‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 44 sur 105 · Cette lettre autographe est jointe au dossier · texte numérisé non relu

Cette lettre autographe est jointe au dossier

ACAOBMICIENS d'aUTREPOIS. 7

été surprises de ce que le Secrétaire de 1" Académie me pria, en la dernière assemblée, de ne trouver mauvais s'il ne me donnait point comme à l'ordinaire les marques nécessaires pour admettre ou refuser une personne qui se présentait pour être reçue; c'est sans doute, Messieurs, une grande méprise, et, si c'était l'avis de l'assemblée, ce serait une ingratitude et méconnaissance bien extraordinaire. »

Ni le Récit, ni la Relation ne soufflent mot de la méprise, même pour la démentir; nous sommes donc obligés de croire qu'elle a été commise, et l'attitude de Testelin en cette circonstance suffit pour rendre suspectes toutes ses affirmations quand elles ne reposent pas sur des faits faciles à vérifier; à plus forte raison, ne devrons-nous attacher aucune importance aux appréciations sévères ou injurieuses qu'il formulera à propos du caractère ou de la tactique de son adversaire.

Bosse, après avoir éventé la manœuvre de Le Brun, « l'auteur de ce conseil peu judicieux », et de Testelin, ne peut se priver d'un mot amer' sur « la cabale de ses envieux qui portent impatiemment l'honneur qu'on rend à autrui et se donnent les uns aux autres des titres et des louanges qu'ils n'ont jamais mérités » . Mais enfin il est si sûr de son bon droit, tant en ce qui concerne sa qualité d'académiste qu'en ce qui touche le plagiat dont il se plaint, qu'il soumet sa cause à la décision de la Compagnie : « Je consens, ajoute-t-il, que M. Le Brun, quoique partie, en soit le juge, pourvu qu'il signe et me donne son avis par écrit. » Bosse était beau joueur; mais Le Brun ne tint pas la partie.

Et il concluait : « C'est pour cela, Messieurs, que j'ai rédigé mes raisons par écrit, par impression de discours et figures*, afin que chacun de vous en ayant un exemplaire puisse concevoir facilement que ma partie et moi dirons en votre pré-

1. Il rappelle même d'un seul mot l'erreur commise par Le Bicheur en attribuant à Le Brun la qualité de premier peintre du roi : « Votre Compagnie a le plus d'intérêt à savoir auquel il appartient à meilleur droit la qualité de premier peintre du roi. »

2. Bosse a en eft'et imprimé (Paris, 5 août 1660), un Cahier suivi d'une estampe donnée par A. Bosse, en suite d'une lettre à Messieurs de l'Académie royale de la Peinture et Sculpture, contenant des copiements, estropiements et déguisements de la manière de perspective de M. Desargues faits en plagiaire par I. Le Bicheur.

sence sur ce sujet, s'il (Le Bicheur) ne refuse encore l'offre que je lui ai faite : car, de quelque manière qu'il semble défendre son livre ou attaquer mes traités, par écrit ou de vive voix, j'accepterai la condition pourvu que vous en soyez juges, et ne douterai point du succès que votre suffisance et intégrité ne peut refuser à la justice de ma cause. La suite vous fera connaître et avouer à mes parties mêmes que tout ce que je soutiens est véritable, que je ne dissimule ni ne déguise rien, que je me défends avec beaucoup de modération contre un procédé très violent et que je suis avec beaucoup de sincérité et de respect, Messieurs, votre très humble et très affectionné serviteur,

« Bosse. »

Les procès-verbaux ne font pas mention d'une séance à la date du 18 juillet 1660. Mais, quel que soit le jour où fut lue la lettre de Bosse, nous pouvons en croire le Récit lorsque nous y voyons « que l'Académie fut tellement occupée par les contestations qu'elle remit la délibération ». Nul doute que Bosse ait trouvé des partisans et Le Brun des adversaires peu soucieux de se solidariser avec lui dans une lutte sournoise et brutale contre un confrère irascible et loyal. Et souvenonsnous au reste que Le Brun à cette époque n'avait pas que des amis à l'Académie, et que malgré l'estime qu'on avait pour son talent, malgré les espoirs ou les craintes que, grâce à sa situation, il pouvait inspirer, quelques confrères, amis d'Errard, combattaient certainement son influence ' .

Toujours est-il que le 7 août (et pourtant ce jour-là les académiciens ont entre les mains la lettre imprimée de Bosse avec les « copiements, estropiements et déguisements » de Le Bicheur protégé de Le Brun), l'Académie, examinant à nouveau la lettre du 18 juillet, offre à Bosse une paix honorable : il se soumettra aux ordonnances de 1654, rapportera comme ses confrères ses premières lettres de provision, en recevra de nouvelles qui lui maintiendront ses premiers avantages, qui même les étendront, et cet échange ne se fera pas immédiatement, mais dans un délai de trois mois. L'Académie, il

I. Voir au chapitre II (pp. 38-44) l** difficultés que Le Brun avait alors à l'Académie.

loo ACADÉMICIENS D'AUTREFOIS.

est vrai, menaçait de censurer les lettres précédemment écrites par Bosse; mais à qui fera-t-on croire qu'au moment où elle songeait visiblement à terminer une très désagréable querelle, elle allait s'exposer à la rallumer par une sévérité déplacée à propos d'excès delangagequ'elleconnaissait? Avec un peu, avec très peu de diplomatie. Bosse aurait pu revenir triomphant à l'Académie dès la fin d'août 1660 et y rendre la situation de Le Brun presque difficile.

Mais Bosse, tout d'une pièce, voulut avoir raison jusqu'au bout, alors que le cours ordinaire de la vie s'accommode mai des victoires décisives et désorganisatrices, des victoires qui, tout compte fait, ne sont pas absolument méritées comme si le vainqueur n'avait rien à se reprocher et que le vaincu fût un véritable criminel. Bosse méprisa les conditions avantageuses qui lui furent faites et se perdit par une série de maladresses où éclata son tempérament entier et cassant. Nous n'avons plus besoin maintenant de suivre le récit très succinct et très maigre dû à Testelin : les documents originaux abondent, et, en premier lieu, les lettres autographes de Bosse.

En septembre, calme plat, semble-t-il : les procès-verbaux constatent que la Compagnie n'est pas en nombre et que les affaires sont renvoyées. Mais, dès le 2 octobre, le débat recommence avec une passion extraordinaire. Bosse cependant n'avait pas pris les devants. Il s'était contenté de ne rien répondre à la délibération du 7 août, et ses adversaires, M. de Ratabon, directeur de l'Académie, en tête, profitèrent de ce silence maladroit, bien que le délai de trois mois accordé pour l'échange des lettres ne fût pas écoulé. Si je ne craignais les gros mots et les jugements téméraires, je dirais qu'il y eut là comme un petit guet-apens organisé par ceux qui voulaient définitivement se débarrasser d'un importun.

Le procès-verbal lui-même de la séance du 2 octobre constate qu'en représentant « ce qui s'est passé en l'Académie pendant le quartier (trimestre) précédent », on arrive aux « affaires de M. Bosse », et que « quelques-uns de la Compagnie ayant représenté l'incivilité de son procédé, ledit s' Bosse s'est emporté à des paroles offensantes » . Si les quelques-uns dont il est question et dont on n'a pas grand'peine à

LE CAS D'ABRAHAM BOSSE. loi

lever l'anonymat avaient spéculé sur l'imprudence batailleuse de Bosse pour le mettre dans son tort, auraient-ils agi autrement? Et quel besoin avait-on de raviver ainsi la querelle, sinon celui de sacrifier un confrère? La Relation nous apprend de son côté que Bosse « s'étant laissé aller à imprimer des libelles injurieux contre les principaux de l'Académie et même offensant en particulier M. de Ratabon », celui-ci en fut « fort indigné », et voulut « l'obliger à se soumettre aux ordres de l'Académie ou à en être exclu ' » . C'était un coup de maître de la part de Le Brun (car les principaux de l'Académie se réduisent évidemment à lui) d'avoir persuadé ou fait persuader par Testelin^ à Ratabon, haut et puissant personnage, que Bosse s'en était pris à lui ; et Ratabon m'a tout l'air de n'être venu à la séance que pour exécuter celui qu'on lui avait signalé comme son ennemi.

Au reste, la première pièce qu'on aperçoit en ouvrant le dossier de Bosse conservé à l'École des Beaux-Arts, c'est précisément un récit particulier de la séance du 2 octobre, composé par Testelin en vue d'un discours qu'il prononça à l'Académie. Inutile de dire dans quel esprit il est conçu. Mais enfin en l'examinant de près, on arrive à préciser les responsabilités. « Le 2' jour d'octobre, l'Académie repassant sur les délibérations du quartier précédent, M. le Directeur s'arrêta sur l'article de la contestation des qualités de M. Bosse, et, examinant sa réception, quelqu'un de la Compagnie dit qu'il s'était adroitement fait prier d'enseigner les leçons de perspective. Sur quoi ledit s' Bosse se passionna en faisant un long récit de ce qu'il prétend avoir été fait en cette occasion. » Donc tout le débat sur Tadmission de Bosse à l'Académie en i65i est ressuscité par Ratabon et repris par quelqu'un de la Compagnie en qui il me semble impossible de ne pas reconnaître Le Brun ou Testelin'. Qu'après cela

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