Anagrammes du Louvre et de Versailles
semblance, d'où s'ensuit que le sculpteur en formant une figure extérieurement semblable à Thomme irnite Dieu mesme en la formation d'Adam; donc si Dieu par sa toute puissance inspiroit son souffle divin dans une belle figure, personne ne seroit surpris de remarquer en elle toutes les fonctions d'un homme vivant, puisqu'avant son animation il en avait la forme extérieure; mais si le même souffle était infus dans une figure de platte peinture, elle seroit monstrueuse et les plus intrépides ne pourroient sans frayeur voir le mouvement d'un objet qui par le devant auroit quelque légère ressemblance à un homme dont le corps seroit mince comme la toile et le derrière informe. Le témoignage public que rendirent les Grecs (qui ont surpassé toutes les nations du monde dans les sciences et dans les arts) de ne pouvoir souffrir la sculpture dans leurs églises ^ à cause de la véritable expression qu'elle donnoit aux images de Dieu et de ses saints, pour recevoir en sa place la peinture platte comme moins capable d'émouvoir par les yeux du corps les passions de l'âme, doit estre suffisante pour prouver l'excellence de cet art divin au-dessus de la peinture*.
La sculpture d'ailleurs est un art masle digne de l'employ des plus grands hommes; la platte peinture au contraire ayant été inventée par une femme est incomparablement plus convenable au simple divertissement de celles de son sexe qu'à l'occupation des hommes.
Quant à la durée des ouvrages du sculpteur on en peut juger par le portrait d'Alexandre que nous avons encore aujourd'huy aussi entier que si on venoit de le tirer des mains de l'illustre Phidias.
Le sculpteur doit avoir pour principale théorie de son art le véritable discernement du corps humain parfait d'avec l'imparfait.
Les proportions précises du corps parfait considéré en son tout et en ses parties, et réciproquement le rapport de chacune partie au tout qui est entr' elles dans les différens âges, situations, tempérament et constitutions,
I . On ne peut guère douter que ce pamphlet soit l'oeuvre d'un sculpteur, et Simon Jaillot, qui était sculpteur, a proclamé ailleurs la suprématie de la sculpture dans des termes assez analogues.
Le discernement des animaux parfaits en leur espèce et en leurs proportions ne iuy est pas moins nécessaire ; sans cette doctrine Phydias n'auroit pu, comme il fit, déterminer la grandeur du lion par la seule empreinte de sa griffe,
L'expression des passions et mouvemens de l'âme qui réfléchissent sur la face humaine ausquelles les actions du corps et de ses parties doivent convenir conformément à la passion dominante et à la qualité des personnes, de mesme que les vêtemens si le sujet en exige.
La géométrie par ses opérations admirables Iuy fournira les dimensions infaillibles, la perspective, la distance, positions et raccourcissements des objets, la grandeur des figures plus ou moins élevées sur l'horizon et la règle certaine pour ne pas tomber dans le défaut des Romains en la construction des bas-reliefs.
Il doit savoir l'histoire Sainte et profane, être inventif, judicieux et laborieux.
La théorie de cet art comprend plusieurs autres observations particulières que je passe sous silence pour dire que la peinture piatte, quoy que peu durable, ne laisseroit pas d'être belle si elle étoit exercée avec la science et le jugement requis.
La théorie du peintre doit estre la même que celle du sculpteur; mais n'ayant qu'une très faible connaissance de la nature, il applique tous ses soins à imiter autant qu'il le peut les belles parties de la sculpture pour les adopter dans ses tableaux. Ce qui fait que les cabinets ou ateliers des peintres sont tellement remplis de fragmens de piastre et de cire qu'on ne croirait pas se tromper en les prenant pour des chapelles de miracle. Le coloris est le seul avantage qui corrige aux yeux peu connaissans l'irrégularité du dessin qui se trouve ordinairement dans les tableaux.
Raphaël Santio, pour estre plus que tous les autres parvenu à l'approximative des contours des belles figures antiques qu'il a tant de fois dessinées et appropriées partie à partie dans ses ouvrages, a été reconnu jusqu'à présent pour le plus habile de son art. On ne doute pas qu'il n'aye surpassé les anciens tant pour Pélégance de son dessein qu'à raison du brillant des couleurs à l'huile que ceux là n'ont pas connu,
ACADÉMICIENS d'aUTRKFOIS. O
,3o ACADÉMICIENS D'AUTREFOIS.
comme lune et l'autre partie ont été reconnues par la confrontation de ses tableaux avec le fragment prétendu antique trouvé depuis quelques années.
Que rindustrie du peintre aye de tout temps surpassé celle du sculpteur dans l'imitation de la nature comme l'ose dire Charles le Nurb ' dans son Académie ridicule, on lui propose seulement deux sculpteurs de son temps, sçavoir François Quesnoy de Bruxelles et Alexandre Algard de Bologne. S'il prétend non de les faire surpasser, mais seulement égaler par deux peintres contemporains, il choisira ou doit choisir Nicolas Poussin de Falaise, Pierre Berretin de Cortone. Mais la partie ne sera pas égale, ceux cy ayant fait gloire durant leur plus grand éclat de recevoir sur leurs ouvrages les bons avis et les corrections de ceux là, lesquels ils ont toujours reconnu pour leurs supérieurs : que si Charles le Nurb n'étant pas satisfait de cet aveu sincère veut lui-même s'en déclarer juge, son incompétence sera récusée de tous les gens de bon sens qui le connaissent pour un simple copiste sans génie.
Les resveries que nous ont laissez quelques anciens historiens d'Appelés et de Prothogenes et de la surprise des oisillons sur une grappe de raisin peinte dans un tableau, ne font rien en faveur des peintres, puisqu'en autre endroit ils ont dit qu'ils furent obligez d'écrire sur leurs tableaux le nom de tous les objets qu'ils avaient prétendu représenter pour les faire distinguer les uns des autres, ce qui ne seroit pas inutile d'être pratiqué encore à présent pour faire connaître la plus part des portraits et développer la confusion des Histoires représentées sans aucun rapport à l'écriture. Si ces honorables historiens avoient vu et entendu, il n'y a pas longtemps, l'un des graveurs de Pirsa parler un quart d'heure durant au portrait d'un abbé représenté en cire croyant parler à l'abbé même, tout le parchemin de Pergame n'aurait pas esté suffisant pour enregistrer les louanges qu'ils auroient données à son autheur.
I. Charles Le Brun. Tout ce raisonnement est sans doute dirigé contre le discours tenu par Le Brun en faveur du dessin le g janvier 1672 (Cf. A. Fontaine, Conférences inédites de l'Académie, pages 35-43), quelques jours avant qu'éclatât le premier scandale causé par Simon Jaillot.
LES GROS MOTS DE SIMON JAILLOT. j3i
Le Narcfois. — Vostre discours m'a plus fortement persuadé que tout ce que j'ay lu et entendu jusqu'à présent touchant les arts. Il me semble néanmoins que Charles le Nurb, chef de l'Académie des statuaires et peintres, possède parfaitement la théorie de son art, comme on le peut sensiblement remarquer tant en ses ouvrages qu'aux conférences démonstratives qu'il a faites publiquement sur l'expression des passions humaines.
De plus il a obtenu pension pour deux professeurs, l'un en géométrie et l'autre en l'anathomie, pour enseigner aux académiciens et à leurs disciples les proportions que doivent avoir les lignes aux lignes, les plans aux plans et les solides aux solides, les noms des muscles, fibres et tendons du corps humain, leurs situations et leurs mouvemens. Il a de plus aggrégé plusieurs gens doctes au nombre indéterminé des académiciens, qui, par leurs propositions, suppositions, objections, et par ces solutions qu'en donne Charles le Nurb, inspirent pour le moins d'aussi claires lumières que les livres de Flebieni', particulièrement en son dictionnaire des Arts remply d'une doctrine si esquise qu'il a mérité d'être mis en parrallèle du gros volume d'instrumens musicaux que fit autrefois le bon père Mersenne.
L'Italien. — Vous ne parlerez donc jamais que de votre Académie, comme si vous ne sçaviez pas qu'elle a été instituée en faveur de Charles le Nurb par le petit-fils d'un souffle en Q duquel il eut l'honneur d'être le laquais en sa jeunesse ^ Si vostre le Nurb possédoit comme vous croyez la théorie de son art, on n'auroit pas eu lieu de composer la satire qui a été donnée au public sur les derniers tableaux exposez à la cour du palais Brion intitulée La Friperie des Peintres, où on voit que les siens ne sont qu'un rhabillage de lambeaux tronquez sur des estampes très grossièrement adaptez'.
Je ne dis rien du Saint Etienne de Notre-Dame : tout le monde sçait que c'est une copie du bas relief de Paul Ponce;
1. Anagramme de Félibienet allusion à ses Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres.