Le Brun n'était premier peintre que depuis six ans
2. Je soupçonne que Le Brun, ayant senti cinq ans auparavant une résistance sérieuse quand il avait voulu s'élever au-dessus des recteurs, n'osa pas se faire nommer directeur et craignit de rendre sa situation difficile parmi ses confrères, la place de directeur n'ayant encore été occupée que par des personnages de marque et non par des artistes.
directeur, M. Colbert avait approuvé cette idée et en conséquence avait signé la minute du brevet requis pour autoriser M. Errard à prendre cette qualité ' ». Et tout de suite M. Le Brun fit faire lecture d'une expédition de ce brevet, la fit signer au nom de T Académie et la fit porter à M. Errard par les officiers en exercice. Les registres furent chargés en même ttmps d'un acte d'acquiescement de ratification de ce brevet avec engagement de s'y soumettre, et lequel fut souscrit suivant l'usage par tous ceux qui assistèrent à cette assemblée.
« L'Académie ne crut pas dans le moment que cette soumission pût obliger à rien de ce qui eût rapport à sa police immédiate et fut très surprise lorsque, quelque temps après le départ de M. Errard pour Rome, on commença à s'insinuer que l'énoncé indéfini de son brevet l'établissait directeur de l'Académie de Paris aussi bien que de celle de Rome. La proposition fut d'abord traitée d'insoutenable. Elle n'en fut pas moins soutenue et fort sérieusement par les partisans de M. Le Brun. Le parti contraire s'en émut et forma le dessein de la couler à fond dans une assemblée générale-.
« Il fallait quelqu'un qu'on pût mettre à la tête de cette entreprise. On trouva dans M. Nicolas Loyr l'homme dont on avait besoin. Avec de l'esprit, du courage et un zèle vif et pur pour le bien, il était adjoint à recteur. Comme tel, c'était à lui à présider le quartier d'octobre lôyS, qui était celui de M. Errard absent. Mais il n'avait pas été nommé pour entrer en exercice avant le quartier. On le nomma le quartier commencé, en l'assemblée du 5 octobre, non par le scrutin, mais par voix de débat. Treize académiciens souscrivirent à cette détermination ; seize autres et quatre de ces treize qui se ravisèrent ' firent le lendemain une protestation contre cette forme
1. Hulst reproduit à peu près les termes du procès-verbal de la séance.
2. Je ne sais si Hulst a trouvé des documents faisant connaître les discussions dont il parle ici; mais les incidents consignés postérieurement dans les procès-verbaux prouvent qu'elles eurent lieu. Hulst n'a peut-être pas eu à sa disposition beaucoup d'autres documents que nous; mais il les a interprétés avec un sens critique rare qui lui a permis de réparer les omissions souvent volontaires des procès-verbaux de Testelin.
3. La lecture des procès-verbaux prouve que Hulst les a étudiés avec autant de conscience que d'intelligence. Nous savons par eux quels étaient en 1675 les amis et le» adversaires de Le Brun, et aussi quels étaient les hésitants. Les adversaires d'alors
de procédé par voie de débat comme étant contraire à la liberté des suffrages si nécessaire surtout en cas de contestation ; cette protestation, pour invalider la nomination de M. Loyr que les amis de M. Le Brun redoutaient infiniment.
« Ils crurent que pour rompre ces mesures, il fallait lui ôter la présidence. C'était difficile si la nomination tenait, à moins d'attirer M. Le Brun aux assemblées; mais il avait déclaré qu'il n'y retournerait pas s'il n'en était prié en forme. On y pourvut par une députation qu'ils firent ordonner le 26 octobre i6j5; et, pour qu'elle produisît plus d'eff'et, ils firent presser M. Perrault par l'Académie d'accompagner les députés chez M. Le Brun. Il y avait en cela cette pensée de leur part que M. Perrault était l'homme que l'autre parti désirait pour directeur.
« La réponse de M. Le Brun n'ayant pas été décisive, ce parti résolut d'aller en avant. M. Perrault vint en l'assemblée suivante et arrêta pour un moment ce qui commençait à s'y montrer de fermentation. Il fit convenir qu'on surseoirait à toute affaire et s'en alla après. Cela n'empêcha pas M. Loyr de frapper son coup, avant que la séance fût tout à fait levée, par la proposition qu'il fit de procéder à l'élection d'un directeur comme étant d'une nécessité absolue et frappante, attendu la résidence actuelle de M. Errard à Rome et l'impossibilité qui en résultait qu'il pût faire les fonctions de directeur à Paris. M. Loyr alla même jusqu'à insinuer qu'on ne devait pas s'attacher à élire un homme de la profession.
M Cette proposition ayant été faite à la fin de la séance où quelques membres de l'Académie étaient déjà retirés aussi bien que M. Perrault, quelqu'un fit sentir qu'il était impossible de la mettre en délibération sur l'heure. Il passa donc que M. Loyr convoquerait une assemblée générale à huitaine pour y statuer.
« M. Le Brun et les siens profitèrent de cet intervalle pour dresser leurs batteries. Le jour venu, voici comme ils s'y prirent pour repousser l'atteinte qu'on cherchait à lui porter
étaient Loyr, Perrault, Girardon, de Lafosse, Félibien, Paillet, Blanchard, Desjardins, Tiger, J.-B*' de Champaigne.
(9 novembre). Ils commencèrent par contester la légalité de la convocation comme ayant été faite par un intrus. M. Loyr ne la put donc pas présider. L'on comptait cela pour beaucoup : ce fut tout. Elle fut présidée par M. Anguier, recteur du quartier précédent.
« On y agita trois questions : 1° si l'assemblée avait été convoquée légitimement; 2° si l'Académie avait un directeur; 3° si les fonctions de directeur pouvaient être suppléées.
« Sur la première, il passa, à la pluralité des voix, que la convocation était bonne et valable : ainsi l'assemblée fut continuée tout de suite, mais présidée par M. Anguier. Sur la seconde, on présenta le brevet en minute, signé de M. Colbert, qui donnait à M. Errard la qualité de directeur, on fit sonner fort haut l'approbation, la ratification et la soumission portées par la délibération du 1 1 mai précédent. On conclut hardiment que la Compagnie ne pouvait revenir contre. Et, ce qui est étonnant, on parvint à accréditer ce sophisme si étrange, si scandaleux, pour le faire préconiser à la pluralité des voix. Ce second point emporté, il est sensible que le reste ne tenait plus à rien. Car on ne fit autre chose sur la troisième question que de citer la délibération du 4 mars i663 et du 8 janvier 1666 qui avaient déféré la présidence de l'Académie à M. Le Brun, et de marquer avec les plus grands éloges la manière dont il avait rempli l'objet de ces délibérations. Tout cela fut si bien mené que l'affirmative de cette question l'emporta non seulement en soi, mais personnellement pour M. Le Brun, et qu'il fut arrêté, en confirmant ces délibérations, qu'il présiderait ordinairement les assemblées de l'Académie en l'absence de MM. les Protecteurs et le Directeur, et qu'il y ferait toutes les fonctions et y aurait tous les honneurs et toutes les prérogatives d'un vrai président. Dix députés, et M. Anguier à leur tête, furent chargés de porter cet arrêté à M. Le Brun*.
« Il leur fit un accueil poli, mais triomphant, et se rendit
1. Tout ce récit semble avoir été fourni à Hulst parle seul procès-verbal de la séance du 16 novembre 1675, et l'on y aperçoit son procédé, qui consiste à restituer aux événements une physionomie vivante en s'inspirant de son expérience d'académicien et en introduisant les détails qui ressortent pour ainsi dire des faits eux-mêmes.
LE DESPOTISME DE LE BRUN. Sy
du même air dans la première assemblée du mois d'ensuite, conduit par M. du Metz. Après un court remerciement, il y prit séance, mais à sa place accoutumée, c'est-à-dire à la seconde et sans vouloir prendre la première, quelque instance que lui en pût faire la Compagnie. L'usage était dans ce temps de la laisser vide quand le directeur ne se trouvait pas à l'assemblée. M. Loyr, qui avait commencé de présider cette séance, se mit en devoir de discontinuer. M. Le Brun s'y opposa fortement et fit décider que M. Loyr la présiderait jusqu'au bout.
« Cinq jours après, M. Colbert vint à l'Académie pour faire la distribution des prix (12 décembre). Il fît lire en sa présence six articles supplémentaires du règlement dont l'objet était d'infirmer implicitement ce qui venait de se passer contre M. Le Brun et de valider son demi-triomphe, notamment les délibérations du 4 mars i663, 8 janvier 1666, r6 février et 19 novembre 1675, et dans le moment ce dernier fut occuper la place affectée au directeur qu'il avait jusqu'alors fait tenir en réserve.
« Depuis ce temps, M. Le Brun s'est toujours montré à la tête de l'Académie avec une autorité à laquelle le titre de directeur, quand il lui est venu, n'a rien pu ajouter. L'on peut dire même qu'il porta celle de son directorat ainsi emprunté beaucoup plus loin qu'aucun directeur titulaire ait osé la porter depuis. Car il fit ordonner par une délibération du 3i mars 1676 que nulles de celles que prendrait l'Académie ne pourraient valider si elles n'étaient approuvées de lui. C'était une extension vicieuse de l'arrêté du 16 février 1675 qui établissait sa signature, comme chancelier, de nécessité indispensable à tout acte émanant de l'Académie, et laquelle signature était en ce cas aussi conforme aux bonnes règles que l'asservissement des délibérations qu'y opérait l'autre y était contraire'. »
I. Hulst n'ajoute plus qu'un détail à cette période de la vie de Le Brun qui précède son directorat proprement dit ; mais ce détail est curieux : « On ne parlerait point ici, si l'on ne s'était fait une loi d'indiquer sur tout ceci le vrai tel qu'il est constaté par nos registres, d'un autre point de conduite de M. Le Brun comme chef de l'Académie et qui avait un peu précédé ces mouvements : c'est le présent annuel et non limité qu'il fit instituer à son profit, par délibération du 17 mars 1674, à titre
On peut contester, tant que l'on voudra, sur les points de détail de ce récit; on peut même se demander si Perrault ne s'est pas opposé aux manœuvres dirigées en lôyS contre son ami Le Brun; mais on ne peut nier que Le Brun, à diverses reprises, ait soulevé des animosités qui presque toutes ont eu pour point de départ un froissement d'amour-propre chez les académiciens justement inquiets de ses visées et de ses menées ambitieuses. On ne peut nier qu'à deux reprises il ait jeté sa démission de chancelier et de recteur à la tête de ses confrères ; et nous constatons que trop souvent il bouda l'Académie et cessa pendant des périodes plus ou moins longues d'assister aux séances.
Au reste, suivons l'ordre chronologique de ses démêlés : sans parler de son hostilité contre Vouet, Martin de Charmois et Ratabon, notons qu'entre i658 et 1661 il bat froid à la Compagnie, tout en poursuivant avec acharnement l'exclusion de Bosse et l'abaissement d'Errard. En i663, il déploie une savante coquetterie pour faire accepter, même par Mignard, la restauration dont il devait être le premier à profiter; mais, dès 1664, éclate une nouvelle brouille avec les recteurs qui sans doute ne nuisit pas à l'envoi d'Errard à Rome comme directeur de l'Académie de France; cependant Le Brun s'occupe activement des intérêts de l'Académie et s'y montre fréquemment. Mais en 1671, lorsqu'aux conférences Blanchard défend pour la première fois la cause de la couleur', tout un parti, peut-être sous l'impulsion de Roger de Piles " (qui cè-
de marque d'honneur et de reconnaissance, présent convertissable en bougies et en jetons et qu'il avait fait ordonner qui lui serait porté, au nom de l'Académie, par les officiers en exercice à ce députés. Ce présent a été aboli quelques années après la mort de M. Le Brun, et l'on ne peut s'empêcher d'avouer que la complaisance avec laquelle il le toucha jusqu'à la fin de sa vie n'a pas toujours été prise en bonne part. Oisons cependant que c'est le seul trait que nous fournissent nos registres de ce caractère intéressé qu'on lui impute si volontiers, et qu'on y en trouve plusieurs qui tiennent du genre opposé. » Le Brun s'est en effet montré très généreux dans quelques circons. tances, notamment pour l'embellissement de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et pour la chapelle qu'il y légua à l'Académie.
1. Cf. A. Fontaine, Conférences inédites de l'Académie royale de peinture, p. 14.
2. En 1673, Roger de Piles, dont le tempérament combatif est bien connu, publie son Dialogue sur le coloris, composé à l'occasion du débat soulevé précédemment à l'Académie. U y a donc de grandes chances pour qu'il ait été un de ces dangereux particuliers dont parle Guillet de Saint-Georges.
pendant n'était pas académicien), semble se former contre Le Brun : « Quelques particuliers, dit Guillet... furent en ce temps-là d'autant plus à craindre pour TAcadémie qu'ils venaient triompher dans le poste même qui avait été choisi pour les détruire'. » Et Le Brun malade — peut-être aussi assez mécontent — ne paraît pas pendant plusieurs mois : il ne revient que pour clore par une sentence arbitrale le débat du dessin et de la couleur, qui devait renaître malgré lui cinq ans plus tard et se terminer, somme toute, à l'avantage du coloris\
En 1674, c'est J.-B. de Champaigne qu'il rencontre sur sa route : a La liberté, écrit à cet artiste Martin de Barcos, avec laquelle vous avez parlé au premier peintre du roi servira à l'instruction des autres et les empêchera de commettre de telles fautes, comme il paraît déjà par les marques qu'ils ont données d'être de votre sentiment'. » Il semble bien que là encore tout un groupe d'artistes ait pris parti contre Le Brun, quoique les Champaigne eussent été ses alliés et les adversaires de Blanchard dans la querelle dont il vient d'être question. Ces ennuis expliquent peut-être ce que disait Hulst tout à l'heure que, vers 1675, « M. Le Brun était en froid avec l'Académie et y allait peu, mécontent de ce qu'elle paraissait disposée à se donner un directeur autre que lui ».
Ajoutons encore qu'en 1673, à l'occasion de l'exposition organisée à la Saint-Louis par la Compagnie, un Ubelle intitulé La friperie des peintres semble avoir été surtout dirigé contre Le Brun, et que Simon Jaillot, ce confrère qu'en 1678 il finit par faire enfermer à la Bastille, l'avait, en pleine Académie, fort malmené sans en avoir été bien sérieusement puni*. Enfin Nivelon nous apprend qu'en 1678, après le discours sur ï Expression générale et particulière, il s'est trouvé « des personnes qui ont, selon leur passion, parlé de cet ouvrage diversement », allant même jusqu'à prétendre que l'auteur
j. Mémoires sur la vie.., t. I, p. 247.
2. La longue querelle des partisans du dessin et de la couleur, qui fut particulièrement violente en 1C71, 1677 ^' 1684, a été résumée par M. Pierre Marcel dans son ouvrage sur La peinture française au début du xviii* siècle, p. 55 et suivantes.
3. Cf. infra le chapitre V, L'Esthétique janséniste de Ph. et J.-B. de Champaigne.