I. A. Fontaine, Outfirencts ÎMéditfs.^p
i8o ACADEMICIENS D'AUTREFOIS.
selon lui, a peint sans aucune aide la galerie de Saint-Cloud, c'est que « Tayant remplie des dépouilles prises sur d'autres peintres, il a appréhendé que son pillage eût pour témoins les ouvriers qu'il y aurait employés. » Mieux eût valu ne rien répondre.
Il faut donc reconnaître que Le Brun a été sévèrement, mais assez loyalement jugé par son adversaire. Au contraire les critiques de celui-ci dénotent plus de haine que de clairvoyance. Des traits perfides, des développements amphigouriques, voilà ce qu'on trouve d'un bout à l'autre de la longue lettre de Guillet. Toutefois, puisque Le Brun formula ou laissa formuler l'accusation de plagiat contre deux des tableaux de Mignard, il convient d'y insister, ne serait-ce que pour étudier sa méthode.
« M. Le Brun, écrit Guillet à Pierre Mignard, s'oflfre à vous prouver une partie des larcins que vous avez faits, soit en figure entière, soit en parcelles différentes, pour les placer hardiment dans vos tableaux et soulager votre stérilité. En voulezvous un exemple tout manifeste et tout récent qui précédera les autres que l'occasion m'obligera de rapporter? Souvenezvous de la supposition que vous fîtes dernièrement au roi, en lui faisant passer une copie d'après le Guide pour le portrait du petit prince de.. . ', que vous avez représenté endormi après avoir bien publié que c'était une chose toute nouvelle. En effet, la nouveauté est singulière et merveilleuse d'avoir pris ce portrait dans un tableau du Guide qui est fait il y a soixante ans, et qui représente un petit Amour endormi auprès d'une Psyché qui le regarde. »
Quel est ce tableau du Guide? Le Louvre ne possède rien qui y ressemble, et nous ne pouvons juger de l'analogie. Mais une double remarque s'impose : c'est d'abord que Mignard n'avait pu faire le portrait du fils de Louis XIV d'après un tableau du Guide, ensuite que l'Amour contemplé par Psyché devait être plus âgé que le bébé représenté par Mignard. Reste cette nouveauté d'avoir peint le portrait d'un enfant endormi : Le Brun n'a pas prouvé qu'elle n'appartenait pas à son rival.
I. Il s'agit certainement du portrait du Comte de Toulouse, actuellement au musée de Versailles.
MIGNARD CONTRE LE BRUN. i8i
La mauvaise foi apparaît plus clairement encore dans la seconde accusation de plagiat. Mignard ayant vanté le bon goût de Seignelay devenu son client : « Vous avez raison, réplique Guillet, de publier que ce seigneur se connaît parfaitement en peinture : il en a donné des preuves récentes en examinant le tableau d'un Saint Pierre que vous avez fait pour lui et que vous prétendiez faire passer pour un original de votre main; car il a dit à M. Le Brun que ce n'est qu'une copie d'un Saint Pierre du Guide qu'il a dans son cabinet. » Et nous savons en effet que Seignelay possédait de ce maître un Saint Pierre, paraît-il, admirable : « Il marque, dit Le Maire généralement avare d'explications, une contrition si forte d'avoir renié son Maître que le curieux spectateur oublie la peinture et le tableau, et ne songe plus qu'à sa conscience*. » Peut-être dans l'œuvre de Mignard apparaissait-il une réminiscence de celle du Guide; mais comment supposer le peintre français assez naïf ou assez insolent pour copier un tableau de Seignelay et présenter ensuite à ce même Seignelay cette copie comme un original?
D'ailleurs l'impertinence, chez Guillet et chez son patron, tient lieu de raisonnement. Le but est de blesser; peu importent les moyens. Mignard avait conseillé à Le Brun « d'apprendre à dégrader ses figures et à les bien mettre sur leurs plans » . Guillet riposte : « Vous n'avez jamais su ce que c'est que perspective, et en ignorez même le nom, puisque vous écrivez prospective dans vos lettres en langue champenoise. On prouvera bientôt ces vérités par un dessin et par un billet de votre main qui sont dans le cabinet de M. Le Brun ^. Le dessin est celui que vous avez fait pour les tapisseries que Monsieur a fait exécuter en Flandre, et le billet est le même que vous avez écrit aux peintres flamands qui devaient exécuter en peinture ce rare dessin. Vous leur mandiez qu'ils prissent garde à la prospective... Vous devez craindre que M. Le Brun ' fasse graver ce dessin; car il en est sollicité cha-