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Tous les deux mois chaque Abyssinien, homme, femme ou enfant, prend le kosso. Ils expulsent alors une partie du ténia ; mais pour obtenir une guérison complète, il faudrait sans doute continuer le traitement pendant plusieurs jours. Peut-être les Abyssiniens ont-ils reconnu l'inutilité de toute tentative pour se débarrasser complètement de cet hôte obstiné qui ne tarderait pas à revenir, et ils préfèrent sans doute un traitement palliatif dans le but d'empêcher la maladie de prendre de trop grandes proportions. Peut-être aussi redoutent-ils les dangers de ce traitement par le kosso, dont Tingestion rend, paraît-il, très-souffrant. Ceci me fut expliqué à propos du jour de congé que mes domestiques venaient tour à tour me demander, à des époques fixes, pour prendre le kosso, disaient-ils. Je voulus goûter au kosso, et je trouvai cette drogue atrocement mauvaise.
Xous étions à quelques minutes de Kossoguié, sur le bord occidental de la dèga du Ouoguéra, qui sert de base aux plus hauts sommets du Sémiène, et quand je dis le bord de la dèga, je n'emploie pas une métaphore : le terrain était plat, brusquement coupé à pic du coté de Fouest. Xous marchions parallèlement à une vallée profonde de près de 1,000 mètres et dont les parois étaient si exactement verticales, qu'on eût pu, comme je l'ai dit déjà à propos d'une autre déga, s'asseoir sur le
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bord, les pieds pendants dans le vide. A peine si nous apercevions, perdu dans la brunie, le fond de cet abîme, d'où s'élançait un chaos de montagnes, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Il y en avait de coniques, de tronquées, d'autres en forme de dômes ou de pyramides; des aiguilles semblables à de gigantesques obélisques et annelées comme un roseau. Leurs plus hauts sommets restaient bien bas encore au-dessous de nous, et, vu ainsi en raccourci, ce dédale de montagnes semblait plus fantastique encore. Au loin une ligne nébuleuse de montagnes bleues et déchiquetées fermait l'horizon : c'étaient les massifs du Tagadé et du Ouolkaït, qui formaient aussi l'autre versant de la vallée.
Tout en admirant ce panorama dans sa majestueuse étrangeté, nous arrivâmes tout au bord du plateau, au village de Ouébéïn-Mariam, dont on voyait, perdue dans les arbres, la petite église au toit pointu. Nous n'avions plus comme escorte que le fidèle hacha Samrou, qui ne nous avait pas quitté depuis Adoua, et un autre jeune homme nommé Ouarouari, qu'on appelait généralement chounij je ne sais pourquoi, car il semblait plutôt être un soldat ; en réalité, il avait été délégué par le Raz Ouella Sellasé, gouverneur du Ouoguéra et alors à l'armée du Négouss, pour nous servir d'introducteur dans les villages et réquisitionner vivres et
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porteurs au nom du Raz, le maître immédiat de cette province.
Il était donc revêtu d'un caractère officiel et, de plus, connu dans le pays. Quant au bâcha Samrou, il était porteur d'une lettre du Xégouss, signée du sceau impérial, lettre dans laquelle le souverain ordonnait à tous sr s sujets de nous traiter comme ses amis ; mais en même temps que nous étions les amis de ses amis, nous devenions les ennemis de ses ennemis, et je soupçonne fort que le clergé abyssinien lui gardait rancune de la bienveillance qu'il avait promise aux missionnaires catholiques sur la demande du vice-consul.
Compaguon de M. de Sarzec, j'étais englobé dans cette animadversion ; il était trop juste, d'ailleurs, que je partageasse les périls d'un voyage que je n'aurais pu accomplir tout entier sans son obligeant concours.
Précédés donc du bacba Samrou et de Ouarouari, nous passons devant l'église et entrons dans le village, dont il est indispensable, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de faire en quelques mots la topographie.
A l'ouest et tout près du plateau est située l'église ; à l'est de cette dernière se trouve un espace libre, sorte de place entourée au nord et à l'est d'un ravin, sur les flancs duquel s'étage le village ; au sud s'étendent les plateaux que nous
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venions de parcourir; sur de petits mamelons an nord et à Test se trouvent encore de petits villages; quelques maisons sont, en outre, adossées au mur d'enceinte de IV'^glise, qui est encore dissimulé par des arbres et des buissons. La porte d'entrée de Féglise est située de l'autre côté, c'est-à-dire à Touest.
Une de ces maisons adossées au mur de l'église fut réclauîée par Ouarouari pour mon compagnon de voyage, et cette négociation donna lieu à l'échange de quelques paroles acerbes; mais nous étions si habitués à cet accueil peu hospitalier, que nous n'y prîmes pas garde.
Tandis que je cherchais un emplacement convenable pour y installer ma tente, j'entendis une grande rumeur. Hassein, efifaré, accourait vers moi en criant : « On nous attaque! » Je sautai sur mon fusil et, d'un bond, m'élançai vers la place. Le viceconsul s'y trouvait déjà ; il avait précipitamment quitté sa cabane vers laquelle se ruait un flot humain. Tous nos hommes l'avaient suivi.
Nous étions maîtres de la place, qui fort heureusement dominait les environs, mais les indigènes nous investissaient de toutes parts. Les hommes de plusieurs villages étaient rassemblés là, et nous en voyions arriver de tous côtés, ce qui prouve bien que nous venions de tomber dans un guet-apens prémédité et préparé de longue main.
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Il y eut un moment d'indécision. Les deux armées se comptaient.
. Xous ne commandions plus une si nombreuse armée qu'à Mizerem ; M. Piajjia et Bourrou étaient restés au camp du Xégouss. \ous en étions réduits à nos deux fusils Lcfaucheux, à une carabine et un fusil à piston, dont étaient armés Hassein et un domestique de M. de Sarzec, nommé Baraguelli. Hassein, le bâcha Samrou, Ouarouari et le kantiba Guorguis portaient les longs sabres abyssiniens ; nous avions en outre quelques lances et deux ou trois boucliers.
Profitant de ce moment d'attente, le bâcha Samrou harangua le peuple, montrant à tous la lettre et le sceau du Xégouss.
Le kantiba, du fourreau de son sabre et de sa chemma, se faisait un bouclier ; AL de Sarzec et moi, nous étions Lun près de l'autre au centre de la place, le fusil chargé et armé, mais attendant, espérant toujours que cette échauffourée se calmerait.
Au discours du bâcha Samrou, les balaguers (paysans) répondirent par une rumeur menaçante, et aussitôt des pierres, parfois très-grosses, lancées avec des frondes ou simplement à la main, se mirent à pleuvoir sur nous de tous côtés.
IXous attendions encore, espérant que devant iotre calme la fureur des assaillants s'apaiserait.
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Vain espoir ! Les pierres tombent plus serrées que jamais. Quelques-uns de nos domestiques les ramassent et les renvoient à leurs adversaires.
Un coup de feu part enfin ! Xous nous regardons. Qui a lire ?
C'est Baraguelli. Une pierre énorme lui a fait une longue blessure à la tète ; il est tout couvert de sang ; ne se possédant plus, il a fait feu.
Hassein tire à son tour. . La fureur des balaguers augmente... La colère nous monte à la tête, nous nous maintenons encore ; tant que nous n'aurons pas tiré nous-mêmes, Taffairc pourra toujours s'arranger.
Le kantiba Guorguis fit preuve d'une grande bravoure ; son sa1)re au poing, il s'élançait en bondissant jusque sur les ennemis qui reculaient. Samrou protégeait le vice-consul d'un bouclier. Ouarouari, encore adolescent, avait aussi dégainé. Nos autres domestiques s'étaient armés de lances ; mais ces derniers restèrent pour ainsi dire neutres.
Enfin un véritable pavé vient me frapper moimême à la tète. J'avais par bonheur un de ces immenses chapeaux en moelle d'agave, si usités en Orient, et connus sous le nom de casques ou salakos. Il fut, du coup, coupé en deux, et j'eus le bourrelet de rorcille fendu. Me voilà aussi inondé de sang !
Il n'y avait plus à hésiter, l'audace de nos
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ennemis croissait d'instant en instant; si nous ne nous défendions, nous allions èlre lapidés. J'ajuste un Balaguer et lui envoie une décharge de plomb en pleine figure. Il roule à terre.
Les pierres continuaient à pleuvoir sur nous, comme une gréle. L'une d'elles, effleurant la main de M. de Sarzec, lui enleva la peau du dessus des doigts, tandis qu'une autre, qui lui arrivait en pleine figure, heureusement parée par Samrou, heurte le rebord du bouclier et rebondit par-dessus sa tête. Il fait feu à son tour ; à partir de ce moment, devant le cercle des Balaguers, qui va toujours se resserrant, nous ne fîmes plus que tirer et recharger précipitamment nos armes.
D'autres pierres m'atteignent encore au bras, dans les reins, à l'épaule, car je ne puis éviter les projectiles, qui viennent par derrière.
Xos cartouchières se vident cependant. Tout près, avec nos bagages, sont nos caisses de munitions, mais il n'y faut pas songer. Déjà les Balaguers nous en isolent.
J'aperçois un grand gaillard qui, se dissimulant derrière un arbre, se dirige vers moi, sa fronde à la main. Je le couche en joue. Il se rase derrière l'arbre, puis reparaît. Je l'ajuste de nouveau : il se dissimule encore. Ce manège se répéta cinq à six fois; quand, lout-à-coup, — et c'est ici que je pus me convaincre du mépris que les Abyssiniens profes-
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sent pour la mort, — il se découvre complètement et s'élance sur moi en faisant tournoyer sa fronde. Je l'attends à dix pas. Le coup fait balle. Il étend les bras et s'affaisse foudroyé.
Le combat cessa instantanément, et les Balaguers se retirèrent dans le fond du ravin.
J'allai vers le cadavre de mon adversaire : il avait reçu toute la cbarge dans la tempe ! Je pris sa fronde, que je mis dans ma poche et que j'ai rapportée, comme souvenir de ce terrible moment.
Puis, me rappelant que je n'avais plus que deux ou trois cartouches, j'ouvris ma caisse, y puisai à pleines mains, en remplissant toutes mes poches et ma cartouchière. M. de Sarzec fit de même, et nous revînmes au milieu de la place.
Le hacha Samrou tenta de nouveau de faire comprendre à ces forcenés que nous voyagions sous la protection du Négouss.
Nous étions là bien anxieux, en l'attendant. De tous côtés, nous voyions accourir de nombreux renforts pour nos ennemis. Le jour baissait; il était cinq heures ; notre situation s'aggravait à chaque minute, car la nuit nous surprenant ainsi, nous serions infailliblement massacrés. jVous discutions sur le meilleur parti à prendre : je proposais de nous réfugier dans l'église et de nous y barricader.
« Attendons que le bâcha Samrou soit revenu, me répondit M. de Sarzec, peut-être tout cela va-
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t-il se terminer à Taniiable. Et nous gardâmes le silence... «
Cette suspension d'armes dura près d'une demiheure.
« Regardez, dis-je, cette masse compacte d'hommes, qui s'agitent au fond du ravin, v
A l'instant même, une clameur s'élève, semblable au roulement du tonnerre. Le hacha Samrou revient en courant et en criant. Hassein a compris.
"Sauvons-nous! m dit-il.
Il était temps! Les Balaguers, en nombre immense , s'élançaient sur nous comme une avalanche.
Xous eussions déchargé nos fusils,... mais ensuite?... Comment lutter à l'arme blanche, en rase campagne, contre une telle masse d'hommes? Combien de centaines ? Je l'ignore.
Instinctivement, nous nous précipitions, pour entrer dans l'église, vers la porte que nous avions vue du côté opposé. Heureusement Hassein découvrit une poterne cachée dans un massif. Ce fut notre salut, car l'autre porte était gardée. Les Balaguers nous y attendaient pour nous barrer le chemin. Pris entre deux feux , il ne nous serait plus resté qu'à vendre chèrement notre vie.
Xous voilà dans le bois sacré, où se réfugient avec nous tous nos hommes. Déjà un mur nous sépare de nos ennemis, mais ce n'est pas assez; les deux
portes sont en leur pouvoir. Franchissant la galerie extérieure de Féglise, nous nous réfugions dans le sanctuaire, non sans avoir eu la précaution de barricader derrière nous la poterne. Et cependant, au dehors, la meute humaine, affolée de colère, hurle en voyant sa proie lui échapper. Déjà nous voyons des hommes se presser sur le seuil.
Toute église est un asile sacré, inviolable, mais la frénésie des Balaguers n'avait plus de bornes, et, si un reste de respect, joint à la crainte de nos fusils, les retenait encore, il y avait lieu de craindre que cette hésitation ne fût pas longue.
C'est alors que vint vers nous un homme à la peau très-noire, aux cheveux laineux, portant sabre, lance et bouclier, et suivi de deux ou trois hommes également armés.
« Je suis soldat, dil-il, et soldat du Négouss. Vous êtes ses amis, je le sais, et je vienâ vous sauver ou mourir avec vous. »
Nous étions muets de surprise et ne trouvâmes rien à lui répondre.
Dégainant alors son grand sabre en faucille, il alla se camper sur le seuil de la porte extérieure, déclarant qu'on lui passerait sur le corps avant d'entrer. ÎVous-mêmes, sur la porte du sanctuaire, le fusil en arrêt , nous le voyions lutter contre les paysans, frappant d'estoc et de taille.
C'était notre vie qui se jouait en ce moment!