‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 16 sur 105 · H. Jouin, Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV · texte numérisé non relu

H. Jouin, Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV

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mérita jamais que le respect et la sympathie de ses confrères. Mais ces Mémoires sont Tœuvre de Hulst qui les avait rédigés d'après une Relation, due sans doute à Nicolas Guérin, qui lui-même n'avait fait que rajeunir ou mettre au point un texte aujourd'hui perdu de Henri Testelin, le premier secrétaire de l'Académie. Or Testelin, ami intime (je n'ose dire complice) de Le Brun, n'a peut-être pas été absolument impartial, et qui sait alors si les anciens biographes étaient aussi coupables qu'on l'a prétendu ?

Ils avaient du moins l'excuse de s'être montrés plus indulgents encore qu'un des hommes qui avaient étudié avec le plus de sens critique, le plus d'attention et le plus de sagacité, l'histoire de l'Académie depuis 1648 jusqu'au milieu du xvin" siècle, je veux dire Henry van Hulst, associé libre dès 1747 et honoraire amateur en 1753'. Nous savons peu de chose sur cet écrivain qui débuta, semble-t-il, par des travaux de rédaction sans grand intérêt, mais qui ayant pris goût aux consciencieuses recherches d'érudition, nous a laissé, entre autres monuments de son intelligent labeur, une Histoire des Recteurs une Histoire des Directeurs'^, encore inédites, qui jettent un jour nouveau sur les origines de l'Académie et en particulier sur l'attitude de Le Brun à l'égard de ses confrères. La tradition voulait, jusqu'à l'époque où Hulst commença ses travaux, que Le Brun seul eût servi les véritables intérêts de l'art

I^BT I. Henry van Hulst naquit à Delft en 1684, et, à l'âge de sept ans, fut amené en France par le père d'Helvétius.ll acheta vers 1715 un Buffet à Oudry dont il protégea ainsi les débuts; par Oudry il dut être en relations amicales avec Largillière, son maître, qui ne mourut d'ailleurs qu'en 1746, qui avait en 1684 été chargé par l'Académie de faire comme morceau de réception le portrait de Le Brun, et qui avait certainement gardé des souvenirs de sa jeunesse et avait pu en faire profiter Hulst. Cet amateur fut un des commanditaires de la manufacture de Vincennes ensuite transportée à Sèvres, comme le prouve une correspondance qu'a oien voulu me communiquer M. Lechevalller-Chevignard, secrétaire général de la manufacture de Sèvres.

Somme toute, Hulst paraît avoir été un riche amateur qui s'adonna plus particulièrement à l'histoire de l'art et de l'Académie. Si la rédaction de \a Relation témoigne de dispositions plutôt littéraires qu'historiques et s'il y adopte à propos de Le Brun les sentiments de Testelin contraires à ceux qui seront bientôt les siens, si même nous le voyons encore le 2 décembre i 749 orner de fleurs de rhétorique le discours original i'Oudry sur la pratique de la peinture (cf. les manuscrits 204 et 2o5 de la Bibliothèjjue de l'Ecole des Beaux-.\rts), il donna ensuite des travaux de premier ordre. 2. Ms. n° 27 (I et II) du Catalogue de la bibliothèque de l'École des Beaux-Arts .

ACADÉMICIENS d'aUTRBPOIS. 3

OU des médiocres. Hulst, en n'avançant aucun fait qui ne fût établi par les procès-verbaux des séances ou par des documents officiels', en se livrant à des enquêtes minutieuses sur des événements en apparence insignifiants^, arriva à des conclusions imprévues qui obtinrent le suffrage de ses confrères ' et que le savant comte de Caylus le força à faire connaître, quoique lui-même eût soutenu peu de temps auparavant des opinions contraires \ Comment dès lors nous montrer plus dogmatiques que les académiciens du xviii^ siècle, ne pas écouter après eux la voix de Hulst, et ne pas tenter pour notre propre compte le travail méthodique d'investigation qu'il n'a pas fait pour la période antérieure à 1 664 parce qu'il a accordé une entière confiance au récit de Testelin ? C'est à ce prix seulement que nous pouvons espérer connaître ou entrevoir la vérité.

Si nous examinons les textes les plus favorables à Le Brun, et en particulier la Relation, inspirée directement par son ami Testelin, nous voyons que dès la fondation de l'Académie il

1. Hulst a même annoté beaucoup d'extraits des procès-verbaux (cf. les manuscrits II et 12 de la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts); en marge de ses manuscrits, il a toujours inscrit la date des séances auxquelles se rapportent les faits dont il parle. Il cite également les documents d'archives utilisés par lui.

2. Dans une biographie de Rigaud inachevée qui a été publiée dans les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie, Hulst insiste (t. II, p. 1 18) sur la nécessité de ne laisser aucun détail inexploré et raconte qu'il a pu rétablir la date exacte de la naissance de Rigaud en faisant « lever l'extrait baptistaire »; il fait, à cette occasion, une profession de foi sur la méthode scientifique à laquelle l'historien le plus consciencieux n'aurait aujourd'hui rien à modifier.

3. On lit dans les procès-verbaux à la date du 1'"' décembre lySS, qui est celle de la lecture de l'Histoire des Recteurs : « M. Hulst développe d'une manière intéressante et précise ce qui s'est passé sous les différents rectorats, et particulièrement sous celui de M. Le Brun dont il éclaire les vues secrètes dans ce qu'il proposait ou faisait proposer de sa part aux assemblées, ses menées relatives à son intérêt personnel, et généralement tout ce qui peut faire connaître l'homme et le grand homme. Il ne faut qu'aimer l'Académie pour sentir l'utilité de ce travail et combien il a dû coûter à l'auteur de recherches et de discussions épineuses. »

4. Le 6 mars 1751, Caylus avait lu à l'Académie sa Vie de Mignard, insérée par Lépiciédans les Vies des premiers peintres du roi. 11 semble avoir composé cette biographie pour répondre à celle de l'abbé de Monville, entreprise vingt ans auparavant sur les instances de la comtesse Feuquières, fille de l'artiste. Il est donc sévère pour Mignard et admire Le Brun. Or le 4 août 1763, Hulst lit son Histoire des Directeurs, où il rétablit la vérité sur quelques faits à l'avantage de Mignard et s'exprime ainsi : « Si ces deux derniers faits sont rapportés ici d'une manière différente qu'ils l'ont été dans la vie de M. Mignard que nous a donnée un illustre honoraire connu pour l'homme du monde le plus vrai, c'est l'aflaire des sources où nous avons puisé. Mais, si je

s'attacha à décourager tous ceux qui pouvaient lui porter ombrage, tantôt se privant de leur concours et de leur adhésion, tantôt leur faisant une guerre sourde qui les forçait à quitter la Compagnie ou à y perdre toute autorité.

Son premier soin, semble-t-il, fut d'écarter son ancien maître, Simon Vouet. Au moins la Relation nous apprend-elle qu'un peintre très renommé « présumant être au-dessus de tous, s'était formalisé de ce que l'on avait entrepris l'établissement de l'Académie sans lui en déférer les premiers honneurs », et, « de dépit, se rangea du côté des Maîtres, pensant que sa seule réputation pouvait anéantir tous les desseins de l'Académie ' ». L'allusion à Simon Vouet ^ , qui devait mourir dix-huit mois après la fondation de la nouvelle Compagnie, est transparente, et l'on se demande pourquoi Le Brun, âgé de vingt-huit ans, n'avait pas cru devoir faire appel à un artiste dont tous les peintres d'histoire d'alors avaient été les élèves, ez lequel lui-même avait appris treize ou quatorze ans aupaavant les principes de son art, et à qui, au dire de Guillet de ^Saint-Georges, il devait sa première manière '. Il aimait mieux I^Bourir le risque d'une scission dans le corps restreint des ^^Krtistes savants, le risque aussi d'une concurrence pédagogique ^^■ui d'ailleurs se produisit et s'affirma redoutable*, que de

m'en explique si librement devant vous en sa présence, je dois vous déclarer que c'est parce qu'il a exigé de moi que j'en usasse ainsi. Sûrement ce trait de candeur de sa part ne vous surprendra pas : il n'en est pas moins exemplaire. »

ti. Relation.., p. 23.

2. Il est à remarquer que Hulst dans les Mémoires prononce ici le nom de Mignard croit que c'est ce peintre qui est visé. Mais Mignard était alors en Italie; il ne ntra à Paris qu'en lôSg! On voit donc que HuLst, rédacteur des Mémoires, mérite oins de confiance que Hulst, auteur de l'Histoire des Directeurs. II ne se documenta sérieusement que lorsqu'il fit œuvre originale au lieu de se borner à rajeunir les vieux textes.

3. Mémoires inédits.., t. I, p. 8. — Le Brun, au dire de ses biographes, fut un véritable enfant prodige; Séguier s'en enticha et le fit travailler pour lui dès l'âge de quatorze ans; mais Le Brun, tout élève qu'il était, trouva que Vouet l'employait à des travaux indignes de lui et partit pour Fontainebleau. Il semble cependant, d'après Guillet lui-même, que Le Brun ait passé assez de temps chez Vouet pour subir son influence.

4. La Relation., (p. 23) indique qu'à la suite des efforts faits par la corporation des Maîtres peintres et sculpteurs pour attirer des élèves à l'école qu'ils venaient de fonder à grands frais et dont la direction échut à Vouet, « il demeura un très petit nombre d'étudiants à l'Académie royale ». Sans doute la mort de Vouet (i" juillet 1649) arriva

point pour cette Compagnie. Vouet, né le 9 janvier i5go, comme l'a démontré Jal, 'avait pas encore soixante ans.

« déférer les premiers honneurs » au vieux maître dont le talent l'emporte sur la réputation, créée d'ailleurs par Guillet et Testelin. Et nulle part la moindre explication à ce sujet, quoique en i665 Le Brun n'ait pas fait de difficulté pour accepter à l'Académie le portrait de Simon Vouet offert par son gendre Tortebat ' ! Faut-il croire que, dès le début, Le Brun jouait au directeur et n'admettait dans la Compagnie aucune influence qui pût contrarier la sienne?

On est d'autant plus tenté de l'admettre qu'il ne supporta pas les deux premiers directeurs en titre, Martin de Charmois et Ratabon, et qu'il se débarrassa cavalièrement d'eux malgré les services rendus et leur situation sociale. Il n'est pas prouvé que, sans l'intervention de Charmois, l'Académie eût pu se fonder, du moins aussi rapidement, et l'auteur de la Relation témoigne à diverses reprises que les académiciens s'en rendirent compte, sachant gré d'autre part à leur premier chef de ce qu'il assistait « régulièrement » aux exercices de l'école, et même « y dessinait dans une assiduité incroyable^ ». Cependant, dès 1649 et peut-être même 1648, à une époque où on n'était pas encore très sûr du lendemain et où le chef avait, je crois, bien raison de dire « qu'il ne se fallait pas tant attacher à la formalité qu'à la réalité », M. de Charmois devient suspect : « Il s'attribuait tant d'autorité, dit la Relation, qu'il vint jusques à dédaigner les suffrages de la Compagnie, ce qui fit que quelques-uns des plus considérables et même de ses amis particuliers en prirent ombrage jusques à s'absenter quelque temps des assemblées. »

On devine qui étaient ces artistes des plus considérables, dont l'un (en qui je crois reconnaître Henri Testelin lui-même ') eut l'idée de faire remettre par un inconnu en pleine Académie une lettre anonyme; cette lettre fut jetée au feu, mais en

I. C'est le 1 1 avril i665, et sans doute en présence de Le Brun que Tortebat offre avec le portrait de Vouet « le compilé de toutes ses œuvres gravé et mis en lumière en un volume », et que l'Académie « considérant la mesmoire dud. desfunct Monsieur Voit et l'afection dudit sieur Tortebat, a eu très agréable ledit présent ».

a. Relation.., p. 17.

3. Nous aurons l'occasion de voir plusieurs fois dans ce chapitre et dans le suivant que Testelin aimait assez les procédés mystérieux et usait parfois d'une diplomatie inquiétante.

fut « incontinent retirée par la curiosité de M. Le Brun, lequel, après l'avoir lue en particulier, dit à la Compagnie qu'elle contenait de très bons avis et qu'elle ne pouvait venir que de quelqu'un de très zélé pour la Compagnie » ; on en prit connaissance : il s'agissait de nommer un secrétaire, évidemment pour empêcher le directeur de n'agir qu'à sa guise; et l'on fit là-dessus « diverses réflexions. Enfin M. Corneille la serra et l'apporta en diverses assemblées où l'auteur en fut estimé, et l'on résolut de suivre les avis qu'elle portait : et parce que M. Testelin l'aîné ' faisait paraître beaucoup de zèle en toutes autres choses..., l'Académie ne laissa pas de lui commettre ses registres avec la charge d'écrire les délibérations, ce qu'il a continué fort longtemps^ ». Il serait curieux de savoir ce que Martin de Charmois pensa du procédé et ce qu'il aurait écrit pour sa défense s'il avait prévu que son administration dût être ainsi attaquée ; mais nous n'avons que la version de Le Brun, ou plutôt celle de ses amis.

Quoi qu'il en soit, nous voyons que l'artiste n'était pas d'humeur accommodante. Les malentendus se prolongèrent ' ; lorsque l'Académie, en i65i, fut jointe à la corporation, M. de Charmois, qui était toujours son chef, se trouva, on ne sait trop comment, en butte aux insultes de quelques maîtres, donna sa démission par-devant notaire, reçut les excuses de la Compagnie, retira sa démission \.. et ne revint plus, si bien qu'en i655, de son vivant même, il fut remplacé par Ratabon comme directeur de l'Académie^ : il est vrai que Martin de

1. Comme Testelin aîné n'a jamais été secrétaire de l'Académie et que seul Henri Testelin a rempli cette charge du mois de juillet i65o au mois d'octobre 1681, il est évident que cette rédaction n'émane pas de Testelin lui-même qui n'aurait pas commis cette erreur. Mais Henri Testelin est un si maladroit écrivain qu'il a pu faire comprendre à Guérin autre chose que ce qu'il a voulu dire : le texte ne permet guère d'admettre un lapsus.

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