‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 70 sur 105 · PI. X · texte numérisé non relu

PI. X

Cliché Bulloz.

Portrait de MiiiNAu», par Rigaud. (Musée de Versailles.)

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exacte qu'il prit dans la querelle fameuse du dessin et de la couleur, dans le débat des Poussin istes et des Rubénistes; certains libelles nous le représentent comme le fougueux champion de Rubens, d'autres protestent contre le rôle qui lui était ainsi attribué, et nous ne pouvons affirmer que sa haine contre Le Brun l'ait enrôlé parmi les adversaires de Poussin qui sans doute avait été un peu son maître. Enfin, lorsque Louvois, son protecteur, eut succédé à Colbert, quels furent les rapports des deux artistes? Leurs biographes se contentent d'allusions, d'insinuations, de récriminations, mais n'apportent qu'un très petit nombre de faits, qui tous ne méritent pas entière confiance.

On peut donc considérer comme précieux pour l'histoire de l'art français les documents authentiques que conserve la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts, et qui concernent une querelle, survenue en 1682, entre Mignard et Le Brun'. Le tempérament des deux artistes s'y révèle assez différent de ce qu'on l'imagine d'ordinaire : la violence, la maladresse et la lourdeur de Mignard contrastent singulièrement avec ces grâces de courtisan et cet à-propos qu'on lui prête si souvent; d'autre part, l'acharnement, la perfidie et la petitesse de Le Brun rappellent mal cette allure de grand seigneur bienfaisant que vantent encore aujourd'hui ses admirateurs. Moins conventionnelle et plus vivante, la vérité mérite d'être connue.

Au mois d'octobre 1682, la cour put admirer les premiers ouvrages de Le Brun dans la galerie des Glaces et les comparer à ceux de Mignard au château de Saint-Cloud. Il semblait que le roi et Monsieur eussent voulu mettre aux prises leurs deux peintres favoris, en donnant à leurs talents l'occasion de se produire dans de vastes ensembles décoratifs. Le public s'intéressa à cette sorte de tournoi artistique, et bientôt un journaliste s'en mêla. Qu'est devenu l'article de la Ga{ette de Hollande — ou plutôt d'une des nombreuses publications connues sous ce nom — dans lequel Le Brun et Mignard étaient comparés à Corneille et à Racine, avec cette simple remarque

I. N» 555, 1, du Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de l'École des Beaux- Arts.

ACADÉMICIENS d' AUTREFOIS. II

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que Corneille l'emportait sur Racine? Les bibliothèques publiques de Paris semblent bien n'en avoir conservé aucune trace, et nous sommes réduits à le reconstituer dans ses grandes lignes d'après la polémique dont il fut le point de départ.

Quelque passage sans doute y faisait allusion à l'âge avancé de Mignard qui pourtant n'était (disait-on) par rapport à Le Brun que ce que Racine était par rapport au grand Corneille ; la mauvaise vue du premier peintre de Monsieur devait y être tournée en ridicule. Enfin une des dernières œuvres de Le Brun, la Flagellation, qui appartint à Colbert et à Seignelay avant de passer dans la collection du P. de la Chaise, semble y avoir été l'objet d'un bizarre éloge : dans son tableau. Le Brun avait trouvé le moyen de laisser voir sur la face de Jésus la trace du soufflet donné par un de ses bourreaux. Un ami de Le Brun nous apprend en effet, au cours de la discussion, que cet artiste « entendant parfaitement la partie de la peinture qu'on appelle expression avait ménagé délicatement celle du soufflet que le Sauveur avait reçu peu de temps auparavant dans la maison du grand-prêtre. Cette expression, ajoute-t-il, sans être trop prononcée et sans avoir rien de livide ni de difforme, se discerne sur l'œil du côté droit qui est un peu plus chargé et plus éteint que l'autre, comme ayant été particulièrement exposé au coup du scélérat qui donna le soufflet ». Mignard, moins habile que Le Brun dans la science de l'expression, vit peut-être un reproche dans cette allusion.

Toujours est-il que furieux de la comparaison malveillante avec Corneille et Racine, indigné de ce que sa vieillesse servît d'argument en faveur de Le Brun, outré des louanges qu'on donnait à des erreurs de conception ou de métier, Mignard engagea avec son rival une querelle qui certainement couvait depuis quelque temps; et, sans doute parce qu'il le considérait comme un complice, il choisit un des amis du premier peintre, le banquier Jabach, pour lui adresser l'étrange lettre qui suit, où l'enchaînement régulier et logique des idées fait place, comme chez la plupart des artistes écrivains, à des boutades décousues, mais savoureuses et fortes, même dans leur maladresse et leur obscurité :

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« Monsieur,

« Je vous renvoie la Galette de Hollande. Je crois que pour avoir informé le gazetier de mon âge et de mes lunettes, il vous en a coûté quelques louis d'or. L'on connaît bien à ces pauvretés l'humeur du personnage qui ne veut que de fausses louanges; et le plus souvent ces sortes de gens se mettent la peau du renard à cru sur les épaules : il ne leur en vient que gales et rognes.

« J'aimerais beaucoup mieux avoir perdu mille louis d'or que le gazetier eût décidé en ma faveur. L'on connaît trop l'artifice de ce discours qui ne peut être imprimé que par des mémoires : le gazetier sait bien si Mignard est jeune ou vieux et s'il se sert de lunettes !

« Je vous assure, Monsieur, que c'est un homme qui voit son procès perdu : il en appelle au gazetier de Hollande, qui est un pauvre recours. Je suis assuré qu'il le perdra dans toutes les cours souveraines, puisque nous avons à présent de fort bons juges.

M Ressouvenez-vous, Monsieur, s'il vous plaît, du soufflet donné à Notre-Seigneur du côté droit. Il faut bien que le peintre ait l'esprit du côté gauche! De ce petit échantillon l'on peut juger de toute la pièce.

« Je vous donne le bonjour et suis à vous de tout mon cœur,

« Mignard. »

Telle est la lettre qui devint l'occasion d'un débat long et passionné. On peut juger que Mignard eut tort de s'irriter d'un article de journal, d'en attribuer sans preuves la paternité à son rival, et d'écrire à un tiers, ami de Le Brun, des choses plus que désobligeantes pour tous les deux. Mais nous ignorons les circonstances particulières dans lesquelles parut l'article de la Gazette, les bruits répandus sur la part que le premier peintre avait prise à la rédaction ou à la mise en circulation de ces méchancetés; et quand bien même Mignard n'aurait pas droit aux circonstances atténuantes, il n'en resterait pas moins établi qu'il eut le courage de mettre son nom au bas de cette lettre maladroite et hardie, et que, de toute la polémique ainsi engagée, c'est presque la seule pièce qui

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porte une signature. On aurait tort de vouloir dès le début accabler Mignard.

Sa lettre ne resta pas sans réponse. Il existe, accompagnée de deux brouillons, la copie d'une riposte anonyme mordante et parfois spirituelle. Les brouillons sont de l'écriture de Guillet de Saint-Georges, historiographe de l'Académie et créature de Le Brun. Comme le premier peintre s'est défendu d'avoir rien écrit ni fait écrire au cours de la querelle, il importe de rechercher la valeur de cette assertion.

Or on remarque tout d'abord que les brouillons sont raturés et corrigés par une main moins exercée que celle de Guillet : les modifications apportées au texte primitif tendent en général à faire disparaître tout ce qui indique une participation de Le Brun à la rédaction, ou à supprimer les allusions maladroites qui pourraient se retourner contre celui qu'on veut défendre, comme par exemple le récit de la supercherie par laquelle Mignard trompa Le Brun sur l'authenticité de cette prétendue œuvre du Guide dont nous avons parlé. Et surtout nous retrouvons dans la même Hasse des lettres adressées personnellement à Le Brun. Comment croire qu'il n'ait pas connu les brouillons de réponses soigneusement corrigés et rangés avec sa propre correspondance dans les cartons de cette Académie dont il était le chancelier? Tout porte à croire que Guillet de Saint-Georges écrivit sous l'inspiration de Le Brun les lettres anonymes que reçut Mignard.

Voici la première :

« A quoi songez-vous, Monsieur, d'avoir écrit à M. Jabach une lettre pleine de plaintes et d'emportements contre le gazetierde Hollande?... C'est à vous à vous défendre, et vous ne trouverez plus un Molière pour prendre ce soin et pour publier que Jules, Annibal, Raphaël et Michel-Ange ont été les Mignards de leur siècle. Le personnage qui, selon les termes de votre lettre, ne veut que de fausses louanges vous félicite sur la sincérité de celles-là et n'est pas fâché que votre modestie les ait approuvées.

« En votre conscience, avez-vous cru ce que Molière a dit de vous et de ces grands peintres? Ne le soupçonnez- vous pas d'avoir usé en cette occasion de sa malice ordinaire qui,

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par des contre-sens ingénieux et par des invectives enveloppées, détruit ce qu'il voulait détruire? On assure que le gazetier de Hollande n'a rien écrit de plus satirique que cet éloge.

« Si M. Le Brun lui avait donné des louis d'or, comme vous dites, il aurait voulu être distingué et n'aurait pas souffert un parallèle et une comparaison si peu favorable, puisqu'il a l'avantage de pouvoir dire

qu'en cette concurrence Un monarque entre vous met de la différence.

« Le choix que Sa Majesté a fait de lui pour représenter ses grandes actions, et la conduite qu'elle lui a donné de tant d'ouvrages le met en droit de vous dire :

Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.

« Car ce choix ne s'est point fait tandis que vous étiez à Rome. On voyait à Paris votre personne et votre brigue. On les y voit encore; et le Roi n'a pas balancé et ne balance pas sur cette préférence. »

Puis venait un éloge du talent ou plutôt du génie de Le Brun dont toutes les cours de l'Europe se disputaient les œuvres, tandis que le pauvre Mignard n'y comptait que quelques amis (mais enfin il fallait bien avouer qu'il les y comptait!). Et l'auteur concluait par ce conseil charitable :

« Tâchez de regarder sans nuages le poste où est M. Le Brun. Il n'a plus de souhaits à former, et, s'il avait quelque chose à demander à la fortune, ce serait qu'elle n'excitât plus contre lui les jaloux et les envieux que vous connaissez'. »

I. Il existe dans la même liasse de documents le brouillon d'une autre lettre qu'un ami se proposait d'adresser à Le Brun pour prendre sa défense et répondre à la lettre de Mignard. Nul doute que cette lettre, qui semble constituer un projet abandonné, n'ait été soumise à Le Brun. Elle se termine par une allusion à la trace du soufflet laissé sur la joue de Jésus dans la Flagellation de Le Brun et à la plaisanterie de Mignard à ce propos : • Je ne vous dirai rien de la fin de la lettre où il vous prie de vous ressouvenir du soufflet donné à Notre-Seigneur du côté droit, parce que, si cela n'est pas énigmatique, entre nous cela a paru un pur galimatias. »

Enfin dans un troisième projet de réponse à la lettre de Mignard, l'auteur s'adresse directement à cet artiste, lui reproche sa turlupinade à propos du soufflet : a Comme

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Tout ce qu'on peut dire de cette lettre, c'est qu'en cherchant à blesser cruellement Mignard et à atteindre la mémoire de Molière au lieu de railler les termes maladroits de la missive à Jabach, elle faisait perdre à Le Brun le bénéfice de sa situation d'offensé et de la fausse manœuvre de son adversaire. A partir de ce moment, la lutte est nettement engagée : répliques et contre-répliques, malignement colportées à l'Académie et parmi les artistes, vont se succéder pendant plusieurs mois. Comment s'en étonner en songeant aux rivalités aiguës, aux froissements d'amour-propre, à l'importance que prenaient alors les querelles d'artistes ? N'avait-on pas vu paraître précédemment, avec ou sans l'aveu de Le Brun, un poème, d'ailleurs assez amusant, intitulé la Coupe du Val-de-Grâce ' , pour répondre à la pièce fameuse de Molière? En vérité, l'incident dont nous racontons ici les détails n'est qu'un curieux épisode de la lutte de personnes qui se poursuivit si longtemps entre Le Brun et Mignard.

Mignard connut-il la lettre rédigée sous l'inspiration et sans doute avec la participation de Le Brun? Elle avait été portée, semble-t-il, à son domicile, et l'écrivain anonyme qui se chargea de la riposte déclare qu'elle tomba entre les mains du fils Mignard, lequel la brûla pour ne point troubler son père de pareilles bagatelles, mais non pas sans l'avoir montrée à qui devait y répondre. N'acceptons que sous bénéfice d'inventaire la première partie de l'affirmation, et restons bien persuadés que Pierre Mignard lut d'un bout à l'autre, avec une irritation croissante, les méchancetés de Le Brun et de Guillet de Saint-Georges. En tous cas, lorsque la réplique parvint aux Gobelins, nul ne douta que le peintre de Monsieur dût en être considéré comme l'auteur responsable.

Que cette réplique fût un modèle de modération, c'est ce que nul ne croira ; mais elle conservait, avec beaucoup de fierté, une certaine tenue qu'on ne retrouvera plus dans la contre-

elle n'est pas comprise à la cour, écrit-il, mandez-nous si vous l'avez apprise à la halle. En vérité, si la matière était moins digne de vénération et qu'elle pût donner lieu à quelque licencieuse turlupinade, sur le côté droit ou sur le côté gauche vous en mériteriez un qui vous envoyât tout à droit. »

I. Réimprimé par Jouaust en 1880, au tome VII de la Nouvelle Collection moliéresque, avec deux notices du bibliophile Jacob.

réplique de Guillet de Saint-Georges : « Hé quoi! disait-on à Le Brun, croyez- vous que M. Mignard ait besoin d'un Molière pour publier que Jules, Annibal et Michel-Ange ont été les Mignards de leur siècle? Ce qu'il a fait depuis la mort de Molière confirme ce que cet auteur a dit de lui. On désire partout de ses ouvrages ; la reine d'Espagne, le roi d'Angleterre et d'autres puissances en demandent tous les jours et ne songent pas que vous soyez au monde. Vos patrons mêmes en veulent dans leurs cabinets. Il est estimé en France aussi bien qu'ailleurs par tout ce qu'il y a de grand. Qu'a-t-il de plus à souhaiter ?

« Le salon et la galerie de Saint-Cloud et mille autres tableaux qui sont en admiration le mettent si fort au-dessus de vous que, si vous n'aviez pas eu l'honneur d'être le premier peintre du roi comme vous avez eu soin de le mettre dans la gazette de peur qu'on ne l'oubliât, on ne vous ferait pas celui de vous comparer à ce grand homme. Ne vous flattez donc plus. Monsieur, du choix que l'on a fait de vous :

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes Et peuvent se tromper comme les autres hommes.

« C'est à eux à prendre des villes comme fait notre monarque et non pas à choisir des peintres, en un mot. »

Rien de tout cela n'est bas; il y a même dans le dernier trait quelque chose de dangereusement hautain qui permettra à Guillet d'accuser Mignard d'insolence envers la majesté royale. Mais combien Le Brun dut être mortifié de voir soulignée l'infidélité de ses ;7a/ron5, c'est-à-dire de Seignelay, sinon de Colbert, qui devenait le client de son rival ' ! A vrai dire,

1. Nous savons en effet qu'en 1681 Mignard avait fait le portraitdu marquis de SeigTielay, vice-protecteur de l'Académie dont Colbert, son père, était le protecteur. Ces titres justifient le mot de patrons dont se servait le porte-parole de Mignard.

Le marquis de Seignelay lui commanda en outre un peu plus tard le Portement de croix, actuellement au Louvre. A propos de cette dernière œuvre, nous lisons dans le Paris ancien et nouveau (t. III, p. ï65) de Lemaire, dont le privilège est du 26 mai 1684 : « Malgré l'ingratitude et l'envia-du siècle, il (Seignelay) a toujours eu les yeux ouverts pour le mérite de M. Mignard à qui il a fait faire un tableau qui a eu si grand succès que tout Paris en a été rempli d'admiration, à la honte et à la confusion de ceux qui par une lâche jalousie font tout ce qu'ils peuvent pour ensevelir la réputation de cet illustre peintre. Ce merveilleux tableau

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il fut sans doute moins sensible aux attaques que contenait la fin de la lettre contre sa « manière brune et obscure », ou même contre le galimatias de ses allégories qui avait nécessité des « petits livres d'explication » bien insuffisants euxmêmes! Toutefois on comprend qu'avec son tempérament irascible et entier il n'ait pas laissé ces attaques sans réponse et ait eu recours à Guillet, son ami et son obligé'.

Celui-ci, pour être sûr de ne rien oublier et pour mieux détailler ses répliques qui visaient au bel esprit et à la méchanceté, eut l'idée assez bizarre de recopier sur la moitié gauche d'une feuille ou plutôt de plusieurs feuilles de papier la lettre du défenseur de Mignard divisée en articles, et de riposter sur la moitié droite à chacun de ces articles. Impossible de suivre Guillet dans cette discussion où les traits, trop souvent mensongers ou perfides, tiennent lieu d'argument, où le but poursuivi est moins de convaincre que de blesser. Tantôt il reproche à Mignard d'avoir pillé « Jules, Annibal, Raphaël et Michel- Ange » , de telle sorte que ces grands artistes ayant « employé leurs veilles pour la coupe du Val-de-Grâce » méritent bien d'être appelés les Mignards de leur temps; tantôt, pour retourner à l'artiste l'accusation de galimatias, il lui rappelle l'appartement où il a « mêlé confusément l'histoire, la fable et l'allégorie » , et surtout cette coupe où il a « confondu l'ancien et le nouveau Testament et mis la guerre dans un lieu de paix, en peignant son agneau ensanglanté sur une nappe et un autel à la moderne, avec un parement de tapisserie de Bergame

représente Notre-Seigneur qui porte sa croix. Sans exagération, ce sujet n'a jamais été traité si noblement ni avec tant de majesté ; la composition est parfaite et tout ce que nous avons eu de plus heureux génies n'ont rien inventé de plus beau; la correction y est du genre sublime, et la diversité des expressions étonne les esprits les plus éclairés : enfin ce prudent et rare génie a choisi ce divin sujet pour unir toutes les parties de la peinture ensemble et pour convaincre tout le monde que rien n'échappe à un homme de jugement et d'esprit et qui donne tous ses soins et son temps à sa profession. Ce tableau est composé de 200 figures : le roi l'a trouvé si parfait qu'il l'a voulu avoir pour parer son cabinet. » Lemaire, qui semble bien un partisan de Mignard, signale ensuite dans la même collection un autre tableau : « Notre-Seigneur au jardin des Olives est un tableau où il y a peu d'ouvrage ; les expressions en sont d'une grande délicatesse et fort touchantes; ce tableau est de Le Brun qui a l'avantage d'être un grand peintre et un bel esprit. » On voit par la difl'érence des éloges que les guides eux-mêmes prenaient parti dans la cabale.

I. Guillet, grâce à Le Brun, avait été nommé quelques mois auparavant, le 3i janvier 1682, historiographe de l'Académie.

enrichi d'une croix de Malte » ; tantôt il fait grief à Mignard d'avoir « prêté serment de maître-peintre devant les confrères du Sépulcre' n, comme si Le Brun, lui aussi, n'avait pas, au début de sa carrière, fait hommage d'un tableau aux membres de la même corporation. Chicanes mesquines et qui se ressentent beaucoup plus des intérêts personnels que de la passion du beau !

On chercherait assez vainement dans cette longue diatribe un paragraphe où transparaisse une doctrine artistique. Peutêtre cependant Mignard, invité à contempler les œuvres de Le Brun pour apprendre son métier, éprouva-t-il quelque inquiétude à la lecture des vers suivants :

Là, dans un long tissu de tant d'expressions. Vous verrez comme il faut peindre des passions. Disposer tout un camp, y placer une armée Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.

U expression, la peinture des passions, voilà en effet la grande préoccupation de Le Brun, la partie où il prétend exceller et où tous les contemporains reconnaissent sa supériorité sur son rival. Tandis que Mignard, multipliant les portraits même dans l'allégorie, la fable et la peinture d'histoire, s'inspire plus directement de la nature, cherche à récréer les yeux, et, par l'observation directe du modèle, maintient, vaille que vaille, les vieilles traditions de l'École française reprises de son vivant même par les Rigaudel les Largillière, Le Brun qui ne cherche en peignant qu'à inspirer au spectateur des sentiments héroïques ou émouvants à la façon des orateurs ou des poètes, stéréotype les mouvements de l'âme, y compris la foi ou l'amour simple, étudie la physionomie des animaux pour y trouver des règles applicables au visage humain et prétend ainsi atteindre au grand goût. Dans la parodie de Corneille apparaît l'ombre de la doctrine chère au premier peintre. C'est à peu près la seule trace de préoccupation esthétique qu'on puisse relever dans toute la prose de Guillet.

I. Il s'agit du cabaret de la Chasse, rue du Sépulcre, fréquenté surtout par des peintres flamands et apparemment des «. suppôts de la jurande ».

En revanche la question de clientèle y est serrée de près : ce qu'on sent essentiel à ses yeux, c'est de recevoir des commandes du roi, de la famille royale, des cours étrangères et des grands seigneurs amateurs. Mignard se vante d'être à cet égard bien partagé? « M. Le Brun, réplique Guillet, aurait trop à nommer s'il fallait faire un détail de tous ceux qui ne pouvant avoir de ses originaux en recherchent des copies. » Et il faut avouer que ce n'était pas là pure gasconnade, puisque nous admettons souvent aujourd'hui comme œuvres de Le Brun des travaux d'élèves retouchés par lui plus ou moins soigneusement.

Mais la phrase qui visiblement a mis Le Brun en fureur est celle qui constate l'entrée de Mignard dans le cabinet de ses patrons. Impossible de nier le fait que tout le monde connaissait. Il fallait donc trouver autre chose, et Guillet haineux de répartir : « Vous savez combien il vous a coûté de sollicitations et de prières pour trouver à vos ouvrages une place dans le cabinet de ces patrons, et vous n'avez pas oublié la douleur que vous avez ressentie lorsqu'un juste dégoût a fait sortir de ce cabinet un tableau qui faisait votre entêtement et qui avait fait celui de M. Dreux'. »

Aucune preuve d'ailleurs à l'appui de ces allégations dont la première, tout au moins, ne peut guère être prise au sérieux; car comment admettre que Mignard, très recherché comme portraitiste, ait eu beaucoup de démarches à faire pour obtenir une commande du jeune Seignelay qui, après tout, n'avait pas les mêmes raisons que son père de ne point causer de peine à Le Brun ? Que le peintre du Val-de-Grâce ait été intrigant, c'est possible; mais à une époque où Monsieur lui confiait la décoration de Saint-Cloud, où sa réputation était le mieux établie, qu'il ait eu à solliciter les amateurs, la chose semble bien improbable. Au reste, l'ami de Mignard poursuivant cette assez misérable discussion déclare dans un document postérieur que, loin d'avoir recherché le patron de Le Brun, le grand

1. D'après le Dictionnaire des amateurs français au XVII' siècle, de E. BonafFé, Thomas Dreux, seigneur de Brézé, conseiller au Parlement de Paris, était grand admirateur de Poussin; il a signé au contrat de mariage de Pierre Mignard publié dans les Nouvelles Archives de l'art français (années 1874-1875, p. i5).

artiste « pourrait montrer des billets de ce jeune seigneur qui prouveraient bien qu'il en a été recherché » .

Quant au tableau — un Saint Pierre qui avait été payé deux cents livres par M. Dreux — on en veut aujourd'hui huit cents écus. « Il me semble, fait observer l'avocat de Mignard, que mon ami doit être ravi de voir que pendant sa vie l'on paie ses ouvrages autant que ceux des anciens maîtres. »

Et voilà où se traînait cette basse querelle qui eût pu être si noble et si suggestive à la condition qu'elle eût révélé deux conceptions d'art en lutte, ou tout au moins deux tempéraments se heurtant sur une question d'esthétique. Mais non; les deux rivaux ne cherchent que le scandale; Mignard déclare à Le Brun qu'il ne répondra pas à ses lettres et les brûlera : « M. Le Brun, réplique Guillet, sera bien aise de conserver les vôtres pour montrer à tout le monde jusqu'où vous ont porté la jalousie et l'ambition. » Montrer à tout le monde les torts de l'adversaire, voilà le vrai but poursuivi; et si ces lettres satiriques ne furent pas imprimées, du moins circulèrent-elles dans le monde des peintres et des sculpteurs, comme nous le prouve un curieux incident déjà connu, mais encore inexpliqué, qui survint bientôt après à l'Académie.

Il y a environ un demi-siècle, Paul Lacroix réimprimait une ode insipide de Paul Mignard d'Avignon, neveu du grand Mignard ' . Les louanges de Le Brun, celles du roi et de Colbert se développaient en trente-six stances emphatiques. L'antiquité elle-même était sacrifiée au premier peintre, malgré le respect qu'il affichait pour elle, et le poète, s'adressant aux Phidias et aux Apelles, s'écriait ingénument :

Je sais qu'à votre mémoire

Il cède toute la gloire

Des beaux chefs-d'œuvre qu'il fait ;

Mais étant ce que vous fûtes,

Il sait tout ce que vous sûtes :

Vous sûtes moins qu'il ne sait.

Et tandis que la pièce se terminait par un pompeux éloge de

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