‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 28 sur 105 · Cf. infra le chapitre IV, Les gros mots de Simon Jaillot · texte numérisé non relu

Cf. infra le chapitre IV, Les gros mots de Simon Jaillot

6o ACADÉMICIENS D'AUTREFOIS.

« avait tiré les idées de l'illustre M. de la Chambre' ».

Ainsi pas une année presque ne s'écoule sans apporter à Le Brun, tout-puissant près de Colbert et véritable distributeur des commandes royales sans lesquelles il est difficile de vivre, une difficulté suscitée par tel ou tel de ses confrères. Le récit de Hulst, les procès-verbaux, rédigés cependant par une de ses créatures, nous le montrent toujours attentif à dominer. Dès lors, n'avons-nous pas le droit de dire que son tempérament autoritaire et entier était insupportable à beaucoup d'artistes et que tous les torts ne semblent pas du côté de ses adversaires ? Qu'on le veuille ou non, il aimait le pouvoir, et parce qu'à partir de i683 il n'en eut plus la réalité, ses dernières années furent profondément tristes. Cependant il atteignit alors ce qui semble avoir été le but de sa carrière, le directorat.

Mais ce directorat, s'il faut en croire Hulst, ne lui fut unanimement déféré que, parce qu'au lendemain de la mort de Colbert, il avait perdu tout pouvoir et ne paraissait plus à craindre.

« Charles Le Brun, dit Hulst, premier peintre du roi depuis vingt et un ans, chanceUer et recteur de l'Académie depuis vingt-huit, fut à la fin élu directeur dans toutes les formes et d'un vœu unanime en l'assemblée convoquée extraordinairement le 1 1 septembre i683. Ce fut celle où, cinq jours après la mort de M. Colbert, il porta à la Compagnie la démission des places de chancelier et de recteur qu'il exerçait depuis i655, temps de leur institution.

« L'Académie pénétra parfaitement le motif qui l'engagea à faire cette démarche, et qu'il regardait l'état de disgrâce où il allait entrer sous M. de Louvois comme incompatible avec les fonctions et les devoirs du directorat. Ce fut cependant cet état même qui la détermina à l'élever à ce grade en bonne forme. Dès qu'elle se vit hors de crainte qu'il ne la

I . Ms. de la Vie de Charles Le Brun, p. 221. L'accusation de plagiat est erronée en ce qui concerne Marin Cureau de La Chambre, mais non pas, comme le prétend Nivelon, parce que l'ouvrage du savant est postérieur aux travaux de Le Brun ; car dès 1640, paraissaient Lei Caractères des Passions avec privilège de 1639; c'est à Descartes que Le Brun emprunte ses définitions des passions.

LE DESPOTISME DE LE BRUN. 6i

dominât, elle le choisit comme celui à qui elle connaissait le plus de talent, et se hâta de le choisir pour ne point tomber dans les mains de quelque nouveau favori qui aurait pu la déranger considérablement.

a Les nouvelles tentatives que fit M. Le Brun auprès de la Compagnie huit jours après pour l'engager à accepter sa démission ne purent la démouvoir. Enfin il se rendit. A remarquer ici que cette élection fut faite hors le temps prescrit par les statuts et sans qu'il fût par conséquent question de vacance. A considérer en même temps que l'engagement que M. Le Brun avait fait prendre à la Compagnie par la soumission du II mai 1675, et dont il avait fait décider l'indissolubilité avec tant d'éclat le 16 novembre en suivant, subsistait dans son entier'. M. Errard était toujours directeur à Rome en vertu du brevet en question et n'avait point renoncé à son directorat de Paris. On se contenta d'ordonner qu'il lui serait donné avis de la façon qu'on venait d'en disposer. Il mourut à Rome environ six ans après, le 25 mai 1689, Tout ce que M. Le Brun avait mis de louche en cette affaire l'avait rendue fort embarrassante pour l'Académie. Elle ne pouvait guère mieux se venger de lui qu'elle faisait ainsi, ni plus noblement. »

Faut-il accorder une pleine confiance à Hulst et croire que Le Brun ne dut en quelque sorte qu'à sa disgrâce son élévation au directorat? A vrai dire, je doute que Hulst ait puisé sa conviction ailleurs que dans l'étude des procès-verbaux; car il ne cite comme source que les registres de l'Académie; et ainsi, par un travail hardi de reconstitution, il aurait découvert les véritables intentions des académiciens en élisant Le Brun directeur au moment où il offrait sa démission de toutes ses charges. Bien que l'hypothèse de Hulst soit ingénieuse, j'incline à croire que l'Académie, devant le geste assez noble de l'artiste découragé par la mort de son protecteur et par l'avènement de l'ami de Mignard", eut un mouvement spon-

1. Les procès-verbaux de l'Académie enregistrent à ces deux dates, les décisions auxquelles Hulst fait ici allusion.

2. Mignard avait peint le portrait de Louvois pendant qu'il travaillait à la décoration de Saint-Cloud, c'est-à-dire entre 1678 et 1682. Dans la Vie deMignard, l'abbé de Monville écrit (p. 106) : « A M. Colbert succéda M. de Louvois dans la charge de surintendant des bâtiments. Ce ministre aimait et estimait Mignard. »

6a ACADEMICIENS D'AUTREFOIS.

tané de générosité et voulut lui témoigner son admiration pour une carrière bien remplie. Aussi ceux qui, huit ans auparavant, avaient mené campagne contre lui, s'unirent à ses amis*. Qu'en outre la Compagnie ait craint tel ou tel intrus comme protecteur, c'est possible; qu'elle ait eu le sentiment que Le Brun avait cessé de pouvoir et de vouloir la dominer exclusivement, cela non plus n'est point improbable; mais les assemblées, dans les situations graves, se montrent d'ordinaire assez impressionnables et capables de beaux sentiments.

Cependant Le Brun, même à la tête de l'Académie, n'était plus qu'un vaincu, mais un vaincu qui ne sut pas se résigner ni garder l'attitude et la dignité du silence. Son tempérament vindicatif et irritable ne tarda pas à reprendre le dessus. « Son directorat, dit Hulst, n'offrit plus rien de remarquable depuis qvi'il l'exerça en titre, parce qu'étant mal vu de M. de Louvois et de ses entours, les déterminations supérieures ne passaient guère par ses mains. Elles étaient ordinairement intimées à l'Académie par M. de La Chapelle, honoraire amateur, et qui avait toute la confiance du ministre; d'ailleurs M. Le Brun était presque toujours à Versailles où il fut occupé sans relâche à peindre la grande galerie qu'il ne finit qu'en 1686.

« L'on trouve cependant dans nos registres encore un fait de ce dernier temps de M. Le Brun qui dépeint bien l'ascendant qu'il avait sur la Compagnie et l'usage qu'il en faisait dans l'occasion. Il y est rapporté sous la date du 9 décembre 1684. Dans une élection d'adjoint à professeur faite huit jours auparavant, M. Coypel, père du dernier mort^, avait eu huit suffrages et M. Corneille le jeune n'en avait eu que sept. L'Académie avait remis à se prononcer sur cette pluralité après que M. Le Brun absent aurait donné sa voix. Ill'envoya dans la semaine par un billet et la donna à M. Corneille, et rendit ainsi le nombre des suffrages égal pour l'un et l'autre concur-

1 . Les procès-verbaux du 1 1 et du i8 septembre portent beaucoup de signatures, surtout celui du 18 qui confirme la décision du 1 1.

2. Il s'agit d'Antoine Coypel dont le fils Charles Coypel était mort en 1732, quelques mois avant cette lecture. Antoine Coypel était le fils de Noël Coypel qui avait offert à Le Brun une si belle allée d'orangers pour sa maison de campagne.

rent. Il ne se contenta point de cela; il marqua par le même billet que ce qui devait départager cette égalité était l'ancienneté de réception en qualité d'académicien, et qu'ainsi M. Corneille devait l'emporter sur M. Coypel. Ce sentiment posé de ce ton décisif en thèse générale parut problématique à plusieurs qui inclinèrent à penser qu'en concurrence semblable on pouvait préférer la voie du sort. Le scrutin fut pour la voie du sort. On y eut recours à l'instant, et le sort fut pour M. Coypel qui tout de suite prit possession de sa place en la manière accoutumée.

« Mais M. Le Brun, étant venu présider l'assemblée suivante (3o décembre), y fit remettre cette question sur le tapis et la fit décider suivant son sentiment par le vœu de ceux qui en avaient été d'abord et de tous ceux qui, vingt jours auparavant, avaient souscrit à l'avis contraire, au nombre de dixneuf et à l'exception seulement de six qui crurent devoir y persister ' .

« Ce ne fut pas encore là la seule marque de cet ascendant dont il vient d'être parlé. La forme dont M. Le Brun s'était servi d'envoyer son suffrage par billet, avait trouvé quelque contradiction dans l'assemblée du 9. Ses amis la firent approuver dans celle-ci et même pour l'avenir, en faisant arrêter que dans toutes les élections il aurait toujours le droit de donner sa voix quoique absent. Des directeurs moins avides de certain degré d'autorité qu'a pu l'être M. Le Brun, ont si bien reconnu l'irrégularité et les inconvénients de ce privilège qu'ils ont été les premiers à en poursuivre la suppression ^. »

1. Je ne sais comment s'y est pris Hulstpour établir ce compte, s'il n'a eu à sa disposition que les procès-verbaux.

2. Hulst termine ainsi son chapitre sur le directorat de Le Brun : « M. Le Brun mourut le i3 février 1690, âgé de 71 années, après avoir été directeur de l'Académie en titre formel pendant environ six ans et demi seulement. Mais il y en avait près de vingt-sept qu'il en tenait tout le réel. Car il n'avait cessé, comme on vient de le voir, d'en faire, depuis le mois de mars i663, toutes les fonctions et d'avoir toute l'autorité attachée au directorat : ce fait demandait d'être éclairci. L'on est généralement prévenu dans l'Académie que M. Le Brun était premier peintre du roi depuis plus de vingt ans lorsqu'il fut fait directeur de l'Académie. A prendre la chose à la lettre, cela est entièrement vrai. Mais on ne se demande jamais qui de nos grands artistes était pendant ce temps à la tête de ce corps et y balançait le pouvoir de cet homme si considérable et si accrédité. Les notions qu'on vient de donner pour démêler ce point de notre histoire sont d'autant plus sûres qu'elles sont toutes garanties authentique-

Si Le Brun pouvait sans grand inconvénient agir et parler cavalièrement avec ses confrères, le jeu devenait plus dangereux avec un homme comme Louvois ou même comme M. de La Chapelle. Et cependant Le Brun sembla s'attacher à faire tout ce qu'il fallait pour être désagréable à ces deux puissants personnages, qui lui en surent mauvais gré. Peu après la mort de Colbert, Guillet de Saint-Georges nous apprend, dans les fragments d'une sorte de journal qu'il nous a laissé des dernières années de la vie de l'artiste', qu'il trouva le moyen de désobliger d'abord M. de La Chapelle en lui faisant entendre que les sujets de tapisserie choisis par lui étaient médiocres ^, puis Louvois par une réponse parfaitement impertinente : Louvois étant allé voir une statue du roi à cheval et montée sur un rocher, qui avait été entreprise sous Colbert, « ne la trouva pas de son goût et, comme pour marquer un défaut qu'il y trouvait, il dit à M. Le Brun que tout le monde demandait qui est-ce qui aurait pu monter le roi avec son cheval sur un si haut rocher, à quoi M. Le Brun répondit : Celui qui Faurait monté sur un piédestal, ce qui fit que M. de Louvois ne lui répondit pas seulement un mot'. » Et certes le silence de Louvois est des plus naturels.

Premier peintre du roi. Le Brun a la charge (son brevet en fait foi) d'aller voir tous les travaux de peinture exécutés pour le roi et d'en dire son avis; or, à différentes reprises, il refuse de remplir son devoir pour des raisons d'amour-propre : il craint qu'on ne lui tende un piège et qu'on n'approuve précisément ce qu'il aura blâmé*. Il lui arrive même de promettre à La Chapelle embarrassé d'aller voir des tableaux et de lui manquer de parole, « ce qui fit de la peine à M. de La Chapelle qui ne put s'empêcher de lui marquer son ressentiment »,

ment par nos registres. » Ces dernières phrases paraîtront moins obscures si l'on se rappelle qu'au xviii' siècle la dignité de premier peintre conférait ipso facto celle de directeur de l'Académie et que les contemporains de Huist étaient scandalisés de voir que Le Brun, premier peintre du roi, avait dû attendre plus de vingt ans (ou mieux : plus de dix-neuf ans) son élection en qualité de directeur.

1. Ces fragments ont été publiés dans les Mémoires sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie, t. I, p. 49-72.

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