CHAPITRE PREMIER
COUP D OSIL GENERAL SUR LABYSSIME.
De Toulon à Alassaouah. — L'Ethiopie. — Physionomie du pays. — Traditions. — Un mot d'histoire. — La Reine de Saba. — L'Ethiopie chrétienne dès le quatrième siècle. — Fils de Salomon et fils du dieu Mars. — La Guerre de l'Eléphant ; croisade éthiopienne. — Invasion musulmane. — Secours des Portugais : le frère de Vasco de Gama — Le Raz et les rois fainéants. — Ali et Oubié. — L'usurpateur Théodoros : son suicide devant l'armée anglaise. — Kassa et Gobasier : victoire inattendue et sacre du roi actuel loanoes, — Abyssiniens et Abyssiniennes.
L'excellent commandant du Tarn, W. Guérin du Vivier, capitaine de frégate, m'avait accueilli à son bord avec une bienveillance toute paternelle, et le dimanche 20 juillet 1873, à deux heures, les ancres cédant sous TefTort des cabestans, l'immense édifice flottant où nous étions près d'un mil-
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lier d'hommes s'ébranla. Plus d'un cœur se serra en quittant la patrie avec toutes ses affections, car il en était quelques-uns dans le nombre qui ne devaient jamais la revoir, et, dans cette loterie delà vie, pour qui seraient les mauvais numéros?
La mer était pourtant si belle et si bleue, le ciel de la Méditerranée si brillant, quil semble que Ton ne doive jamais être triste dex^ant un tel horizon ; aussi le nuage qui avait pesé sur plus d'un front fut-il bientôt dissipé.
Nous vîmes successivement la Corse , avec ses montagnes déchiquetées , et Stromboli fumant comme un brasier qui s'éteint; puis le détroit de Messine, qui semble l'embouchure d'un fleuve immense, coulant entre les plus belles rives du monde et dont l'œil stupéfait et ébloui ne sait ce qu'il doit admirer le plus, de la grâce ou de la majesté. Plus tard, ce fut Candie et enfin l'Egypte, cette antique terre des Pharaons, où le génie d'un homme a fait revivre les travaux des siècles passés, en creusant, à travers le désert, un canal qui relie deux mers et deux mondes.
jVousnous arrêtâmes unjouràPort-Saïd, cité naissante, qui se développe sous l'influence de ce double courant qui va et revient de l'Orienta l'Occident.
Celui qui pour la première fois traverse le canal de Suez nepeut guère se défendre d'une étrange impression : assis sur le pont du navire , il ne voit plus au-
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tour de lui que du sable à perte de vue, de longues 61es de chameaux qui marchent d'un pas cadencé, des tentes, des gourbis d'Arabes et de Fellahs, le désert enfin, qui a son charme particulier et mélancolique, comme toutes les grandes scènes de la nature.
Malgré la largeur et la profondeur du canal, les navires d'un fort tonnage comme le Tarn n'avancent qu'avec précaution , et il nous fallut trois jours pour aller de Port-Saïd à Suez. C'était à la fin de juillet, sous le soleil d'Egypte, et, en dépit de l'originalité du voyage, ces trois jours nous parurent longs.
Xous sommes enfin dans la mer Rouge. Sur la rive asiatique, un bouquet de palmiers, dont la silhouette se découpe au loin, sur le sable, comme une tache noire , indique les fontaines de Aloïse.
Le Tarn devait un peu se déranger de sa route, pour relâcher à Massaouah , sur la côte abyssinienne, et remettre à notre vice-consul des caisses d'armes que la France envoyait en présent au successeur de Théodoros.
Après trois autres jours de voyage sous un ciel de feu, nous arrivâmes âMassaouah, à six heures du soir.
Sachant que j'avais pour nos consuls des recommandations spéciales, le commandant eut l'amabilité de m'inviter à descendre à terre avec lui ; mais M. de Sarzec, vice-consul à Alassaouah, heureux de voir flotter un pavillon français, nous avait devancés, et à peine étions-nous descendus dans la balai-
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nière du commandant, qu'il accostait à bord du Tarn.
Je n'oublierai de longtemps cette première impression : notre vice-consul arrivait sur une sorte de pirogue conduite par des nègres plus qu'à moitié nus; il avait l'air épuisé par le climat brûlant de ces régions, peut-être les plus chaudes du monde.
Ma promenade à terre n'avait plus de motifs, et j'en étais vivement déconcerté, car cette sorte de prologue m'invitait à tourner le feuillet. Le commandant eut pitié de mon désappointement et me permit d'aller passer la soirée chez le vice-consul.
Le consulat est situé de l'autre côté de la ville, et nous errâmes quelques instants dans un dédale de rues étroites, couvertes d'une sorte de toit en natte, éclairées de quelques lampes fumeuses. Il y faisait, malgré la nuit, une chaleur écrasante, qui se compliqait encore d'émanations de beurre fondu, particulières aux villes arabes de ces pays; odeur à laquelle je me suis habitué plus tard, mais qui, de prime abord, me causa une sensation singulièrement désagréable.
Chez le vice-consul, je vis une foule de choses curieuses, qui me révélèrent l'Abyssinie. Il me raconta quelques-unes de ses chasses dans la montagne , me déroula le plan du voyage qu'il allait entreprendre, pour porter au roi les cadeaux qu'il avait à lui remettre... Enfin, séduit par les facilités qui se présentaient de visiter l'Abyssinie, je me
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décidai, séance tenante, à devenir le compagnon de voyage de M. de Sarzec, et, comme le Tarn levait Tancre le lendemain au point du jour, je n'eus que le temps de retourner à bord pendant 1;; nuit, prendre mes bagages, et, le lendemain matin, j'étais définitivement débarqué à Alassaouah. La décision était irrévocable, car, quelques instants plus tard, le Tarn continuait sa route, et le pavillon du consulat lui envoyait son dernier adieu.
Me voici donc à Massaouab, tout surpris, tout étonné, et me demandant si ce n'est pas un rêve.
Le lendemain à notre réveil nous pûmes de la porte du consulat, bâti sur pilotis, nous jeter à l'eau pour nous baigner; puis nous reçûmes la visite de M. Coulbaut , l'un des missionnaires lazaristes qui évangélisent TAbyssinie.
Décidément les rayons argentés de la lune n'embellissent pas une ville arabe, et il vaut mieux lavoir au grand jour. Alassaouah ne me paraissait déjà plus aussi laid, je m'babitunis à l'odeur du beurre fondu; il me fallut, il est vrai, un peu plus de temps pour me familiariser avec la cuisine, dont il est la base; mais je m'étonne aujourd'hui de n'avoir pas toujours trouvé cela, sinon excellent, du moins très-passable.
Le soir, quand le soleil eut un peu baissé, je voulus connaître la ville, et je me mis en excursion, guidé par un serviteur du consulat.
Massaouah , VOs Sehastricum des anciens, est une petite île ou plutôt un récif de corail, qui n'a pas mille mètres dans son plus grand diamètre et trois cents dans l'autre. La ville, qui occupe la moitié de ce rocher, se compose de maisons en pierre construites dans le style mauresque, mais qui ne ressemblent aux chefs-d'œuvre de cette architecture que comme une chaumière à un palais. Dans plusieurs endroits, notamment au bord de la mer et autour d'une rue où se tient le bazar ou marché, ces maisons en pierre sont remplacées par des cabanes en branchages, situées au milieu d'une cour qu'entourent des palissades de nattes. Ces cabanes, où les murs en treillis laissent circuler l'air, ne sont pas toujours les plus désagréables à habiter, et cependant les gens aisés n'en font pas généralement leur demeure.
Du côté du port, qu'une presqu'île du continent abrite contre la mer, est une maison plus vaste que les autres, résidence du gouverneur égyptien, caserne et en même temps prison. Une place formant quai est le Fourdah ou douane; c'est laque s'embarquent et se débarquent toutes les marchandises. A l'autre extrémité de l'île se trouve la mission française, terre toujours et partout hospitalière aux voyageurs. Une digue relie cette île à une autre plus petite, qui est elle-même en communication avec le continent par une jetée d'environ quinze
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cents mètres, jetée qui sert encore à amener à Massaouah une eau à peu près douce, dont on est forcé de se contenter faute d'en avoir de meilleure.
Ajoutez à cette description une aridité , une nudité absolues, pas un arbre, pas une feuille, et TOUS vous ferez une faible idée de cette ville , curieuse à traverser peut-être, mais qui certainement doit devenir un bagne pour ceux qui Thabitent.
L'île est donc toute voisine de la côte , et je voyais, après une bande de sable, se dresser les hautes montagnes qui forment le massif éthiopien. Xous avions hâte de quitter Massaouah, où, à cette époque de Tannée, règne une température intolérable. Le thermomètre monta à l'ombre jusqu'à 54° centigrades. Nous avions beau nous réfugier, la nuit, sur les terrasses pour trouver un peu de fraîcheur, nous étouffions partout. Aucun animal ne peut vivre à Massaouah ; il est fort difficile de s'y procurer des bêtes de somme, et il nous fallut attendre une semaine avant d'obtenir les chameaux qui devaient nous mener jusqu'au pied de la montagne, où nous espérions trouver des bœufs pour la gravir.
Mais avant d'entrer en plein pays abyssinien , le lecteur me saura gré, je pense, de lui dire quelques mots sur TAbyssinie en général , et de retracer à grands traits l'histoire et la physionomie du peuple qui l'habite.
Il est dans l'histoire d'Ethiopie des questions ob-
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scures et délicates, sur lesquelles il ne m'appartient pas de me prononcer : je me suis liorné dans ce cas à citer l'opinion des auteurs les plus compétents, tels que MAI. Arnaud d'Ahbadie, Sait, vicomte Valentia, Tliéof)liile Lefebvre, Ferret et Galinier; renvoyant à ces ouvrages le lecteur qui voudrait étudier la question d'une façon plus approfondie.
L'Abyssinie est la Suisse de TAfriqne, vaste réseau de montagnes formant un plateau dont l'altitude moyenne est d'environ 2,000 mètres, et qui sert de base à de bauts sommets dont les cimes atteignent au moins 4,500 mètres. Cet immense massif, qui constitue aujourd'bui l'Abyssinie proprement dite, division politique réduite à ses limites géograpbiques naturelles, est compris entre 16" et 9° latitude nord et 34;'-38° longitude orientale de Paris. De toutes parts, sauf au sud, l'Abyssinie est entourée par l'Egypte, qui l'étreint d'un cercle de fer; sur la rive gaucbe du Xil Bleu s'étendent les pays gallas, sur lesquels on ne sait encore que bien peu de cbose, et dont quelques tribus descendent même sur les rives de l'océan Indien, sous Téquateur et non loin du Zanguebar. Le Choa, gouverné aujourd'hui parle roi Ménélik, s'est bien, depuis quelques années, déclaré indépendant, et ce n'est pas là un desmoindressoucis du roi d'Abyssinie; mais il est impossible de séparer le Choa de l'Abyssinie, dont pendant tant de siècles il n'a été qu'une province Habité par la
COUP D'or.iL gém':ral sur LABVSSIME. 9 même race, parlant la même langue, professant la même religion, il n'est en outre délimité par aucune configuration géographique.
Bien qu'entourée de régions brûlantes, TAbyssinie, en raison de son altitude, jouit d'un climat très-tempéré, à peu près analogue à celui d'un beau printemps en France. Au moment où le soleil, passant dans rhémisphère nord , darderait sur ce pays des rayons plus perpendiculaires, les pluies, qui sont estivales , viennent tempérer les ardeurs de la saison chaude; l'hiver est au contraire très-sec, partant moins froid, et il résulte de cette double combinaison qu'il y a bien peu de différence de température entre les deux saisons extrêmes. L'image poétique d'un printemps perpétuel devient ici une réalité. Ce pays, essentiellement montagneux, est nécessairement sillonné par une quantité innombrable de cours d'eau, dont les plus importants sont le Mareubj le Taccazé j, et enfin le Xil Bleu ou Ahbaïj le plus grand affluent du Xil Blanc, ce Xil fameux, que bientôt les découvertes des voyageurs nous apprendront peut-être à regarder comme un des plus grands fleuves du monde.
L'Abyssinie fait donc ainsi partie du bassin de la Méditerranée.
Cette abondance d'eau, jointe à un climat merveilleux et toujours égal, entretient partout une belle végétation; cependant on ne voit que par
exception et dans les vallées basses cette intensité, cette surabondance de vie, cette effervescence de sève qui caractérisent la végétation dans les pays situés sous les mêmes latitudes, mais dont le climat n'est pas tempéré par Taltitude. Entre des mains intelligentes et civilisatrices, TAbyssinie deviendraft un des pays les plus féconds du monde. Dans les vallées basses, l'indigo pousse spontanément; le blé, l'orge et le lin prospèrent sur les plateaux les plus élevés; dans la zone moyenne, le coton donne d'abondantes récoltes. La vigne trouvait là un sol et un climat convenables, mais Théodoros, jugeant que le vin était un breuvage réservé à des êtres supérieurs à l'homme, fit détruire tous les vignobles. De rares essais tentés par des Européens et les missionnaires prouvent^ que les fruits et les légumes d'Europe réussiraient parfaitement. Les deux céréales par excellence de TAbyssinie, celles qui constituent la base de l'alimentation, surtout dans la classe moyenne, sont le dagoussa^ nommé dourah par les Arabes (Sorgho i^aniceum et Indicum), et le teff (Poa Ahyssinica). Le bananier, le citronnier, l'oranger et le cédratier ne se rencontrent que dans certaines plaines. Sur les bords du lac de Tzana, à Kouarataen particulier, le caféier est très-abondant, et ce joli arbuste y atteint de grandes dimensions. Les forêts abondent en bois précieux. Les minerais de différentessortes, le fersurtout, sont très-fréquents,
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et ce dernier métal, sous diverses formes chimiques, compose à lui seul des montagnes entières, Mais pour utiliser toutes ces richesses, il faudrait la civilisation moderne, des routes, la paix inté rieure, un gouvernement stahle , et surtout un peuple jeune, actif, laborieux.
L'ancien, le véritable nom du pays est Ethiopie. L'origine du mot Abyssinie est bien plus récente, puisqu'il faut la chercher dans la langue arabe. Les musulmans appellent le pays qui nous occupe el Habech, dénomination injurieuse, signifiant peuple sans généalogie. AL A. d'Abbadie, suivant d'une façon très-heureuse les transformations du mot el Hahechj, trouve que les Portugais en ont fait d'abord Hahechi^ puis Abexim; de là à Abyssinie il n'y a pas loin, et cette dénomination a si bien prévalu, que le nom d'Ethiopie, par lequel les indigènes désignentleurpays, n'estplus guère usité en Europe.
Le peuple éthiopien est un peuple bien vieux déjcà. Il fut sans doute contemporain des plus anciennes dynasties égyptiennes, et peut-être soumis à leur autorité.
D'aucuns voudraient voir les Abyssiniens venus d'Orient, par le détroit de Bab-rl-Mandeb, tandis que le voyageur Sait repousse cette opinion^ et les représente au contraire comme une race aborigène.
^ Salt, Voyage en Abyssinie, t. II, p. 243.
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Lord Valentia, avec lequel Sait voyagea en qualité de secrétaire, pense' que les Ethiopiens furent des colons ou des réfugiés égyptiens, qui soumirent les aborigènes et se mêlèrent ensuite à eux.
Les Abyssiniens, bien qu'ayant la peau noire, appartiennent à une race très-distincte de celle que l'on appelle la race nègre. Leur type, leurs mœurs, leur religion les rapprochent davantage des nations européennes.
L'esclavage, qui a régné et règne encore en Abyssinie, a souvent, il est vrai, modifié ce type en introduisant dans la famille des éléments étrangers' ; mais ce sont là des accidents qui, bien que nombreux, n'ôtent rien à la valeur de cette différence physique et morale qu'ils ont été impuissants à faire disparaître.
Il existe une chronique indigène, nommée Tarik-
» Voyage du vicomte Valfatia, t. IV, p. 216 2 C'est surtout, je pense, à l'introduction de Chankallas qu'il faut attribuer cette diversité si frappante du type abyssinien. On sait que les Cbankallas, situés au nord-ouest de l'Abyssinie, sur la rive gaucbe du Taccazé et tout voisins par conséquent de ce dernier pays, offrent avec les Abyssiniens des différences Irès-marquées tant au moral qu'au physique. On doil peut-être les considérer comme de véritables nègres; c'est du moins l'opinion des Abyssiniens à leur égard. Alais, comme l'a très-judicieusement fait remarquer W. le docteur Haniy, dans ces métis, c'est toujours la partie inférieure du visage qui se dégrade et tend à devenir prognathe, tandis que la partie supérieure de la tête conserve les caractères propres à la race la plus élevée, de laquelle ils sont sortis.
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Kcgueustij traduite et nientiorinée par Sait, mais ce nVst qu'une longue liste nominale des rois. Après avoir parlé vaguen.ent de monarques qui, dit-elle, régnèrent plusieurs siècles, elle arrive à la reine Alakéda, dans laquelle beaucoup d'auteurs veulent reconnaître la reine de Saba. Les traditions du pays ajoutent que Makéda alla à Jérusalem, y connut Salomon et mit au monde un fils de ce roi. Cet enfant fut nommé Ménélikj et les traditions indigènes, aussi bien que la cbronique, le regardent comme le fondateur de la dynastie élbiopienne qui se perpétua jusqu'à Théodoros. Lord Valentia' croit que cette tradition ne s'est introduite en Abyssinie qu'avec le christianisme; M. A. d'Abbadie ', et M.U. Ferret et Galinier% d'autre part, sembleni croire que Alakéda et la reine de Saba ne furent qu'une même personne. Les Abyssiniens prétendent qu'ils furent juifs avant d'être chrétiens, et que c'est Alakéda et son fils Alénélik qui apportèrent de Judée la loi de Aloïse. Sali rappelant les coutumes judaïques encore en vigueur en Abyssinie, telles que la circoncision, le choix des viandes, le voile du temple, dit quelque part * : a J'étais si
' Voyage du ricomte Vale.vth, t. IV, p. 217.
' Arnaud d'Abbadie, Douze Ans dans la haute Ethiopie,
■^ Ferret et Galimhr, Voyage en Abyssinie. t. II, p. 29+.
* Salt, Voyage en Abyssinie, t. H, p. 53.
a frappé de cette ressemblance, que parfois je ne "pouvais m'empêcher de m^imaginer que j'habitais «parmi les Israélites, w MM. A. d'Abbadie, Ferret et Galinier, Théophile Lefebvre, qui tous ont longuement parcouru et consciencieusement étudié ce pays, sont aussi de cet avis. Seul, lord Valentia rejette cette idée en s'appuyant sur un passage de Finscription grecque d'Axoum. Le roi dont cette inscription rappelle les victoires y porte le titre de Cl fils de l'invincible dieu Mars» . « Certainement, «dit lord Valentia \ un roi qui se serait flatté de « descendre de Salomon n'aurait pas pris ce titre tt de « fils de Mars, n
Il est au moins aussi difficile de savoir quelle était l'étendue de l'empire d'Ethiopie. Sans vouloir rappeler l'opinion des anciens, qui nommaient Ethiopie tous les pays situés au sud de l'Egypte, il reste à savoir si l'Ethiopie proprement dite, c'està-dire le pays nommé aujourd'hui Abyssinie, s'étendait sur les deux rives de la mer Rouge.
Si l'on admet l'identité entre Makéda et la reine deSaba,onest forcé de croire, comme conséquence, que les deux rives asiatique et africaine de la mer Rouge étaient soumises au souverain d'Ethiopie. Guillain, citant M. de Quatremère, dit que la reine de Saba avait son empire en Arabie, et il
* Voyage du vicomte Valextia, t. IV, p. 217 et suiv.
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ajoute plus loin que - Tor et l'ivoire qu'elle offrit « à Salomon ne venaient pas d'Arabie, où il n'y en a ce pas, mais d'Afrique « . Qu'y aurait-il d'étonnant , en effet, à ce que la reine de Saba eût tiré ces précieuses matières des pays gallas, où les Abyssiniens disent encore aujourd'hui qu'il y a de l'or? ALM. Ferret et Galinier', à propos de l'inscription hyémarite qu'ils avaient découverte à Axoum, émettent l'opinion qu'à une époque reculée, l'Ethiopie et l'Arabie méridionale ne formaient qu'un seul empire. Plustard, cela est moins douteux : au quatrième siècle de notre ère, époque à laquelle fut gravée l'inscription grecque d'Axoum, l'empereur Aizana, celui qui s'intitule fils du dieu Mars, porte, sur cette même inscription, le titre de roi des Axumites, des Sabéens et des Homérites. Au sixième siècle, il est certain que l'empereur éthiopien Atié Kaleb, dans une guerre nommée « la guerre de l'Éléphant « , alla pour protéger les chrétiens, rétablir son pouvoir chancelant en Arabie. Sait cependant", dans le savant ouvrage où j'ai largement puisé pour tout ce qui concerne l'histoire d'Abyssinie, croit pouvoir conclure de certains passages de l'histoire d'Arabie, tirée des auteurs arabes par Schulstens, que les Ethiopiens n'ont rien de commun avec les Arabes, aces derniers traitant de corneilles les
^ Ferret et Gallvier, Voyage en Abyssinie.X. I, p. 469. - Salt, Voijage en A'byssinie, t. IV, p. 243.
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et Ethiopiens, qui leur sont si odieux » . Mais les Arabes, ce me semble, ont bien pu écrire ces lignes sous Tempire du fanatisme musulman et en haine de la religion chrétienne professée par les Éthiopiens.
La question en est là et restera telle jusqu'à ce que quelque savant veuille bien lui consacrer son temps et son érudition.
Ce n'est qu'au quatrième siècle de notre ère que saint Frumence, en christianisant l'Abyssinie, la mit en lumière. Deux cents ans plus tard, la puissance de rÉthiopie se révèle dans cette expédition contre TArabie dont j'ai déjà parlé. L'empereur éthiopien Atié Kaleb remporta la victoire, et le souvenir de cette glorieuse croisade est conservé dans une église que nous visiterons au cours du voyage. Bientôt le cimeterre de Alahomet chassera le christianisme d'Arabie, et fondera, sur la côte africaine d'Abyssinie, le royaume musulman de Zéila.
Par suite d'une coutume ayant acquis force de loi', l'Abyssinie relevait directement, au point de vue religieux, du patriarche d'Alexandrie; aussi, rivée à sa fortune, elle suivit ses croyances et tomba dans le schisme d'Eutychès. La race dite de Salomon était toujours maîtresse du trône; mais, au dixième siècle, une nouvelle Judith, delà race juive des Félachas, réfugiée dans les montagnes du Séniiène,
1 L'abbé Poujîîois, l'Abyssinie, histoire naturelle, politique et religieuse , p. 301.
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s'empara du pouvoir, et pendant trois cents ans ses descendants régnèrentsurTAbyssinie. La dynastie salomonicnne, réfugiée dans ]e Choa, n'était paséteinte cependant : un moine, Técla Hémanot, que les Abyssiniens vénèrent comme le plus grand de leurs saints, rétablit Tancienne royauté, qui dès lors occupa le trône sans interruption jusqu'à Théodoros.
Après cette restauration, commencent les guerres contre les musulmans, luttes longues et meurtrières qui mirent TAbyssinie à deux doigts de sa perte.
Il n'entre point dans le plan de ce petit travail d'en suivre pas à pas toutes les péripéties; mais il y a un fait très-important qu'il est indispensable de signaler: c'est l'arrivée des Portugais, qui vinrent, vers le milieu du quinzième siècle, aider les chrétiens d'Abyssinie à repousser l'invasion musulmane. Cette croisade eut pour les Portugais une issue fatale ; presque tous périrent, et, d'après le P. Jérôme Lobo, le cbef de cette expédition, Christophe de Gama, le frère de l'illustre Vasco, fait prisonnier parle sultan Gragne, mourut martyr de sa foi et de son dé- ■ vouement chevaleresque, en donnant la victoire aux chrétiens. Mais, avec la petite armée [lortugaise, étaient venus des missionnaires catholiques. Ceuxci, forts de l'autorité que leur donnait l'intervention por'ugaise, entreprirrnt de chasser d'Abyssinie le schisme d'Eutychès. Ils réussirent un moment à réconcilier l'Eglise éthiopienne avec Rome; mais
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les vieilles croyances reprirent bientôt le dessus.
Il y aura désormais deux partis en Abyssinie : les catholiques, les scbisniatiques. On verra les missionnaires catholiques, tour à tour proscrits et martyrs ou vénérés et comblés d'honneurs, vivre en fugitifs sur les sommets inaccessibles ou réapparaître à la cour des Xégouss, suivant que le souverain adoptera les doctrines de Rome ou d'Alexandrie.
Les discussions religieuses dégénérèrent en querelles politiques, d'où sortit la guerre civile. Vers le milieu du dix-septième siècle, le schisme triompha, les questions religieuses disparurent ; mais la monarchie, affaiblie par ces luttes intestines, avait perdu de son prestige; le peuple s'était habitué à voir couler son sang, versé par ses propres mains. Peu à peu les seigneurs s'enhardissent à mesure que la royauté s'affaisse. Il y a encore un Négouss dans le château de Gondar, mais il ne gouverne plus; l'empire est aux mains du Raz. Ce sont nos rois fainéants avec leurs maires du palais. L'Ecossais Bruce ', qui, dès
^ Bruce fut longtemps considéré comme l'inventeur des sources duXil Bleu ; elles avaient été cependant vues et décrites avant lui par le P. Paëz, jésuite portugais, comme le prouvent les passages suivants d'un petit livre dont je dois la communication à l'obligeance de M. le docteur Hamy : Discours sur les causes du débordemeîit du \il , par M. de la Chambre, 1665; comprenant la découverte des sources du Xil , faite en 1618 /;ar le R. P. Pays , Jésuite, rapportée par Gaspard Schotto dans son livre des Fontaines :
« La source du Xil est placée en Ethiopie, dans le royaume
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1768, parcourait l'Abyssinie, fît le premier connaître cette décadence de la royauté, en racontant les événements qui se passaient en Abyssinie, sous le fameux Raz Micliaël. La pente était fatale ; il n'y arait encore qu'un Raz, bientôt il y en aura deux qui, les armes à la main, se disputeront la prépondérance dans le gouvernement du pays.
La vallée de Taccazé sépare l'Abyssinie en deux régions, VAmarah à l'ouest et le Tigj'é à l'est, dont les habitants parlent deux langues distinctes et ont un caractère et des intérêts différents. Cette circonstance servit à merveille les ambitions des seigneurs, et, vers 1840, nous voyons Ali et Oubié, l'un siégeant à Gondar, Raz d'Amarah, l'autre à Adoua , Raz du Tigré. Le descendant de Makédaet de Alénélik est toujours assis sur le trône de ses pères, mais c'en est fait de l'antique monarchie éthiopienne, elle a de fait cessé d'être. On pense
t du Goyam , en un district que les habitants nomment Agoits. .. -Le Xil est appelé par les Ethiopiens Abaoï..., situé sur une
- montagne en forme de plateau où se trouvent deux fontaines i larges de quatre palmes , qui n'ont de sortie qu'au pied de la
- montagne
t Les habitants et l'empereur affirment que la terre est trem- » blaute sur la montagne , parce qu'elle est pleine d'eau. ....
» Le Xil se jette ensuite dans un grand lac qui est dans Ja « province de Bed et dont une partie est dans le royaume Je t Goyam et l'autre dans celui de Dembia
i II traverse ce lac sans mélanger ses eaux, en sort et, coulant » vers le midi, fait une cataracte de quatorze brasses »
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bien cependant qu'Ali et Oubié ne vécurent pas en paix l'un à côté de l'autre. La latte était imminente, elle éclata : Raz Ali est vaincu , mais Oubié ne sait pas profiter de sa victoire, et son ennemi, revenant à la cbarge, le surprend au sein de l'ivresse et des fêtes triomphales. Ali fut trop grand, trop généreux; il laissa la liberté à Oubié, qui remonta sur le trône du Tigré. Le Choa , depuis un certain temps déjà, à la faveur de ces luttes intestines, s'était déclaré indépendant, avec Sella Sellasé pour roi ; mais bientôt la main de fer de Théodoros devait faire rentrer ce pays sous l'obéissance des Négouss.
Entre Ali et Oubié, un homme sans importance s'était fièrement campé en rebelle : c'était Kassa, qui ne tenait ni de loin ni de près à la race salomonienne. Dans une lutte contre Raz Ali, il sut s'emparer de la mère de ce dernier, et la sœur d'Ali fut, pour la rançon de sa mère, donnée en mariage à Kassa. Bientôt nouvelle bataille entre le maître et le sujet révolté; celui-ci est encore défait, niais il assassine son vainqueur et se fait proclamer, sous le nom de Théodoros, roi des rois, empereur d'Ethiopie (1855).
Le roi de Choa étant mort, ce pays fut à l'usurpateur une proie facile ; Raz Oubié à son tour ne tarda pas à succomber dans la lutte, et, pour la première fois depuis longtemps, le. triple sceptre d'Abyssinie fut réuni dans une seule main.
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Théodoros était un homme d'une audace inouïe, intelligent, politique froid et cruel ; mais, par moments, au dire des indigènes, il était comme frappé de démence.
Dans le Tigré, un successeur d'Oubié, Xégoussié, lève l'étendard de la révolte et paye aussitôt de sa vie cette témérité.
L'orgueil de Théodoros n'avait plus de bornes, le succès l'enivrait, il osa s'attaquer à l'Europe dans la personne des consuls et des missionnaires ; des Anglais, des Français, des Allemands furent chargés de fers par le despote abyssinien. Mais l'Angleterre sait protéger ses sujets sur quelque point du globe qu'ils se trouvent. Théodoros refuse de rendre les prisonniers, on lui fera la guerre. Les armées anglaises pénètrent en Abyssinie , traînant à leur suite un appareil de guerre formidable. Serré de près, Théodoros, avec quelques fidèles serviteurs, se réfugia sur le rocher de .Magdala, qui lui semblait une forteresse inexpugnable. La supériorité des armes européennes eut promptement raison de cette citadelle naturelle, et Magdala fut prise ; mais on ne trouva que le cadavre de l'aventurier fait roi, qui avait un moment tenu dans ses mains les destinées de l'Ethiopie : plutôt que de se rendre, il s'était donné la mort. Théodoros, m'a dit un indigène, témoin oculaire de ses derniers moments, se voyant investi, devint comme un fou furieux; tout
son entourage tremblait devant la véhémence de ses paroles ; c'est alors que , sous l'empire d'un accès de démence, il saisit un pistolet et se brûla la cervelle.
L'armée anglaise avait remporté la victoire, grâce aux millions sacrifiés par le gouvernement britannique; mais si, moins présomptueux ou plus habile, Théodoros, au lieu de s'enfermer dans Magdala, avait reculé vers le sud et franchi le Xil Bleu, en détruisant le pont portugais qui relie le Godjam au Béguémédeur, la victoire fût sans nul doute restée finalement aux Anglais, mais il eût retardé le dénoùmentet, le climat aidant, l'armée de la Grande- Bretagne eût été longtemps et cruellement décimée par la faim et les maladies.
Théodoros mort et les Anglais partis, le pays retomba dans l'anarchie. Avec Ménélik à sa tête, le Choa recouvra son indépendance; l'Amarah eut Gobasier pour Raz, et le Tigré, Kassa, deux nouveaux compétiteurs au trône d'Abyssinie, qui recommencèrent la lutte d'Ali et d'Oubié.
Kassa était à Adoua, pauvre et presque sans armée ; Gobasier régnait à Gondar, commandant près de soixante mille soldats, et tout pouvait faire présager qu'il aurait certainement raison de son adversaire. Plus d'un se laissa tromper par les apparences, et fut victime de son erreur.
Les deux armées se trouvèrent en présence non
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loin de la capitale du Tigré, où Gobasier était venu attaquer son ennemi.
J'ai visité ce champ de bataille, que jonchent encore les ossements blanchis des hommes et des chevaux, et un des acteurs de cette lutte me donna sur le terrain quelques renseignements quç je ne crois pas inutile de reproduire ici.
A l'ouest d'Adoua, sur la route d'Axoum, au sud de la plaine qu'arrose FAssam, se trouve un mamelon adossé à la montagne. C'est sur les flancs de ce mamelon que Kassa étagea sa petite armée, forte environ de douze mille hommes, tandis que les soixante mille soldats de Gobasier couvraient la plaine, qui ressemblait à une forêt de javelines. La fusillade crépita de toutes parts; mais les soldats de Kassa, disposés par rangs superposés, pouvaient tous tirer à la fois, tandis que les premiers rangs seulement de l'armée de Gobasier faisaient usage de leurs fusils. Kassa donna l'exemple de la bravoure. « C'est de là, me disait le narrateur abyssinien en frappant le sol du talon de sa javeline, que le roi, un genou en terre, impassible et méprisant le danger, ajustait ses ennemis, et chacune de ses balles portait la mort. » Gobasier, voyant ses troupes décimées par la fusillade , veut tenter Tassaut du mamelon; il s'élance, mais son cheval s'abat, frappé d'une balle ; tous deux roulent dans la poussière. Les Tigréens fondent à leur tour sur Ten-
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nemi, et, le Kaz d'ilmarah fait prisonnier, la victoire reste au petit nombre.
Le trésor et les papiers de Gobasier furent saisis avec lui , et Kassa eut la preuve de bien des trahisons et de bien des complots. Politique astucieux, il ne^donna point un libre cours à sa juste colère, et, renfermant ses haines dans le plus profond de son cœur, il ne punit que quelques hommes, dont la culpabilité était notoire, attendant que son pouvoir fût solidement assis pour laisser éclater sa vengeance. Instruit toutefois par Texemple de ses devanciers, il ne pardonna pas au vaincu.
Les usages du pays voulaient qu'on fît sauter les yeux à Gobasier en lui bourrant les oreilles avec de la poudre; généralement, le crâne saute du même coup. Kassa commua la peine, et Gobasier eut simplement les yeux crevés avec une lame de couteau rougie au feu; il fut ensuite chargé de chaînes d'argent et transporté sur FAmba Salama , où, depuis mon retour en France, j'ai appris qu'il était mort.
Seul maître du pays, Kassa se fît sacrer empereur à Axoum , sous le nom de lohannès, et, marchant sur TAmarah, qui se soumit au vainqueur, il installa son camp à Débratabor.
Si incomplet, si laconique qu'il soit, ce petit canevas de l'histoire d'Ethiopie fera comprendre,
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je l'espère, tout l'intérêt qui s'uttaclie à ce peuple dont l'origine remonte à la plus haute antiquité. Le voyageur se trouve là en effet en présence d'une civilisation véritable, mais qui, depuis bien des siècles, est restée stationnaire. Pour revivre, parla pensée, au milieu des peuples qui n'ont laissé sur notre globe que de muets témoins de leur passage, il n'aura qu'à observer ce qui se passe autour de lui. Qu'il regarde ces bandes de jeunes filles allant à la fontaine, Tampbore fièrement campée sur la tête; ces vieillards majestueusement drapés dans leur toge et discutant des affaires du pays ; qu^il pénètre à la cour de ces princes entourés de leurs serviteurs et de leurs hommes d'armes; qu'il suive cette troupe de soldats, se rendant au camp de leur maître, montés sur une mule richement caparaçonnée, la tête nue, les cheveux tressés et oints de beurre, une pèlerine de fourrure sur les épaules, avec leurs longues javelines, leurs grands sabres recourbés, leurs boucliers bosselés d'argent et leur chemma rouge et blanche flottant au vent : tels devaient être Rebecca, les sages de la Grèce et les armées d'Alexandre. Et quel pays pour cadre à ce tableau ! quelle lumière pour l'éclairer 1 \os Alpes sous le soleil des tropiques !
Toutes les nuances de la peau se retrouvent en Abyssinie, depuis le jaune doré jusqu'au noir d'ébène ; seul, le teint européen n'y est point
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représenté, et cette diversité de couleurs n'est pas un signe caractéristique de noblesse ou de roture : j'ai vu de grands seigneurs au teint très-foncé et de simples paysans à la peau très-claire. La teinte dominante est le marron.
Les traits du visage sont aussi fort variés, mais se rapprochent du type européen, dont ils égalent fréquemment la beauté, surtout chez les femmes. Ils n'offrent que rarement, et par suite de croisements, une faible tendance au prognathisme. Le nez est allongé avec les narines peu dilatées ; les lèvres, bien qu'un peu grosses, n'ont point ce développement charnu qui se retrouve dans la race nègre ; les dents sont d'une blancheur irréprochable ; le regard est vif et perçant ; les cheveux sont noirs et un peu crépus, la barbe rare ; le torse offre souvent une grande perfection de formes, et bien des jeunes femmes rappellent de beaux bronzes florentins ; les membres sont secs et bien musclés ; le pied, légèrement plat, n'est point déformé par la chaussure; les attaches sont d'une délicatesse tout aristocratique, et plus d'une de nos élégantes d'Europe serait jalouse de la main délicate aux doigts fins et potelés d'une servante abyssinienne.
Comme les mœurs et les usages, le costume rappelle l'antiquité : c'est d'abord, pour les hommes, un pantalofi large ou collant, mais qui descend rarement au-dessous du genou. Les riches y ajoutent
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souvent une chemise; les femmes portent ce dernier vêtement très-long et très-ample, avec de longues manches serrées au poignet. Suivant le degré de fortune ou de position sociale, cette chemise est tout unie ou ornée de hrodeiies en soie de différentes couleurs et de dimensions variahles, dessinant toujours d'élégantes arabesques. Mais il est un vêtement caractéristique de FEthiopie, vêtement commun aux hommes et aux femmes et dont il faut rechercher le modèle sur les has-reliefs et les statues antiques. Vaste morceau d'étoffe rectangulaire, c'est la toge des Romains, qui, comme elle, se prête à mille draperies gracieuses ou sévères. Tout uni pour le pauvre, il prend le nom de tauh ; orné d'une large bande rouge, il s'appelle kouéri dans le Tigré et chemina dans l'Amarah; et porté par les princes, il devient le margiiêfj si le liteau rouge est remplacé par une bande de soie brochée de différentes couleurs. C'est toujours le même vêtement, mais quelle diversité dans la manière de le porter ! L'Abyssinien se voile de sa toge ou la laisse flotter majestueusement, s'en drape avec grâce ou la roule prestement. Parure provocante et voile modeste, elle sied à la femme, qui sait tour à tour faire valoir ses charmes ou cacher sa beauté aux regards indiscrets. C'est la tente du voyageur, le plastron du soldat, la robe du prêtre et le manteau des rois. Cette toge, comme tous les vête-
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menfs abyssiniens, est toujours en coton filé et tissé par les femmes sur de petits métiers ; sa flnesse est très-variable, mais Tétoffe, légèrement plucbeuse, est toujours d'une grande souplesse. Les hommes ajoutent à ce costume une vaste ceinture, dont la longueur n'est subordonnée qu'au goût individuel et qui atteint souvent des proportions formidables.
Les femmes de toute condition et les hommes des classes élevées ont grand soin de leur chevelure. Les coiffures sont les mêmes pour les deux sexes. Le halagiier ou paysan porte les cheveux courts et crépus; mais le prêtre et le guerrier, ces deux noblesses de l'Ethiopie, varient leurs coiffures de différentes manières : ce sont des tresses partant du front et des tempes pour se réunir à la nuque, où leurs extrémités, nouées ensemble, tombent sur le cou, en un petit paquet de torsades; il y a cinq ou six tresses, grosses alors et en ferme de côtes de melon, ou leur nombre est considérable, et elles sont plates et petites. Cette partie de la toilette exige beaucoup de temps; aussi ne refait-on cet édifice qu'à de longs intervalles. Pour rendre la chevelure plus souple peut-être, préserver des rayons du soleil ou atténuer la douleur qui doit résulter de la tension des cheveux tressés, il est d'usage de placer fréquemment sur la tête un morceau de beurre, qui, sous la double influence de la
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chaleur de lapeau et du soleil, fond et tonibe en ruisseaux ,5^aisseux sur la figure, le cou et les épaules. A distance, cette onction donne du lustre à la peau, mais, de près, elle n'a rien de bien séduisant. Les enfants, jusqu'à l'âge de puberté, portent une tonsure, indice de virginité; les cheveux sont alors divisés suivant Taxe du visage, et les tresses, au lieu d'aller d'avant en arrière, suivent, de chaque côté, le contour de la tête. Quelquefois, dans les pays frontières, notamment chez les Cho^ hoSj la coiffure est toute différente : les cheveux sur le sommet de la tète semblent crêpés, et, tout autour, de longues et nombreuses torsades tombent jusque sur les épaules. L'n bijou commun aux deux sexes, et qui tient encore à la coiffure, est une longue épingle, piquée au-dessus de la nuque ; elle est en bois, en corne, en argent ou en vermeil, et, dans ces deux derniers cas, souvent surmontée d'une petite boule en filigrane. Les Chohos la portent piquée en avant, dans l'édifice crêpé du sommet de la tête.
Cette dernière peuplade, dont nous côtoierons le pays à la fin du voyage, me semble s'éloigner d'ailleurs un peu des vrais Éthiopiens; sa coiffure ressemble beaucoup à celle des Somalis, et ce n est peut-être pas là leur seul point de contact avec ces farouches habitants de l'Afrique orientale.
Les femmes portent de gracieux bijoux, toujo-îrs
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en argent, fabriqués dans le pays : ce sont un bouton en filigrane, qui se pique dans le lobe de l'oreille ; une ferronnière agrafée par un cordon de soie; aux poignets, des bracelets en torsade, et aux cbevilles, des anneaux plats en filigrane auxquels sont attachées une infinité de pendeloques de même métal. Hommes, femmes et enfants portent au cou, comme emblème de la religion chrétienne, un cordonnet de soie bleue, auquel ils ajoutent des amulettes. Les femmes se parent encore d'un collier en verroterie ou en argent, et, quand elles sont riches, leurs doigts sont garnis de bagues en argent, dont elles ont souvent plusieurs à chaque phalange.
Enfin, les Abyssiniens des deux sexes vont tous pieds nus; ce n'est que dans de rares circonstances que quelques princes, prêtres ou grandes dames useront de chaussures, alors en cuir rouge; mais c'est plutôt un luxe embarrassant qu'utile, qui gâte généralement la désinvolture naturelle de leur
marche.
Il y aurait encore beaucoup de curieux détails à donner sur les costumes, les armes, les ornements, les insignes usités en Abyssinie; mais, au cours du voyage, j'aurai souvent l'occasion de revenir sur ce sujet, en décrivant les personnages marquants qui se trouveront sur mon passage.