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Comme on le sait, le Xil Bleu, nommé Ahbaï par les Abyssiniens, Bahr-el'Azrah par les Arabes, le même encore que les anciens désignaient sous le nom d'AstapuSj prend sa source dans les montagnes situées au centre du Godjam; puis, remontant vers le nord, il se jette dans le lac Tzana, à l'ouest de la presqu'île de Zégnié , ressort du lac à l'est de la même presqu'île, coule vers le sud, et décrivant une courbe immense, il circonscrit le Godjam et le Damot, provinces abyssiniennes qu'il isole des tribus gallas du pays d'Enaréa; puis remontant de nouveau vers le nord, il arrose le Fazokl et le Sennaar, et vient enfin à Kartoum se jeter dans le Nil Blanc, le Bahr-el-Ahiad des Arabes.
Ce dernier après avoir reçu son affluent, qui à lui seul est un grand fleuve, devient le Nil fameux qui fertilise l'Egypte, après avoir arrosé Philae, Tbèbes et les Pyramides.
A Bahardar, à l'est de la presqu'île de Zéguié, nous nous trouvions enclavés de tous côtés par le lac et l'Abbaï. Aussi lorsque continuant notre route surles rives verdoyantes du lac, nous marchions à l'est vers Kouarata et Gondar, nous nous trouvâmes subitement en face du fleuve à l'endroit où il sort du lac. Il coulait alors large de plus de quatre cents mètres, entre deux berges peu escarpées formées tantôt de roches volcaniques, tantôt de vertes prairies qu'ombrageaient çà et là des massifs d'arbres. Ce n'était pas
une mince besogne que de faire traverser cette immense nappe d'eau à notre caravane, qui se composait encore de près de deux cents personnes, de beaucoup de cbevaux, de mules et de plusieurs bœufs, sans compter tous nos bagages. En amont et en aval, le fleuve formait deux petits rapides; le courant était assez fort; des hippopotames venaient de temps à autre respirer à la surface, mais heureusement il n'y a pas de crocodiles en cet endroit. Chose singulière! ces gigantesques sauriens, qui pullulent dans toutes les rivières d'Abyssinie et que nous avions vus en si grand nombre dans l'Abbaï lui-même, quelques lieues plus au sud, n'habitent pas dans les eaux du lac et ne se rencontrent dans le fleuve, après sa sortie du lac, qu'en aval d'un rapide assez fort situé à quelques kilomètres plus bas. Les Portugais avaient oublié de nous construire un pont, et il ne nous restait que deux alternatives ; traverser à la nage ou nous risquer sur les tankouas. Or la tankoua est un esquif aussi peu solide que possible, auquel les indigènes se confient cependant pour exécuter de véritables voyages sur le lac. C'esl un bateau en joncs fortement reliés entre eux, rappelant par sa forme les gondoles de Venise. Comme cette coque est parfaitement perméable à l'eau, on met dans sa cavité une sorte de radeau, toujours en joncs et très-épais : c'est sur ce volumineux paillasson que se placent les passagers, de trois à dix,
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suivant les dimensions de cette frêle nacelle. Le nautonier se tient à l'arrière, armé d'une grande perche qui, lorsqu'il ne trouve plus le fond, lui sert de rame. Trois de ces bateaux transportèrent sans accident, d'une rive à l'autre, les hommes et les bagages. Quant aux animaux, on les fit entrer dans le fleuve et ils traversèrent à la nage, suivis d'un homme qui les excitait de la voix et d'une longue baguette, comme un berger qui conduit ses troupeaux au pâturage. La traversée dura plus de deux heures. Les soldats qui nous servaient d'escorte remorquaient à leur suite leurs femmes et leurs servantes; plus d'un petit cri de frayeur féminine se mêla à la voix des hommes qui se hélaient d'un bord à l'autre, aux beuglements des vaches, aux hennissements des chevaux. Il y avait par moments un tumulte burlesque. Bien des bains forcés ou inattendus furent pris. Il n'y manqua pas même les ruades des mules récalcitrantes, qui couvraient d'eau et de boue leur conducteur, à la grande joie de tout le monde. La gaieté, la bonne humeur de chacun ne fut pas assombrie d'ailleurs par le plus petit accident.
Xous n'étions pas pourtant au bout de nos peines. Toutes ces plaines qui bordent le lac sont coupées d'instant en instant de rivières larges et profondes, qui sont ses tributaires; et au moment où nous apercevions, au milieu de la verdure, les toits pointus
de la petite rille de Kouarata, une seconde rivière nous barra le chemin. C'était la Goumara (nom abyssinien de l'hippopotame).
Là, pas même de tankoua. Les hommes et les animaux pourraient passer facilement, la rivière n'ayant pas plus de 50 mètres de large; mais les bafjages et même les femmes? Enfin, après bien des sondages, on trouva un gué où les hommes les plus grands avaient pied à condition de lever la tête pour avoir la bouche hors de Teau. Etre un bel hcmme n'est pas toujours un avantage. Les tambours-majors de notre caravane durent opérer la translation des bagages et des femmes, ce qui donna lieu à de nouvelles facéties et à de nouveaux accès de gaieté. Quant à nous, quittant nos vêtements, nous nous élançâmes les premiers à l'eau, dans le but de prouver aux indigènes que nous n'avions nullement besoin de leur secours pour nous tirer d'affaire.
Kouarata est une ville théocratique peu hospitalière. Je ne crois pas être loin de la vérité en estimant sa population à deux mille âmes. Assise sur un petit promontoire de roches volcaniques taillé à pic du côté du lac, ses maisons à toit pointu sont littéralement enfouies dans une forêt verdoyante. Après bien des pourparlers, bien des discussions arimées et acerbes, les soldats obtinrent qu'on nous cédât une maison assez confortable.
La propriétaire, épouse d'un dedjasmatch guerroyant alors avec le JVégouss, était une femme 'presque blanche, belle encore malgré ses cheveux gris, au nez aquilin, aux lèvres pincées ; il ne lui manquait qu'une robe à falbalas et une perruque poudrée, pour ressembler de tout point à une douairière de l'ancien régime. C'est le type le plus parfaitement français et aristocratique que j'aie vu en Abyssinie. Revêche d'abord et fortement contrariée de ce dérangement, elle ne nous cacha pas sa mauvaise humeur, mais voyant qu'en somme nous ne mettions pas sa maison au pillage, comme elle l'avait peut-être redouté, elle finit par s'adoucir et faire contre mauvaise fortune bon cœur. C'était un hue?i retiro délicieux que l'habitation de notre marquise (c'est ainsi que nous l'avions surnommée à cause de ses grands airs), une maison assez vaste, divisée à l'intérieur en plusieurs compartiments, entourée d'un jardin où poussaient à l'aventure les plus beaux arbres des régions tropicales et tempérées. D'immenses genévriers au tronc dégarni, aux branches noueuses, servaient de perchoir aux aigles et aux vautours; au milieu des bananiers, des cédratiers et des orangers voltigeaient des souïmangas ; de petites perruches caquetaient à l'entrée de leur trou ou glissaient de branche en branche, tandis que des merles métalliques et un oiseau charmant, non pas tant par l'éclat de ses couleurs
que par leur harmonie et parla vivacité de ses mouvements, un bec-fin (Sylvia Madagascarîensis), se jouaient au milieu des charmilles et des buissons de caféiers, à Tombre desquels nous aimions à nous reposer.
Kouarata possède plusieurs églises, toutes mystérieusement cachées dans la verdure, \otons en passant que le clergé abyssinien, entendant à merveille le confortable, choisit toujours, pour y vivre dans la béatitude du far niente , les sites les plus pittoresques et les plus plantureux du pays. Sur une petite plage, des tankouas sont tirées à sec et attendent que leurs propriétaires, profitant d'un beau temps, s'aventurent à la pèche sur le lac. Cette plage se continue en marais jusqu'à un petit ruisseau qui vient, à travers les joncs, apporter au lac l'humble tribut de ses eaux, encombrées de nénuphars. J'y poursuivis souvent, au risque de m'envaser, de beaux lépidoptères ou des oiseaux d'eau. En errant à travers les sentiers rocailleux etmontueux, qui servent de rues et que barrent d'endroit en endroit les toiles d'énormes araignées du genre argyope, au ventre charnu et argenté, je croisai souvent les habitants de Kouarata, et je fus frappé du nombre, relativement considérable, de femmes presque blanches qui habitent cette petite ville. Malgré la clarté de leur teint, je ne trouvais pas que l'ensemble de leur physionomie ofirit avec nous-
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mêmes une ressemblance plus grande que chez les autres Abyssiniens; leurs lèvres me semblaient même particulièrement charnues, à moins que ce ne fût précisément un effet du contraste de leur ^ teint et de la forme de leurs traits qui exagérât le * caractère de ces dernières; leurs cheveux, qu'elles portaient assez longs et qui n'étaient pas nattés, me parurent plus crépus que d'habitude. Il est vrai qu'il est en général assez difficile déjuger des cheveux des Abyssiniens, parce qu'ils les portent toujours très-ras ou nattés. Dans ce dernier cas, les cheveux sont si fortement tendus, que leur aspect naturel est complètement modifié, comme je m'en suis assuré dans d'autres pays en voyant de véritables négresses, qui avaient adopté la même coiffure en nattes.
Le lac, nous dit-on, est très-profond, et plusieurs voyageurs pensent que c'est un ancien cratère, opinion que paraissent justifier les roches qui forment ses berges à Bahardar et à Kouarata et qui m'ont semblé essentiellement volcaniques.
Tout au loin, à Fhorizon, nous voyions émerger comme un cône l'île de Deck, et nous mourrions d'envie de l'aller visiter. Hassein se chargea de nous chercher des tankouas et des pilotes. Xous n'emmenions avec nous que deux domestiques, car les petites barques ne pouvaient contenir que trois hommes chacune. Mais à peine embarqués sur ces
Le lac TzAXA et la presau'i ■
in
' lus du village de ForkaLe ir.
frêles esquifs pour un voyage relativement de long cours (il doit y avoir environ cinq à six lieues de Kouarata à Tile de Deck), nos pilotes nous dirigèrent vers un petit îlot tout voisin , où se cachait une église au milieu des arbres. Xous leur fîmes remarquer que ce n'était pas à cet îlot, mais à la grande île là-bas, là-bas, que nous voulions aller. Décrire leur effroi serait chose impossible. « L'île de Deck î dirent-ils, nous n'y pourrions jamais arriver avec nos tankouas; personne n'ose faire ce voyage; nous serons noyés avant d'être à moitié route, et quand même nous aborderions à Tîle, nous serions également perdus : elle est habitée par des chouftas qui nous chargeraient de chaînes, s'ils ne nous massacraient pas. 5? Prières, promesses, arguments de toute sorte, rien ne put les convaincre ni les fléchir, pas même le suprême argument des thalaris. Force nous fut de revenir à terre. Les tankouas que nous montions étaient à la vérité bien petites pour résister aux clapotements du . lac, mais on eût pu en trouver de plus grandes, et ce refus opiniâtre de nous mener à l'île de Deck ne nous paraissait pas clair. Plus tard, quand nous fûmes loin de Kouarata, à force de questionner nos domestiques, nous finîmes par leur faire avouer le véritable motif de cette obstination.
Les prêtres abyssiniens, qui aiment à s'immiscer dans les affaires politiques du pays, m;iis veulent
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sortir sains et saufs de la mêlée, ont choisi l'île de Deck, que protège sa ceinture liquide, pour y déposer leurs trésors, et ils ne se souciaient nullement de voir deux Franguis pénétrer dans leur sanctuaire. Telle était la véritable raison du refus de nos pilotes, que les prêtres de Kouarata avaient sans doute menacés de l'excommunication, voire même d'une peine plus corporelle et plus palpable.
Les rives du lac étaient peuplées d'oiseaux d'eau, pélicans, ibis sacrés, hérons, canards, oies d'Egypte, etc., etc. Nous avons souvent porté la désolation dans ce monde emplumé, qui n'était guère habitué à trouver des ennemis si meurtriers. Mais j'aimais surtout à retourner dans la plaine qu'arrose là Goumara. Nous faisions lever à chaque pas, dans les marais, des ibis blancs ^ ou bronzés ^ , des hérons de différentes espèces. Dans les flaques d'eau, les gracieux jacanas^ à l'aide de leurs doigts démesurément longs, couraient sur les feuilles des nénufars comme sur un plancher solidement assis. C'était aussi un martin-pêcheur *, plus petit que le nôtre, mais un véritable saphir, avec une moustache de plumes azurées; quelques antilopes, toujours insaisissables, qui venaient paître et se désaltérer dans
^ Ibis reiigiosa.
- Ibis falcinellus.
•^ Parra Africana.
^ rilcedo cristata.
les joncs, puis enfin le plus bel habitant de ces régions, le guêpier de Xubie ', qui tourbillonnait en vols nombreux, faisant miroiter au soleil tantôt sa tète azurée ou son dos et ses ailes de pourpre, tantôt sa poitrine d'une teinte plus délicate que la rose la plus pure. Sa forme élancée et gracieuse ses ailes cambrées, les deux longues plumes de sa queue achèvent de faire de cet oiseau un des plus beaux êtres qu'il soit possible de rêver.
Quand, après avoir passé huit jours à Kouarata, nous nous décidâmes à nous rendre à Gondar, nous longeâmes la rive orientale du lac Tzana, à travers les plaines du Foguéra, qu'arrosent de nombreuses rivières : le Reb, une seconde Goumara, FAnio, le Garno, sans compter de petits cours d'eau sans importance. Toutes ces rivières étaient encore, malgré la saison sèche, larges et profondes. Chaque fois, pour les faire franchir à notre arche de Xoé, c'étaient de nouveaux embarras assaisonnés de pas mal de gros sel.
Ces plaines, que le lac inonde plus ou moins dans la saison des pluies, étaient alors couvertes de bestiaux, qui s'engraissaient de l'herbe touffue. Xulle part ailleurs, je n'ai vu tant d'oiseaux que sur les bords du Reb. Ses berges étaient littéralement bigarrées comme l'habit d'un arlequin; des vols
* Merops Xubicus.
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(l'oies et de canards s'ébattaient dans ses eaux, tandis qu'un peu plus loin, semblables à des caviiliers avec leurs têtes ornées d'un panache jaune , se pressait un innombrable bataillon de grues couronnées, qu'on désigne souvent aussi sous le nom d'oiseau royal [Pavonina Balearica). Tous ces pauvres volatiles étaient si peu habitués à s'effrayer d'un coup de fusil, qu'à chaque détonation ils s'élevaient en croassant, mais pour revenir à la même place, au bout de quelques minutes, servir de cible à nos coups.
Les montagnes d'Ifag limitaient cette plaine à l'est, et l'on voyait encore au sud le massif de Débratabor, que déjà apparaissaient au nord les contreforts du Ouoguéra, où Gondar est assise.
Cette plaine fertile est semée de villages perdus dans la plus luxuriante végétation. Quand, au coucher du soleil, nous nous promenions sous ces mystérieux ombrages, nous entendions les bandes de grues, de hérons, d'ibis, qui venaient, en poussant leur cri guttural , percher pour la nuit au sommet des arbres, et V aigle vocifer, tout brun, avec le cou, la tête et la poitrine blancs, troublé dans son sommeil et sa ('igestion , étendait ses grandes ailes, voletait un moment pour revenir à sa place reprendre son somme interrompu.
C'était vraiment un beau pays, où surabondait la vie animale et végétale, et dcns chacun de ces vil-
lages il y avait une petite église au milieu de son bois sacré.
Dans Tune d'elles , où nous nous promenions un jour en examinant tout d'un œil curieux, nous trouvâmes dans un coin un tronçon d'arbre revêtu d'une écorce qui ne semblait pas lui appartenir \os domestiques, par respect pour le saint lieu, s'étaient tenus à l'écart, et nous pûmes continuer notre examen tout à notre aise. C'était un sarcopbage rustique, qui contenait le squelette d'un enfant. Un tronc d'arbre avait été creusé en forme d'auge, puis enveloppé d'écorces d'arbres reliées avec des cordes en sparterie, et pieusement dépesé dans le péristyle de l'église. C'est la seule fois que j'aie rencontré en Abyssinie un semblable tombeau.
Toute cette région est réputée fort malsaine. Un soir qu'après avoir fait une longue étape sans rencontrer le moindre village nous voulûmes nous arrêter au premier bameau qui se rencontra sur notre cbemin , le cbef de notre escorte refusa de nous y suivre, alléguant l'insalubrité du pays.
Cette crainte était puérile, car nous étions alors en pleine saison sècbe, époque à laquelle les fièvres ne sont pas à redouter. Le village cependant ne contenait presque plus personne, et les rares habitants erraient comme des âmes en peine, amaigris, étiolés, consumés par une fièure lente et continue.
C'était le petit village d'Arno-Garno, ainsi nommé parce qu'il se trouve au confluent de ces deux rivières.
Du village de Forkabeur, situé sur une petite éminence, nous apercevions les plaines du Dembéa, entre le lac et Gondar; puis à l'ouest, à l'horizon, le promontoire de Gorgora.
Laissant derrière nous les plaines du Foguéra, nous entrâmes dans de petites collines plus ou moins boisées, entre lesquelles coule la rivière Maguetch, que nous traversâmes sur un pont de cinq arches, construit par les Portugais.
Du haut d'un mamelon, nous apercevons enfin Gondar, dans son amphithéâtre de montagnes, assise au milieu de ses ruines, sur des croupes arrondies et dénudées. Une heure encore, et nous serons dans la capitale de FAbyssinie.