‹ AbyssinieChapitre 14 sur 19 · CO\DAR ET LE OLOGLKRA · texte numérisé non relu

CO\DAR ET LE OLOGLKRA

cuir. Les maladies, les accidents y sont prévus , souvent représentés par des figures allégoriques et conjurés par une prière ou une formule cabalistique. Ces talismans sont écrits sur des bandes de parchemin, proportionnées au nombre de maladies ou d'accidents contre lesquels ils doivent protéger, mais plus encore au nombre de thalaris que les deftéras ont su extorquer à la naïveté de leurs clients.

Il est inutile de dire avec quelle confiance aveugle et quel religieux respect les Abyssiniens portent au cou ces fétiches.

Xous avons déjà vu qu'à Débratabor on attribuait au malin esprit la maladie d'une pauvre iemme. Les Abyssiniens ont encore d'autres superstitions. C'est l'influence du mauvais œil, ce que l'on appellerait en Italie la jettatura. Aussi les Abyssiniens ne prennent-ils jamais aucun aliment en public , pas même un verre d'eau , car c'est , prétendent-ils, pendant cette fonction de la vie animale que l'influence du mauvais œil est surtout à redouter. Lorsque, voyageant en plein midi, nous rencontrions un clair ruisseau, la vue de cette eau fraîche et murmurante ravivait l'aiguillon de la soif, et, sans mettre pied à terre, nous envoyions un domestique puiser un gobelet d'eau ; mais si sauvages, si désertes que fussent les rives du ruisseau, le bon serviteur ne manquuit jamais, pendant que

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nous buvions, de nous entourer de son taub ou de sa chemma, de peur que quelqu'un ne jetât un coup d'oeil sur notre breuvage et que cet œil ne fût le mauvais; lui-même évitait de nous regarder, craignant d'avoir, à son insu, le regard funeste.

Si, l'étape étant trop longue, nous venions à manger en plein champ, ce qui , même en voyage, est toujours une partie de plaisir, nos domestiques nous confectionnaient immédiatement une salle de festin avec leurs chemmas, et quand, avides de grand air, désireux de jouir du paysage ou redoutant pour de bons motifs le voisinage suspect de leurs vêtements, nous donnions l'ordre d'enlever ces murailles improvisées, qui eussent eu souvent besoin d'être passées au lait de chaux, les indigènes ne dissimulaient pas leur mécontentement. Venaient-ils eux-mêmes à prendre leur repas en plein air, c'était bien autre chose : ils empilaient sur un lambeau de natte, les galettes de dourah ; puis, se rangeant en cercle , ils étendaient au-dessus d'eux leurs taubs de manière à ne plus former qu'un tout, qu'on eût pris volontiers pour une masse inerte sans le bruit très-significatif de mâchoires qui se faisait entendre à l'intérieur.

Aucun raisonnement, si probant qu'il fût, n'eût pu les convaincre , tant est profond cet affaissement moral et religieux dans lequel a pu tomber un peuple intelligent et chrétien , sous l'influence

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d'un clergé dont rambition n'a d'égale que Tignorance.

Les Abyssiniens cependant ont une foi vive et solidement enracinée. Un jour que, causant à Adoua avec un indigène qui épelait comme moi quelques mots d'arabe , je lui montrais mon fusil se chargeant par la culasse et que j'essayais de lui faire comprendre la supériorité des armes européennes , les prodigieux effets de l'artillerie , que je lui dépeignais nos nombreuses armées, manœuvrant comme un seul homme, comparant les forces militaires de l'Europe à celles de l'Abyssinie :

u C'est vrai , me répondit-il , nos soldats ne pourraient pas lutter contre les vôtres , mais nous avons, pour nous protéger, Man'am ih Y ierge), eiMedani- Allen/ (le Sauveur du monde;, contre lesquels vous seriez impuissants. Croyez-vous qu'ils ne se chargeraient pas de défendre eux-mêmes les églises que nous leur avons élevées? Vos fusils, vos canons ne pourraient triompher de Dieu, qui viendrait avec ses anges combattre pour nous. «

Je n'avais rien à répondre à un tel argument; il n'y a pas à lutter contre une foi si naïve, et mon homme s'en alla convaincu que l'intervention divine lui donnerait la victoire.

Je n'ai pas assisté aux cérémonies religieuses des Abyssiniens, mais j'ai pu constater souvent avec quelle ponctualité , malgré les travaux les plus pé-

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nibles, ils observent les jeûnes fréquents, longs ei rigoureux , que leur impose leur religion , puisque, durant ces jours de pénitence, ils ne doivent prendre aucun aliment avant trois heures de l'après-midi.

Cette fidèle observance des préceptes religieux n'est pas cependant la même dans tous les cas. Il y a en Abyssinie deux mariages : le mariage civil et le mariage religieux. Ce dernier, contracté à l'église devant les prêtres et après que les deux époux ont communié ensemble , est seul indissoluble ; aussi , les Abyssiniens, de mœurs assez relâchées, craignent-ils beaucoup ce mariage religieux, qui est de moins en moins usité; on se borne à se marier civilement pour pouvoir divorcer à loisir, et ce n'est plus alors qu'une formalité qui se passe entre les deux familles.

La monogamie est la base fondamentale de la famille en Abyssinie, ce qui n'empêche pas les seigneurs et les gens riches d'enfreindre cette loi , sans que cela nuise en rien à la considération dont ils jouissent auprès de leurs compatriotes. Les Agars ne sont pas rares dans ces familles patriarcales, et, quant à l'esclavage des femmes , les gens riches et de condition ne se gênent pas pour imiter leurs voisins les musulmans.

Pendant notre séjour à Gondar, il y eut un marché assez important qui se tient sur la place de la ville, vaste terrain vague, raboteux, raviné, couvert de

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rochers et de pans de murs si semblables les uns aux autres qu'on avait peine à les distinguer. J'y remarquai un grand nombre dechemmas, qui sont réputées pour leur finesse et aussi pour leur bon marché, ce qui tient sans doute à ce que Gondar est tout voisin des pays d'Oucheni et de Alettemmah où croit, paraît-il , en abondance un coton de bonne qualité. J'y vis encore des cuirs de bœuf tannés assez artistement, le dessus étant poli , luisant , et le dessous plucheux ; mais ils étaient rigides; pour les assouplir, on les graisse avec du beurre ; de jaunes qu'ils étaient auparavant, ils deviennent alors brun rouge et presque imperméables , ce qui les rend précieux en voyage. 11 y avait aussi beaucoup de bestiaux. Tous les bœufs d'Abyssinie offrent à la racine du cou une bosse, qui acquiert souvent un grand développement : c'cstlcbœufzébu, qui se retrouve dans l'Afrique orientale sous l'équateur, et aussi dans rinde; mais j'ai vu dans le nombre, à Gondar, ces fameux bœufs gallas qui , tout en présentant cette bosse, sont munis de cornes véritablement colossales. J'ai dit déjà que le Xégouss en possédait une d'une capacité de quatorze litres ; c'est là un développement rare , mais j'ai vu fréquemment d'autres cornes mesurant six, sept et huit litres, ce qui est déjà fort respectable. A Gondar, il n'est pas rare, les jours de marché, de voir ces animaux vivants. Ceux que j'ai rencontrés dans cette circon-

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stance étaient sans doute dégénérés par suite de croisements , car, bien que munis de très-belles cornes, ces cornes n'offraient point ces proportions gigantesques dont j'ai déjà parlé.

Il me reste, avant de quitter Gondar, à dire un mot de ses maisons, qui ne sont construites, en général, ni comme celles d'Adoua , ni comme celles de Sokota, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas carrées, mais cylindriques et couvertes d'un toit conique en chaume. Cette forme cylindro-conique est du reste celle qui domine dans toute l'Abyssinie, avec cette différence que les maisons de Gondar sont bien plus spacieuses et confortables que les huttes que nous avions vues dans les nombreux villages où nous avions plus ou moins séjourné pendant notre voyage. Au lieu d'être en ramée, les murailles sont en épaisse et solide maçonnerie, puis à l'intérieur on a construit une chambre carrée , qui touche à la muraille par ses quatre angles, isolant ainsi quatre segments qui servent soit de vestibule, soit de pièces accessoires; le tout est surmonté d'un plafond avec solives et soliveaux isolant du toit, et mettant ainsi, par conséquent , à l'abri des intempéries du dehors la pièce intérieure. Ces maisons se trouvent toujours au milieu d'une cour où d'autres constructions servent aux usages domestiques. Cet ensemble constitue des habitations vraiment confortables , bien qu'un peu olîFCures.

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Ce ne fut pas sans difficultés que nous obtînmes , au moment du départ, les porteurs nécessaires pour les bagages, et cela en dépit de la force armée qui nous protégeait. Mais malheureusement cette nombreuse escorte ne devait pas nous accompagner plus loin, et Ton verra bientôt de quels malheurs cet abandon et l'éloignement du Xégouss furent pour nous la source, au milieu d'un pays entièrement soumis au clergé qui n'ignorait pas d'ailleurs que le vice-consul avait, près du Xégouss , chaudement plaidé la cause des missionnaires français catholiques, c'est-à-dire de leurs adversaires.

Un vieillard à barbe blanche , célèbre par ses sympathies pour les Européens, sa vie vertueuse et son intelligence , dont plusieurs voyageurs se sont plu, dans leurs écrits, à reconnaître les bons offices, le kantiba Aïlou . vint nous conduire jusqu'au dehors de la ville et ne nous quitta pas sans nous serrer affectueusement la main et nous souhaiter un bon voyage.

Xous ne tardâmes pas, après quelques ondulations du terrain , à rentrer en pleine montagne. Je m'étais un peu attardé, et il était presque nuit quand j'atteignis le sommet du plateau. Je contemplai une dernière fois, en lui disant adieu, le lac Tzana qu'empourpraient les feux d'un soleil couchant. Le froid se faisait vivement sentir sur cette haute déga; j'avais perdu la trace de la caravane, et, connais-

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sant le caractère peu hospitalier des habitants, je commençais à être inquiet. Sans cette préoccupation, j'eusse admiré le pays où je me trouvais, vastes prairies situées à près de 3,000 mètres d'altitude et où la végétation avait conservé toute sa fraîcheur. Aux exhalaisons du soir se mêlait le parfum des fleurs blanches , dont d'immenses rosiers se paraient comme d'une robe virginale.

Guidé par les indications que Hassein alla recueillir dans un hameau , je rejoignis M. de Sarzec au petit village de Kossoguié , ce qui veut dire ville du kosso. Jamais nom ne fut mieux mérité, car tout autour de ce village se groupaient en gracieux massifs des kossos, un des plus jolis arbres d'Abyssinie, un des plus utiles aussi. Le kosso , que les botanistes nomment Brayera oiithelminthica j, est un arbre dioïque de moyenne taille, au port grêle et élégant , avec de grandes feuilles composées d'un vert sombre et dont chaque foliole est elle-même dentelée sur son pourtour comme une feuille de rose. Les fleurs forment une grappe allongée d'un rose vineux et du plus charmant efl'et.

Le kosso, abondant dans certaines régions de TAbyssinie, est cependant très-localisé. Je ne l'ai vu que dans deux endroits, sur les plateaux un peu au sud de Débratabor, et sur ceux du Ouoguéra, tou-

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jours à une altitude qui n'était pas inférieure à 2,500 mètres.

Avec notre déplorable manie de dénaturer tous les noms indigènes, nous avons fait de kosso cousso j ce fameux ténicide dont tout le monde a entendu parler, et qui tient, dans notre pharmacopée, le premier rang parmi les remèdes prescrits pour combattre les ténias ou vers solitaires; dénomination qui, entre parenthèses, est absolument impropre , car il y a d'abord plusieurs espèces de ténias , et il n'est pas sans exemple d'en rencontrer chez le même malade deux ou plusieurs individus.

Le ténia est une maladie très-fréquente chez les Abyssiniens : presque tous même en sont atteints, du moins ils le prétendent. Quelle en peut être la cause ? Beaucoup assurent que l'on doit en rechercher l'origine dans Tusage immodéré de la viande crue on brondo; d'autres pensent qu'il faut attribuer la présence de cet entozoaire aux aliments mucilagineux, tels que les galettes de tcff ou de donrah, qui forment la base de l'alimentation en Abyssinie. Mais le docteur Petit', rappelant qu'en

1 Voir T. Lkfebvre, Voyage en Abijssiitie , t. II, p. 368. Le docteur Petit faisait partie de cette expédition française qui explora une partie de l'Abyssinie de 1839 à 1843, expédilioQ dont AI. Th. Lefebvre était le chef et qui produisit de grands résultais scientifiques, mais dont l'issue fut si désastreuse. J'ai déjà dit, en effet, que Quartin-Diliou , un de ses

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Suisse, OÙ Ton ne mange ni viande crue, ni matières mucilagineuses , le ténia est très-fréquent, et faisant ressortir la frappante analogie qui existe entre l'Abyssinie et la Suisse , croit pouvoir conclure que c'est à la nature des eaux que boivent les habitants qu'il faut attribuer l'origine de cet belmintbe.

J'ajouterai que le ténia est encore très-fréquent en Algérie, où Ton ne mange pas non plus de viande crue.

Quoi qu'il en soit, les Abyssiniens, qui connaissent parfaitement cette maladie, n'ignorent pas le remède que la nature a placé à côté du mal. Ce sont les fleurs du kosso qu'on emploie. Elles sont émondées, séchées, et, quand on veut administrer le remède, on les écrase sur une pierre avec de l'eau, de la bière ou du taidje, jusqu'à en faire une pâte, qu'on délaye ensuite. Les plus raffinés la filtrent, mais j'ai souvent vu administrer le kosso sans cette précaution. La dose généralement employée est une poignée de fleurs sèches.

membres, fut emporté par k fièvre du Mareub. Petit, qui avait survécu , traversant le Xil Bleu à la nage , disparut tout à coup, entraîné par les terribles mâchoires d'un crocodile. Vigneaux, le peintre de l'expédition, mourut de la fièvre en revenant de Massaouah à Suez. Seul, Lefebvre revit la France, oii il ne tarda pas lui-même à succomber aux suites d'une maladie contractée en Abyssinie. Terrible exemple, qui n'empêche pas que bien d'autres se dévouent et se dévoueront encore à marcher sur les traces de ces martyrs de la science !

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