Mariette, Abecedario, article Champaigne
3. Ce portrait a été publié par M. Gazier dans son Port-Royal au XVII' siècle. La reproduction, si belle qu'elle soit, ne rend pas, à beaucoup près, le caractère de la peinture originale.
L'ESTHÉTIQUE JANSÉNISTE. iSg
tableau du Louvre, en comparaison de celui-là, est fade et banal ; il représente la supérieure de Port-Royal à un âge où certainement Philippe de Champaigne ne l'avait pas connue et sort d'une collection obscure qui ne semble pas avoir une origine janséniste. Aucun document ne permet de l'attribuer à Philippe de Champaigne. Si, d'autre part, nous le comparons aux Deux Religieuses, nous sommes frappés de la pauvreté des blancs et des gris; à peine si la toile de la guimpe se différencie de la laine de la robe, alors que la richesse des tons savamment harmonisés est un des traits dominants du coloris de Philippe de Champaigne. On ne peut considérer ce portrait que comme une bonne œuvre marchande de la fin du XVII* siècle, exécutée par un artiste qui n'avait pas connu le modèle et destinée à satisfaire la curiosité ou la piété de quelque janséniste provincial. De même, que dire des joues roses du faux duc de Roannez? On ne voit guère le visage ainsi interprété que vingt ans au moins après la mort du grand artiste, et rien en vérité ne plaide pour que cette médiocre peinture lui soit attribuée.
Aussi, quand on parle du respect de la vérité qui amena ce peintre à chercher dans les ressources de la technique les moyens de lutter avec la nature, on ne pense qu'aux œuvres qui comme les Deux Religieuses ou l'Enfant au faucon sont incontestablement de sa main. Nul doute que celles-là aient dû beaucoup à l'esprit janséniste dont elles sont comme une émanation directe; le métier même n'eût été ni aussi consciencieux ni aussi savant si l'artiste ne se fût cru obligé de rendre à tout prix la nature.
En art comme en littérature, on peut donc dire qu'il eût manqué quelque chose à la pensée française représentée alors par des hommes comme Le Brun ou Racine — le Racine mondain — si le jansénisme ne fût venu en attester la gravité, la simplicité, l'attachement au vrai. Ce qui manquait à la plupart des Académiciens, le jansénisme l'apporta, et l'esthétique de Champaigne corrigea ou compléta l'esthétique de Le Brun et de Mignard.