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CHAPITRE PREMIER

« En 1647, écrit le biographe de Sébastien Bourdon, le mérite de ses ouvrages et sa louable conduite le firent appeler dans les premières assemblées où l'on jeta les fondements de l'Académie royale de peinture et de sculpture, établie ensuite l'année 1648 '. » A la suite de quelles vexations de la Maîtrise les artistes qui ne lui étaient point affiliés se décidèrent à se garantir de ses atteintes, comment les peintres et sculpteurs appartenant au roi ou à la famille royale s'efforcèrent d'affranchir l'art véritable du contrôle des maîtres-peintres et imagiers, enfin quelles phases marquèrent la lutte entre l'ancienne ju-

I. Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie, t. I, p. 91. Cette biographie est l'œuvre de Guillet de Saint-Georges, à qui Le Brun fit donner la charge d'historiographe de l'Académie le 3 1 janvier i68j. Elle fut lue à l'Académie le 7 juin 1692, à une époque où vivaient encore quelques-uns des contemporains de Bourdon; c'est ce qui confère une réelle autorité aux biographies que Guillet composa et lut devant ses confrères vers la même époque ; mais si les faits rapportés sont presque toujours exacts, les interprétations doivent être contrôlées avec soin, l'auteur ayant eu les mêmes amis et les mêmes adversaires que Le Brun.

M. Vitet, dans L'Académie royale de peinture et de sculpture (p. içS), discute longuement la question de savoir si, du vivant môme de Richelieu, le ministre Sublet de Noyers n'avait pas déjà jeté les bases d'une Académie. Si un tel projet avait été conçu, nous en trouverions trace dans les biographies de Guillet ; surtout, l'ami fidèle de Sublet de Noyers, Roland Fréart de Chambray qui, dans son épître liminaire du Parallèle de l'architecture antique avec la moderne, rapporte tous les services rendus à l'État et aux beaux-arts par son ancien protecteur, n'aurait point passé sous silence un fait d'une telle importance. En réalité seule la première phrase, mal faite, de la requête présentée au roi par M. de Charmois en faveur de l'établissement de l'Académie a causé l'erreur : « L'Académie des peintres et sculpteurs, dit l'auteur, ilassée des persécutions qu'elle soulFre depuis de longues années... » La requête prouve

rande, forte de ses privilèges, et la jeune Académie protégée par le roi, c'est ce qui a été étudié à diverses reprises et dont il ne sera pas question ici; mais quel fut exactement le rôle des fondateurs, quel accueil trouva leur entreprise près de la majorité des artistes et comment peu à peu ils groupèrent autour d'eux la quasi-unanimité de leurs confrères, voilà ce qui n'a pas encore été mis suffisamment en lumière et ce qu'une étude attentive des documents va peut-être nous permettre de préciser'.

Si nous ne pouvons guère que supposer ce qui se fit et se dit dans les assemblées de 1647, nous connaissons du moins les noms des peintres et sculpteurs qui se réunirent autour de

que M. de Charmois était un piètre écrivain. Il a certainement voulu dire que les peintres et sculpteurs, nouvellement groupés en Académie, avaient été longtemps persécutés par la Maîtrise.

Je sais bien que M. Vitet cite une note de Hulst empruntée au manuscrit 12 de la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts et ainsi conçue : « Les mémoires particuliers ou fragments de mémoires recueillis par M. Florimont marquent que l'établissement primitif de l'Académie de peinture et de sculpture se doit reporter au règne de Louis XIII et est dû à M. Desnoyers, secrétaire d'État et surintendant des Bâtiments. Ils spécifient même que M. Desnoyers mit cette Académie sous la direction de M. de Chambray, frère de M. de Chantelou, et qu'après la mort de ses protecteurs cette Académie demeura quelques années fort négligée jusqu'à l'époque ci-contre qui ne serait ainsi qu'un renouvellement. » Malgré l'esprit critique dont Hulst a fait preuve bien souvent, je suis persuadé qu'il s'est laissé abuser, puisqu'aucun des Chantelou, dont les écrits ne manquent pas, ne fait allusion à ces prétendues origines de l'Académie, puisqu'aucun des contemporains n'en a parlé et qu'en définitive nous nous trouvons en présence du seul M. Florimont dont le nom même est presque une nouveauté pour nous et dont les mémoires (ou ceux d'autrui dont il s'est servi) nous sont aussi inconnus que la personne; seul A. de Montaiglon, dans son opuscule sur Henri de Gissey (p. 7), nous révèle que le 18 décembre 1718, Florimont écrivit à Clérambault une lettre dans laquelle il lui olTrait tous les dessins de tombeaux qu'il avait faits pour lui. Guillet a raison : c'est bien en 1647 'i^'^ quelques artistes se concertèrent pour fonder l'Académie. — Notons cependant que dans sa Description nouvelle de ce qu'il y a de plus remarquable dans la ville de Paris (t. I, p. yS) Germain Brice attribue à Sublet de Noyers la fondation de l'Académie.

1. L'histoire des origines de l'Académie a été étudiée particulièrement par M. Vitet dans l'ouvrage intitulé L'Académie royale de peinture et de sculpture et par M. Lemonnier dans son volume sur L'art français au temps de Richelieu et de Ma^arin. En dehors des biographies de Guillet de Saint-Georges et de quelques fragments d'ouvrages imprimés, le seul travail d'ensemble méritant d'être cité est la Relation de ce qui s'est passé en l'établissement de l'Académie royale de peinture et de sculpture^ rédigée en 1703 par Nicolas Guérin, secrétaire et historiographe de l'Académie, d'après les papiers de Henri Testelin qui fut secrétaire jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes (Cf. Bulletin de la Société de l'histoire de l'art français, année igiS, p. 137- 143). Encore faut-il prendre garde que Henri Testelin est, comme Guillet de Saint- Georges, très suspect de partialité en faveur de Le Brun. Mais les faits relatés sont en substance exacts.

LES PREMIERS ACADEMICIENS. 3

Le Brun (ou plutôt que Le Brun travailla à grouper autour de lui), et qui adhérèrent, dans les premiers jours du mois de janvier 1648, à la requête que Martin de Charmois avait rédigée en faveur des artistes contre la corporation ' . C'étaient Le Brun, Sarrazin, Perrier, Bourdon, les deux Beaubrun, de La Hyre, Corneille, Juste d'Egmont, Van Opstal, Louis Testelin, Hans, du Guernier, « et divers autres, déclare un contemporain, dont les noms sont échappés ou qu'il n'est pas à propos de nommer pour les raisons qui se reconnaîtront dans la suite ». On admettra que les noms échappés ne doivent pas être nombreux et que les noms omis étaient ceux de ces personnages « pas assez académiques », comme disait La Vrillière ^, auxquels on rendit dès le mois de février la cotisation qu'ils avaient apportée '.

En examinant de près cette liste, on voit que si elle comprend presque exclusivement des artistes de second ordre (Le Brun excepté), tous du moins sont férus d'antiquité, entichés de Raphaël et bien vus de la cour, de sorte que l'ensemble a quelque chose d'un peu aristocratique et fermé. Le Brun n'est guère âgé que de vingt-huit ans ; il rentre de Rome depuis quelques mois seulement, et, malgré sa réputation d'enfant prodige et conscient de sa valeur, il n'a pas encore eu le temps de produire de grands travaux. Mais il a su gagner et conserver l'amitié du chancelier Séguier; il a des lettres, des manières, de l'entregent, et il acquiert immédiatement une réelle autorité parmi ses confrères, en même temps que Séguier est prêt à lui faciliter l'accès de la cour*. « Par sa

1. Martin de Charmois, sans être un très grand personnage, usa de ses relations en faveur de l'Académie qui lui donna le titre de chef. II « était pour lors, dit l'auteur de la Relation, secrétaire de M. le Maréchal de Schomberg, et qui s'en était servi dans son ambassade à Rome où il avait été longtemps, et avait acquis, avec un grand amour pour les arts de peinture et de sculpture, une connaissance très particulière et même quelque pratique à quoi il se divertissait ».

2. Relation.., p. 14 du tirage à part de la Revue universelle des arts, 1857.

3. Cf. Procès-verbaux de l'Académie.., t. I, p. 1 5. On peut s'étonner de ne pas trouver ici le nom de Henri Testelin, le véritable auteur de la Relation. Comme il fait partie de la liste des premiers académiciens (cf. Vitet, L'Académie royale.., p. 329), sa participation aux réunions préparatoires n'est pas douteuse, quoique les procès-verbaux ne fassent mention de lui qu'en janvier 1649. Mais ayant rédigé lui-même la Relation, il n'a peut-être pas pensé à se citer, et Nicolas Guérin n'y pensa pas davantage.

4. Dans sa biographie de Le Brun (Mémoires inédits.., t. I, p. 6), Guillet dit qu'il « partit de Paris en 1642 et demeura près de quatre ans à Rome ». Et quelques lignes

capacité et par le moyen de ses protecteurs, il prit bientôt le timon de la peinture », comme dira un demi-siècle plus tard Roger de Piles qui le connaissait bien'.

Sarrazin et Corneille ont épousé deux nièces de Vouet, le vieux maître dont la manière italienne s'est imposée à toute la jeune génération; sensiblement plus âgés que Le Brun, ils représentent l'apport de l'époque de Louis XIII à celle de Louis XIV; les relations de Sarrazin, comme celles de son collaborateur Van Opstal, avec Sublet de Noyers, qui fut sous Richelieu une sorte de surintendant des beaux-arts, ne font aucun doute, et ainsi, grâce à eux, l'Académie ajoutait au prestige de la jeunesse l'autorité de l'âge mûr.

Perrier, qui dessina si souvent d'après l'antique et travailla aussi sous la direction de Vouet, avait, semble-t-il, été le maître de Le Brun*. Il s'était formé à Rome et était, à Paris, recherché des amateurs. Donc avec lui s'accentuait encore ce caractère noble et savant de ces premières réunions d'où devait sortir l'Académie.

Quant à Bourdon, à Laurent de La Hyre et à Louis Testelin, ils étaient tous les trois peintres d'histoire. Bourdon avait fait le voyage d'Italie, Laurent de La Hyre celui de Fontainebleau

plus bas il jcrit : « Après avoir passé plus de quatre ans à Rome et en Italie, il revint en France et fit quelque s^ur à Lyon. » Cependant Le Brun qui, sans doute, arriva à Rome vers la fin de 1641, (iit, dis le 7 mai 1646, parrain de son nereu i Paris. C'est •V mois d^oùt de l'année 1647 que la coq>oiatîon se livra à l'égard des artistes à des mttnaces intolérables, et par conséquent Le Brun n'était pas k Paris depuis plus de dix-huit mois quand on songea à fonder l'Académie. S^oier le protégeait depuis l'ige de treixe ans, l'avait envoyé chei Vouet, que Le Bran, mécontent (à i3 ou 14 ans!) de la part qui lui fut réservée dans les travaux de l'hôtel Séj^aier, avait quitté ponr aller étudier i Fontainebleau; il revint peindre à Paris jnsqn'k son départ ponr Rome où ie doute, mil<tré ce que dit Guillet, qu'il se soit rendu en compagnie de Poussin; car lui-même aurait trouvé moyen de nous le faire savoir dans ses dîaooars de conférences. Au reste, le aa novembre 1641, Poussin, retournant à Rome, écrit de Lyon à Chantelou:* Je viens mvtpr^aetteiDent de recevoir la lettre de M. Le Bran, laquelle est datée du S* de ce mois je i»e sais oA » lCmmftmi*mct de N, Boustim, éd. Jouanny, 9- «85).

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