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I. Revue universelle des arts, t. VII, p

rAcadémie, irréconciliable ennemie de la Maîtrise où Pierre Mignard s'était enrôlé, la brochure, ornée de dessins de Le Brun, portait pour épigraphe : Non duo, non aller. L'allusion était évidente : Paul Mignard considérait que nui ne pouvait entrer en concurrence avec l'artiste dont il chantait la gloire. Et ainsi on arrivait à se demander comment le propre neveu de Pierre Mignard prenait ouvertement et insolemment parti pour Le Brun au moment où les travaux de Versailles et de Saint- Cloud mettaient aux prises les deux grands peintres.

Vingt ans plus tard, un détail curieux était révélé à propos de cette pièce. Les Procès- Verbaux de l'Académie Royale, enfin publiés, faisaient connaître que, le 2 janvier i683, Paul Mignard avait offert quatre-vingts livrets d'un poème en l'honneur de M. Le Brun, « lesquels livrets avaient été distribués sur l'heure à la Compagnie » . Ajoutons que la Compagnie avait été, ce jour-là, particulièrement nombreuse, puisque le procèsverbal porte quarante-neuf signatures dont celle de Le Brun. Quant à Paul Mignard, il n'assistait pas à la séance et était sans doute occupé à Avignon.

Aujourd'hui nous pouvons reconstituer l'histoire de cette petite publication. Le différend entre Le Brun et Mignard avait fait du bruit; l'article de la Galette de Hollande, nous le savons par le dossier de l'affaire, était parvenu à Arles et à Avignon; les lettres écrites à ce sujet avaient été colportées, et Paul Mignard, soit qu'il eût contre son oncle quelque rancune à satisfaire, soit qu'il craignît d'être compromis auprès du premier peintre dans cette violente querelle, se décida à y mêler son mot, et ne trouva rien de mieux que de composer et de faire distribuer en pleine Académie une ode, qui, étant données les circonstances, ne pouvait que blesser son parent.

D'ailleurs Le Brun, qui ne laissait rien perdre, a eu soin de nous conserver, en même temps que les brouillons de Guillet de Saint-Georges, une lettre autographe que Paul Mignard lui écrivait d'Avignon le 23 février i683. Uînnimico del merito, ou encore « le malhonnête parent » y était fort maltraité, notamment pour avoir déclaré que son neveu, ne s'étant jamais essayé à la poésie, ne pouvait être l'auteur de l'ode à Le Brun. Le jeune peintre, pour rendre sa protestation plus éloquente.

y inséra encore quelques vers, où, reconnaissant son inexpérience, il déclarait :

J'en demeure d'accord, je n'y suis point habile, El le métier des vers est pour moi difficile ; Mais quand il faut louer les merveilleux talents De l'illustre Le Brun, l'Apelle de notre âge, Apollon vient m'enfler l'esprit et le courage, Et m'inspire parfois des vers assez galants.

Et comme si cette flatterie n'eût pas suffi, il terminait par cette irrévérence à Tégard de son oncle : « Enfin, Monsieur, quoi qu'il en die, et en prose et en vers, in dispetto di questo che non lo vuole, je suis et je serai toute ma vie votre très humble serviteur. »

Puis, loin de s'en tenir là, il joignait à sa lettre celle qu'un ami d'Arles venait de lui adresser et qui attestait une fois de plus les sentiments du neveu de Pierre Mignard. « La fortune, écrivait cet ami, ne peut mieux vous venger des secrètes fourberies del signor Pietro que de vous faire rencontrer un aussi glorieux protecteur que l'illustre M. Le Brun, près de qui vous ne trouverez jamais la forfanterie italienne que ce bienheureux oncle a toujours pratiquée, et qu'il avait moins sujet d'exercer à votre égard qu'envers tout autre, s'il était capable de se ressouvenir des grâces qu'il a reçues dans votre famille, lorsqu'il y a passé des années entières à son retour d'Italie avec la sienne ' . . . Puisqu'il a toujours été assez malhonnête de vouloir vous nuire et de retarder le progrès de votre fortune, je loue extrêmement les sentiments où je vous vois qui seront pour lui des motifs de désespoir et de rage. »

Ainsi donc, le désespoir et la rage, voilà où le neveu voulait amener l'oncle, sans que nous sachions si vraiment il avait contre son parent des griefs légitimes. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en fournissant à Le Brun l'occasion de répéter et de prouver que Pierre Mignard était en horreur même à ses proches, il choisissait de sang-froid le moyen le plus cruel d'atteindre son oncle.

On pense bien que cette intervention de Paul Mignard ne

I. Mignard ne passa à diverses reprises que quelques mois à Avignon.

contribua pas à calmer les adversaires. L'oncle insinua qu'on avait abusé de son neveu, et, pour répondre à cette accusation, Le Brun se procura et conserva la lettre de Paul Mignard dont on vient de lire les passages essentiels.

Quant à suivre la discussion touffue et décousue qui s'engagea de nouveau entre les deux peintres ou plus exactement entre leurs prête-noms, ce serait chose impossible : Guillet, après avoir découpé la réponse de Mignard ou de son défenseur en trente articles, réplique par trente autres explications sans aucun lien entre elles, et assouvit avec méchanceté et mauvaise foi une haine invétérée. II convient de ne rechercher dans ces deux longues lettres que ce qui a trait soit à la vie privée et à la carrière artistique des deux rivaux, soit à l'âpre critique qu'ils font réciproquement de leurs œuvres.

Mignard semble avoir été, non pas le moins violent, mais le moins injuste et le moins méchant dans cette lutte discourtoise. II ne s'attache guère au passé de son rival, il ne fait aucune allusion aux intrigues, pourtant bien connues à cette époque et faciles à reconstituer aujourd'hui, par lesquelles Le Brun essaya toujours de dominer l'Académie et se rendit odieux à beaucoup de ses confrères. Il se défend plutôt qu'il n'attaque et ne blesse qu'en ripostant.

Le Brun s'est vanté de son titre de prince à l'Académie romaine de Saint-Luc : les honneurs de ce genre, » il y a dix ans que M. Mignard les a refusés », tandis que Le Brun les a obtenus à force de sollicitations.

Le Brun prétend que Seignelay ne peut plus supporter la vue des peintures de Mignard? Eh bien! chez ce patron de Le Brun « il est resté un tableau qui doit lui causer de méchants quarts d'heure; le garde-meubles pourra dire les louanges qu'on lui donne!' » Et Mignard mettra en regard de cette pauvre toile un autre tableau « commencé depuis un mois... Ce sera un petit combat qui ne se fera pas avec la plume. »

R ien de bien répréhensible. 11 n'y a pas non plus à se scan-

I. Serait-ce le Christ au Jardin des Olives signalé par Lemaire, ou plutôt un Portement de Croix en face duquel Mignard méditait de faire placer le sien?

daliser très fort de ce calembour recueilli dans le public : que « le Paradis du Val-de-Grâce est l'enfer de M. Le Brun »; et si le ton général nous déplaît, il convient de se rappeler que la conversation a été mal engagée dès le début.

Ce qui sans doute vexa plus particulièrement le premier peintre du roi, ce fut la riposte à l'accusation portée contre Mignard d'avoir prêté serment à la corporation des Maîtres peintres et sculpteurs. Souvenez-vous, répond-on à Le Brun. « que vous avez fait le pas avant M. Mignard, et que de plus l'on vous obligea de faire un chef-d'œuvre : cela me semble bien bas pour un homme d'un si grand mérite. » Le Brun s'empressa de répliquer que du moins personne ne pourrait trouver son nom sur les registres de la Maîtrise, et que, s'il donna à ces sortes de gens un tableau de sa main, ce fut « pour éviter leur joug honteux et se débarrasser de leurs importunités » . Mais être réduit à se défendre sur ce point, c'est avouer d'anciennes et humiliantes relations. L'orgueil de l'académicien dut cruellement souffrir.

Chose curieuse : Mignard qui rêva un moment d'opposer la corporation à l'Académie, semble, lui aussi, un peu embarrassé d'être resté enrôlé parmi les maîtres, et explique « qu'il prit ce parti pour recouvrer sa liberté y. Il rougit de ses anciens amis, probablement très méprisés à la cour, et qui d'ailleurs s'étaient montrés, à tous égards, fort inférieurs à leurs rivaux. « Beau moyen de vivre en repos, répliquera Le Brun, et de conquérir sa liberté que de subir les statuts d'une communauté accoutumée à mille assemblées tumultueuses et à mille fonctions mécaniques! » Mais il est probable que Mignard, premier peintre de Monsieur, avait moins à souffrir de ces statuts qu'il n'aurait éprouvé d'amertume à se sentir, dans l'Académie, dominé par Le Brun.

Voilà, dans la lettre de Mignard, tout ce qui concerne l'attitude de son adversaire comme homme ou comme artiste. Le Brun et Guillet de Saint-Georges furent moins discrets : ils se firent l'écho des médisances, altérèrent la vérité, et ne reculèrent pas devant une vilenie.

Sans parler d'une lettre en vers, que nous n'avons pas retrouvée, mais qui parvint aux Gobelins, et qu'on attribua.

sinon à Mignard, du moins à une « Muse domestique », sur laquelle on laissait aux suppositions le loisir de s'exercer, sans insister sur le soin avec lequel est recueilli tel mot amer de Nicolas Mignard à Tégard de son frère Pierre, signalons simplement les détails biographiques donnés sur celui que Guillet appelle dédaigneusement « un peintre de Troyes » . Voulant prouver que Mignard ne méritait pas ce nom, son ami avait expliqué en quelques mots qu'il « était sorti de cette ville à quatorze ans pour aller à Bourges où il avait demeuré un an chez M. Boucher, son premier maître, de là dix-huit mois à Fontainebleau, cinq ans à Paris et vingt-trois ans dans Rome ». A ce compte très exact, si l'on admet que Mignard est né au mois de novembre de l'année 161 2, comme on ne peut plus en douter, Le Brun opposa des dates manifestement fausses, afin de faire croire que son adversaire avait plus de trente ans lorsqu'il partit pour Rome.

De ce départ même il donne des causes injurieuses pour Mignard. Cet artiste aurait tenté de supplanter Simon Vouet, son propre maître, dans des travaux entrepris par le chancelier Séguier. Pour comble d'ingratitude, nul n'aurait eu plus d'obligations que Mignard envers ce maître : non seulement l'artiste avait été accueilli par lui « avec une charité infinie », mais l'excellent Vouet s'était même employé à lui « procurer un mariage chaste avec une fille sans reproche et recommandable par sa vertu », qui précisément était celle de Vouet! Ce détail nous fait sourire; mais, quelques lignes plus bas, revient une allusion à cette union qui eût été irréprochable, et, pour les contemporains qui comprenaient à demi-mot, il y avait là tout autre chose qu'une naïveté. Ils savaient bien ce que les biographes de Mignard nous ont caché, ce qui nous a été révélé par un testament de l'artiste, c'est qu'avant d'épouser à Saint-Eustache la belle Anna Avolara, il avait eu d'elle deux enfants. Mignard avait-il rencontré des difficultés pour se marier à Rome? ou bien avait-il volontairement négligé de faire les démarches nécessaires? Nous l'ignorons; quoi qu'il en soit, on peut dire que Le Brun, en laissant passer cette allusion perfide de Guillet de Saint- Georges, a failli à sa réputation de galant homme. Ce seul

détail suffirait pour rendre suspectes toutes ses affirmations concernant la vie de son adversaire, et nous ne regrettons pas qu'il ait, comme il le dit, réservé pour une autre fois la suite de la biographie.

Si le premier peintre de Monsieur montre peu de goût pour les attaques personnelles contre le premier peintre du roi, en revanche il ne ménage pas ses ouvrages. Sans doute, il lui échappe, à côté de remarques intéressantes et de solides jugements, des critiques vagues et presque injurieuses : « On ferait voir, écrit-il ou fait-il écrire, comme deux et deux font quatre, que vous ne savez pas les principes. » Mais l'accusation se précise presque aussitôt : « Ce que vous faites n'est que pratique sans la théorie. » Et lorsqu'on songe à la prodigieuse quantité de dessins que Le Brun donna à tous les ouvriers de Versailles, on est bien obligé de reconnaître qu'il y entra nécessairement beaucoup de cette pratique, dont Mignard a l'air de faire fi et pour laquelle nous sommes moins sévères, nous qui admirons surtout dans Le Brun un de nos plus puissants artistes décorateurs.

Le reproche dut paraître amer à l'académicien qui se réclamait des belles antiques, de Raphaël et de Poussin, d'autant plus que Mignard insistait sur les applications industrielles de l'art de son rival. 11 prenait plaisir à lui rappeler ses rapports avec les tapissiers : « C'est la manière de Bruxelles toute pure », s'écrie-t-il devant les paysages de Le Brun; et ailleurs il raillera encore cette « manière si décriée à présent que lorsque l'on parle de quelque jeune homme peintre, l'on dit : « Ce n'est pas grand' chose, s'il peint de la manière des Gobelins! »

Mignard cherchait-il donc à faire oublier ses fréquentations de la Maîtrise? Lui qui venait de dessiner pour Monsieur des cartons de tapisserie, prétendait-il donc tourner en dérision l'art industriel dont la France avait alors lieu d'être fière? A vrai dire, ce qui le préoccupait surtout, c'était de montrer que son rival ne l'emportait ni par la pratique exclusive du grand art, ni par l'éducation première, ni par la noblesse des conceptions, ni par l'habileté de la facture. De là ces allusions aux arts mécaniques, de là ce besoin de rappeler à Le Brun

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lyS ACADÉMICIENS D'AUTREFOIS.

que tous deux ont suivi d'abord la manière de Vouet, mais que lui, Mignard, l'a laissée à Rome, d'où lui, Le Brun, l'a rapportée.

Il va de soi que la plupart des critiques ont trait aux peintures de la galerie des Glaces, encore inachevées et déjà célèbres. Parmi les reproches dont ces pages abondent, quelques-uns nous étonnent aujourd'hui : a N'êtes-vous pas honteux, demande Mignard à Le Brun, de mettre vos tableaux à la boucherie? Votre collage vous oblige de couper bras et jambes à vos figures. » Et Guillet de Saint-Georges, qui ne peut nier cet accident auquel nous n'attachons, quand nous le remarquons, qu'une minime importance, Guillet de Saint- Georges est certainement embarrassé et ne s'en tire que par une boutade : a Grâce donc à ce collage, puisque collage il y a, il n'y a que lui qui puisse mettre les tableaux de M. Le Brun à la boucherie; mais souvenez-vous que votre propre pinceau y met les vôtres et nous laisse voir bien des estropiés. «

Plus loin Mignard s'écrie : « Vous ne deviez pas laisser le tableau du Passage du Rhin dans une voûte : cela est contre toutes les règles de la peinture ! » Guillet a beau répondre que le Carrache et Raphaël en ont fait autant, on le sent inquiet : comme tous ses contemporains, plus logiciens qu'artistes, il est vaguement choqué qu'un fleuve coule au-dessus de sa tête.

Est-il besoin de dire que Mignard retourne à Le Brun sa vieille accusation de plagiat, et découvre que son rival ne sait pas a dégrader les figures et les mettre bien en leur place » ? Rien de plus aisé en effet que de trouver des faiblesses dans une immense composition et que de conclure de fautes particulières à un vice général. Mais il y a peu de chose à retenir de toutes ces minuties, quoique certaines ponent de façon curieuse la marque de leur temps.

Les reproches les plus sérieux de Mignard concernent l'obscurité des allégories et la collaboration abusive des élèves avec le maître. Il lui était facile en effet de railler ce qu'il appelait le galimatias de son confrère. L'allégorie perpétuelle de Versailles fatigue l'attention; les qualités proprement picturales n'y compenseat pas les prétentions déplacées à l'éloquence;

la couleur, raêrrie avant les repeints sur lesquels des documents authentiques nous éclaireront sans doutequelquejour,n'a jamais séduit le regard. Il nous reste, à vrai dire, de ce magnifique ensemble une impression grandiose et le sentiment d élégances surannées; mais Tordonnance générale et les détails purement décoratifs nous touchent plus que le mérite des tableaux. Nous nous désintéressons vite des inscriptions, des personnages, du sujet, et persuadés, plus encore que Mignard, qu'un bon tableau s'empare d'abord des yeux des spectateurs, nous n'avons pas recours aux explications données par l'artiste. • Après avoir bien lu vos petits livres, écrivait à Le Bnm son adversaire, on ne trouve rien dans vos ou\Tages de ce que vous y avez dit. » Hélas! nous ne lisons même plus les petits li\Tes, et nous n'admettons pas qu'un |>eintre cesse de rester peintre. Mignard, non moins italianisant que Le Brun, mais plus simple, plus gracieux, Mignard dont la couleur n'est pas toujours heureuse, mais qui n'eût pas écrit que « les broyeurs seraient au même rang que les peintres, si le dessin n'en faisait la différence ' », Mignard, malgré ses réminiscences du Guide et des Carraches, avait, somme toute, raison contre Le Brun, et était si bien en droit de protester contre la subtilité et l'ennui des allégories que Guillet de Saint-Georges ne trouva rien à lui répondre; car on ne peut considérer comme tme réponse cette platitude : t On donne bien des explications à l'histoire sacrée et à la profane ! ■

Mignard n'avait pas moins beau jeu contre la complaisance excessive avec laquelle Le Bnm se déchargeait sur quelques artistes du soin d'exécuter ses oeuvres. Il se moque des tableaux de la grande galerie • qui sont toujours de cinq ou six mains », et il leur oppose fièrement * la plus grande ou\Tage de l'Europe qui est celle de Saint-Cloud, faite de la main d'im seul homme » . Il est trop évident que le tableau peint par celui qui l'a conçu mérite plus d'estime que l'œuvre en quelque sorte collective. Aussi Guillet de Saint-Georges, se rendant compte de la supériorité de Mignard, en fut-il réduit à des réparties qui auraient voulu être méchantes et qui sont enfantines. Si Mignard,

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