LE ML BLEU, LE ROI D ABVSSIME ET LE LAC TZAXA
Le Béguémédeur. — Réilexious sur la fauue africaine. — Une dangereuse capture. — Dcbratabor. — Une possédée du démon. — Singulière médication. — Vingt-quatre heures trop tard ! — Un guerrier abyssinien. — ■ L'armée en marche.
— Un pont portugais. — Le Xil Bleu et sa cataracte. — Le feu est aux herbes. — Visite au roi. — Le Xégouss sous sa tente. — Organisation militaire. — Idées de loannès sur la politique intérieure et extérieure. — Gomment le collier d'un bœuf gras de Paris passe au cou de Sa Majesté abyssinienne.
— Le lac Tzana. — Un lion au lieu d'une antilope ! — Passage du Xil Bleu. — A travers les plaines du Foguéra.
Sur la rive gauche du Taccazé, encore des montagnes et toujours des montagnes. J'ai emporté de ce lieu le souvenir d'un accident de voyage bien insignifiant, mais qui faillit m'être funeste. Dans un sentier étroit, rapide et scabreux, j'avais, confiant dans l'adresse de ma mule, laissé flotter ma bride, et, à demi retourné sur ma selle, je contemplais la belle vallée du Taccazé, qui serpentait derrière. Tout d'un coup , je reçus un choc dans la poitrine ; instinctivement, je portai mes mains en avant : c'était une branche d'arbre qui s'avançait au travers
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du chemin ; ma mule avait pu passer dessous, mais la pauvre bête n'avait pas calculé que je dépassais son échine de toute la hauteur du torse. Déjà je vidais les arçons ; heureusement mes doigts se cramponnèrent convulsivement à la branche , ma mule alla son train, et je restai suspendu. Si j'avais lâché prise, je roulais dans un précipice où, de rochers en rochers, je me fusse brise les os vingt fois pour une. J'en fus quitte pour la peur et quelques légères égratignures. Mais cet accident me rendit prudent, et désormais, quand je voulus jouir en paix du paysage, je fis guider ma monture par un domestique.
IVous cheminâmes ainsi sud-sud-ouest pendant trois jours à travers la province d'Lbbénatte. Xous nous arrêtâmes encore toute une journée sur le bord d'une charmante rivière , la Tecken, qui, descendant du massif de Débratabor, coule du sud au nord vers le Taccazé, dans un lit très-encaissé où elle forme de belles cascades. Je fis encore sur ses bords une belle moisson d'insectes et de papillons. Ceux-ci, aussi bien que ceuxquej'avais recueillis au Taccazé, furent perdus à la suite d'un nouvel accident, beaucoup plus grave cette fois. J'étais, il faut l'avouer, dans une veine de malheur. De chaque coté de ma selle, j'avais coutume d'accrocher deux petites sacoches en cuir, que j'avais fabriquées moi-même, où je mettais des flacons, des boîtes, mon journal
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de voyage, des cartouches, delà poudre, etc., toutes choses enfin que je roulais avoir sous la main, sans ouvrir mes caisses et mes ballots. Hassein, sans en penser plus long, avait glissé une boîte d'allumettes dans une de ces sacoches, celle précisément où se trouvait une poudrière en corne , contenant au moins une livre de poudre. Pendant que nous étions en marche, il se produisit tout à coup une détonation épouvantable, et je fus enveloppé de fumée. Les allumettes avaient pris feu, et la poudrière avait éclaté î . . . Je n'avais aucun mal, mais la sacoche était effondrée ; boîtes et flacons, brisés en mille pièces, avaient été projetés à plus de vingt mètres; quant aux papillons , il n'en restait pas même des débris. C'était là ce qui me vexait le plus, mais je devais m'estimer très-heureux d'en être quitte à si bon compte.
A partir de la Tecken, la physionomie du pays changea complètement. Nous laissions derrière nous les âpres montagnes des Agaos; ce n'étaient pas non plus les plaines chaudes de Tembiène et du Sloa, ni les plateaux humides de l'Hamacen : nous nous trouvions dans une zone moyenne, où l'humidité, la chaleur et l'altitude semblent s'équilibrer dans (le si justes proportions, que rien ne manque à ce pays pour être un des plus ravissants de la terre.
Le terrain est ondulé , le sol est couvert de prairies rutilantes, ombragées çà et là de beaux massifs
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d'arbres. Les essences forestières elles-mêmes semblent différer assez sensiblement; le plus bel arbre que j'aie rencontré dans cette région est une espèce de genévrier qui atteint de grandes proportions. De hautes bruyères arborescentes laissent entr'oiivrir leurs clochettes blanches et roses, et leurs rameaux sont souvent garnis de longues mousses, sans doute tinctoriales, comme Torseille, à laquelle elles ressemblent. Il y a aussi des euphorbes ou kolkouals, mais plus sveltes, plus élancés : les branches sont moins charnues, leurs crêtes très-saillantes et fortement découpées ; enfin dans les prairies, j'ai remarqué de gigantesques carduacées. Les unes, à tiges très-courtes, à vastes feuilles qui s'allongent sur le sol , laissent épanouir au centre de ce bouquet et presque au ras du sol une immense fleur violacée ; d'autres, au contraire, deviennent presque des arbustes. D'un panache de feuilles immenses, profondément déchiquetées et hérissées de redoutables piquants, s'élance une hampe forte et élevée , couronnée d'une fleur plus grosse que la tête. Elle était alors en voie de fructification, et je ne pus voir la couleur des étamines, qui ne formaient plus qu'un duvet soyeux , qu'arrachaient le vent ou les oiseaux.
Je ne pus, malheureusement, recueillir beaucoup d'insectes dans cette région ; nous étions en pleine sécheresse, ce qui, dans ces latitudes, re-
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présente pour la rie aniniale et végétale notre liiver d'Europe. De plus, les difficultés et surtout la rapidité du voyage ne me laissaient pas lieaucoup de temps. Je Tai d'autant plus regretté que cette région était d'abord, à ce point de vue, fort peu connue, et l'étude de ces petits êtres, si humbles qu ils paraissent , fournit souvent de précieux renseignements sur les divisions ouïes rapprochements à établir entre des pays voisins.
La faune africaine présente, il est vrai, un phénomène tout particulier, qui ne se retrouve au même degré dans aucun autre continent : c'est l'immense dispersion d'une même espèce zoologique. Sauf le littoral méditerranéen des États barbaresques, qui appartient à la faune du midi de l'Europe d'une façon si incontestable qu'on dirait que ces deux régions sont encore reliées parle détroit de Gibraltar d'une part, l'Italie, la Sicile et la pointe orientale de l'Atlas d'autre part, et en exceptant encore, mais d'une façon moins absolue, la faune saharienne , on ne retrouve plus en Afrique qu'une seule faune, qu'on aille du nord au sud ou de Torient à l'occident.
Si des divisions peuvent être établies, ce ne sera pas dans le sens de la longitude, mais bien plutôt dans celui de la latitude. 11 semble qu1l y ait de chaque côté de l'éqiiateur, à latitudes égales, des faunes similaires. .Mais cette division, vraie dans
certains cas, n'existe pas d'une façon régulière. Bien des lignes courbes ou obliques viennent en rompre Tbarmonie, de même que Ton sait que les lignes isotbermes ne suivent pas régulièrement le tracé des latitudes. Il serait prématuré, d'ailleurs, de porter un jugement définitif sur la faune africaine, dont le littoral seul est connu. On ne sait rien ou à peu près, en zoologie, de la région du centre ou des lacs, et malgré les nombreux voyageurs qui se dévouent à résoudre ce problème, il est à craindre que bien des années ne s'écoulent avant qu'on ait pu arriver à une certitude.
Il faut se bâter d'ajouter que l'île de Madagascar, considérée généralement comme terre africaine, n'a rien de commun avec le continent; elle possède une faune zoologique qui lui est propre, et qui, pour cette raison, doit être isolée de toutes les autres.
Il est vrai de dire que ces classifications enfantées par l'homme ne sont que d'ingénieux artifices destinés à faciliter l'étude. La nature, qui se rit de nos efforts, procède tout autrement. Du cryptogame à l'homme (dans l'ordre physique) on suit une filiation insensible, et les êtres, dans le monde, se succèdent et se remplacent avec une harmonie parfaite.
Je clos bien vite cette parenthèse, dont je demande pardon au lecteur, et je reviens à l'Abyssinie.
A Addaniotch, où nous campions cinq jours après notre départ du Taccazé , les reptiles semblaient être assez nombreux. Je pris d'abord un grand serpent jaune d'une espèce inconnue \ et qui constitua une des nouveautés les plus curieuses de mes collections. Mais tandis que nous étions rassemblés sur la place et prêts à partir, je vis .AI. de Sarzec accourir vers moi le bras tendu, et tenant par la queue un reptile vivant et d'une taille très-respectable. L'animal se tordait sur lui-même pour atteindre la main qui le tenait prisonnier. M. de Sarzec, avec une dextérité merveilleuse, le détordait constamment en le roulant entre ses doigts, comme une fileuse roule son fuseau. Ce manège ne pouvait durer bien longtemps, et j'avoue que j'eus un frisson de terreur, car je reconnus de suite que ce reptile appartenait à une espèce très-dangereuse, voisine des vipères-. On voyait que, sous ses joues, ses vésicules venimeuses devaient être gonflées et toutes prêtes à laisser écouler le poison que les dents à crochets, creuses ou cannelées, introduisent dans la plaie. L'animal venimeux s'enroulait autour de son propre corps, comme pour grimper le long d'un tronc d'arbre. A certains moments il était sur le
^ Ce serpent a été acquis par le Muséum de Paris , et nommé par M. Bocourt Scaphiophis Raffraiji.
- Ce reptile, déterminé par M. Bocourt, se trouva être 1g Causus rliomheatus.
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point d'atteindre la main qui le tenait , et la morsure eût été mortelle , je pense. Le lâcher eût été ] aussi imprudent : je me hâtai d'ouvrir une bon bonne d'alcool , et quand elle fut refermée sur la bête je respirai.
a Vous l'avez échappé belle ! dis-je à M. de Sarzec, c^est un reptile très-dangereux; le saviez-vous?
— Je le supposais, me répondit-il tranquillement. Tout près d'ici , les femmes s'enfuyaient d'une hutte en poussant des cris ; je compris que c^était un serpent, j'allai voir; l'animal s'était à moitié faufilé à travers les branchages qui forment la muraille. Je l'ai saisi par la queue, et le voilà. Tout est bien qui finit bien, m
J'avoue que j'étais ahuri. Là-dessus nous quittâmes Addaniotch, qui resta célèbre dans mes souvenirs erpétologiques.
Le plateau se continue pendant quelque temps; puis nous trouvons un ravin frais et verdoyant, et de l'autre côté, du haut d'un monticule, un horizon infini nous apparaît tout à coup entre deux bouquets d'arbres qui servent de cadre à ce magnifique tableau. Tout au fond, comme une légère vapeur, ondule une chaîne de montagnes à peine visibles; entre elles et nous s'étend une plaine immense mondée de lumière, et là-bas, là-bas, au pied des montagnes, une traînée étincelante miroite comme une lame d'argent : c'est le lac Tzana ! Le voilà donc
enfin, ce lac après lequel nous as| irions depuis près de quatre mois ! \ous nous arrêtons un instant pour le contempler. Oui, c'est bien lui, et par derrière les montagnes de Gondar et du Kouara ; et plus loin, au delà de tout cela, notre œil ne voit plus, mais notre esprit nous y transporte : c'est le Sennaar qu'arrose le fleure Bleu....
Est-ce un effet de cette heureuse disposition d'esprit ou la réalité? La route ce jour-là me parut agréable et facile; je voyais les arbres gracieux, les prairies plusverdoyantes, les rochers moins abrupts; le fait est, je crois, que nous traversions une belle contrée.
Le lendemain , le mauvais vouloir du choum d'Amoirabiet, qui refusait de nous donner des porteurs, nous laissa le temps d'aller visiter un joli ravin au fond duquel le Reb murmure sur un lit de galets. C'était la première fois que nous rencontrions une rivière tributaire du lac. Elle prend sa source non loin de là, dans le massif de Débratabor qui se dressait devant nous; puis, se dirigeant vers le nord-ouest , elle sort de la montagne , traverse les plaines du Foguéra, où nous la retrouverons plus tard, et va enfin se perdre dans les eaux prof:^ndes du lac Tzana.
A mesure que de l'autre côté du Reb nous gravissons une haute montagne, l'air devient plus frais et plus vif. Sur une croupe légèrement inclinée
au nord, humide et dénudée , nous apparaît Débratabor comme un amas de tumuli.
Nous approchons sans rencontrer personne; nous entrons dans la ville, rien : on dirait une nécropole. Le Xégouss est parti, entraînant son armée, et Débratabor, camp plutôt que ville, est aujourd'hui désert. Il n'y a plus que des vautours qui planent dans Pair ou se disputent quelque carcasse, débris d'un dernier festin d'adieu, et des cigognes noires qui arpentent à longs pas un terrain humide, à la recherche de quelque grenouille.
A une certaine distance pourtant, nous avisâmes une hutte isolée autour de laquelle il nous sembla voir errer quelques êtres humains. Xous nous lançâmes dans cette direction , et nous y trouvâmes de pauvres gens qui nous offrirent un peu de bouza pour nous faire patienter.
Bientôt nous vîmes se diriger vers nous un cavalier galopant à fond de train. Xous pensâmes avec raison que c'était quelque chef, laissé par le Xégouss pour recevoir le vice-consul. C'était encore un trésorier, l'Azadje Oubchiet. Cette place est bonne, paraît-il, en Abyssinie. Les deux Azadjes que j'ai vus sont des hommes plantureux, gras, rebondis, et cossus, qui plus est; mais celui-ci fut fort aimable et nous emmena dans son village, où nous ne manquâmes de rien. Il donna même sa maison à M. de Sarzec. C'était une très-vaste hutte, divisée à i'inté-
rieur en plusieurs compartiments par des cloisons en roseaux. La salle principale servait en même temps d'écurie, mais c'est l'usage. Les Abyssiniens pensent sans doute , avec raison, que la mule qui a courageusement porte son maître pendant un long voyage , ou le cheval qui a partagé sa gloire et ses dangers, ont bien mérité d'avoir leur place au foyer domestique , comme de dévoués serviteurs. Je fis, comme de coutume, dresser ma petite tente dans la cour : j'aimais à m'y blottir au milieu de mes collections, et je me trouvais là mieux que partoutailleurs. Depuis quelques jours, je sentais, le soir, une fatigue insolite, des maux de tête, des vertiges, des crampes d'estomac. Je n'y faisais pas grande attention ; mais ce soir-là, après avoir goûté sans appétit un ragoût abyssinien que je trouvais d'ordinaire excellent, je fus pris de frissons, de sueurs froides, de la fièvre enfin , dont j'avais sans doute contracté le germe sur les bords du Taccazé. J'eus le délire toute la nuit. Le lendemain , comme l'on pense, je n'étais guère en état de continuer mon chemin. Cependant le Xégouss marchait vers le sud, et l'Azadje avait ordre de lui amener le vice-consul le plus vite possible. Mon état n'avait rien dé bien grave. M. de Sarzec partit, et je lui promis de le rejoindre si je me rétablissais assez promptement, ou bien de Taller attendre sur les bords du lac Tzana, à Kouarata.
Une médication prompte et énergique m'eut bientôt débarrassé de cette indisposition.
Je songeais au départ, qui devait s'effectuer le lendemain , et je me reposais sous ma tente , quand j'entendis, dans une cabane voisine, un bruit épouvantable. On chantait, on hurlait, on frappait les uns contre les autres des morceaux de métal; c'était étourdissant. J'appelai Hassein pour connaître la cause de ce vacarme , et il m'apprit que les matrones du pays, réunies autour d'une femme gravement malade , faisaient tout ce bruit pour h guérir. Je ne suis pas bien fort en médecine, mais ce remède me semblait bon tout simplement pour achever la patiente. Moitié curiosité, moitié pitié, j'allai la voir.
Dans une misérable hutte, assise à terre sur quelques nattes , je trouvai une pauvre femme mourant d'une hémorrhagie. On lui avait, de force, fait avaler je ne sais combien de litres de lait à moitié aigre. Son estomac n'avait pu supporter une telle quantité d'un aliment indigeste, et les efforts qu'elle avait faits pour vomir avaient aggravé son état. Mais ce n'était là qu'un traitement préparatoire ! Autour d'elles, accroupies sur leurs talons, étaient rangées toutes les mégères du pays, criant, hurlant et faisant un tapage infernal à l'aide d'uni petit instrument en fer, ressemblant à une vieille serrure.
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Les Abyssiniens, bien que cbrétiens, ont de singulières superstitions. Les maladies, disent-ils, sont produites par le Bouda (mauvais esprit), qui a pris possession d'un corps bumain. Tant qu'il est là, le patient souffre jusqu'à ce que mort s'ensuive, ce que le diable attend pour emporter son àme. Il faut donc forcer le malin esprit à déguerpir, mais non pas sans tambours ni trompettes. Le Bouda n'aime pas le bruit : on lui offrira une bacchanale ; il faudra bien qu'il s'en aille épouvanté. En attendant, la malade s'en allait aussi, et le diable avait assurément trouvé dans les mégères de précieux collaborateurs. Malheureusement pour lui, je me trouvais là.
Ce n'était pas dans le corps de la femme, mais autour d'elle que je voyais les esprits malins; je n'usai pas de leur moyen pour les chasser; j'en avais un meilleur : je les fis flanquer à la porte par Hassein. J'ordonnai ensuite quelques prescriptions guidées par le bon sens, et je défendis toute espèce de bruit. La pauvre malade a -t- elle guéri? Je l'ignore; mais elle a toujours vécu jusqu'au lendemain matin.
Tout semlilait conspirer rontre moi. A l'heure fixée pour le départ, plusieurs de nos caisses et baKots manquaient à l'arpel , et les abandonner ainsi, c'était les perdre définitivement; je ne pouvais m'y résoudre. Sur ces entrefaites, je vis venir
Ite
un drôle à mine patibulaire, que j'avais remarqué quelques jours auparavant parmi nos porteurs. Je lui fis demander par Hassein ce qu'il avait fait de nos bagages. Il ne sut que balbutier. Evidemment il ne s'était pas attendu à me trouver encore à Débratabor, et cette reconnaissance inattendue lui semblait singulièrement désagréable. Sur ma demande, le cboum, qui n'était peut-être pas fâché de se débarrasser de moi , l'enchaîna. On se mit à la recherche des ballots égarés, qu'on retrouva dans un hameau voisin.
Enfin tout est prêt, je vais partir. Erreur!
Dans les montagnes des Agaos, trois de mes mules déjà avaient succombé de fatigue; voici qu'à Débratabor, au moment du départ, l'une des quatre qui me restaient s'afîaisse sous la charge pour ne plus se relever. Il faut des porteurs pour la remplacer : au moins trois hommes robustes. Où les trouver ?
Cl Pars, me dit lechoum,je t'enverrai tes bagages.
— A^on , non , mes bagages défileront devant moi et je partirai le dernier. «
On trouva mes porteurs je ne sais où, et me voilà enfin en route.
Je traversai successivement les rivières Zaroa, Goumara et Samena, qui tantôt tombent en cascades, tantôt murmurent au fond de ravissantes vallées et se dirigent vers le lac Tzana. Je laisse
derrière moi un piton semblable à un gigantesque obélisque, et, après avoir deux fois relayé mes porteurs et couché au hameau de Denser, j'arrive à la nuit, épuisé de faim et de fatigue, au village d'Addjiecko, situé sur un magnifique plateau. Tout ce beau pays, hélas! est désert aujourd'hui : Tarmée du IVégouss a passé par là. Il n'y a plus que deux femmes à Addjiecko. 11 me faut cependant marcher à tout prix si je veux rejoindre mon compagnon de voyage. Je promets une récompense à mes porteurs s'ils consentent à continuer le lendemain. L'amour du gain l'emporte sur la fatigue. Cependant le lendemain, vers midi, mes hommes, partis au point du jour, n'en pouvaient plus. Promesses, menaces, tout fut inutile. Ils m'abandonnèrent dans un petit village. Je ne voulais pas rester là pourtant, tandis que le Xégouss s'éloignait de moi. Je demandai au choum de me fournir d'autres hommes. Il ne voulait rien entendre ; la discussion fut longue et orageuse.
a C'est bien, lui dis-je, je m'installe chez toi; tu me nourriras, moi et mes gens, jusqu'à ce que tu sois disposé à me fournir des porteurs. «
Cela ne lui convenait pas davantage. Le pauvre homme pérorait à perdre haleine. Je m'assis tranquillement et j'attendis, défendant à Hassein et à chacun de mes domestiques de lui répondre.
Au bout d'une heure , fatigué de se débattre
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contre lui-même, le choum se rendit, j'eus mes porteurs. J'espérais gagner le camp du Négouss le soir même : ce retard rendit la chose impossible. Je n'en étais pas loin toutefois, car je voyais partout des traces de son passage. Au pied de ce village inhospitalier s'étendait une plaine ondulée, couverte d'une herbe épaisse et longue, semée çà et là de bouquets de mimosas. On eût dit un parc anglais, tant étaient gracieuses les ondulations du terrain, tant étaient heureusement groupés les massifs d'arbres. Mais elle apparaissait coupée en deux par une traînée jaune, large de près d'un kilomètre. C'était la route qu'avait suivie l'armée du Xégouss. L'herbe était foulée, hachée, le sol piétiné, les arbres brisés, les ruisseaux boueux à demi comblés par leurs berges écroulées, et, de distance en distance, de petites huttes abandonnées, des tisons encore fujnants, des débris de victuailles que se disputaient des vautours et des corbeaux. A cette vue, on sentait le cœur se serrer.
Je dus coucher au village d'Aïlebsen, mais le lendemain j'arrivai de bonne heure au camp du Négouss. Après avoir erré au milieu d'un véritable labyrinthe de huttes, je parvins sur une petite éminence, où, non loin d'une tente rouge, provenant évidemment d'Europe , se dressait une autre tente , très-vaste, en laine noire tissée dans le pays. Je soulevai l'étoffe et je trouvai M. de
Sarzec attablé avec un Européen botté et revêtu d'un costume de général anglais passablement fané. C'était le général Kirckam, avec lequel nous ferons plus ample connaissance. Pour l'instant, ces messieurs étaient installés autour d'une délicieuse grillade de bœuf et d'un odorant plat de kari. Il y avait aussi d'excellent taidje, présent royal que le Xégouss envoyait chaque matin au vice-consul dans une énorme corne de bœuf cerclée d'argent. Xous eûmes un jour la fantaisie de la mesurer; elle contenait tout près de quatorze litres. J'arrivais à temps pour un festin , mais vingt-quatre heures trop tard pour voir le Xégouss lohannès dans toute la pompe de la royauté éthiopienne ! C'est alors que je maudis la fièvre qui m'avait retenu à Débratabor, et les choums , et les routes d'Abyssinie, et toutes les petites vicissitudes du voyage, qui d'ordinaire n'avaient pas le don de m'émouvoir beaucoup. C'est qu'aussi j'avais réellement manqué un beau spectacle : la veille, le Xégouss avait officiellement reçu le viceconsuL Impossible de faire bisser le spectacle, et je dus me contenter du récit, très-coloré du reste, que me fit AI. de Sarzec, récit qui ne fit qu'accroître mon dépit.
La réception avait été très-solennelle.
Au fond d'une vaste tente, sur un lit recouvert de riches tapis, le roi se tenait accroupi comme une idole, enveloppé d'un iiianteau de brocart d'or et le
front ceint d'une couronne d'or à triple étage. Autour de lui, rangés en cercle, vêtus de longues robes de soie rouge brochée d'or, couronne d'or en tête, se tenaient debout les Raz; derrière se pressait une foule de seigneurs et de guerriers, la lance au poing, les épaules ornées du îebdé, le sabre à la ceinture, le bouclier au bras, la tète nue et les cheveux tressés de frais et oints de beurre. Rien ne manquait, paraît-il, à ce tableau, pas même le lion traditionnel des empereurs d'Ethiopie. Il était là en chair et en os, parfaitement libre, et couché aux pieds de son maître.
C'était le 30 novembre que j'arrivais ainsi au camp du Xégouss, à Glaodios, dans la province de Béguémédeur, une des plus riches de l'Abyssinie, une des plus belles aussi, mais fiévreuse, dit -on, dans la saison des pluies.
Lelendemain, le IVégouss donna l'ordre de lever le camp, et nous marchâmes ouest-nord-ouest vers le Nil Bleu. De vastes prairies couvertes de gras pâturages s'étendaient à perte de vue, et sur chaque mamelon s'épanouissait un bouquet d'arbres ombrageant une église ou un monastère. IVous laissâmes au nord la ville de Madhéra-Mariam, et, le terrain s'élevant en pente douce , nous vînmes bivouaquer sur un plateau qui domine la vallée du Nil Bleu.
Tandis que nous devisions tranquillement des
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hommes et des choses du pays, un cavalier abyssinien s'arrêta court à l'entrée de notre tente. Sauter à terre et nous presser dans ses bras, tout cela fut si rapide que nous restions stupéfiés. C'était Dedjas Gabrou, un ami de M. de Sarzec , qu'il avait vu près du roi à Adoua , dans un précédent voyage, une de ces natures de feu que dévore la soif des combats, mais un cœur d'or, doux, affectueux, expansif.
Gabrou est le favori du Xégouss lohannès, auquel il est lié, je crois, par des liens de parenté. Il portait sur ses épaules le lebdé royal, superbe peau de léopard noir enrichie de filigrane de vermeil, dont le Xégouss l'avait revêtu en signe d'amitié.
« Je passe comme le vent, nous dit Dedjas Gabrou, et n'ai que le temps de vous embrasser, peut-être pour la dernière fois. Le Xégouss m'a donné le commandement de l'avant-garde et je me rends à mon poste. - AI. de Sarzec lui fit présent d'un revolver. .. Merci, dit Gabrou, j'accepte ; cette arme me portera bonheur. Adieu. - Et il partit comme il élait venu, semblable à un tourbillon.
Gabrou personnifie au physique comme au moral le type le plus complet du guerrier abyssinien : grand, sec, nerveux, fort comme Hercule et beau comme Apollon, l'œil scintillant, les cheveux coquettement tressés, cavalier accompli et infatigable, brave jusqu'à la témérité, fidèle et dévoué, sus-
ceptible de profondes affections et de haines enracinées \
Une armée éthiopienne en marche offre un spectacle curieux et triste; c'est bien Tidéal du désordre et de l'indiscipline ; mais cette foule bigarrée et disparate, qui se heurte, se pousse, se bouscule, lutte de vitesse ou chemine tranquillement, ce mélange d'hommes, de femmes, de guerriers, de serviteurs, de chevaux, de mules, d'ânes, défilant pêle-mêle avec les accoutrements les plus variés, semble une fantasmagorie. Vue à distance, on dirait les changements perpétuels d'un gigantesque kaléidoscope. Vienne un sentier étroit et difficile, chacun veut passer le premier; on se pousse, on s'étouffe, c'est un flot humain qui ondule sur place, une cohue indescriptible, et il faut une journée pour passer là où un corps discipliné n'emploierait que quelques heures. Semblable chose nous arriva en descendant le? pentes rapides et escarpées qui conduisent au Ail-Bleu.
Nous n'avions plus à nous préoccuper des diffi-
* Pendant que se composent ces lignes , des dépèches m'apprennent la mort de notre ami Gabrou. Il est resté sur le champ de bataille de Goundet que ses ennemis ont jonché de leurs cadavres , et nous ne nous étonnons pas que les Egyptiens comptent cette mort au nombre des faits qui peuvent atténuer la douleur de leur sanglante défaite. Gabrou était, en effet, un de ces guerriers semblables aux preux du moyen âge, et il eût été capable d'affronter à lui seul, la lance au poing, une armée entière.
cultes matérielles du voyage. La munificence royale pourvoyait à tous nos besoins. Aussi, confiant à nos domestiques le soin d'installer notre campement au fond d'une gorge qu'arrosait une jolie petite rivière, nous filâmes droit vers le \il Bleu, qui nous attirait comme un aimant mystérieux.
Après avoir chevauché plus d'une heure à travers une plaine d'une fertilité incroyable, il nous fallut descendre une seconde pente qui nous amena enfin sur les bords du fleuve.
Au fond d'une vallée escarpée à travers un chaos inextricable de roches basaltiques, le \il Bieu, que les Abyssiniens nomment Ahhaï (le père de l'eau), roulait ses eaux mugissantes et blanches d'écume. C'est un torrent, mais un torrent gigantesque, qui bondit de chute en chute, se brisant avec fureur contre la montagne qu il polit sans pouvoirrébranler.
C'est là, dans un endroit plus resserré, plus étroit encore, où le fleuve emprisonné dans un défilé profond , mais large au plus de deux mètres, se débat impuissant contre des murailles monolithes, que les Portugais au quinzième siècle construisirent un pont qui relie le Godjam au Béguémédeur. D'un bord à l'autre de cette fissure, une arche, d'une construction hardie, fut jetée. Le pont se continue ensuite percé de cinq autres ouvertures, qui, dans les grandes eaux, laissent écouler le trop plein du fleuve.
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Cet antique viaduc, assez élevé au-dessus des eaux, et large de deux mètres environ, est construit avec une roche noirâtre, prise sans doute sur le lieu même et disposée en petit appareil assez peu régulier. Le ciment des joints, effrité par Teau et par le temps, a disparu, et des plantes parasites ont pris sa place. Les parapets en maints endroits sont démantelés; la chaussée même est crevassée et les Abyssiniens, au lieu d'entretenir ce pont dont Timportance stratégique est immense, se bornent à remplacer la maçonnerie par des palissades ou des planchers en bois. Du côté du Béguémédeur, une tour cylindrique, assise sur une pointe de rocher, défend Taccès du pont et commande de chaque côté toute la vallée.
La nuit nous surprit avant que nous fussions de retour à notre campement, et nous nous égarâmes au milieu des nomi)reux bivouacs de l'armée. Nous ne pûmes regagner notre tente que guidés par un soldat que le général Kirckam, par un argument ad hominefUj força à marcher devant nous. Nous rencontrâmes aussi, en chevauchant à travers le camp, le lion favori du roi nommé Agos, magnifique animal portant toute sa crinière. Il était là attaché au pied d'un arbre, et gardé par son cornac. , Il est si bien apprivoisé, et ses grands yeux topazes ont un regard si débonnaire, que nous pûmes le . caresser : sa satisfaction se traduisait par ces mou- ||
L'armée traversant le pon w
:iS:}
[ les Portugais sur Je Xil Bleu.
vemenfs félins qui donnent à un jeune chat tant de
gendllesse.
Le lendemain on leva le camp de nouveau pour aller le poser sur l'autre rive de TAbbaï, et, laissant filer nos bagages, nous résolûmes d'aller chasser sur les bords du fleuve. \ous nous engageâmes dans la même plaine que la veille, mais en remontant un peu vers le nord. Chemin faisant, nous vîmes des soldats qui s'exerçaient à des simulacres de combats. Ces fantassins, divisés en deux camps, s'élançaient les uns contre les autres, la lance en arrêt, et de leurs vastes boucliers cherchaient à parer les coups de leurs adversaires, reculaient, puis revenaient à la charge, se jetaient de côté pour laisser passer l'ennemi et le frapper par derrière. \ul ne semblait les commander, et cependant ces tournois ne manquaient pas d'une certaine méthode.
Le terrain ne tarda pas à devenir marécageux. Devant nous se dressait un épais rideau de verdure, qui nous cachait le fleuve. Partout on voyait des pistes d'hippopotames, et, d'après ces empreintes, je jugeai qu'il devait y en avoir de taille gigantesque.
\ous pénétrâmes, non sans peine, dans cette sombre et épaisse forêt qui, sur une largeur de plusieurs centaines de mètres , borde l'Abbaï. J'ai déjà plusieurs fois décrit cette belle végétation des tropiques, qui s'épanouit sous la doubio influence
de rhumidité et de la chaleur. J'aimais tant à voir ces grands arbres, qu'il me semblait chaque fois qu'ils dépassaient en beauté ceux que j'avais vus précédemment. En tout cas , ceux de l'Abbaï sont des plus beaux que j'aie rencontrés.
Enfin nous voilà derechef sur les bords de l'Abbaï; mais ce n'est plus le torrent que nous avions vu la veille : le fleuve coule maintenant calme et majestueux au milieu d'une plaine qu'il fertilise; il a plus de quatre cents mètres de large ; de nombreux îlots de verdure divisent son cours en plusieurs bras; quelques rochers, des troncs d'arbres forment de petits barrages et des rapides. On entend de tous côtés les grognements modulés des hippopotames, et les crocodiles flottent à la surface comme des épaves. C'était un beau spectacle que je ne me lassais pas d'admirer. Cependant, en suivant le cours du fleuve, à travers les marais et les fourrés, nous nous aperçûmes qu'il devenait de plus en plus rapide, et un bruit lointain et continu nous fit supposer une cataracte. Nous marchâmes dans cette direction, décrivant mille sinuosités, tantôt pour éviter une fondrière, tantôt pour tourner un massif où la hache seule eût pu tracer un sentier. Un petit affluent coulant au fond d'une grande fissure du sol nous barra subitement le passage. De la différence de niveau entre cette petite rivière et l'Abbaï , nous conclûmes nécessairement
LE ML BLEIJ. 255
que le lit du fleuve devait s'abaisser d'une manière étonnante. Xous parvînmes à franchir cet étroit ravin, et, suivant sa rive opposée, nous fûmes bientôt récompensés de nos peines.
La plaine s'entr'ouvrait tout à coup, formant un vaste entonnoir, et l'Ahbaï, dont le lit était déjà resserré^ mais large encore d'environ deux cents mètres, se précijjitait en mugissant dans cet abîme. Presque au milieu de cette cataracte, un rocher surgissait comme une corne, et un arbre avait trouvé assez de terre végétale pour y prendre racine. Il était là assurément à l'abri de la cognée du bûcheron. Le fond de la vallée (la même que nous avions vue la veille à l'endroit où est construit le pont) est si étroit, et ses parois, quoique bien rapides, couvertes d'une si épaisse végétation de lianes et de bananiers, qu'on eût pu croire que l'Abbaï tombait et disparaissait dans un lit de verdure.
Après avoir bien contemplé d'en haut cette cataracte, nous voulûmes la voir d'en bas ; c'était plus difficile. Il n'y a point en Abyssinie de ces escaliers rustiques, de ces ponts de bois, de ces sentiers en corniche, mais garnis d'un parapet, où les élégantes et frêles touristes peuvent, comme dans nos Alpes et nos Pyrénées, poser sans crainte un pied mignon, en s'appuyant sur la robuste épaule d'un montagnard. Mais depuis quatre mois que nous errions à travers les montagnes d'Ethiopie, nous étions de-
256 ABVSSIME.
venus moins que jamais frêles et élégants. Aussi de liane en liane, de rocher en rocher, nous nous laissâmes glisser jusqu'en bas.
Kous voilà dans la vase jusqu'au genou, et au milieu d'une végétation si dense quMl nous eût été impossible d'avancer si les hippopotames n'avaient eu l'heureuse idée de nous frayer un chemin qui nous conduisit au pied de la calaracte. Elle peut avoir environ 25 mètres de hauteur, autant que j'en pus juger, car nous étions là comme sous une pluie d'orage, qui en quelques instants nous transperça. Nous nous hâtâmes de remonter pour nous réchauffer au soleil ; il était déjà bien bas sur l'horizon. Pour comble de malheur ma mule s'était échappée.
Désirant conserver la peau d'un superbe calao (Buceros Abyssiniens) que j'avais tué pendant cette excursion, je l'avais accroché à ma selle. En traversant une fondrière, ma pauvre mule fit un soubresaut pour se tirer de la vase, la longe que tenait im domestique cassa, et l'oiseau qui ballottait le long de ses flancs venant à l'effrayer, elle s'enfuit à toutes jambes. Je dus regagner le camp à pied. Je fis promettre récompense à qui retrouverait ma mule, et le soir même un soldat me la ramena. Du calao il ne restait plus que des débris. Cet accident me i causa, en outre, une perte irréparable : une boussole, mon dernier thermomètre et une trousse
pleine de petits instruments précieux en voyaoje.
Chaque jour le riceconsul demandait au Xégouss une nouvelle audience. J'avais aussi un vif désir de voir Sa .Majesté Abyssinienne; mais le souverain, en refusant, alléguait toujours la nécessité où il se Irouvait de marcher vers l'ennemi. Xous pouvions nous croire décidément enrôlés dans l'armée d'Abyssinie. Xous avons su depuis que lohannès exploitait notre présence à son camp. On avait, peut-être par ses ordres, répandu le bruit fabuleux que le consul de France amenait un renfort de trois cents Européens !
Mais ce retard nous inquiétait peu. Xous y gagnerions, au contraire, de visiter le Godjam, où il a été donné à peu d'Européens de pénétrer, et peut-être aurions-nous la chance d'assister à quelque combat.
Xous continuâmes donc de suivre l'armée, dont, avec le Xégouss, nous fermions l'arrière-garde. L'armée était si nombreuse qu'elle avait employé plus de trois jours pour défiler sur le pont de l'Abbaï, et Maderakal nous disait avec emphase qu'il faudrait à un piéton trois jours de marche pour aller d'une extrémité à l'autre du camp.
Xous entrions cependant en pays ennemi, et le Xégouss nous fit recommander de la façon la plus formelle de ne nous éloigner désormais du camp sous aucun prétexte.
Dans le district de Metcha nous traversons la jolie
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petite rivière du même nom, qui va de l'ouest à Test et se jette dans TAbbaï; puis nous rentrons dans la montagne. Mais ce ne sont plus ces roches perpendiculaires, ces pitons aigus, dentelés, déchirés, terminés par une plate-forme, que nous avions trouvés dans les Agaos. Le massif du Godjam , qui forme une autre Déga, est bien moins escarpé, quoique son altitude doive atteindre à 2,500 mètres. La roche n'est plus qu'en de rares endroits dénudée ; partout le sol fertile est couvert d'herbages tellement hauts que, montés sur nos mules, nous disparaissions quelquefois complètement dans ces épais fourrés dr graminées.
Du sommet nous apercevions d'un seul coup d'oeil la majestueuse vallée du Nil, sa cataracte enveloppée de brouillards et la nappe étincelante du lac Tzana ; mais sitôt que le premier repli de terrain eut voilé ce beau décor, le pays devint assez monotone. Doucement ondulé et couvert à perte de vue de jungles immenses , l'uniformité du paysage n'était rompue que par des bouquets de mimosas, semés çà et là, et qui n'offrent au voyageur que l'ombre insuffisante de leur feuillage dentelé.
Soit que le pays fût peu peuplé, soit que l'armée s'éloignât volontairement des centres de population, nous ne rencontrions pas de villages. Le transport de nos bagages devenait par suite de plus en plus difficile, malgré la bonne volonté et les ordres
du Xégouss. Aussi, dès le second jour de marche sur les hauts plateaux du Godjam, nous restâmes tout à fait en arrière pour attendre des porteurs; cette circonstance faillit nous mettre dans une situation périlleuse.
En pays ennemi, les armées abyssiniennes ont pour habitude d'incendier le pays. Pendant que nous étions là, Tarme au pied, à attendre le départ de nos caisses, nous vîmes des colonnes de fumée qui s'élevaient dans le ciel et se rapprochaient de nous. Bientôt nous entendîmes le crépitement des herbes sèches qui s'enflammaient, et nous pouvions prévoir que dans quelques instants nous serions cernés par le feu, et que notre camp luimême serait livré à Tembrasement. La perspective était peu réjouissante : il y avait danger probable pour nous, et, pour nos bagages, danger certain. Je voyais déjà flamber mes collections, amassées au prix de tant de fatigues, et j'en étais au désespoir.
Je me rappelai alors le procédé employé dans les savanes du nouveau monde et qui consiste à combattre le feu par le feu. Mais l'armée, qui incendiait sur ses derrières et marchait devant nous, se chargeait d'allumer le contre-incendie.
Lorsque, dans une plaine où l'herbe longue et épaisse a été desséchée par le soleil des tropiques, un incendie se déclare, il marche, poussé par le vent, avec une rapidité qui défie les plus fougueux
coursiers. Parfois, sur une grande distance, les herbes s'enflamment d'un seul coup , comme une traînée de poudre. C'est un éclair qui sillonne le sol , et l'être rivant surpris par l'incendie n'a plus , qu'à périr; les antilopes fuient, éperdues, et malgré la rapidité de leur course , n*arrirent pas toujours à se sauver. Mais l'homme, que son intelligence a fait roi d'un monde dont il ne serait, réduit à la seule force animale, qu'un des plus faibles êtres, a un moyen de se préserver de cette terrible mort. Il n'a qu'à allumer devant lui un second incendie, et le feu qui le poursuit s'éteindra, faute d'aliment. C'est aussi ce qui nous sauva.
Il y avait peu de distance, il est vrai, entre les deux feux ; mais, transportant nous-mêmes nos bagages avec l'aide de nos domestiques, nous nous réfugiâmes dans un endroit déjà brûlé. Le sol était couvert de cendres encore fumantes ; la chaleur pénétrait nos chaussures ; nos hommes, qui marchaient pieds nus, et les mules, dansaient sur place, car, au milieu de ces débris, il y avait encore souvent un charbon incandescent. C'était un triste spectacle, que rendait plus navrant encore la présence de bandes innombrables de vautours, qui, tournoyant au-dessus de nos têtes, attendaient notre départ , pour se repaître en paix des immondices et des débris de toute sorte que laisse une armée derrière elle. Leur cercle allait se rétrécissant de
plus en plus; quelques arbres en furent bientôt couverts, et ces oiseaux aussi immondes que voraces s'enhardissaient jusqu'à s'abattre presque au milieu de nous. Xos coups de fusil les effrayaient à peine. Etendant leurs grandes ailes, ils s'envolaient un instant, mais pour revenir aussitôt à leur hideux festin.
Des soldats nous tirèrent d'embarras, en raccrochant de droite et de gauche quelques paysans qui, de gré ou de force, se chargèrent de nos bagages. i\ous quittâmes sans regret ce lieu sinistre, et en quelques heures nous rejoignîmes le gros de l'armée , où notre place avait été réservée au pied d'une colline sur le sommet de laquelle le Xégouss avait planté sa tente.
Sur de nouvelles instances du vice-consul, fatigué sans doute de nous remorquera sa suite, craignant peut-être aussi des complications ultérieures , lohannès nous accorda une audience pour le lendemain.
De cet endroit, nous découvrions au sud les hautes montagnes du Godjam , où TAbbai prend sa source, visitées déjà et décrites par le Père Paëz et Bruce ; à l'est, une coupure nous laissait apercevoir la vallée du fleuve, non loin de l'endroit où est situé Mota ; au nord enfin se dressait un piton conique, auquel se rattache un épisode du règne de Théodoros.
Cette montagne, nommée la montagne du Diable, était, dit-on, habitée par les esprits malins. Théodoros, qui ne connaissait d'autre procédé de gouvernement que la force et la violence, inquiet de ce voisinage surnaturel, eut la bizarre idée de faire bombarder la montagne. Après une vive canonnade, il envoya des émissaires pour juger du résultat. Comme on le pense bien , on ne trouva pas la moindre trace de démons.
ce Ils ont fui, dit l'orgueilleux Négouss, emportant les cadavres de leurs morts pour dissimuler leur défaite; mais, vous le voyez, la montagne est aujourd'hui délivrée des démons; rien ne résiste à ma valeur. »
Était-ce, de la part de Théodoros, conviction ou diplomatie ? Nul ne le saura jamais. Mais il fawt se rappeler qu'il eut assez de foi dans son étoile pour s'enfermer sur un rocher, et, de là, braver l'armée anglaise !
L'heure de l'audience accordée par le IVégouss était venue. J'allais enfin voir le souverain d'Abyssinie, le successeur de ce fameux Théodoros.
Revêtus de nos plus beaux atours, escortés de nos domestiques armés et de Madérakal, l'interprète de lohannès, nous gravîmes la colline. Tout au sommet, une petite plate-forme avait été recouverte de tapis de Perse, de peaux de lion, de coussins . de soie ; c'est là que le Négouss nous atten-
dait, accoudé sur des coussins. Derrière lui, des serviteurs tenaient un immense parasol en soie rouge, quelques seigneurs étaient groupés autour de lui, et à ses pieds se tenait accroupi son lion favori.
Nous nous approchâmes pour le saluer ; il nous tendit très-gracieusement la main , et nous allâmes nous asseoir en face de lui, à la place qui nous avait été réservée. Il est d'usage, pour se faire bien voir des souverains d'Ethiopie, de leur offrir un présent, et les armes européennes sont particulièrement agréables à ces rois guerriers. Je n avais nullement prévu ce nouveau genre d'impôt en quittant la France, et je dus me dessaisir de mon revolver. J'y ajoutai de la poudre, des balles, des capsules, etc., et comme je m'excusais auprès de lui du peu de valeur de ce présent :
« Je ne regarde pas, répondit lohannès, à la valeur du cadeau, mais à l'intention de celui qui le fait. »
Je ne m'attendais pas à une réponse aussi civilisée... C'est qu'en effet lohannès n'est point, comme on pourrait le croire et comme je le croyais moimême, un roi sauvage.
C'est un homme jeune, qui avait alors trentequatre ans, de taille moyenne, la peau d'un brun foncé, les cheveux artistement tressés, le nez mince, le visage allongé, les extrémités très-fines;
264 ABYSSIXIE.
sa physionomie est calme , son air froid et sévère ; il scrute du regard son interlocuteur, mais s'il rient lui-même à parler, il baisse ou détourne les yeux, de peur qu'on ne devine sa pensée. Son costume était des plus simples : une grande robe étroite en cotonnade blanche, et une chemma très-fine à bande de soie brochée. Il avait la tête et les pieds nus, mais dans les nattes de sa chevelure était piquée une grande épingle d'argent terminée par une boule en filigrane que surmontait une croix.
Le Négouss n'était encore que prince Kassa, lorsqu'il devint veuf, ayant un enfant en bas âge. Ce jeune prince est élevé au milieu d'amis dans son pays natal , loin de la cour et à l'abri des vissicitudes de la politique éthiopienne.
La cour emprunte un caractère d'austérité à cet isolement du Roi guerrier, dans l'entourage duquel on ne voit jamais une femme. Un vœu solennel, que le clergé abyssinien lui a imposé comme condition de son sacre, le lie à cet égard d'une façon absolue. Le Négouss ne se remariera pas et n'aura jamais d'autre héritier que celui qui lui était né , fort heureusement pour sa dynastie, avant qu'il eût éprouvé des malheurs royaux , objei des scrupules du clergé , qui ne seraient pas sans analogie avec ceux qui empoisonnèrent les derniers jours de notre roi François I".
Le Xégouss annonça à mon compagnon de voyage
que , ne voulant pas Tentraîner plus loin dans le Godjam , il avait résolu de s'arrêter quelques jours pour conférer avec lui et qu'il le recevrait en audience particulière les jours suivants.
Après avoir échangé de nouvelles poignées de main, nous prîmes congé de Sa Majesté Abyssinienne.
De retour à notre tente , nous nous mîmes à causer de choses et d'autres avec Aladérakal et le général Kirckam. Ce dernier, sous-officier, je crois, dans l'armée des Indes, prit part à la campagne abyssinienne contre Théodoros et resta ensuite au service de Kassa. C'est lui qui donna au prince l'heureuse idée d'étager ses troupes sur un mamelon et lui lit ainsi gagner la bataille d'Adoua. Le Xégouss le récompensa d'abord en lui donnant l'investiture de plusieurs districts très-fertiles, et un jour que, le gouvernement anglais ayant envoyé des présents à lohannès, celui-ci admirait les armes et les riches étoffes, en les distribuant à son entourage , il fit don à Kirckam d'un costume de général anglais. Kirckam l'endossa immédiatement et porte depuis le titre de général dont il a, en effet, en Abyssinie, toutes les attributions. C'était un bon compagnon, couvert de cicatrices qui attestaient sa bravoure, et de plus fort versé dans la science culinaire, ce qui en voyage , a bien sa valeur.
Madérakal est l'interprète du Négouss que
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M. Théophile Lefebvre amena en France, lorsqu'il était tout jeune encore , vers 1840. Il apprit à parler et à écrire très-correctement le français dans un des grands collèges de Paris , puis retourna dans ses montagnes , où il rend à son souverain aussi bien qu'aux étrangers de précieux et intelligents services.
L'armée de ïohannès, me dit Madérakal, comprend environ 40,000 hommes armés , sur lesquels 2,000 au moins auraient des fusils. De ces deux chiffres , l'un me paraît trop considérable et l'autre au-dessous de la vérité. Il est fort difficile, en effet, de rien savoir de précis, car il n'existe pas en Abyssinie d'armée régulière; il n'y a pas d'enrôlement, pas de solde. Les armées abyssiniennes sont composées de deux éléments bien distincts, mais qui, au moment de la lutte , se trouvent confondus. Il y a deux sortes de soldats : les soldats de professsiou et les recrues volontaires ou forcées qui , guerriers aujourd'hui , retournent demain à leurs troupeaux ou à leur charrue. Ce sont des paysans que leur seigneur contraint parfois à marcher avec lui ou qui, plus souvent, s'offrent spontanément. Le chef ou le motif de la campagne sont-ils populaires dans le pays que traverse l'armée, tous les hommes valides se joindront à elles. Le général s'inquiète fort peu de leur solde et de leur nourriture. N'a-til pas la réquisition à main armée et le pillage ?
C'est le théâtre de la guerre qui défrayera l'armée, et si la campagne est longue , il sera ruiné.
Combien n'en avons-nous pas rencontré de ces villages incendiés, démolis, veufs de leurs habitants , entourés de champs en friche !
Et que de choums ont usé à tort ou à raison de ce prétexte pour refuser poliment de nous donner l'hospitalité !
En temps de paix , toutes ces recrues retourneront à leurs travaux , et il ne restera plus que les hommes ayant fait du métier de la guerre leur profession et qui, avides d'aventures, ont attaché leur fortune à celle d'un chef célèbre. Mais c'est encore le peuple qui les nourrira : un village est désigné , qui devra subvenir à leurs besoins. Le soldat, prenant sa lance et son bouclier, s'en va y prélever sa solde et ses aliments.
Les soldats sont cavaliers ou fantassins , et parmi ces derniers il y a encore les fusiliers et ceux qui sont simplement armés de lances.
Les armes sont d'abord un sabre, tantôt presque droit, à un seul tranchant, assez semblable à nos anciens briquets; l'autre recourbé, à deux tranchants, et ressemblant à une gigantesque faucille. Tous les soldats portent indifféremment l'un ou l'autre de ces sabres accroché au côté droit : cet usage vient de ce que les Abyssiniens montent à cheval ou à mule du côté hors-montoir. Pour les
2G8 ABYSSINir,.
cavaliers et les lanciers, Téquipement est complété par un vaste bouclier rond, légèrement convexe , de 0,60 centimètres de diamètre, en peau de buffle ou d'hippopotame, et plus ou moins artistement gaufré de dessins concentriques (cannelures, lignes ondulées en zigzag ou pointillées), et d'une ou plusieurs lances ou javelines.
Cette dernière arme est généralement de grande dimension; elle atteint jusqu'à 2 mètres 25 centimètres de longueur, et le fer parfois ne mesure pas moins de 0,80 centimètres; il est plat, fusiforme , caréné dans toute sa longueur, tranchant et acéix; son embout, aussi bien que la hampe, sont souvent ornés de spirales en fil de cuivre, et le talon de cette dernière est garni de fer qui sert à équilibrer la javeline.
Les soldats abyssiniens manient cette arme avec une grande dextérité, et frappent avec beaucoup de justesse un but éloigné d'une trentaine de mètres. Les cavaliers mettent leur cheval au galop et profitent de cette allure rapide pour lancer la javeline.
Quant aux fusiliers, dont le nombre décide le plus souvent du sort des batailles, leurs armes sont bien défectueuses : ce sont généralement des fusils à mèche, d'origine orientale, ou laissés dans le pays par les Portugais au quinzième siècle. Ces derniers, parfois incrustés d'argent, seraient mieux
à leur place dans le cabinet d'un antiquaire. La crosse affecte toujours la forme des crosses arabes, et des lanières de cuir relient le bois et le fer. Ils n'ont point de moules à balles, leurs projectiles sont des lingots de fer forgé, et même , comme je Tai déjà dit, des balles cylindriques en schiste. Ils renferment leurs munitions dans un vaste cartouchier en cuir où de petits étuis de roseau serrent de poudrières.
La selle des cavaliers rappelle la selle des Arabes ou des chevaliers du moyen âge, avec un pommeau et un dossier; le tout est recouvert d'une housse en cuir qui traîne jusqu'à terre. Cette housse constitue un insigne réservé aux chefs et aux personnages de distinction, quand elle est en cuir rouge orné d'appliques en cuir vert formant des dessins plus ou moins variés. Il est encore d'autres marques de dignité : un butois, ou vaste bracelet en argent pins ou moins enrichi de filigrane et qui se met au poignet droit; des lambeaux de peaux de lion accrochés au bouclier, et enfin la pèlerine ou îebdé dont j'ai déjà parlé ; elle est en léopard noir * pour le roi
^ Il existe en Abyssinie une variété noire du léopard analogue à celle de la panthère qui habite Java. Il m'a été impossible de m'en procurer, d'abord parce que cette variété est fort rare, et ensuite parce quelle est très- recherchée comme ornement. Une peau de léopard noir vaut dans le pays jusqu'à trois cents francs. J'en ai vu plusieurs fois sur les épaules des princes. La couleur foncière est d'un marron tirant
no ABYSSIME.
et les princes du sang, et l'on pourra juger du grade du guerrier si cette fourrure est en peau de lion, de lionne, de loutre, ou simplement de mouton noir ou blanc.
L'étrier de la selle est très-petit et ne permet d'y passer que l'orteil. Le mors est le caveçon des Arabes, et en guise de grelots, le cheval et surtout la mule portent un lourd collier de losanges en feuilles de cuivre qui miroitent au soleil et résonnent comme des clochettes.
En outre de ces 40,000 soldats, l'armée était' suivie et encombrée d'un nombre incalculable de domestiques, de valets d'armes, de palefreniers, de servantes de tout âge, de toute condition, dont on peut porter le nombre peut-être à 60,000.
Les cavaliers, pour ménager leur cheval de bataille, le font conduire en main par un domestique et voyagent à mule. Le bouclier pend à l'arçon de la selle , d'autres serviteurs portent le reste de leurs armes.
Comme il n'y a point d'intendance organisée, chacun doit pourvoir à ses besoins et entraîne à sa
sur le noir, mais les taches noires sont encore très-visibles, surtout sous un certain jour. Je dis que c'est une variété du léopard ordinaire, mais ce n'est qu'une supposition basée sur ce que m'en ont dit les indigènes, qui assurent qu'il n'y a pas d'autre différence. Il serait très-curieux d'avoir une dépouille en bon état de cet animai, mais cela serait bien difficile à obtenir des digènes, et il faudrait y sacrifier une somme considérable.
LE XIL BLEU. '21\
suite, en campagne, tous ses serviteurs. Les femmes vont, comme d'habitude, chercher le bois et Teau, et après avoir marché toute la journée, pliant sous le poids des ustensiles de ménage qu'elles sont chargées de transporter, elles passent la nuit à moudre le grain en chantant. Ce sont de bonnes et joyeuses créatures qui égayent le camp, encouragent le soldat au combat, pansent ses blessures après la bataille et veillent à ce que rien ne lui manque. Plus d'une femme aussi suit son mari, et l'enfant fait la campagne en croupe sur la mule ou sur le dos de sa mère , suivant que celle-ci, riche , voyage à mule, ou pauvre, suit à pied son mari, dont elle partage bravement la fortune et les dangers. Arrivés au bivouac , chacun s'agite , et autour de la tente du chef se forme comme une enceinte de huttes en branchages où s'abritent les soldats et leur famille.
Nous n'eûmes point, hélas ! la bonne fortune d'assister à un combat.
Raz xAdal, le dernier Raz qui n'eût point encore reconnu la suzeraineté de lohannès, avait épousé une fille galla, et cette union lui avait ménagé de nombreuses alliances parmi les peuplades d'outre- \il. Le Xégouss avait prononcé sa déchéance et donné l'investiture du Godjam au frère du révolté , Raz Desta. Mais Adal, trop faible peut-être pour se risquer dans une bataille rangée, ou dans l'espoir d'entraîner son ennemi jusque dans les pays gallas,
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OÙ il [ ensait trouver du renfort, se retirait prudemment vers le sud. Raz Aréa, un des oncles de lohannès, qui, venant à travers le pays de Kouara, à l'ouest du lac Tzana , devait faire sa jonction avec le Xégouss et couper Adal sur ses derrières pour le prendre ainsi entre deux feux , arriva trop tard. Il fallait maintenant poursuivre l'ennemi, et le Négouss se bornait à saccager le pays. Le soir, l'horizon s'enflammait tout entier, et, vu de la colline où nous campions, c'était un saisissant spectacle. Chaque jour partaient de petits détachements qui allaient piller le pays et revenaient traînant à leur suite de nombreux troupeaux.
On saisissait ainsi de 700 à 800 bœufs par jour; mais lohannès, plus prévoyant que ses prédécesseurs, après avoir prélevé ce qui était indispensable pour la nourriture des chefs, car les simples soldats mangent rarement de la viande, faisait prendre note du nombre de bestiaux enlevés à chaque village, pour les restituer aux habitants après la soumission du pays. Si les rois éthiopiens s'étaient toujours tracé une telle ligne de conduite, nombre de provinces, jadis fort riches et aujourd'hui ruinées, seraient redevenues prospères !
Du reste , dans une seconde entrevue avec le Négouss, je fus frappé de sa sagesse et de sa modération.
Le souverain nous reçut alors sous une vaste
tente en toile; le sol était encore recouvert de tapis et de peaux de lion. Au fond, sur un angareb qui lui servait de trône , lohannès était à demi couché sur des coussins de soie, enveloppé jusqu'au menton dans sa chemma. Quelques serviteurs et quelques amis étaient rangés autour de lui L'enterrue fut longue, et, entre autres choses, on y parla des missionnaires catholiques, pour lesquels le vice-consul réclamait l'appui du souverain.
« Amenez-moi, lui dit le Xégouss, amenez-moi vos missionnaires, je ferai amitié avec eux, je les installerai dans la province où je suis né, au milieu de ma famille et de mes amis; je leur construirai des maisons, des écoles et des églises; je pourvoirai à leurs besoins; je veillerai à leur sûreté, et je ne doute pas que l'exemple de leurs vertus ne gagne mes peuples, plus encore que leur parole. ;?
Et, parlant de l'Egypte, question brûlante s'il en fut, et qui devait soulever dans son cœur toute lanimosité bien naturelle à un souverain que l'on dépouille de ses provinces :
Cl L'Egypte, dit-il, convoite mon pays; elle me cerne de tous côtés. Après s'être emparée de mes provinces, elle a dit qu'elle n'avait fait que reprendre son bien. Jusqu'à ce jour, je n'ai point voulu m'opposer par la force à ces envahissements. A quoi bon verser le sang de nos peuples? J'en appelle aux nations d'Occident. Je ne prétends
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point que les rois chrétiens de l'Europe viennent protéger par les armes le roi chrétien d'Ethiopie contre l'invasion musulmane qui menace mon pays; mais que ces rois, auxquels je demande leur appui, s'entendent pour envoyer des hommes sages et intègres, des arhitres désintéressés qui prononceront entre Ismaïl-Pacha et moi. Qu'ils viennent, et ils verront lequel de nous deux a raison, quel est l'envahisseur. Ils délimiteront nos frontières respectives. Ce qu'ils auront fait sera bien fait, et ces limites qui m'auront été tracées, je m'engage à ne pas les dépasser.
Cl Mon pays, je le sais, a besoin d'être réorganisé; souvent mes peuples ne savent pas distinguer leurs amis de leurs ennemis dont la voix est trompeuse. Je travaille en ce moment à unifier mon pays ; il me faut la paix à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur. Que l'on m'aide au lieu de m'entraver, et, quand j'aurai vaincu le dernier rebelle et ramené le calme dans mes Etats , alors je m'adresserai à vous, qui venez ici représenter la France, et je vous dirai de m'envoyer vos compatriotes, qui viendront répandre au milieu de nous votre civilisation, qui nous apprendront à faire toutes ces belles choses que vous fabriquez en Europe. «
Et quand on songe que celui qui parlait ainsi était le Négouss d'Abyssinie, c'est-à-dire le souverain d'un pays que nous considérons comme bar-
Lare, comme sauvage, quand on se rappelle que rÉgypte lui a déjà enlevé Métemmah et le pays d'Ouchéni, les Bogos, Massaouah et tout le littoral de la mer Rouge, l'isolant, le parquant ainsi au milieu de ses montagnes, le privant de débouchés, et que ce cercle va se resserrant tous les jours , on ne peut s'empêcher d'être vivement ému en présence de la sagesse de ce jeune souverain qui n'eut d'autres maîtres que sa conscience et sa généreuse et droite nature.
lohannès a en effet en lui l'étoffe d'un homme supérieur. Aussi énergique peut-être que Théodoros, dont il aurait toute la bravoure, il ne montre qu'un courage froid, réfléchi. Non moins ambitieux, il sait profiter de son exemple. C'est d'ailleurs une noble ambition que celle de pacifier son peuple et de le régénérer.
u C'est là mon but, nous dit encore le Xégouss; j'y arriverai ou j'y perdrai la couronne et la vie. )»
Un jour, je reçus la visite très-intéressée de l'orfèvre du Xégouss , qui m'apportait une de ces épingles en vermeil que les chefs piquent dans leurs cheveux. Je lui donnai un thaler, et je cherchais dans mes bibelots quelque objet de fabrication européenne, quand je me rappelai que j'avais des bijoux parisiens.
Lors de mon dépari, mon ami Deyrolle m'avait
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donné un grand collier en cuivre doré et en verre du plus splendide effet.
Ce collier avait toute une histoire. Lorsqu'en 1867 M. Deyrolle empailla , pour le faire figurer à l'Exposition universelle, le célèbre bœuf gras la Lune ^ il avait orné le cou du monstrueux ruminant d'un collier de clinquant, et c'était celui-là même qu'il m'avait donné en me disant :
ce Emportez-le en Afrique; qui sait? un roi sauvage sera peut-être heureux de vous l'échanger contre quelque beau diamant brut. «
Cela ne pouvait mieux tomber ; un bijou à un orfèvre ! c'était le vrai cadeau à lui faire. Aussi mon homme partit content. Quelques instants plus tard, je le vis revenir apportant une seconde épingle, plus belle que la première :
« Veux-tu, dit-il, m'échanger cette épingle contre un autre de tes bijoux ? ^)
J'avais été prucjent et n'avais pas donné tout le collier d'un seul coup , mais seulement une des agrafes. Je lui en donnai une seconde, me demandant si le souhait de mon ami Peyrolle n'allait point se réaliser. 11 n'en fut rien, mais jugez de mon étonnement lorsque, à une nouvelle visite que nous fîmes au Xégouss, je vis mes agrafes orner le cou de Sa Majesté. J'eus toutes les peines du monde à conserver ma gravité, car certes le rapprochement était tout au moins bizarre : le col-
lier d'un bœuf gras de Paris devenu la parure de rempereur d'Ethiopie, du Xégouss Xégouschi , le Roi des rois. J'ai bien pensé à lui offrir moi-même le reste de mes agrafes , mais , en vérité , je n'osai pas. 11 eût fallu le faire avec un sérieux dont je ne me sentais pas capable.
Je racontai Thisloire à mon compagnon de voyage, et nous en rîmes à gorge déployée, mais entre nous, comme les augures, car j'avais fait la chose bien innocemment , et il ne fallait pas la divulguer.
Le Xégouss, nous dit Madérakal, eût bien voulu nous inviter à dîner, mais il ne possédait ni assiettes ni fourchettes, et comme il n'ignorait pas que nous avions l'habitude de nous servir de ces superfluités de la civilisation , son amour-propre eut trop souffert de son dénûment. Xous dûmes nous passer de l'honneur, fort curieux sans doute, de nous asseoir à la table royale. J'aurais bien, pour ma part, envoyé de dépit assiettes et fourchettes dans le Xil, et fait vœu de ne plus manger qu'avec mes doigts tout le reste du voyage.
11 fallut quitter cette cour où nous nous trouvions si bien, où j'aurais eu encore tant à apprendre sur les mœurs si curieuses des Abyssiniens; mais le Xégouss voulait continuer sa marche contre Raz Adal, et le départ fut fixé au 11 décembre au matin
Nous allâmes faire nos adieux à lohannès. Ses tentes étaient pliées , sa mule, avec une selle en
il)
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velours riolet, l'attendait; lui-même était assis à terre sur un tapis , enveloppé d'un vaste morceau de mousseline blanche. Le Négouss nous tendit affectueusement la main en nous souhaitant bon voyage , et nous fît remettre quelques présents consistant en mules, cheval et armes; puis nous nous séparâmes, sans doute pour ne plus nous revoir. Au pied de la colline nous attendait une nombreuse escorte, trois ou quatre cents soldats peut-être, qui devaient nous accompagner jusqu'à notre sortie du Godjam.
Déjà le feu était au camp , quand nous nous mîmes en selle. Nous dirigeant vers le nord, nous allâmes, après six heures d'une marche rapide, coucher au village de Débra-Maye. De cet endroit assez élevé, nous pouvions distinguer le lac Tzana et l'Abbaï, à l'endroit où le fleuve se jette dans le lac , à Touest de la presqu'île de Zéguié.
Descendant ensuite dans une plaine magnifique coupée de ruisseaux, semée de bouquets d'arbres, habitée de nombreux troupeaux d'antilopes , qui fuyaient à notre approche, nous arrivâmes à Bahardar , sur les bords du lac Tzana , et cependant nous ne voyions pas encore le lac , tant était épaisse la ceinture de grands arbres qui l'entoure. Mais nous courons! Le lac, où est le lac? Xous traversons le village, des fourrés de roseaux, et nous allons nous asseoir sur une roche noire , volcanique , qui s'op-
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pose en cet endroit à Fenvahissement des eaux. Le soleil baissait àThorizon, de petites vagues clapotaient à nos pieds , de chaque côté une végétation féerique, et devant nous, aussi loin que la rue pouvait s'étendre , une nappe argentée que riiiait à peine une brise légère. Le silence n'était interrompu que par le ronflement des hippopotames qui venaient respirer à la surface , en attendant rheureprochaine où, quittantleur humide demeure, ils iraient pâturer dans les marais et les prairies.
Xous restions silencieux aussi, recueillis dans notre admiration. La nuit se faisait, adoucissant les teintes, Tair était rafraîchi par les émanations du lac. Je n'oublierai de longtemps ce délicieux moment.
Le lendemain, nous voulûmes essayer d'abattre quelques-unes des nombreuses antilopes que nous avions rencontrées la veille. Xouspartîmes à lâchasse chacun de notre côté, guidés par deux hommes du pays pour ne pas nous égarer dans cette vaste plaine.
J'allais à l'aventure, tantôt dans des marais , tantôt dans de fertiles prairies où paissaient de nombreux troupeaux , au milieu de bandes innombrables de petits hérons blancs (Ardea hubulculus) qui se perchaient jusque sur le dos des bœufs et des vaches Je tuais des oiseaux, je prenais des insectes et des papillons, mais je ne voyais pas la moindre trace d'antilope.
Ln des indigènes qui m'accompagnaient me con-
Ié.
seilla de me diriger vers l'ouest, de l'autre côté d'une petite élévation couverte de figuiers, de kolkouals et d'arbres de toute espèce. Ce pays était vraiment superbe, riant, plantureux, cela réjouissait le cœur.
De l'autre C()té du monticule, aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je n'apercevais pas le plus petit gibier. J'allais toujours devant moi. Bientôt, à cent cinquante pas environ, j'aperçus une masse fauve couchée au pied d'un mimosa. Je crus tenir mon antilope , et tout joyeux je me mis à ramper dans les hautes herbes.
Je n'étais plus qu'à trente ou quarante pas de l'arbre et rien ne bougeait encore. Couché à plat ventre, je ne pouvais voir et n'étais pas non plus dans une position favorable pour tirer. Je me levai, et ce mouvement, faisant craquer les herbes sèches, réveilla l'animal, qui se leva à son tour. Au lieu d'une craintive antilope, c'était un lion magnifique qui était là debout, dardant sur moi, d'un air plus surpris que méchant, ses grands yeux de topaze. Un frisson me parcourut des pieds à la tête, et ma première pensée fut de tirer; mais je compris à temps que j'engagerais là un combat où l'un des deux adversaires devrait fatalement rester sur le terrain. Cette première et terrible émotion passée, j'étais redevenu assez maître de moi pour tirer, mais j'étais encore trop loin pour être sûr de frapper
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juste, car il fallait foudroyer le lion : son agonie est terrible. Le pays était plat, rien ne pouvait me protêger contre ses dernières convulsions. Ala partie n'était pas assez belle. Je restai donc en arrêt, le fusil au poing, bien décidé à n'être pas l'agresseur. u Le Seigneur à la grosse tête « , comme l'appellent les Arabes, s'en alla d'un pas lent et majestueux, sans même daigner retourner la tête.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter ; mais je restai à la même place tant que je pus apercevoir la croupe fauve de l'animal et les herbes onduler sous ses puissantes pattes; car le lion fait volontiers un détour pour tomber à l'improviste sur sa proie. Il faut, comme je l'ai déjà dit, beaucoup rabattre de tout ce qu'on raconte sur sa prétendue magnanimité.
Je comprenais maintenant pourquoi les antilopes avaient fui ; ces gracieux animaux n'ont chance de salut que dans leur agilité , et cependant le lion doit faire grasse chère dans cette plaine de Bahardar, car s'il a témoigné si peu d'empressement à me manger, c'est qu'il était repu , ou bien qu'il a pensé que les antilopes étaient un morceau plus succulent et surtout moins dangereux à capturer.
Je revins alors du côté de l'Abbaï, non sans retourner la tête de temps en temps pour m'assurer que le terrible félin, pris d'un remords subit, ne s'étiit point décidé à revenir sur ses pas.