l'étape était trop loiKue encore; je ne pouvais m'arrèter. Il ns
fallait pas songer à y coucher : sans compter la fièvre et les fauves, le pays était peu sûr. Je dus me contenter de regrets superflus et de deux ou trois insectes que j'attrapai en passant. Après la forêt nous rencontrâmes une muraille de basalte dans le sein de laquelle nous pénétrâmes par une sorte de porte très-étroite et dissimulée par des broussailles. Nous nous trouvions dans un défilé long d'environ trois cents mètres, large au plus de deux et profond d'une dizaine de mètres. Les rochers surplombaient au-dessus de notre tête, etau sommet le défilé n'était plus qu'une fente étroite qui laissait à peine passer une faible lumière. C'était presque un tunnel, dont une des extrémités s'ouvrait dans un cirque, ou plutôt un entonnoir profond d'au moins huit cents mètres, et où tombaient encore, malgré la sécheresse, de petites cascades argentées. Le site était beau, mais d'une beauté ,àpre, saisissante, presque sépulcrale. On se fût dit au fond d'une mine. Sans nos guides, nous eussions cherché longtemps un sentier pour en sortir. Nous nous accrochâmes au cou des mules pour ne pas tomber à la renverse, l'ascension fut très-longue et très-pénible. Combien de fois déjà n'avions-nous pas descendu et escaladé dans la même journée les deux versants d'une montagne ou d'un ravin! Ce fut cependant une de nos rudes étapes, car nous avions marché plus de six heures, dans les chemins que je viens de dire, quand
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nous arrivâmes sur le plateau, au village d'Alfan.
La température était relativement très-froide pendant la nuit sur ces hauts plateaux, et j'en fus assez fortement incommodé sous ma tente.
\ous vîmes près du village un autre entonnoir moins vaste et moins profond que celui dont je viens de parler, mais dont les parois étaient tellement perpendiculaires qu'il nous fallut, crainte de vertige, nous mettre à plat ventre pour voir le fond du ravin dans lequel se précipitait un petit ruisseau dont la source, cachée au milieu de grands roseaux, était située sur le plateau tout près du hord de cet abîme.
D'Alfan nous aurions pu nous rendre en une étape à Sokota, mais on voulait prévenir les autorités de l'arrivée du vice-consul, et nous allâmes coucher au village de Semsemtoukou.
Il y eut vers neuf heures du soir une éclipse partielle de lune ; je m'attendais de la part des habitants à quelque démonstration extraordinaire, mais je dois à la vérité de dire que mon espoir fut complètement déçu . Personne n'y sembla prendre garde, et cependant nos domestiques au moins s'en étaient aperçus, puisque ce fut Hassein qui vint m'en prévenir.
A Semsemtoukou mon thermomètre descendit à 12° centigrades à sept heures du matin.
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