‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 26 sur 105 · PI. IV · texte numérisé non relu

PI. IV

Le Temps débrouillant la Peinture des nuages de l'Ignorance, par Louis Testelin,

Gravé par Audran.

(Frontispice des Tables de Préceptes de Henri Testelin.)

« La Compagnie se défendit fortement de recevoir sa démission, pensant que c'était le servir dans son goût (21 et 28 juin 1664). Il la pressa de nouveau et finit par venir la donner lui-même en pleine assemblée (5 juillet 1664). Sa présence aboutit à faire ordonner que la place de recteur qu'il quittait resterait vacante jusqu'à ce qu'il plût au roi d'y nommer. Cette nouveauté était contraire aux statuts, à l'usage et au bien du service, et n'en passa pas moins. Les trois recteurs restant', qui voyaient qu'en tout cela M. Le Brun n'en voulait qu'à eux et au rang qu'ils avaient droit de tenir dans l'Académie, s'armèrent d'une honnête et sage fermeté dans leur service qui obligea leur adversaire à prendre un autre tournant. Ce ne fut même que deux ans après.

« Alors, n'étant plus recteur, il s'accrocha de nouveau à sa place de chancelier et porta ses partisans à faire ordonner par l'Académie (8 janvier 1666) que ce serait cet officier qui serait désormais chargé de porter la parole pour elle en toute rencontre, soit au roi, soit à Messieurs les Protecteurs ou aux magistrats et dans toutes les autres députations solennelles, soit pour prononcer les jugements des prix et les censures et corrections qu'il était d'usage dans ce temps-là de faire à cette occasion, mais qu'il était dit pourtant qu'il ferait conjointement avec les recteurs, soit aussi pour la délivrance de ces prix, soit enfin pour dicter les délibérations d'une certaine importance qui seraient prises en l'absence du directeur; et l'on vient de voir que journellement il ne s'en prenait plus d'autres. Cette étonnante énumération de choses attribuées au chancelier se terminait par cette clause : Sans néanmoins que cette prérogative puisse nuire ni préjudicier aux droits des recteurs et des autres officiers de l'Académie.

« Personne ne fut la dupe du prétendu correctif porté par cette clause. Les recteurs en place le furent moins que les autres. Saisis de l'astuce qu'il y avait dans le nouveau tournant de M. Le Brun de les vouloir rendre ridicules et les avilir en ^s forçant de ne plus figurer dans l'Académie qu'à titre de

1. Ces trois recteurs étaient Errard, Bourdon et Poerson; et nous avons vu que les ations avec Errard avaient été rompues pendant longtemps et que Bourdon luinaême avait cru, dans le débat au sujet de Bosse, avoir à se plaindre de Le Brun.

5o ACADÉMICIENS D'AUTREFOIS.

personnages muets, ils se rendirent d'autant plus attentifs à remplir leurs charges avec honneur. Par là ils le forcèrent à leur tour à revenir à eux.

« Ce ne fut pourtant qu'après les avoir tâtés pendant deux autres années. Le pas était embarrassant aux termes où il en était avec eux. Ses amis eurent soin de le relever par un décorum imposant : ce fut de le faire prier par une députation de vouloir bien réunir en sa personne, comme par le passé, la charge de chancelier et celle de recteur pour les posséder désormais conjointement et inséparablement. Il se rendit à cette invitation le 4 août 1668. C'est ainsi qu'il se réintégra dans le grade de recteur après s'en être éloigné pendant quatre ans et demi'.

« Quoiqu'il le garda toujours depuis, ce fut toujours sans se départir de son premier projet d'y tenir un rang plus élevé que celui qu'y tenaient ses collègues. Ce rang ne pouvait avoir lieu dans l'Académie qu'au mépris des statuts. M. Le Brun ne l'ignorait pas; mais, comme nous l'avons déjà vu, il voulait primer à quelque prix que ce fût. De là la dernière et plus forte atteinte qu'il porta aux droits des recteurs en quartier, de se faire nommer président de l'Académie pendant toute l'année. De là peu après ce titre fastueux de recteur principal qu'il prit si indécemment vis-à-vis d'eux. Et de là aussi l'opposition qu'il y rencontra, pendant tant d'années, de monter à la première place, opposition si extraordinaire (vu le crédit qu'il avait d'ailleurs) qu'elle nous est en quelque sorte incompréhensible aujourd'hui. »

Tel est le réquisitoire fortement documenté de Hulst contre Le Brun, ou plutôt telle en est une des parties; car nous verrons que ses griefs ne se bornent pas là. Mais pour élucider tout de suite un des points qu'il touche dans les dernières lignes, il faut expliquer en quoi consista cette usurpation étrange du titre de recteur principal à laquelle les procès-verbaux ne font aucune allusion. Le Brun, ayant fait agréer par l'Académie romaine de Saint-Luc un projet de jonction, proposa à ses confrères, le 24 juillet 1676, d'élire comme recteur de

I. Il est juste de dire que pendant tout ce temps Le Brun parut souvent à l'Académie et y prit plusieurs fois la parole dans l'exercice des conférences.

LE DESPOTISME DE LE BRUN. 5i

rAcadémie royale le principal recteur de celle de Rome qui était Domenico Guido. « Ce serait une chose bien bizarre, dit Hulst, si, comme on Ta prétendu, tout cet étalage n'avait été imaginé par M. Le Brun que pour lui fournir l'occasion d'arborer la qualité de principal recteur de l'Académie de Paris, qualité qu'il avait d'abord commencé à prendre dans quelques signatures particulières, qu'il avait après cela su faire glisser dans les lettres patentes en question, qu'il prit ensuite ostensiblement en signant les dits articles (établissant le recteur de Saint-Luc) comme nous le voyons dans notre cahier imprimé, qu'il s'est toujours attribué depuis, qui cependant ne lui fut jamais déféré par aucune délibération ni par aucun acte de notre Académie et qu'il n'avait droit de prendre que relativement à celle de Rome où elle est seule en usage, qualité dont il ne se serait paré par conséquent que pour donner à sa place de recteur d'ici un air de priorité que pour notre constitution elle ne pouvait avoir.

« Je suis forcé de l'avouer : toutes ces circonstances me paraissent furieusement concluantes contre lui. Elles le deviendront encore plus, quand on fera réflexion que ceci arriva peu de temps après qu'il se fut emparé de la réalité du directorat de l'Académie (ii mai, 26 octobre, 9 et 16 novembre, 7 décembre i675)parune voie également louche comme fut celle de l'exercer sous le nom de M. Errard absent par force majeure. »

Et cette dernière phrase nous amène tout naturellement à constater une nouvelle entreprise de Le Brun à son profit personnel contre les règlements de l'Académie et l'indépendance de ses confrères. Mais enfin, avant d'aborder ce sujet, est-il donc vrai que Le Brun ait pris la qualité de recteur principal, comme l'affirme Hulst? Le secrétaire Testelin, ami de Le Brun, était trop avisé pour introduire journellement dans les procès-verbaux ce titre de recteur principal contraire aux statuts, qui aurait été ainsi rendu officiel et aurait certainement, sous une forme ou sous une autre, provoqué des protestations. Testelin a donc servi les intérêts de Le Brun en ne le lui donnant pas. Quant au cahier imprimé dont parle Hulst, il existe en effet, tout comme l'ori-

ginal des lettres patentes dont il est la reproduction, et Le Brun y est bien qualifié de « principal recteur de l'Académie royale de peinture et sculpture établie dans notre bonne ville de Paris' ». Nous trouvons encore ce même titre appliqué à Le Brun en 1676 dans le règlement enregistré au Parlement le 22 décembre « pour l'établissement des écoles académiques dans toutes les villes du royaume où elles seront jugées nécessaires* )) . Enfin on lui donne et il accepte certainement ce même titre en 1680 et en 1682 dans deux circonstances solennelles. En 1680, Testelin dédie à « Monsieur Le Brun, écuyer, premier peintre du roi, chancelier et principal recteur de l'Académie Royale, » un résumé de quelques conférences académiques publié sous le titre de Sentiments des plus habiles peintres du temps sur la pratique de la peinture recueillis et mis en tables de préceptes* ; en 1682, Guilletde Saint-Georges, reçu à l'Académie en qualité d'historiographe, donne ce titre de principal recteur à Le Brun dans son discours de remerciement prononcé en séance*. Hulst n'a donc rien avancé qu'à bon escient et Le Brun a bien usurpé, par besoin d'affirmer sa prééminence, le titre de principal recteur.

Qu'on s'étonne ensuite de ce mélange de crainte respectueuse, de flagornerie et d'antipathie avec lequel il était accueiUi parfois à l'Académie. On redoutait sa puissance, on admirait la richesse de sa production artistique; mais quelques-uns essayaient aussi de conserver leur dignité et la dignité du corps devant ses coups d'autorité. Ses manœuvres pour obtenir en 1675 le titre de directeur sont peut-être les plus significatives de son humeur dominatrice.

« 11 paraît surprenant , écrit Hulst dans V Histoire des Directeurs, que M. Le Brun n'ait pas été fait directeur à la mort de M. Ratabon, d'autant que l'Académie... s'en remit alors pour remplir cette place à M. Colbert, auprès de qui M. Le Brun,

1. L'original des lettres patentes est conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque de rÉ:ole des Beaux-Arts sous le n° 63 et le cahier imprimé sous le n" 14.

2. Vitet, L'Académie royale de peinture et de sculpture, p. 281.

3. J'ai reproduit le titre et la dédicace de l'ouvrage très rare de Testelin dans mon livre sur Les doctrines d'art en France, p. 86.

4. Ce manuscrit nous a été conservé sous le n* 11 74 de la collection Deloynes, au Cabinet des Estampes.

premier peintre du roi depuis huit ans', était en si grand crédit^ Il n'en est pas moins vrai que jusqu'en lôyS, c'est-à-dire pendant cinq ans, cette place ne fut remplie que de fait et par l'autorité que M. le Brun avait prise sur l'Académie, et qu'alors même il s'avisa d'un tour fort captieux pour s'y maintenir sous le nom d'un autre comme il fit jusqu'à la mort de M. Golbert. Voici en quoi consistait ce tour.

« Charles Errard, l'un des quatre recteurs de l'Académie depuis i655, avait, au mois de mars 1666, été envoyé à Rome pour y établir au nom du roi l'Académie que Sa Majesté y entretient depuis ce temps et pour en avoir la conduite. C'était dans ces termes qu'était conçu l'ordre ou le brevet qui le chargeait de cette mission sans lui donner aucun titre particulier. M. Errard la remplit avec distinction pendant sept années et revint en France au mois d'août 1673. Il avait été relevé à Rome par M. Noël Coypel qu'il y avait pris en haine et qu'il parvint à faire rappeler et à aller remplacer à son tour. L'affaire avait été ménagée par M. Le Brun que M. Errard avait fort vexé durant le règne de M. Ratabon, mais avec qui il s'était raccommodé depuis. Elle fut décidée au mois d'avril

« En ce temps, M. Le Brun était en froid avec l'Académie et y allait peu, mécontent de ce qu'elle paraissait disposée à se donner un directeur autre que lui. Pour parer ce coup, il s'accrocha à cette nomination de M. Errard à laquelle il donna le tour dont il s'agit. Le 11 mai 1675, étant venu à l'Académie pour faire son rapport du succès d'une députation à la tête de laquelle il avait été offrir à M. Colbert le vice-protectorat pour M. de Seignelay, il dit à l'assemblée « qu'ayant rendu compte au ministre que l'Académie, considérant l'honneur que le roi faisait à M. Errard de l'envoyer pour la seconde fois à Rome chargé du gouvernement de l'Académie de Sa Majesté, avait pensé qu'il était convenable de lui conférer la qualité de

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