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tempête qui se fût terminée par quelques tlialaris que j'eusse été obligé de donner et que cet honnête homme eût empochés.
En pensant que le Béléta Gararaoussié n'était pas étranger au rapt de mes mules, je ne m'étais pas rendu coupable d'un jugement téméraire; elles étaient tout près, peut-être même dans son écurie, car, notre colloque terminé, j'attendis à peine quelques instants avant qu'on me les rendît.
Pour prouver que ce n'était pas par avarice, mais seulement pour maintenir l'intégrité de mes droits, que j'avais refusé tout cadeau, je donnai unthalerau jeune serviteur qui ramenait mes bêtes, et qui, en signe de reconnaissance, me baisa la main. Le jeune garçon, prévoyant sans doute que, de gré ou de force, on lui enlèverait son petit trésor, me suivit, sous prétexte de conduire les mules jusque chez moi; mais là, il ne voulut plus me quitter, et comme c'était un domestique à gages, je le gardai à mon service.
Je ne m'en allai cependant pas ainsi de chez le gouverneur. Cette affaire avait fait du bruit dans la ville, et quelques groupes dans la rue montraient une certaine animation. Afin que désormais on ne cherchât plus à me jouer de mauvais tours, je tenais à ce que tout le monde sût bien que je m'étais fait rendre raison. J'envoyai chercher ma selle, et, enfourchant ma monture dans la cour même du
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«jûLiverneiir, au risque de me rompre le cou en passant la porte , je traversai sans encombre quelques rassemblements, qui semblaient m'être peu sympathiques. Les rieurs furent de mon côté.
En passant à Addi-Mongondi , au camp du Raz Bariaou, je n'avais pas pensé à lui demander l'autorisation de me rendre jusqu'auprès du roi. Et avec un homme comme le Béléta Garamoussié, il était absolument indispensable de me mettre en règle; il eût été trop heureux de saisir la première occasion de m'être désagréable. En redevenant le compagnon de M. de Sarzec, je n'avais nul besoin de l'assentiment du Raz, et rien à craindre du Béléta ; mais je préférai conserver la liberté de voyager à ma guise, pour continuer plus facilement les recherches zoologiques qui m'avaient déjà fourni de I récieuscs collections. J'envoyai donc un domestique au Raz Bariaou, avec une lettre du vice-consul demandant pour moi cette autorisation; car il avait été convenu entre le roi d'Abyssinie et le vice-consul de France, le seul qu'il y eût à Massaouah, que nul Européen ne serait admis à voyager en Abyssinie sans une autorisation du vice-consul; mesure fort sage d'ailleurs et dont le but était de faciliter aux Européens Taccès de Trlbyssinie, en les accréditant auprès des autorités indigènes. Il n'y avait donc pas à douter que le Raz Bariaou ne m'envoyât immédiatement l'autorisation demandée. En
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attendant le retour de mon domestique, je repris tranquillement le cours de mes excursions.
Le 25 septembre, eut lieu une fête religieuse, la fête du Alascal (fête de la Croix).
Au centre de la ville, sur le mamelon le plus élevé, se dresse une église, que M. Xaretti était eu train de reconstruire sur un plan qui, pour le pays, est gigantesque. C'est Féglise de Alédani- Allen' (le Sauveur-du-Monde). Plusieurs autres sanctuaires sans intérêt sont disséminés dans la ville, dont ils rompent la monotonie par leurs vastes enclos plantés d'arbres séculaires. De l'autre coté de FAssam, au pied du mont Cbelloda et au milieu d'une sorte de faubourg, il y a encore une église vénérée, entourée d'un petit parc ravissant, où des palmiers et des bananiers marient agréablement leur ombrelle de verdure et leurs larges feuilles aux sombres massifs des oliviers et des figuiers-sycomores. C'est l'église de Saint-Gabriel, qui, les jours de fête, devient un lieu de pèlerinage.
Dans l'aprèsmidi, tout le clergé de la ville se réunit à l'église du Sauveur-du-Monde; des soldats revêtus de leurs armes et de leurs insignes, des citadins, des paysans en habits de fête, c'està-dire avec des cbemmas ou des taubs plus blancs que de coutume, se joignirent au cortège, qui se mit bientôt en marche, dans un désordre plus
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pittoresque que nos processions régulièrement alignées sur deux ou plusieurs files.
Les piétons marchaient d'abord en groupe serré; sur les flancs, les cavaliers faisaient caracoler leurs montures; puis venaient les musiciens avec les flûtes et les tambours, les clercs, les deftéras ou lettrés, portant, comme les prêtres, de vastes turbans de mousseline blanche ; ensuite quelques prêtres revêtus de chapes en cuir jaune ou verdâtre, et enfin Tofficiant, dont la chape était en soie rouge fripée et qui marchait abrité sous de vastes ombrelles en soie pourpre et violette , portant à la main une croix en cuivre d'assez grande dimension. Tout ce peuple chantait à pleine voix des hymnes en langue ghèze. En musique, comme en toutes choses, il n'y avait ni ordre, ni méthode, et les oreilles les moins susceptibles étaient déchirées par une semblable cacophonie; mais de loin, on n'entendait plus qu'un bourdonnement, et ce long ruban de toutes couleurs , qui se déroulait au milieu de la verdure, produisait le plus charmant effet.
Je pensais que là se bornerait la fête ; mais tandis que le soir j'écrivais les impressions de la journée, que je transcris aujourd'hui, et mettais en ordre mes collections, j'entendis de toutes parts des cris, des hourras, des coups de fusil, et, tout à coup, la ville sembla tout en feu. Surpris et presque inquiet, je sortis précipitamment
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et je vis, en effet, que chaque habitant avait allumé un feu de joie sur la terrasse. Aies domestiques s'apprêtaient à en faire autant sur la mienne; mais j'avais toute une petite provision de poudre et d'alcool, et de crainte d'un accident qui eût, en quelques instants, anéanti toutes mes collections péniblement acquises, je m'opposai, à leur grand désappointement, à toute illumination. Les feux éteints sur les terrasses, toute la population, ETide de réjouissances, se transporta sur la place du marché. Je grimpai sur ma maison, où j'étais aux premières loges pour tout voir. Des monceaux de paille et de broussailles furent bien vite accumulés; chacun, portant une torche à la main, s'empressa d'y mettre le feu; des danses s'organisèrentautour de ces bûchers, au son des tambours et des flûtes, accompagnées de battements de mains. Des hommes en costume de guerre, montés sur leurs chevaux de bataille , se livrèrent à un carrousel échevelé, simulant toutes les péripéties d'un combat. La fusillade crépitait, les enfants se poursuivaient avec des torches, les femmes spectatrices de ces tournois poussaient leur fameux cri : Hihihihi..., cri de guerre et d'allégresse; on franchissait les brasiers, on se lançait des tisons ardents, la place était tout en feu; et, au milieu de cette illumination sauvage et gigantesque, les longues javelines étincelaient , les sabres heurtaient les
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boucliers, les chemmas ondulaient, apparaissant et disparaissant tout à coup , comme dans une fantasmagorie. Ce n'étaient plus des danses, mais un( sarabande infernale et frénétique. Toute la nui se passa ainsi.
Mon domestique reiint de cbez le Raz Bariaou ; il était porteur d'une lettre; mais que voulait-elle bien dire? M. Schimper se chargea de la traduire, et vint m'annoncer que le Raz me refusait Tautorisation de continuer ma route, alléguant que le roi avait défendu que tout Européen franchît le Taccazé. Je n'ai jamais été complètement convaincu de la fidélité de cette traduction. Cela me contrariait fort cependant. Mais M. de Sarzec m'engageant à n'en tenir aucun compte et à partir avec lui, j'acceptai son offre obligeante, et nous fîmes nos préparatifs de départ.
Le roi était à Débratabor, dans la province de Béguémédeur. Pour aller le rejoindre, nous avions à choisir entre deux routes :
Celle de l'ouest par le Chiré , traversant le Taccazé, le Sémiène, le Ouoguéra, passant par Gondar et le lac Tzana;
Celle du sud , passant par les plaines de Tembiène, les montagnes des i^gos et Sokota , traversant aussi le Taccazé , mais non loin de sa
source.
Dans la première, nous devions rencontrer, au
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bout de quelques jours, le Taccazé , grossi encore des pluies de l'été et qui nous opposerait une barrière infranchissable. Elle avait aussi été beaucoup plus fréquentée par les voyageurs européens.
Dans la seconde, pas d'obstacle matériel; elle était aussi fort peu connue. Sait, en parlant de l'Anglais Pearce, qui était allé à Sokota, dit à peine quelques mots de la région des Agaos. Il y avait donc là un véritable intérêt ; mais il fallait traverser les plaines du Tembiène, que Ton disait très-fiévreuses , et les montagnes des Agaos , dont les habitants jouissent, à juste titre, dans le pays, de la plus triste réputation. \ous nous décidâmes, après mûre réflexion, à prendre cette dernière route.
J'avais des mules pour porter mes bagages; mais M. de Sarzec, ayant besoin de porteurs pour les siens, manda le Béléta Garamoussié. J'étais là quand vint le gouverneur; il ne parut nullement satisfait de me revoir. La présence à Adoua du vice-consul de France était une fortune pour cet honnête fonctionnaire. Le roi avait, par courtoisie, donné l'ordre de fournir abondamment de vivres toute la maison du vice-consul, et le Béléta ne se faisait pas faute assurément d'extorquer aux habitants œufs, beurre, poules, moutons, vaches, miel, céréales, etc., pour nourrir l'ami du roi et ses gens. Mais toutes ces provisions n'ont jamais pu arriovr jusqu'à AL de Sarzec. Garamoussié était un gouffre saus frnd , un
tonneau des Danaïdes, et mon pauvre compagnon de voyage devait faire une scène toutes les fois qu'il lui fallait une poule maigre ou une galette de dourah.
Le gouverneur alléguant invariablement la pauvreté du pays, il eût été logique de hâter le départ du vice-consul ; mais Tavarice parlait plus haut, et maintenant qu'il s'agissait de partir, Garamoussié opposait toutes sortes de raisons spécieuses.
a Le Taccazé, disait-il, est infranchissable; tu périras assurément, noyé par le courant, écrasé par les arbres et les rochers que charrient ses eaux, ou dévoré par les crocodiles, et le roi, mon maître, me demandera compte de ta vie.
Cl Si tu prends la route d'Abbi-Addi et de Sokota, ignores-tu que, nous-mêmes, nous tremblons en traversant ces plaines fiévreuses, et que nulle caravane n'ose s'aventurer dans les défilés des Agaos, dont chaque rocher, chaque broussaille recèle un voleur et un assassin ? v
Conclusion naturelle : « reste ici, où tu ne manques de rien. «
La finale était par trop ironique. Un jour, M. de Sarzec déclara qu'il voulait partir et qu'il partirait.
« Puisque le Taccazé est infranchissable, nous irons par l'autre route. Nous avons des fusils pour les bandits et de la quinine pour la fièvre.»
Garamoussié n'avait rien à répondre.
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« Ichij, dit-)], comme tu Toudras. »
Ce mot Ichi, dont les Abyssiniens se serrent à tout propos, est bien difficile à traduire. C'est une formule d'acquiescement et d'affirmation, mais qui renferme une pensée restrictive. On dit oui, mais on fait des réserres. .Ichi., répond invariablement l'Abyssinien, . comme tu voudras, nous verrons. » Iclu n'engage à rien , l'honneur est sauf si l'on ne tient pas cette promesse, et tant qu'un Abyssinien n'a pas prononcé le fameux Xégous Imout (par la mort du roi), on ne doit pas compter sur sa parole Le gouverneur vint enfin, un soir, annoncer solennellement que les porteurs seraient prêts pour le lendemain.
Je renais de passer à Adoua cinq semaines bien employées; mes collections entomologiques s'y eta.ent enrichies dans des proportions considérables d insectes rares, curieux, ou même absolument nouveaux pour la science. C'est de là que viennent peut-être les plus belles captures que j'aie faites en Abyssinie. Ce n'est pas à dire que ce soit le point le plus intéressant à explorer dans ce pays, mai. je m y trouvais à une époque favorable, à la fin des plu.es estivales, qui correspond à notre printemps de France. ^
Il faut pour les insectes, aussi bien que pour les plantes, 1 humidité jointe à la chaleur, pour ramener la vie dans ees corps à sang froid qui
s'étaient endormis un moment dans le sommeil où les plonge le trax^ail latent de la métamorphose.
Lorsque la pluie, aidant à la fermentation, a dé- T/eloppé les germes, vienne le soleil des tropiques, les plantes étaleront leurs feuilles, ouvriront leurs corolles; la chrysalide, qui a succédé à la chenille, se fendra à son tour, pour laisser échapper l'animal qui, par un travail mystérieux, est devenu le papillon élégant et folâtre. Voyez ce nouveau-né, ses ailes sont encore repliées, fripées et molles ; quelques heures encore de soleil, les tissus auront acquis leur consistance, les muscles se seront solidifiés, l'air et le sang circuleront dans les innombrables vaisseaux qui, malgré sa petite taille, se ramifient à l'infini pour porter la vie jusqu'aux extrémités de ses organes les plus déliés. Il s'agite, il part enfin, en quête de la vie^^souvent, hélas ! bien courte pour lui. Mais de même que l'oiseau construira toujours et d'instinct son nid de la même façon, l'insecte, lui aussi, poussé par les lois immuables de la nature, s'acquittera sans se tromper jamais des fonctions qui ont été dévolues à son espèce et pour l'accomplissement desquelles il a toujours reçu les instruments et l'organisme nécessaires.
Si extraordinaires, si étranges que paraissent de prime abord les organes du plus petit insecte, sous la loupe ou le microscope, ils sont toujours certainement appropriés au genre de vie, aux mœurs, aux
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besoins de ce petit être, et si nous sommes encore bien loin de connaître tous leurs usages, toutes leurs adaptations, c'est que d'abord nous ne saurons jamais le tout de rien, et qu'ensuite l'observation est particulièrement difficile ici pour de petits êtres qui sont parfois à peine perceptibles à l'œil nu, et parmi lesquels, malgré les découvertes qui restent à faire, on compte déjà par dizaines de mille les variations de forme ou espèces.
Le lecteur me permettra bien de lui dire un mot de mes petites bêtes favorites ; il est juste d'ailleurs qu'elles aient une place dans le récit d'un voyage que j'avais entrepris par amour pour elles.
La fourmi n'est pas prêteuse, le bon la Fontaine, qui était à sa manière un savant naturaliste, a dit vrai; elle est de plus active, laborieuse et d'un caractère un peu bargneux. Depuis longtemps cependant les entomologistes ont découvert qu'elle avait des commensaux, presque des parasites qui vivaient à ses dépens, et cependant c'étaient de petits êtres absolument inoffensifs, dont la fourmi, avec ses formidables mâchoires, n'eût fait qu'une bouchée. De nouvelles observations firent connaître que, loin de les dévorer, les fourmis avaient pour ces petits insectes des attentions tout à fait maternelles. 11 eût été bien étonnant qu'un semblable dévouement fût, de la part des fourmis, désintéressé. On s'aperçutbientôt, en effet, que ces insectes sécrétaient, par des
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appareils spéciaux, un liquide sans doute sucré, dont les fourmis étaient friandes. Ces faits si curieux étaient observés en France, et ces insectes, nommés clavigers parce que leurs antennes sont faites comme une massue, sont de toute petite taille. Mais il arrivait aussi à de rares intervalles, et des régions les plus chaudes du globe , d'autres insectes fort recherchés dans les collections, tant à cause de leurs formes bizarres que de leur excessive rareté. Ceuxlà étaient beaucoup plus grands, sans dépasser cependant un centimètre de long.
On savait d'une façon à peu près certaine, d'après le récit de ceux qui les avaient capturés, que ces insectes nommés/?«w^5M5 vivaient aussi dans les fourmilières; mais qu'y faisaient-ils? On ne leur voyait point ces faisceaux de poils par où les clavigers laissent exsuder cette liqueur aimée des fourmis, et, d'autre part, on ne irouvait point qu'ils fussent armés de façon à s'imposer aux fourmis. J'avais résolu d'apporter tous mes soins à la recherche de ces insectes, afin de soulever, s'il était possible, un petit coin du voile.
A peine débarqué en Abyssinie, je me mis avec acharnement à bouleverser toutes les fourmilières que je rencontrai , au risque de me faire dévorer par les fourmis, très-légitimement irritées contre moi. Il est dans ces régions des fourmis féroces; quelques espèces gardaient si scrupuleusement
leurs cités, et la nature les avait douées d'organes si bien appropriés à la défense, qu'il me fut impossible, malgré toute la meilleure volonté, de leur livrer bataille : j'étais, en un instant, couvert de grosses fourmis noires, qui me mordaient avec tant de rage, qu'elles se laissaient décapiter plutôt que de làcber prise. C'était à devenir fou de douleur. Je cbercbai longtemps avant de trouver le ipvenùer jjau s sus j, mais j'eus enfin la satisfaction d'en plonger un dans la fatale bouteille, où Tattendait une mort foudroyante. Xous étions alors en marche, et il m'était impossible de l'examiner suffisamment. AAdouaje fus plus heureux : sous une pierre où de toutes petites fourmis rouges et noires avaient installé leur domicile, j'aperçus, immobile et blotti sur une branchette de bois, un paussuSj qui, comparé aux fourmis, pouvait bien passer pour un éléphant. Je ne tardai pas à voir qu'il y avait là toute une famille de cespaussus^ et, comme les fourmis étaient bons enfants, je me postai à plat ventre en observation. Les fourmis allaient et venaient avec une prodigieuse activité, mes paussus ne bougeaient pas, et les propriétaires du lieu semblaient les éviter avec soin. Cela ne faisait pas mon affaire, et je risquais fort de ne rien observer du tout. Je sortis alors de ma réserve, et, saisissant un petit brin d'herbe, j'en touchai délicatement mon paussus. Boum! la poudre ne s'enflamme pas plus
rapidement. Mon insecte venait de détoner comme un canon, et se trouvait maintenant enveloppé d'un petit nuage de fumée blanchâtre. Les fourmis semblèrent désagréablement impressionnées par cette explosion, le vide se fit autour du paussus. Je le touchai de nouveau, il détona encore.
Cette faculté crépitante m'était bien connue, j'avais déjà rencontré d'autres insectes courant sur le sol, ou vivant sous les pierres dans des endroits humides, et qui jouissent aussi de cette faculté. Le gaz qu'ils lancent est même si caustique, qu'il produit sur la peau une sensation de brûlure très-prononcée, et la tache en brun noir, si profondément que plusieurs lavages au savon sont insuffisants pour faire disparaître la couleur brune qui ne s'efface qu'au bout de quelques jours.
Restait à savoir si le gaz lancé par les paussus jouissait des mêmes propriétés; j'en voulus faire l'expérience et touchai l'insecte avec le doigt : il détona, mais je n'eus pas la peau tachée et n'éprouvai pas la moindre sensation de chaud. Je ne me tins pas pour battu. J'avais sans doute la peau trop dure. Je fis, avec bien des précautions, détoner un paussus dans un petit tube en verre. Le succès dépassa mes espérances; non-seulement le tube s'emplit de gaz, mais je vis, sur les parois, se former une cristallisation jaune, assez semblable à celle que produit le phosphore d'une allumette. Bien vite j'y
goûtai, et j'eus la langue cautérisée comme par un caustique.
Ces insectes ne se rencontrant que très-rarement, il ne m'a pas été permis de pousser plus loin mes investigations. Je n'ai pas eu le plaisir de les voir manger, mais. j'ai tout lieu de croire qu'ils vivent au milieu des fourmis sans l'assentiment de ces dernières. Sans doute les paussus trouvent dans les fourmilières une température élevée et toujours égale, un air ambiant, saturé d'acide formique, qui leur conviennent; et, de plus, paresseux de leur nature, ils vivent, je pense, des matières animales et végétales accumulées par les fourmis pour la nourriture de leurs larves. C'est grâce à cette faculté crépitante qu'ils s'imposent aux fourmis, qui, instruites par l'expérience, finissent par se résigner à les subir et les laisser en paix.
On comprendra, j'espère, par ce simple fait, tout l'intérêt qui s'attache à ces petits êtres, qui sont bien les merveilles du monde, et personne ne trouvera étonnant qu'on entreprenne de longs et pénibles voyages pour les recueillir et étudier leurs mœurs.