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de contrat à forfait, pas même de salaire fixe; le roi défraye sa maison et lui fournit tout ce dont il abcsoin ; de temps à autre il lui fait un cadeau en argent. Je m'empressai dallervoir Xaretti, qui est, à Adoua, la providence des Européens , puis AI. Schimper, botaniste allemand, qui, depuis près de quarante ans, s'est fixé en Abyssinie, où il s'est marié et est devenu grand-père
Adoua, d'aprèsM.M. FerretetGalinier, estsituéepar U° 9' 34" nord et 36° 32' -48" longitude orientale de Paris; son altitude, mesurée à Féglise de Alédani- Allcn (le Sauveur-du-mondej, est, d'après les mèjues voyageurs, de dix-neuf cents mètres. Elle est adossée aux derniers contre-forts des montagnes qui limitent la plaine vers le sud. Du côté du nord, un ravin assez profond sert de litàlapetite rivière Assam, et les murs des maisons qui bordent le ravin simulent de loin des fortifications.
Les maisons d'Adoua sont généralement construites en pierre, couvertes en terrasses, et se composent de petits rectangles irrégulièrement accolés les uns aux autres, avec une cour intérieure, sur laquelle s'ouvrent les portes et les rares fenêtres de la maison. C'est dans cette cour que les femmes, qui, sauf les esclaves, sortent peu, vaquent aux soins du ménage. Souvent c'est là que se fait la cuisine, avec trois pierres pour fourneau ; c'est aussi Técurie pour les mules et le parc pour les bes-
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tiaux. Dans Tintérieur de la maison, Faménagement est le même que celui que nous avons vu à Asmara, mais Tusage de l'angareb y est à peu près général. A Adoua cependant, une trace de civilisation m'a agréablement frappé : presque toutes les habitations ont, sur un ou plusieurs rectangles, un premier étage qui est la demeure exclusive du maître.
Grâce à Naretti, j'avais quitté ma cave et habitais maintenant un de ces étages, que mon propriétaire ou plutôt ma propriétaire, femme veuve, d'un âge déjà respectable et appartenant à la classe bourgeoise, avait consenti à me céder. Elle s'était réservé le rez-de-chaussée, où elle donnait aussi asile âmes domestiques, qui ne tardèrent pas à faire bon ménage avec la domesticité de mon hôtesse.
A côté de ces maisons rectangulaires, on en voit aussi qui affectent la forme cylindro-conique, avec une toiture en chaume. Ces dernières, d'ordinaire plus luxueuses, sont plutôt une salle de réception, une sorte de salemlick, où le seigneur du lieu donne ses audiences, reçoit ses amis et ses vassaux.
Point de grandes artères, point de boulevards pour circuler au milieu de ces habitations, dont la plus somptueuse égale à peine en splendeur les plus humbles fermes de la France. Entre les murs assez élevés et sans ouverture qui enceignent
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chaque habitation, de petites ruelles étroites, où deux hommes peuvent à peine circuler de front, sillonnent Adoua, et en font un labyrinthe inextricable. D'ailleurs, en temps ordinaire, il n'y a aucune animation dans ces villes d'Ethiopie. C'est le commerce, Tindustrie, la fièvre des spéculations et ces flots humains qui se pressent et se poussent sans se connaître, qui donnent à nos cités un aspect si vivant; partout des étalages, qui révèlent les richesses de notre industrie, et les marchands qui s'efforcent d'attirer les clients. Dans les villes arabes des Etats barbaresques, de l'Egypte ou même du littoral de la mer Rouge, on voit encore comme un reflet de cette activité commerciale qui dévore rOccident. N'y a-t-il pas le juif ou le banian , ces éternelles incarnations du lucre, qui, au fond d'une boutique plus ou moins sombre et enfumée, savent amasser des fortunes monstrueuses? Parmi les sectateurs de Mahomet, il y a encore des ouvriers, des marchands, qui offrent aux guerriers des armes ou des travaux en maroquin, aux femmes qui, drapées dans leurs kayks, parcourent nonchalamment les rues, des bijoux, des étoffes précieuses ou des friandises, et le bazar où se débitent la viande, les fruits et les légumes; les cafés ouverts sur la rue, où les hommes vont fumer majestueusement leurs narguilhés, en écoutant les monotones couplets d'un marabout qui, d'un ton nasillard, appelle les vrais
croyants à la guerre sainte, et l'échoppe du barbier, véritable gazette vivante. En Abyssinie, rien de semblable, il n'y a point d'ouvriers, point de marchands, point de boutiques; tout se fait dans la maison. Les femmes, qui sont pour ainsi dire les seuls artisans, fabriquent tous les objets nécessaires au ménage. Ce sont elles qui modèlent les poteries, moulent le tefF ou le dourah, cuisent le pain, tissent les étoffes, tandis que l'homme, muni d'une hache ou d'une herminette, travaille un tronc d'arbre, qui deviendra un lit, un escabeau ou un mortier à piler les céréales. Les grands ont leurs orfèvres, leurs bourreliers, leurs armuriers, leurs tisserands, qui font partie de la maison à titre de serviteurs, et travaillent exclusivement pour leur maître, dont ils reçoivent en échange nourriture et vêtement.
C'est tout à fait, dans la famille comme dans l'État, l'organisation féodale de notre Occident au moyen âge; tout gravite autour d'un centre, qui est en même temps le père et le maître de la maison.
J'étais arrivé à Adoua un dimanche, et toute la semaine, en parcourant la ville, j'avais été frappé de cette atonie, de ce silence dans lequel était ensevelie la capitale du Tigré. C'est à peine si je pouvais me procurer des viures pour moi et pour mes gens, tant chacun semblait peu désireux de vendre son superflu. J'avais, jusqu'alors, misérablement
vécu de ma chasse et de quelques poules péniblement acquises à prix d'argent. Hassein faisait depuis longtemps miroiter à mes yeux les richesses gastronomiques que me réservait Adoua, et je dois avouer, au risque d'être taxé de gourmandise, que j'étais cruellement déçu
Cependant, le samedi matin, je vis les rues ou plutôt les ruelles qui sillonnent la ville remplies d'une foule bigarrée et remuante. C'étaient des paysans chassant devant eux quelques bestiaux, vaches, chèvres ou moutons; des femmes, des jeunes filles pliant sous le poids d'une vaste amphore ou d'un sac en peau à la panse rebondie ; des hommes de tout âge, presque de toutes couleurs, portant, qui des armes ou des instruments aratoires, qui des objets en bois ou des peaux tannées et des fourrures ; des colporteurs renfermant dans leur besace les précieux bibelots qu'ils sont allés chercher à la côte; un laboureur qui, ses pro visions faites pour l'année, apportait le surplus de ses récoltes; un maquignon avec sa file de mules et de baudets rétifs, ou un homme de condition, monté sur sa mule, drapé dans sa chemma, suivi de ses domestiques, qui portent ses armes; il vient acheter quelque objet de luxe, un cheval de bataille, une lance, un sabre, ou surveiller la vente de ses troupeaux. C'est le jour du marché hebdomadaire, et, de plusieurs lieues à la ronde, tout le
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pays afflue à la ville. J'avais déjà vu le marché de Kodo-Félassi, mais celui-ci promettait d'être bien autrement curieux.
Quand je voulus sortir, je trouvai dans la cour ma mule sellée et deux domestiques armés de mes fusils, comme deux hérauts d'armes.
a Pourquoi cet attirail? dis-je à Hassein; le marché se tient à deux pas d'ici. Je serai plus libre à pied, pour voir et marchander, et la pauvre bête me saura gré de la renvoyer aux champs. Elle doit encore faire un long et pénible service; il est inutile de la fatiguer sans motif.
— Je croyais, répondit mon domestique, visiblement froissé, être au service d'un grand seigneur ; mais si tu veux aller au marché à pied et sans escorte, je suis déshonoré ; personne ici ne te tiendra plus en estime, et l'on dira que les Franguis et leurs serviteurs sont de pauvres gens. ?)
Je tombais de surprise en surprise à cette harangue inattendue ; mais en me suppliant de ne pas aller à pied, Hassein m'apprit que tout homme de condition qui tient à l'estime de ses compatriotes ne paraît jamais en public que monté et escorté de plusieurs domestiques portant ses armes ; plus il a de suivants, plus c'est un grand personnage. J'ai pour principes, surtout dans un pays comme l'Abyssinie où des usages très-anciennement adoptés ont acquis force de loi, de me conformer autant que
possible aux mœurs des habitants. Aussi, bien que cela me dérangeât singulièrement, j'accédai aux prières d'Hassein, et par la suite j'évitai de sortir seul et à pied.
Au sud-est, entre la ville, la montagne et TAssam, s'étend un vaste terrain, dont le sol piétiné indique qu'il s'y tient fréquemment de nombreuses assemblées : c'est la place du marché, qui joue un grand rôle dans les affaires du pays. Pour le moment, on n'y voit qu'une forêt de têtes noires crépues et graisseuses, des chenimas blanches et rouges, que recouvrent des pèleiMnes de fourrure.
Dans toute lAbyssinie, les transactions commerciales se font au moyen d'une monnaie européenne, le thaler d'Autriche, dont la valeur est environ 5 fr. 25 ; mais tous les thalaris n'ont pas cours en Abyssinie : c'est seulement la piastre de Marie- Thérèse, et parmi ces dernières il faut encore choisir celles où la souveraine est représentée avec un diadème de perles et des draperies rattachées sur l'épaule par une agrafe également ornée de perles. Si l'usure a fait disparaître le relief de ces ornements, la pièce n'a plus cours.
Comment cette monnaie fut-elle introduite et adoptée, à l'exclusion de toute autre? je l'ignore absolument ; mais il est un fait curieux : c'est qu'elle a cours dans l'Afrique orientale, en Abyssinie, chez une partie des Gallas, chez les Adels et
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les Somalis, fort loin dans l'intérieur des terres, et c'est encore la monnaie qni prévaut, mais alors seulement sur la côte, jusqu'au delà de Téquateur. Cette monnaie, d'une valeur relativement élevée, ne pouvait cependant suffire lorsque Ton voulait acheter un objet d'un prix minime. Les transactions se font alors par voie d'échanges.
Dans tout le Tigré, on se sert de cotonnade indigène valant un thaler et qu'on nomme une toile ; on la partage en deux, quatre ou huit parties, qui représentent la moitié, le quart ou le huitième d'un thaler. Au-dessous de cette dernière subdivision on emploie, pour échanges, de petites mesures de teff ou de dourah.
Je parcourais ce marché avec une curiosité facile | à comprendre. Au milieu de tous ces objets, que j'avais déjà, pour la plupart, vus à Kodo-Félassi, se trouvaient étalés tous les produits du pays, et j'étais désireux de savoir s'il n'y avait point là quelque richesse à exploiter, car je ne pouvais croire, mal- g gré qu'on me l'eût affirmé, que toutes les entre- " prises commerciales eussent échoué en Abyssinie, un pays si neuf, dont le sol, à peine égratigné par une charrue primitive, rend au centuple la semence qui lui a été confiée et dont les gras pâturages, les nombreux troupeaux et les forêts de bois précieux me semblaient devoir être autant de mines inépui- 1 sables. En examinant le marché d'Adoua, et en y
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réfléchissant bien, je me rendis parfaitement compte des raisons de cet insuccès. Ce n'est pas que les matières premières manquent dans ce pays prodigieusement fertile et aux produits si variés; mais ce qui fait défaut, ce qu'il faudrait avant tout y établir, ce sont des moyens de transport, des routes qui, partant du centre du pays, vinssent aboutir à un port. L'Afrique presque tout entière, et TAbyssinie en première ligne, avec ses montagnes escarpées, reste inexploitée et inexploitable. L'ivoire seul, en raison de sa grande valeur, peut supporter les frais immenses qu'entraîne le transport à dos d'hommes ou même à mule. Sur la côte orientale, le copal et Torseille, denrées précieuses cependant, ne viennent pas de régions fort éloignées, sans quoi les frais dépasseraient leur valeur intrinsèque. Mais TAbyssinie ne fournit qu'une quantité d'ivoire insignifiante; il n'y a pas de copal; l'orseille, qu'on y rencontrerait peut-être, mais très-peu abondante, n'y est pas exploitée ; restent donc ses richesses minérales ou végétales, qui sont condamnées à ne pas sortir du pays. Les Abyssiniens tissent des étoOes supérieures aux cotonnades européennes. Les armes et'les objets de luxe pourraient être importés; mais, d'une part, il y a peu de numéraire en Abyssinie, et, d'autre part, l'Egypte, qui la cerne de tous côtés, prohibe rigoureusementrintroduction des engins de guerre, quels qu'ils soient.
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De cette situation doublement fâcheuse, rien à exporter, rien à importer, du moins pour le moment, il est résulté que toutes les entreprises commerciales qui ont eu pour but TAbyssinie ont échoué et nont laissé aux hardis pionniers, qui méritaient un meilleur sort, que la plus amère déception.
Quand, le soir, je rentrai à mon domicile, je trouvai la cour encombrée de toutes sortes de choses : guerbes ou outres de teff et de dourah; dans un petit sac en cuir, un peu de blé qui m'était spécialement réservé; du beurre, du sel, des piments, des moutons; mais je remarquai surtout trois immenses pots de miel dont je ne comprenais pas bien Fusage, et qui me paraissaient un^ luxe superflu : je grondais déjà mon pourvoyeur d'avoir acheté une telle quantité de friandises.
ce Mais, me dit Hassein, il n y a en Abyssinie que les pauvres gens qui boivent de Teau; ce miel est destiné à faire du taidje. «
Je me rappelai celui que j'avais bu au camp du Raz Bariaou, et je m'apaisai facilement. Voici comment on procède pour la fabrication du taidje. Dans d'immenses vases en terre, appelés par les indigènes gomhos, on met une"' partie de miel pour quatre parties d'eau, après y avoir ajouté quelques fragments de racines ou les | feuilles d'un arbuste nommé guécho ; on bouche le
vase d'une rondelle en bois soigneusement lutée arec de la terre, et, pendant trois jours environ, on le laisse exposé au soleil. Au bout de ce temps, la fermentation est complète, et Ton peut boire ce breuvage renouvelé des anciens. Le taidje est alors d'une couleur jaune citron, et son goût est à la fois sucré et acidulé ; il constitue une boisson fort agréable, mais dont il ne faut pas abuser. En outre de la quantité d'alcool relativement considérable que le taidje a acquise par la fermentation, il est tout particulièrement surexcitant, propriété qui lui est sans doute communiquée par le guécho ; car, si Ton a mis une dose trop forte de cette plante, le taidje devient amer, donne des douleurs d'estomac et engendre l'insomnie.
Le taidje est la boisson des ricbes, des prêtres, des guerriers, qui, dans leurs repas homériques, se livrent à de copieuses libations.
Il est aussi un autre breuvage moins aristocratique et qui ne laisse pas que d'être agréable : c'est la bière ou bouza. Cette bière est, comme la nôtre, brassée avec de l'orge, mais l'orge a été préalablement grillée, ce qui donne à cette boisson un léger goût de brûlé ; il y a une seconde espèce de bière nommée taïlaj, préparée avec des croûtes fermentées de pain de dourah. Les Abyssiniens ne veulent pas prendre la peine de clarifier ces deux sortes de bière; aussi y a-t-il autant à manger qu'à boire;
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malgré cela, la bouza , aussi bien que la talla, est plus salutaire que le taidje.
Lorsque les Abyssiniens ne mangent pas tlu hrondo, ou viande crue, ils préparent leurs aliments avec du beurre. Le lecteur, k moins d'être Provençal, nous estimera très-heureux d'avoir du beurre pour faire notre cuisine ; cela demande quelques explications. On se sert rarement de vases en terre pour renfermer le lait; on emploie de préférence des paniers d'un tissu végétal trèsserré, enduits à Tintérieur d'une sorte de gomme insoluble dans l'eau et ensuite enfumés au-dessus d'un grand feu, ce qui, prétend-on dans le pays, est indispensable pour la conservation du lait. Il résulte de cette singulière coutume qu'un lait excellent devient promptement détestable.
La baratte est une outre suspendue au toit de la butte et qu'une femme a pour fonctions de balancer pendant plusieurs heures, au moyen d'une corde. Au goût de fumée qu'avait déjà le lait, le beurre joindra maintenant celui du cuir dans lequel il a été préparé. Mais ce beurre frais, qui ferait, malgré tout, une cuisine que le palais d'un voyageur, aiguisé d'un vigoureux appétit, trouverait excellente, n'est point encore celui qui sert à confectionner les ragoûts abyssiniens. Ce n'est qu'un cosmétique qui sera précieusement réservé pour graisser la chevelure d'un seigneur ou de quelque jeune coquette.
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Avant d'être considéré comme denrée alimentaire, le beurre est fondu, et devient ce que les Arabes apjiel- \cn[ saî7ien. Pour aidera sa conservation, les Abyssiniens y ajoutent la racine du mohmoko y ce qui acbève de lui donner un goût détestable. Je dois à la vérité de dire que le beurre ainsi préparé se conserve fort longtemps sans devenir plus mauvais.
Hassein, pour se faire pardonner les ricbesses gastronomiques qu'il avait achetées, pria mon hôtesse de me préparer un véritable festin abyssinien, 11 y manquait, à la vérité, le mets principal, le fameux hrondo ^ ce lambeau pantelant encore de viande crue ; mais je n'éprouvais alors nulle sympathie pour ce mets national.
Parmi les ragoûts peu variés qu'on me servit, et tous épicés d'une façon atroce, il en est un qui m'intriguait et me séduisait tout spécialement.
Dans la pompeuse nomenclature qui orne le menu d'un festin ou Ja carte d'un restaurateur en renom, en n'a jamais vu, que je sache, figurer le chiro. Et cependant le chiro est un mets délicat, quoique peu séduisant à première vue : imaginez une bouillie grisâtre , servie dans une écuelle en terre noire et dont un beurre gluant inondait tous les bords. Enlevez le couvercle en sparterie qui conserve la chaleur, et laissez prudemment refroidir, car le chiro est très-épicé, et se brûler la langue avec une sauce pimentée, c'est terrible; goûtez
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enfin, et, si vous êtes un peu habitué à la cuisine relevée de TOrient , vous trouverez excellent ce mets tout à fait national.
Il est temps de dire ce qu'est le chiro. Lorsque les Abyssiniens tuent une antilope, qu'ils désignent sous Tappellation générique à'agazen^ ils découpent les chairs en lanières grosses comme le doigt; on les fait ensuite sécher au soleil et piler dans un mortier. Ainsi préparée, cette farine de viande peut se conserver un temps indéfini. On la mélange par moitié avec la farine d'un petit haricot nommé schimhéra y et cette bouillie, assaisonnée de flots de samen et relevée de poudre de piment, constitue le chiro, qui ne se sert que sur la table des riches.
J'avais déjà pas mal de domestiques, mais il ne s'en trouva pas un seul dans le nombre qui consentît à moudre le dourah ni à aller chercher du bois et de l'eau. Ces travaux sont considérés comme déshonorants, et aucun homme ne veut s'abaisser à ces fonctions réservées aux femmes. Force me fut, sous peine de mourir de soif, de prendre deux femmes pour domestiques; je ne les payais pas cher, il est vrai, un demi-thaler (2 fr. 50) par mois, et les pauvres malheureuses écrasaient du dourah toute la journée ou revenaient le soir pliant sous un immense fagot de bois ou sous un vaste gombo, qu'elles portaient sur le dos, retenu par leur taub
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qui était noué sur le front ou sur la poitrine. C'étaient deux pauvres filles, encore à peu près jeunes, que Hassein avait recrutées je ne sais où; mais enfin tout fait nombre, et j'avais maintenant une smala, qui, avec les gens de mon hôtesse, formait une véritable colonie.
Oisero^ Douba (c'était le nom de ma propriétaire) avait chez elle sa nièce, ravissante créature de treize à quatorze ans, nommée lanoussou. Elle remplissait près de sa tante les fonctions d'une domestique privilégiée et n'était occupée qu'aux soins intérieurs du ménage. Souvent d'autres jeunes filles du voisinage venaient lui rendre visite, poussées peut-être par la curiosité qu'inspirait ma présence. Il y en avait dans le nombre de fort jolies, et toutes avaient une attitude noble et gracieuse, avec leurs chevelures tressées, leurs chemises aux broderies éclatantes et leurs longues chemmas. Quand on pensait le soir que j'étais occupé à travailler ou couché, toute la maisonnée sortait de la réserve, et des danses s'organisaient dans la cour. Je me gardais bien de déranger ces petites fêtes improvisées, et plus d'une fois, caché derrière une peau de bœul qui me servait de volet, j'ai assisté aux ébats de cette jeunesse. Plus tard , quand on se fut habitué à moi et que de petits présents, un collier de perles,
^ Oisero, en éthiopien, signifie madame.
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un petit miroir, quelques aiguilles, un petit flacon de grossière parfumerie , m'eurent conquis les bonnes grâces du beau sexe, ma présence ne fut plus un trouble-fête, et quelquefois mes domestiques s'enhardirent jusqu'à m'enroyer en ambassade lanoussou et ses compagnes pour obtenir une distribution de taidje. C'était plaisir de les voir, tremblantes et confuses, avec leur mine de petit oiseau effarouché, m'adresser leur humble requête. Je me laissais toujours fléchir, et les danses se prolongeaient bien avant dans la nuit.
Ces danses rappellent celles que j'avais vues dans les hauts plateaux de l'Algérie, exécutées par les aimées des Ouled-Xaïl, mais elles sont plus naïves. Hommes et femmes dansent ensemble, rangés en cercle autour d'uu feu ; les uns et les autres piétinent sur place plutôt qu'ils ne dansent, et se balancent d'avant en arrière en chantant d'interminables cantilènes dont ils marquent la mesure en frappant dans leurs mains. Comme chez tous les peuples primitifs, le rhythme en est monotone et mélancolique. La musique, à son origine, semble n'avoir été employée que pour exprimer les sentiments tristes et langoureux; c'est une douleur qui s'épanche, le soupir d'un cœur qui souffre. Le cri de guerre lui succède, mais le chant d'allégresse, le joyeux boléro, n'apparaît que plus tard.
J'étais déjà installé depuis près d'une semaine à
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Adona, lorsque M. de Sarzec arriva. Ce fut un jour de gala. Prévoyant que nous passerions un certain temps dans cette ville, j'envoyai deux domestiques porter à Massaouah un paquet de lettres et des boîtes d'insectes ; ils devaient aussi me rapporter différents objets dont je n'avais pas fait une provision sufnsante, mais surtout mon lit de campement, qui est une des choses les plus importantes en voyage. Ces préparatifs terminés, je me livrai tout entier à l'histoire naturelle, explorant dans mes excursions journalières les environs pittoresques de la ville.
J'ai dit qu'Adoua est située dans une plaine entourée de montagnes. La plus importante de ces dernières est le mont Chellodny dont l'altitude précise m'est inconnue, mais qui ne peut pas être inférieure à deux mille quatre cents ou deux mille cinq cents mètres, celle de la plaine étant donnée à dix-neuf cents mètres. Le mont Clielloda, situé au nord-est de la ville, forme une croupe oblongue de cinq à six kilomètres et séparée des autres montagnes par de profondes vallées, où coulent, au sud, l'Assam, et au nord, l'Abouna. Les flancs de cette montagne, surtout du côté du sud, sont peu escarpés, et la végétation est fort clair-semée. La gorge de l'Abouna, à une de ses extrémités, est fort étroite; d'un côté le Chelloda, et de l'autre un bloc énorme, dont les parois verticales semblent formées de colonnes po-
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lygonales accolées ensemble comme dans un faisceau, apparaissent comme les chambranles d''une porte gigantesque. Lorsqu'on a franchi ce défilé, on se trouve subitement dans une ravissante vallée, où le cours sinueux de la petite rivière est indiqué par une ligne de beaux dattiers, où voltigent une foule d'oiseaux au plumage éclatant; des pigeons jaunes et verts ' roucoulent dans la verdure et se gorgent de dattes; des geais bleus' ou bronzés avec le bec blanc ^ se poursuivent d'arbre en arbre, tandis que des grimpeurs à longues queues, tantôt métalliques et fasciés de blanc^, tantôt d'un gris isabelle avec la tête couronnée d'une huppe % se suspendent aux branches de mille façons. Alais j'ai vu là surtout un oiseau ravissant et qui construit un nid qui mérite quelques mots de description : ce charmant passereau ^, qui ressemble à notre moineau, mais dont le plumage est entièrement d'un jaune d'or varié de noir brun, suspend sa demeure aérienne à l'extrémité d'une branche aussi flexible que possible ; la feuille elle-même du palmier, si grêle, si élancée, lui semble encore trop grossière, et il la fend longitudinalement en deux ou trois parties pour
^ Coluraba Abyssinica.
- Goracias Abyssinica.
•* Ptilorynchus albirostris.
^ Promerops erythrorynchus.
ô Colius Gapensis.
c Ploceus aureus.
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en augmenter la flexibilité. Ce nid resseniMe un peu à une cornue à col court, qui serait suspendue par le ballon, avec Fouverture en dessous. Lorsque l'oiseau veut donner la pâture à ses petits, il se suspend la tête en bas à ce que j'appellerais le ventre du nid ; puis, étendant ses ailes et s'appuyant sur sa queue, il se replie sur lui-même, pour engager sa tête dans l'ouverture du nid. L'babile architecte de ce petit palais aussi confortable qu'élégant n'aime pas à vivre seul ; on voit ces passereaux, par bandes innombrables, évoluer comme un tourbillon doré, et Tarbre qu'ils ont choisi pour être la capitale de leur petite république est littéralement couvert de leurs nids. On n'aperçoit plusni feuilles, ni branches; cène sont que des grappes de nids, qui oscillent constamment sous le poids de leurs habitants. Alais ces prudents oiseaux ont la coutume de choisir un arbre à tronc flexible et dont les rameaux pendent audessus du ruisseau. Inoffensifs et sans défense, ils semblent ne chercher un abri que dans la délicatesse même de leur travail.
Tout n'est pas aussi poétique dans la nature. Il y a en Abyssinie un autre oiseau, une sorte de grosbec, encore cousingermain de nos moineaux, mais un peu plus gros ; son plumage est d'un joli gris Isabelle; il a les pattes et le bec rouge comme du corail, il est alerte, gai, sautillant; on est tout prêt à le trouver charmant; mais il ne faut jamais se fier
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aux apparences : il a de déplorables habitudes, des goûts aussi dépravés que cruels. Ce petit oiseau est Carnivore, il aime la chair, que dis-je! la chair vivante ; aussi les naturalistes Tout nommé ^z/p/m^w^^ mange-bœuf. Une pauvre mule, un cheval, un bœuf ont-ils été blessés par le harnais, c'est dans cette blessure saignante que le Buphagus ira plonger son joli bec ; de ses pattes, que la nature, bonne mère en somme, lui a faites rouges, pour dissimuler ses vices, il s'accroche sur les bords de cette écorchure, qui bientôt, grâce à lui, deviendra une plaie. Il est là sur le dos de la pauvre bête, piquant, becquetant, déchirant, si affairé à sa triste besogne qu'on peut l'approcher jusqu'à mettre la main sur lui; sa victime a beau se remuer, se secouer, le frapper de sa queue, rien n'y fait, il ne bouge pas. J'avais d'abord trouvé cet oiseau joli et gracieux ; mais quand je connus ses mœurs, je le pris si fort en grippe, que je croyais faire œuvre pie en en tuant le plus possible.
La vallée de l'Assam, au pied de l'autre versant du mont Cheîloda, était toute différente; là, plus de palmiers, plus de beaux arbres : d'immenses prairies marécageuses et couvertes de joncs. Pour être moins pittoresque, elle n'était pas moins intéressante pour moi. Les reptiles abondaient dans ces terrains humides, les insectes y pullulaient, et des bandes d'oiseaux se balançaient à la tige flexible des