GO\DAR ET LE OUOGUÉRA
Une femme, en signe de paix, faisait résonner, sur les cloches en pierre , le son du Dahanah (pardon) : on eût dit le glas funèbre sonnant déjà pour nous.
Cela dura tout au plus cinq minutes cinq
siècles !
Dans l'emportement de la lutte , je n'avais pas songé à la mort. Je n'avais pu m'imaginer d'abord que cela fût sérieux. Alais je jugeais maintenant de sang-froid notre situation : nous étions comme le condamné qui , au pied de l'écliafaud, attend la réponse à son recours en grâce. Je pensai à mon père, à la famille, à la patrie, que je ne reverrais plus sans doute, et, du fond du cœur, je leur adressai un suprême adieu! Puis, cherchant dans ma poche un flacon à insectes qui contenait du cyanure de potassium :
tt Partageons en bons camarades, dis-je à M. de Sarzec ; il y en a plus qu'il n'en faut pour nous deux, et les sauvages, au moins, ne nous prendront pas vivants pour nous mutiler. »
Cependant les Balaguers ne s'étaient pas attendus à ce renfort, dont ils ignoraient sans doute l'effectif réel. Xon moins surpris que nous-mêmes, ils hésitaient visiblement. Le sentiment de respect qu'inspirait, malgré tout, le saint lieu, la crainte de nos fusils, dont ils sentaient les canons braqués sur eux, derrière le soldat noir, tout cela lit qu'ils
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reculèrent un peu, et, d'un tour de main, notre nouvel allié ferma et barricada la porte.
Il est des émotions dans la rie qu'il faut renoncer à décrire ; celle que je ressentis alors était de ce nombre. Kous n'étions pas , sans doute , bors de danger, mais, après ce succès, nous pouvions beaucoup espérer. Le motif de l'attaque, que nous avions peine à démêler, se découvrirait peut-être. Les Baiaguers allaient compter leurs blessés, réfléchir, et se dire sans doute que , si en rase campagne la victoire leur avait coûté si cher, il faudrait sacrifier bien du monde pour nous forcer dans notre retraite. Le bruit de cette bataille allait se répandre dans le pays; nous espérions qu'il se trouverait encore quelques soldats qui, dans l'espoir d'une récompense, viendraient grossir notre petite armée.
En attendant, nous étions bel et bien prisonniers, car, comme le disait Hassein dans une pittoresque
métaphore : « Baiaguers zaïdé el schar fok el
raz " (il y en a comme des cheveux sur la tète)!
Nous pressâmes cordialement la main du soldat noir, en le félicitant de sa belle conduite. Ce brave se nommait Oubié Zelléka.
La nuit était venue; nous nous comptâmes. Il y avait deux absents : Faraga, un jeune Galla délivré de l'esclavage, et un domestique abyssinien, Alabroul^. Le cheval et la mule de selle
GOXDAR ET LE OIOGIÉRA. 331
de AI. de Sarzec avaient aussi disparu. Mabrouk ne nous inquiétait guère; c'était un grand mauvais sujet, qui avait dû tourner les talons à ia première attaque, emmenant le cheval et !a mule Faraga avait sans doute été pris par les Balaguers, mais qu'y faire pour l'instant? Quant à nos bagages, ils étaient tous restés dans le village ; nous n'avions que les couvertures que j'avais coutume de rouler derrière ma selle, et, pour toute fortune, quelques thalaris qui se trouvaient dans mes fontes. Le reste de notre argent était soigneusement serré dans nos caisses. Et cependant c'était là un point capital, car, en Abyssinie comme partout ailleurs, on peut avec de l'argent faire bien des choses.
Le kantiba Guorguis avait, au camp du Xégouss, lié connaissance avec une suivante de soldats, femme déjà vieille et laide, mais à physionomie expressive et qui s'était attachée à lui.
C'était elle qui avait sonné les cloches, et, par une heureuse coïncidence, il se trouva qu'elle connaissait quelqu'un dans ce village, un parent ou un ami. Le fait est qu'elle montra un dévouement intelligent et nous rendit de grands services. Elle s'offrit d'elle-même à sortir de l'église pour aller dans le village rùder autour de nos bagages et tâcher de s'emparer de notre argent. Mais comment trouver ces bienheureux thalaris dans nos nombreuses caisses? II n'y avait que les domestiques attachés à
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notre personne qui eussent une suffisante connaissance de nos caisses pour avoir chance de réussir. Hassein et le kantiba étaient dans ce cas, mais ils ne pouvaient sortir sans s'exposer à être tués. Restait mon jeune domestique arabe Ismaïl. Cette mission ne lui souriait guère , car c'était un poltron achevé; cependant il se résigna. On lui fit endosser un costume de femme, et, muni de toutes nos instructions et de nos clefs, il sortit, guidé par la femme du kantiba. La nuit était sombre heureusement, ce qui diminuait le danger; malgré cela, leur absence nous parut longue. Ils revinrent enfin chargés des précieuses sacoches; ils apportaient en outre de l'eau, un peu de miel, trois œufs, des cartouches, de la poudre, des balles et des capsules, et une petite caisse renfermant les papiers du viceconsul.
Il n'y avait plus personne, nous dirent-ils, autour de l'église; tous les habitants étaient rentrés dans leurs huttes. Nous aurions pu fuir peut-être; mais où aller? Le pays entier pouvait être soulevé, nous pourrions être poursuivis, et surtout c'était perdre nos bagages et mes collections! Xous jugeâmes plus prudent de rester dans notre forteresse improvisée et d'attendre.
Pendant que nous discutions ainsi notre plan de campagne, Hassein vint dire que quelqu'un demandait à nous parler. Après quelques liésitations,
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nous reçûmes le visiteur, à la condition qu'il ne porterait aucune arme.
C'était un vieillard à barbe blanche , un des choums du pays, nommé Magdalé Gouschou.
u Parlons bas, diî-il, personne ne doit nous entendre. Ce qui s'est passé aujourd'hui est trèsmalheureux. Tout ce pays appartient aux prêtres, qui ont soulevé le peuple contre vous, parce qu'ils savent que vous avez demandé au roi de faire amitié avec vos prèiresfranguis. Alais pirmi les Balaguers il y a beaucoup de blessés et un mort, et ils ne se soucient guère de recommencer à se battre contre vos fusils qui tirent toujours.
u Moi, je suis vieux et sage, sans compter que je sais bien ce que le Xégouss a fait du village Chankalla , où l'Anglais' avait été assassiné avec sa femme. Le village a été brûlé, et les habitants sont tous morts. Malheureusement tous les chefs du pays sont à l'armée du Xégouss, là-bas, dans le Godjam, et il n'y a plus guère de soldats aux environs. Cependant je vais essayer de faire prévenir ceux qui sont restés, afin qu'ils viennent. Je ferai tout mon possible pour arranger cette affaire; vous pouvez compter sur moi. Mais ne sortez pas de l'église, vous seriez massacrés aussitôt. Xe dites non plus à personne que je suis venu vous parler, v
» M. Pûuell.
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Xous lui glissâmes, en le remerciant, quelques thalaris dans la main, et le bonhomme s'en alla
content.
Oubié Zelléka s'était installé, avec ses suivants, gardien de la porte extérieure; le kantiba Guorguis et le bâcha Samrou surveillaient la poterne; le petit choum Ouarouari avait, je ne sais comment, trouvé le moyen de s'évader pour aller prévenir les chefs militaires des environs. Quant à nous , renfermés avec Hassein et le blessé Baraguelli dans le sanctuaire, nous nous barricadâmes pour plus de sûreté. Le sol nu de l'église, sur lequel nous étendîmes nos couvertures, fut notre lit. Nous nous y couchâmes l'arme au bras pour être prêts à la première alerte. Mes pauvres reins meurtris trouvèrent le matelas un peu dur, mais j'étais si heureux de me sentir encore vivant que je comptais tout cela pour rien. Quelques gorgées d'eau composèrent notre dîner. Tout était calme : notre anxiété ne nous permit pas pourtant de fermer l'œil de la nuit.
Le lendemain matin (samedi) Magdalé Gouschou revint accompagné d'un autre choum très-àgé, nommé Madden Daratekli, chef d'un des villages voisins. C'était un homme à figure dure, portant au menton une longue barbe blanche taillée en pointe. Ils nous assurèrent aussi qu'il y avait peu à craindre que les Balaguers voulussent recommencer la lutte à main armée
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Quelques soldats arrivèrent encore et, d'un air iuipcrtsnt, demandèrent qu'on leur racontât ce qui s'était passé. Hassein se chargea d'être le narrateur. Après avoir entendu la cause, ils se retirèrent niajestueusemnt sans rien dire.
Les Balaguers avaient à enterrer leur mort ; ils roulaient l'ensevelir en terre sainte ; c'était là une grave difficulté , car nous étions maîtres de Tégliso et du cimetière. \ous consentîmes à la condition que nul n'entrerait armé, même d'un bâton, et que le nombre des hommes accompagnant le corps n'excéderait pas cinq hommes.
Le clergé, trompé dans son espoir de nous faire assassiner, pensait ei^core à ameuter le peuple au moment de cette sépulture, et, s'il n'y réussit pas, nous ne devons assurément lui en savoir aucun gré.
De dix heures du matin à trois heures de l'aprèsmidi, on promena le cadavre autour de l'enceinte de l'église, tambours et flûtes en tête, accompagnés de cris et de lamentations sinistres du plus mauvais augure. A chaque crescendo de cette sauvage musique, nous prenions nos armes, nous demandant si la douleur n'allait pas se changer en exaspération et si la populace, affolée par cette lugubre cérémonie, n'allait pas chercher à venger le sang du défunt en nous immolant comme des victimes expiatoires sur son tomlieau. Les heures nous pa-
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Furent longues, et je n'oublierai de longtemps ces cris qui semblaient demander notre sang.
Le mort enterré, les cris cessèrent et tout rentra dans le calme.
D'autres cbefs vinrent avec ceux que nous avions vus le matin et Ton entama pour la première fois des négociations. Il fut question d'abord de s'en référer à la justice du Négouss. iVousne demandions pas mieux, mais les Balaguers réclamaient que, suivant l'usage du pays, on nous encbaînàt avec les frères du défunt. C'était une ruse grossière ; nous repoussâmes cette proposition, alléguant qu'on n'enchaînait pas des gens de notre sorte. «Prenez garde, ajoutions-nous, que si nous allons demander justice au \'égouss, il ne vous en coûte bien cher. Nous sommes ses amis, vous le savez, vous avez vu sa lettre timbrée de son sceau. »
Les paysans n'avaient évidemment nulle envie d'aller réclamer la justice royale. Ce qu'ils voulaient, c'était nous charger de chaînes pour nous massacrer tout à leur aise.
Les négociations en restèrent là pour le premier jour. Hassein nous dit en confidence, pour nous rendre prudents, que les Balaguers avaient fait proposera nos domestiques de nous abandonner, leur promettant qu'il ne leur serait fait aucun mal. tt Nous n'en voulons, disaient-ils, qu'aux deux Français et à leur serviteur musulman. « La vie de Has-
r,OM)AK ET LE OLOGL'ÉRA. 337
sein se trouvait ainsi liée à la notre, et nous pouvions compter sur son dévouement. D'ailleurs les autres domestiques, que, sauf quelques-unes de ces légères corrections qui ne font que cimenter Famitié, nous avions toujours bien traités, nous restèrent tous fidèles. Peut-être aussi n'avaient-ils qu'une médiocre confiance dans les promesses des Balaguers.
Hassein avait appris, en outre, que les aimables habitants de Gondar nous faisaient charitablement prévenir que, si nous pensions à nous réfugier dans leur ville, ils nous ménageaient une réception du même genre, ce qui n'était pas encourageant.
Xous mangeâmes nos trois œufs et, pour deux hommes à jeun depuis plus de vingt-quatre heures, ce fut un maigre dîner. La nuit se passa sans encombre.
Le dimanche matin, les choums vinrent tous en ambassade, proposant encore le recours au Xégouss. Nous devenions plus audacieux, à mesure que nos adversaires lâchaient pied. Xous savions aussi qu'il était arrivé quelques cavaliers armés, ce qui nous donnait le droit de parler plus haut.
a Toutes ces propositions sont ridicules, leur dit le vice-consul; vous savez parfaitement que nous ne nous laisserons pas enchaîner. Xous voulons bien terminer l'affaire à l'amiable, mais hâtez-vous, nous sommes décidés à partir demain, et si vous ne nous avez pas, d'ici là, fait des propositions raisonnables,
r;\S ABYSSIME.
nous sortirons les armes à la main et nous saurons lion nous frayer un passage. »
Ils s'en allèrent.
Nous mourions de faim cependant, et notre entourage, malgré Tétonnante facilité avec laquelle les Abyssiniens supportent les plus longs jeûnes, commençait à crier famine. La femme du kantiba fut encore notre providence. Elle apporta mystérieusement sous sa cbemma quelques galettes de dourah. Chacun en eut sa part, bien petite il est vrai, mais dont il fallut se contenter.
Dans l'après-midi, les choums revinrent et se décidèrent à parler d'une indemnité à payer à la famille du mort et aux blessés. C'était notre plus vif désir; mais autant pour dissimuler notre satisfaction que pour obtenir une diminution sur la somme demandée, nous nous récriâmes, disant que nous n'avions pas l'argent qu'on nous demandait et que, somme toute, ce n'était pas à nous qu'on avait attaqués sans motifs, à nous qui avions été blessés ainsi que nos domestiques, qu'il convenait de payer une indemnité, mais que, bien au contraire, nous avions l'intention d'en demander une au village pour notre sang versé, les ennuis de cette affaire, le temps enfin qu'on nous faisait perdre.
Les choums se regardaient stupéfiés, ne sachant que penser d'un tel langage. Ils s'en allèrent tout penauds raconter cela aux balaguers. Grand fut
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rémoi. On recommença à crier, à vociférer. Ouhié Zelléka et le kantiba barricadèrent de nouveau la porte et la poterne, tout le monde se mit sur la défensive, dans l'attente d'une nouvelle attaque. \ous avions maintenant un renfort d'une dizaine de soldats armés de quelques fusils ; nous disposions de près de cinq cents cartoucbes, et les gibernes de tous nos guerriers étaient largement approvisionnées. Les balaguers eussent cette fois compté leurs morts par centaines, tandis que derrière les murailles de l'église, nous étions à l'abri de leurs pierres.
Aussi toute cette démonstration belliqueuse s'évanouit en fumée. Les choums revinrent moins arrogants, moins impérieux.
La conférence fut toutefois longue et orageuse, et se termina sans résultat définif, bien qu'il ne fût plus question que de payement ; mais on nous demandait quatre cents tbalaris, somme que nous n'étions nullement disposés à donner, et pour une excellente raison, c'est que nous ne les avions pas.
Le lundi matin, — et nous étions enfermés dans l'église depuis le vendredi soir, — nouvelle ambassade des cboums. \ous refusâmes d'abord de les recevoir tant qu'ils n'auraient pas rabattu de leurs prétentions exagérées, et nous fûmes longtemps avant de céder, bien que nous eussions, dans notre for
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intérieur, plus envie qu'eux d'en venir à une entente. Après plusieurs heures de pourparlers, il fut décidé que nous donnerions à la veuve du mort cinquante thalaris et deux mules; aux blessés, six vaches, et aux négociateurs deux mules encore. Nous avions en outre distribué, à litre d'encouragement, tant aux deux vieux choums qu'aux soldats et à la femme du kantiba, plus de soixante-dix thalaris. Tout compte fait, cette bataille nous revenait à quinze cents francs. C'était un peu cher, mais nous estimions notre vie à un prix bien plus élevé. Nous nous tirions de là intacts fort heureusement, sauf quelques égratignures ou contusions, et cependant deux jours et trois nuits auparavant notre existence nous avait semblé singulièrement compromise.
La veuve vint escortée de trois petits enfants, Nous lui donnâmes les cinquante thalaris et les deux mules. C'était une femme jeune encore, et qui semblait bien peu triste pour une veuve. Sans doute elle comptait que, riche désormais du prix du sang, elle trouverait à remplacer avantageusement le défunt. Nous remîmes aux choums les sept vaches pour les blessés et les deux mules qu'ils avaient exigées pour prix de leur intervention. Ce dernier payement était bien simple à faire : on nous les avait prises, on n'avait qu'à ne pas nous les rendre.
Tout le monde alors, étendant la main vers Tau-
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tel et prononçant le terrible lohannès Imout ! jura que la paix était rétablie et que les victimes de cette triste aventure renonçaient à la vengeance.
Nous respirions enfin librement, car, en Abyssinie, se parjurer après un tel serment est un crime des plus graves et fort rare.
Nous voulions partir aussitôt, mais nos bommes, non moins beureux que nous pourtant de recouvrer la liberté, nous firent remarquer qu'il était trop tard.
On nous ramena aussi le petit Faraga. Au milieu du tumulte de la bataille, une vieille femme, voyant cet enfant exposé au danger, en eut pitié et l'emmena cbez elle, où elle le cacba dans un de ces grands silos qui servent à emmagasiner la récolte. Xous la récompensâmes de cette bonne action. Le pauvre enfant ne se lassait pas de nous embrasser les mains en signe de joie ; et pourtant, nous lui avions bien administré de temps à autre quelques corrections, car c'était un espiègle de la meilleure espèce; mais, devant TafTection qu'il nous témoignait, j'en eus, pour ma part, de véritables ren:ords
Rien ne manqua au traité de paix. Le déserteur Mabrouk nous fut livré à merci, avec le cbeval et la mule; mais la mère de ce lâche serviteur étant venue implorer sa grâce, AL de Sarzec se contenta de le chasser ignominieusement.
Nous étions sortis de Léglise pour prendre l'air
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dans le bois sacré, ce que nous n'avions pas osé faire jusque-là, craignant toujours quelque embuscade. Un prêtre vint alors pour purifier l'église souillée par notre présence. Escorté de deux jeunes acolytes, il pénétra dans le sanctuaire dont il fit plusieurs fois le tour en encensant les murs. Kous étions près de la porte quand il sortit, et le regard qu'il nous lança était cbargé de dépit et de baine. Il avait, en tout cas, une bien ignoble figure, et si cbez lui le moral ressemblait au physique, je soupçonne qu'il devait être l'inventeur du terrible gnet-apens dont nous avions failli être victimes.
Des vivres aussi nous furent donnés, parcimonieusement il est vrai, mais chacun mangea de bon appétit. Il n'était pas jusqu'à une chienne, fidèle bien que sauvage et hargneuse, surnommée Goumara (l'hippopotame), la seule qui nous restât, qui, de ses longues dents blanches et acérées, ne grignotât avec délices quelques pois chiches.
Une chose nous inquiétait encore, c'étaient les blessés. Si quelqu'un d'entre eux venait à mourir, il faudrait sans doute recommencer les négociations sur nouveaux frais. En Abyssinie, si graves que soient les blessures, l'afiaire est considérée comme peu sérieuse tant qu'il n'y a pas mort d'homme. Xous demandâmes donc de leurs nouvelles en dissimulant le véritable motif de celte sollicitude, et les détails qu'on nous donna sur plusieurs graves bles-
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sures ne firent qu'aufjmenter notre impatience de quitter le village de Ouébéin-Mariam. Quelques-uns légèrement atteints vinrent se faire soigner, etnous eûmes toutes les peines du monde âne pas éclater de rire ; certains d'entre eux avaient la figure comme de véritables écumoires On comprend facilement, d'ailleurs, que ces drôles qui, après avoir fait tout leur possible pour nous assassiner, avaient Faudace de venir réclamer nos soins ne nous inspiraient pas une grande pitié. Avec eux vint tout un bataillon de malades et d'infirmes ; c'eût été une collertion précieuse dans la clinique d'une faculté de médecine. Il y avait des jambes déformées parTéléphantiasis, deslépreux, des plaies de toute espèce spéciales à ces régions. Xous usâmes ce jour-là tout un crayon de pierre infernale .. et que de boulettes de mie de pain saupoudrées de quinine furent distribuées avec force prescriptions dignes de? sorcières de Macbetb î
Dès le mardi matin nous nous occupâmes du départ ; on nous avait rendu la majeure partie de nos bagages ; il ne fallait pas être trop exigeants !. .. Des porteurs étaient nécessaires et en plus grand nombre encore que d'babitude, puisque j'arais dû donner quatre de mes mules de charge. îî fut difficile d'en obtenir, mais avec un peu de fermeté et encore beaucoup plus de patience, on y arriva.
\os mules sont sellées enfin et nous attendent à la porte de l'église avec tous les soldats : c'est le
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moment décisif. A tout hasard nos poches sont bourrées de cartouches. Nous enfourchons nos mules et, le fusil en travers de la selle, nous partons au grand trot, traversant le village dont tous les habitants, sortis pour nous voir, sont là rangés devant leur hutte dans une attitude inquiétante. Ce n'est pas sans impression que nous revoyons notre champ de bataille.
Nous marchâmes ainsi d'une allure rapide pendant plusieurs heures, et il était presque nuit déjà quand nous arrivâmes à un petit village dont je n'ai pas conservé le nom.
La plupart des soldats, nous considérant en sûreté, retournèrent chez eux. Oubié Zeïléka luimême, qui s'était montre si dévoué et nous avait promis de nous accompagner jusqu'à Adoua, nous avait abandonnés.
Les plateaux se continuaient devant nous, servant de base à un piton conique, que nous coutournâmes pour arriver à un autre village. C'est encore un Ouébéin! Même nom, mêmes habitants! Peu s'en fallut que nous n'eussions encore là une réception désagréable. Nous en fûmes quittes pour la peur. Bien des bagages manquaient encore à l'appel, mais nous continuâmes notre route, considérant que nous ne serions en sûreté qu'après avoir franchi de nouveau le Taccazé.
Le terrain s'élevait graduellement et les plateaux
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devenaient de plus en plus arides à mesure que nous nous élevions vers le Sémiène.
C'est au milieu de ces plaines légèrement ondulées et sur un mamelon absolument nu qu'est située la petite ville de Déharek, où nous allâmes coucher le troisième jour après notre départ du fameux Ouébéin. Oubié Zelléka et le vieux choum Magdalé Gouschou nous y rejoignirent. Xous eussions voulu visiter la ville, mais tous nous conseillèrent de ne pas sortir de la butte qu'on nous avait donnée, car les habitants sont imbus de ce même fanatisme et de cet esprit querelleur qui infestent cette région et avaient failli nous être si funestes.
Xous ne pûmes donc rien voir, si ce n'est la place du marché que nous avions traversée et qui nous parut très-vaste.
Il faisait froid à Débarek , la nuit surtout , et nous dûmes, pour nous réchauffer, allumer du feu dans notre hutte. Cela tenait à l'élévation du lieu, car l'altitude de Débarek doit être estimée, je pense , à environ 4,000 mètres.
J'j^ vis de grands oiseaux de proie, qui habitent aussi nos Pyrénées et l'Atlas algérien, le rjijpa'éte harhu. La prudence m'empêcha de leur faire la chasse, ainsi qu'à de gros corbeaux porteurs d'un bec énorme et ornés d'une calotte blanche (coruus crassirostris) .
Deux routes s'offraient à nous pour regagner
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Adoua, Tune montant à une altitude plus grande encore par les hauts cols du Sémiène, passant par Maye-Thalo et traversant le Taccazé , près de Tchélatchékéné ; l'autre descendant au contraire des plateaux du Ouoguéra, contournant le Sémiène à mi-côte et venant aboutir au Taccazé, à Enketo, au nord-ouest de la province du Chiré.
La première nous promettait d'être de beaucoup la plus intéressante, et il était entré dans nos projets de la suivre, pour visiter, dans ce voyage circulaire à travers TAbyssinie, tout ce que ce pays offre de plus curieux ; mais nos hommes se refusèrent à nous y suivre , les montagnes du Sémiène étant au pouvoir d'un chef insoumis, Liedje Kassa, le fils de l'ancien Raz Oubié vaincu et tué par Théodoros. Nous dûmes nous résigner à prendre le second itinéraire. Nous en avions assez d'ailleurs, pour notre propre compte , des batailles et des aventures.
A peu de distance au nord-ouest de Débarek, nous nous retrouvâmes sur le bord d'abîmes semblables à ceux que nous avions vus entre Kossoguié et Ouébéin ; mais il ne s'agissait plus seulement de les regarder, il fallait s'aventurer au milieu de ces escarpements.
Pendant deux étapes , nous descendîmes presque constamment par de véritables escaliers. Comment nous arrivâmes sains et saufs au bas de ces précipices , c'est ce que je ne puis trop bien m'expliquer
G0.\1)A:i et le OLOGLERA. 3^7
à moi-même. Quand les difficultés de la route ne m'absorbaient pas entièrement, je redevenais tout yeux pour contempler le paysage gracieux et imposant tout à la fois qui s'offrait à nos regards. Suivant que le sentier s'enfonçait dans un repli de la montagne ou se suspendait à ses flancs dans un endroit découvert , nous étions enfouis au sein d'une puissante végétation, prenant racine dans les anfractuosités des parois bumides tapissées de mousses, où nous voyions s'étendre devant nous, à [ ,rte de vue, un horizon d'une beauté incomparable. Parfois nous débouchions subitement d'un sombre défilé sur une gaie plate-forme, toute plantée de bouquets d'arbres.
Cette descente nous amena dans une vallée où réapparaissait la faune tropicale avec les baobabs , les oiseaux multicolores et les bandes de guenons (cercopithecus griseoviridis). Une belle rivière coulait au fond de cette vallée sur un lit de galets : c'était la Zarima , qui , du sud-est au nord-ouest , va porter au Taccazé les eaux qui descendent des hauts sommets du Sémiène. 11 nous fallut gravir de nouveau une montagne pendant près de deux heures, au bout desquelles nous arrivâmes devant une muraille circulaire de rochers taillés à pic, où nous cherchions en vain à découvrir un passage. Dans un repli de la montagne se trouvait une iissure formant une véritable porte naturelle et laissant
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apercevoir un panorama d'une beauté saisissante.
C'est d'abord un bas-fond où s'entassent, dans un désordre indescriptible, des rochers aux formes les plus extraordinaires, puis le Sémiène imposant et majestueux , dont les cimes chenues se perdent dans les nuages. Un petit village était placé, comme une sentinelle perdue, à l'extrémité d'un promontoire. C'est là que nous allâmes coucher, et nous y fûmes reçus d'une façon très-hospitalière. Hasscin nous prévint cependant de nous tenir sur nos gardes, ce pays, disait -il, appartenant aux insurgés et le chef de ce même village étant un des partisans de Liedje Kassa. Tout s'y passa d'une façon parfaite. Je soupçonne même que le fils d'Oubié , prévoyant qu'un jour ou l'autre il pourra monter sur le trône d'Abyssinie, fut assez intelligent pour penser qu'il serait heureux à ce moment d'être l'ami de la France, et, dans cette prévision, il eût été impolitique de maltraiter le vice-consul qui la représentait ici d'tine façon toute spéciale. Il y avait à ce petit village plus de chefs que ne comportait le nombre de ses habitants, et il n'y aurait même rien d'étonnant à ce que Liedje Kassa les eût envoyés tout exprès pour nous recevoir et nous protéger tacitement.
Nous longeâmes, au sortir du village, le pied d'une de ces forteresses naturelles dont j'ai déjà parlé, l'AmbaGalima, qui était alors au pouvoir des
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insurgés. Jamais repaire ne fut mieux choisi par des brigands. On nous montra le sentier étroit et abrupt qui conduit au sommet; mais, à part quelques hommes proprement vêtus qui se dissimulaient dans les fourrés en nous regardant d'un air curieux, nous ne rencontrâmes personne. C'étaient sans doute des chouftas descendus de leur nid d'aigle pour nous voir, et qui, sans la protection invisible de Liedje Kassa, eussent tenté probablement de nous rançonner, comme ils ont coutume de le faire pour les caravanes qui traversent le pays.
Quelques marchands qui nous rejoignirent nous apprirent, chemin faisant, que nous avions quitté à temps le village de Ouébéin. Le lendemain de notre départ, un des blessés était mort, et depuis plusieurs autres l'avaient suivi. On parlait d'une douzaine au moins; mais il paraissait bien certain que trois ou quatre avaient succombé aux suites de leurs blessures.
A quelque chose malheur est bon : cette sanglante affaire avait valu à nous, et surtout à nos fusils, une réputation terrible. Aussi, au village d'Addéragaii, oîi les prêtres ne voulaient pas nous recevoir, on se contenta de nous faire mauvaise figure.
Xous apercevons déjà la vallée du Taccazé, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques jours. Les Abyssiniens, pendant la saison sèche, ont
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rhabitude de mettre le feu aux herbes et aux broussailles pour défricher ou renouveler les pâturages. Ces incendies prennent quelquefois des proportions colossales, et, dans un pays montagneux, il se produit naturellement des illuminations dont nos feux d'artifice ne peuvent donner qu'une idée bien pâle. Ce ne sont pas, en effet, des fusées, des soleils qui éclatent, ce sont des montagnes entières qui s'embrasent, mais non pas simultanément : les feux semblent se poursuivre comme en jouant; parfois un arbre tout entier vient à flamber comme un immense candélabre ; ailleurs c'est un sillon lumineux qui trace en zigzag le profil tourmenté des montagnes, ou un massif tout entier qui brûle, illuminant les roches à faire croire que c'est une ville entière qui est en feu. D'Addéragaï, situé sur un point élevé et d'où nous découvrons le jour un horizon de plus de vingt lieues peut-être, nous assistons pendant une nuit bien noire à une de ces illuminations, qui. est bien certainement la plus splendide que j'aie vue.
Nous traversons encore deux rivières, la Goya et la Sarentia, affluents du Taccazé, et nous arrivons enfin à Maalekto, dominant la vallée du Taccazé, que nous revoyons avec plaisir plus de deux mois après l'avoir traversé pour la première fois, au sud des Agaos, environ quatre- lingls lieues plus au sud.