L'ESTHÉTIQUE JANSÉNISTE
Ton dépeint ordinairement dans le Temple de Jérusalem, et où l'on fait trouver la Vierge, contre la loi et la vérité' ».
La discussion qui s'éleva à l'Académie en 1668-, à propos du tableau de Poussin représentant Élié^er et Rébecca, est restée célèbre. On sait que Philippe de Champaigne avait exprimé le regret, assez étrange à première vue, que Poussin eût négligé de faire entrer dans sa composition les chameaux d'Éliézer, et quelques personnes ont voulu voir dans cette exigence du peintre flamand la preuve de son penchant naturel vers le réalisme. Mais, en dehors du portrait, Philippe de Champaigne est-il vraiment un réaliste? Et n'est-il pas plus juste d attribuer à son respect pour la Bible le blâme, d'ailleurs discret, qu'il adressait à Poussin? Ce qui rend très vraisemblable cette hypothèse, c'est la concession que firent ses partisans : ils se seraient contentés de trois ou quatre chameaux, au lieu du troupeau dont parle l'Ecriture. Et surtout, lorsqu'il s'agit de conclure en faveur de « l'illustre M. Poussin », Le Brun essaya de convaincre l'artiste janséniste non par une considération esthétique, mais par un argument exégétique; car il fit observer que « la Bible marque expressément que Rébecca, ayant donné à boire au serviteur d'Abraham, courut au puits une seconde fois et y puisa de l'eau pour ses chameaux, ce qui marque la distance qu'il y avait entre ces chameaux et le puits » . Poussin avait donc mieux interprété la Bible que ne le pensait Philippe de Champaigne, qui ne répliqua pas.
Lorsqu'en 1682, après la mort des deux peintres jansénistes, la discussion recommença — et toujours à propos des chameaux — entre Le Brun et Noël Coypel, on ne se préoccupa plus un seul instant de la Bible, et on adopta cette décision, formulée par Colbert lui-même, « que le peintre doit consulter le bon sens et demeurer en liberté de supprimer dans un tableau les moindres circonstances du sujet qu'il traite, pourvu que les principales y soient expliquées suffisamment ». L'argumentation avait donc pris un tout autre tour qu'en 1668, et
1. André Fontaine, Conférences inédites de l'Académie Royale, p. gS.
2. Le récit le plus détaillé s'en trouve dans les Mémoires inédits sur la vie et tes ouvrages des montres de l'Académie Royale, t. I, p. 243 et suivantes.
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même, en y regardant de plus près, on aperçoit une contradiction très nette entre les deux conclusions formulées à quatorze ans d'intervalle par la Compagnie, puisque, au rapport de Testelin', l'Académie avait déclaré autrefois « qu'un peintre doit être aussi fidèle en ses représentations que l'historien en ses narrations, et tous deux très jaloux de la pureté et de la vérité des histoires sacrées ». Le jansénisme, en 1682, rt'avait plus de défenseurs assez éloquents à l'Académie pour obtenir, jusque dans une défaite, cette proclamation de ses principes.
Et pourtant nous sommes sûrs qu'il y avait compté assez de partisans pour tenir Le Brun en échec, puisque, le 1 2 décembre 1674, Martin de Barcos peut écrire à Jean-Baptiste de Champaigne : « Je vous loue d'avoir soutenu tout ensemble l'honneur de feu Monsieur votre oncle, et celui de la peinture, en déclarant qu'elle doit toujours être attachée à la vérité et que ceux qui s'en éloignent manquent à une des principales règles de leur art et le déshonorent. Vous l'avez bien prouvé, ajoute-t-il, par les exemples et les raisons que vous a vez allégués; et la liberté avec laquelle vous avez parlé au premier peintre du roi servira à l'instruction des autres et les empêchera de commettre de telles fautes, comme il paraît déjà par les marques qu'ils ont données d'être de votre sentiment. » A quel incident Martin de Barcos fait-il allusion ? Nous le saurions peut-être si le secrétaire de l'Académie, au lieu d'être entièrement dévoué à Le Brun, n'avait pas cru devoir passer sous silence ce qui pouvait lui déplaire.
D'autre part, Guillet de Saint-Georges nous apprend que Jean-Baptiste de Champaigne avait prononcé un discours de conférence « sur les circonstances qu'il faut observer en traitant l'histoire dans les tableaux "* ». Ce discours est le seul, parmi tous ceux du même peintre, qu'il ne soit plus possible de retrouver dans les archives de l'ancienne Académie, conservées à l'École des Beaux-Arts. Peut-être est-ce à lui que
1. Sentiments des plus habiles peintres... Discours sur l'expression générale ei particulière.
2. Mémoires sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie Royale, t. U p. 347.
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pensait Martin de Barcos. En ce cas, la perte en serait singulièrement regrettable; car l'abbé de Saint-Cyran, peu enclin à la flatterie, félicita Jean-Baptiste de Champaigne en termes chaleureux : « Cela fera, dit-il, que vous pourrez passer pour un restaurateur de la peinture, en la délivrant de l'erreur et du mensonge que les Italiens y ont introduits, et la rendant une histoire véritable et propre pour honorer Dieu en instruisant fidèlement les hommes'. )> Ainsi la théorie janséniste avait proclamé son manifeste en pleine Académie, et recueilli, malgré l'effort de Le Brun, les suffrages de bon nombre de peintres.
Il faut dire aussi que cette théorie était vraiment très forte, par le seul fait qu'elle contraignait l'artiste à respecter l'esprit de la Bible en en suivant la lettre; or on ne peut nier que cet esprit mène plus sûrement à la perfection que l'emphase habituelle du xvn* siècle. Martin de Barcos a parfaitement vu que les plus gracieuses inventions des artistes ne faisaient que rapetisser bs scènes de l'Écriture. Sans doute il va très loin, et nous ne regrettons pas, avec lui, que Titien ait représenté saint Jean-Baptiste « comme un enfant jouant avec Jésus- Christ, et faisant voler un petit oiseau - » . Mais on comprend que ce prêtre, habitué à la gravité de la Bible, dédaigneux de tout ce qui déforme la vérité des Évangiles, « ait peine de regarder cette image », quoique ce soit une copie peinte par Philippe de Champaigne, son ami; car « elle déshonore, dit-
I. Martin de Barcos fait-il vraiment allusion au discours « sur les circonstances qu'il faut observer en traitant l'histoire ?» Le doute est possible, car il ajoute au texte cité ; « Vous mériterez encore davantage cette louange par le discours que vous préparez pour faire la montre à l'assemblée des peintres ». Or la lettre est du i 2 décembre 1674, et, d'après les procès-verbaux, Jean-Baptiste de Champaigne ne fit l'ouverture de la conférence qu'au mois d'octobre de l'année 1C76, sans y rien dire qui fût dans les idées de Port-Royal, puisqu'au contraire il défendait Titien contre l'impertinence de quelques élèves, quoique Titien ne fût pas en faveur auprès de Martin de Barcos. On peut donc supposer, ou que Jean-Baptiste de Champaigne n'a jamais prononcé le discours qu'il préparait au mois de décembre 1674, ou que ce discours était celui que nous avons perdu et dont les procès-verbaux ne font point mention; il aurait, dans ce cas, été prononcé en 1675, et l'incident au cours duquel l'artiste janséniste aurait parlé avec liberté au premier peintre se serait produit en 1674, pendant la discussion qui, à l'Académie, suivait toujours les discours de conférence. Remarquons d'ailleurs qu'à cette époque il existe à l'Académie une minorité décidée à entraver l'action de Le Brun.
a. Lettre du 12 décembre 1674.
il, ces deux grands saints (sic) et la doctrine de TÉglise, qui nous apprend qu'ils n'ont jamais eu l'esprit d'enfants, mais le jugement et la raison parfaite devant la naissance même, saint Jean ayant prophétisé et annoncé Jésus-Christ dès le ventre de sa mère ». De même, il interdit aux peintres de représenter Jésus-Christ « tombant par terre, accablé de la croix..., parce qu'il est assuré qu'il a toujours été plus fort que ses tourments, et qu'ils n'ont eu de pouvoir sur lui — ni la mort même — qu'autant qu'il a voulu, et qu'il est mort volontairement, étant plein de force et de vigueur » . Ce sont là des exagérations dangereuses qui nous auraient privés de quelques chefs-d'œuvre si elles avaient été acceptées des grands peintres. Mais le principe était excellent : les livres saints étant pleins d'une poésie très simple, très profonde et très belle, l'artiste n'a de chance de la faire passer dans ses œuvres qu'en restant fidèle à la lettre même de l'Ancien et du Nouveau Testament; « c'est une sorte d'impertinence de vouloir faire mieux que ce qui a été inspiré par Dieu ».
Il semble que l'on comprenne mieux l'art sincère, sobre et probe de Philippe de Champaigne quand on saisit le principe doctrinal, quand on entend proclamer ce principe à l'Académie et qu'on songe aux conséquences qui en découlent.
Son neveu Jean-Baptiste qui, après sa mort, avait si bien défendu contre Le Brun la théorie janséniste, s'était depuis longtemps conformé, en tant que peintre, à l'esprit de Port- Royal. « Vous m'avez appris il y a plus de vingt-cinq ans, écrit-il le 8 mai 1678 à une sorte de directeur de conscience dont nous ne savons pas le nom, que les peintres sont des petits prédicateurs de la foi'. » Avec moins de sûreté et de sévérité que Philippe dans la composition et Texécution, nous allons voir qu'il applique directement les leçons qu'il a reçues autrefois et que lui continue Martin de Barcos.
Cette même année 1678, ayant réfléchi à l'erreur que commettaient d'ordinaire les peintres en représentant les personnages de la Cène assis et non couchés comme l'étaient les anciens, il conçoit le projet de peindre le dernier repas du