I. Cf. chapitre II, p
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longs services, il se plaignait qu'on le méprisât ouvertement ' . « On vient, écrivait-il, jusque dans les Gobelins et même en ma présence, distribuer et corriger des ouvrages dont on ne me laisse plus aucune direction, et on me fait retomber au rang ordinaire des ouvriers dont je dois prendre la conduite. On m'a fait entendre que vous l'aviez ainsi ordonné, et le profond respect que j'ai pour les ordres qu'on porte en votre nom m'a obligé jusqu'à présent à tout souffrir. Mais il y a tant de honte pour moi à déchoir de l'honneur où il a plu au roi de m'élever, que je prends enfin la liberté de m'adresser à vous. Monseigneur, pour apprendre de vous-même quelle est votre volonté et si vous agréez que les avantages dont j'ai joui depuis longtemps me soient conservés. »
Louvois, qui peut-être ne reçut jamais cette lettre, mais qui fut informé par le maréchal de Créqui des griefs de Le Brun, donna satisfaction au premier peintre. Il le tira à part, rapporte Guillet de Saint-Georges, et lui dit « que, si quelques personnes avaient entrepris sur ses fonctions, c'était parce qu'il paraissait les avoir abandonnées, et qu'il s'en apercevait même si bien que, s'il n'avait pas eu un mérite singulier, il lui aurait déjà donné des marques de son ressentiment; que, quand M. Le Brun voudrait continuer à faire ces charges, il lui ferait plaisir - » .
Louvois avait raison : la mauvaise volonté de Le Brun était manifeste. Cette fois encore l'artiste put garder quelque temps l'illusion d'une demi-victoire; en réalité son crédit auprès du ministre était ruiné. Tel il s'était montré — rancunier, arrogant et mesquin — dans sa querelle avec Mignard, tel il se révélait encore dans sa disgrâce dorée. Il mourut doublement vaincu, à la cour et à l'Académie, laissant à un rival plus âgé la joie profonde de lui succéder.
C'est à tort, me semble-t-il, qu'on a prétendu que la Compagnie avait accueilli froidement Mignard; il faut vraiment se montrer pointilleux pour trouver trace de mécontentement dans la délibération du 5 mars 1690 qui suivit l'ordre de
I. Cette lettre fait partie du dossier concernant la querelle de Le Brun et de Mignard.
3. Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie, 1. 1, p. 68
recevoir Mignard comme successeur de Le Brun dans toutes ses charges et dignités. « Après cette déclaration, lit-on au procès-verbal, la Compagnie d'une commune voix a dit tout haut qu'il n'était point besoin de délibérer dans une occasion comme celle-ci, ni de procéder à la pluralité des suffrages par les fèves ou autrement, s'agissant de témoigner sa respectueuse obéissance aux volontés du Roi et sa soumission aux ordres de Monseigneur notre Protecteur qu'elle exécutera toujours avec beaucoup de joie, et surtout en cette occasion où il faut recevoir dans la Compagnie un homme d'un mérite si extraordinaire et pour lequel elle a toujours eu beaucoup d'estime, n'ayant rien à désirer en lui que de lui voir posséder longtemps des honneurs qu'il a si bien mérités. » J'imagine que si l'Académie avait détesté ou méprisé Mignard, elle n'eût proclamé ni sa joie, ni son admiration, et se serait contentée de marquer sa soumission aux ordres du roi. En fait, la plupart des académiciens étaient sans doute acquis au parti de Mignard depuis que son influence avait grandi au détriment de celle de Le Brun, et se félicitaient de voir à leur tête l'artiste qui pouvait leur faire le plus d'honneur, leur attirer le plus de bénéfices, et que sa seule inimitié avec Le Brun avait tenu jusqu'alors éloigné de leur Compagnie. La tradition veut et voulait dès le milieu du xvni^ siècle que l'Académie fût au fond restée fidèle à Le Brun et que Mignard n'eût souhaité y entrer que pour l'humilier et au besoin l'anéantir. Voici comme l'érudit, consciencieux et sagace historien Henri van Hulst, dans son Histoire des Directeurs, s'est exprimé sur ce point : « A l'égard de la conduire que M. Mignard tint avec l'Académie depuis qu'il en était directeur, il paraît que l'idée que nous nous en faisons aujourd'hui n'est pas bien juste. L'on met assez volontiers sur son compte la fameuse lettre que M. de Villacerf écrivit à l'Académie le 22 avril 1694 pour ordonner sa cessation de la part du roi, lettre dont l'événement fit tant d'honneur à ceux qui se trouvèrent alors à la tête de ce corps par la façon généreuse qu'ils se dévouèrent pour le soutenir ' ! Il est cependant
I. Dans cette lettre publiée au tome 111 des Procès-verbaux de l'Académie (p. 14), Colbert de Villacerf ordonnait « de faire cesser l'Académie de peinture et de sculp-
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de notoriété générale que cette lettre ne fut occasionnée que par la difficulté des temps, la même qui porta Louis XIV à faire alors tant d'autres retranchements et à faire fondre les magnifiques meubles d'argent massif dont étaient ornés les appartements de Versailles.
« Une preuve particulière que ce coup n'a pas été provoqué par M. Mignard est ce qu'il avait fait pour l'Académie peu de temps auparavant, savoir le 22 décembre 1692 et le i" décembre 1693 : c'était d'obtenir pour elle deux augmentations de pension de 2.000 livres chacune, au moyen desquelles il doublait le traitement que M. Le Brun avait procuré à la Compagnie en i663 et auquel il s'était toujours tenu depuis. Ne pourrait -on pas citer en faveur de M. Mignard, comme une autre preuve de ce dont il s'agit ici, les soins qu'il se donna pour tirer du moins de quoi subvenir aux frais indispensables de l'École ? Car on lui fît honneur dans le temps des 2.000 livres par an sur lesquelles elle roula jusques après la paix de Riswyck. C'est par un pur principe d'équité qu'on a cru devoir articuler ici ces différents détails dont la certitude est établie par nos registres ou par ceux du trésor des Bâtiments du roi.
« Le même principe m'oblige d'observer que M. Mignard fit don à l'Académie de la grisaille de sa coupole du Val-de- Grâce le i" décembre 1691 ', et que, si elle ne fut pas mise en possession de ce don plus tôt que le 2 mai 1693, ce fut parce que M. Audran employa tout ce temps pour exécuter la planche qu'il a gravée depuis. Nos registres portent que ce fut lui qui présenta cette grisaille à l'Académie immédiatement après avoir achevé sa planche, ce qui semble exclure tout soupçon de variation dans les intentions du donateur.
« Si ces deux derniers faits sont rapportés ici d'une manière différente qu'ils l'ont été dans la vie de M. Mignard que nous a donnée un illustre honoraire connu pour l'homme du
ture » jusqu'à ce que les exercices pussent être repris. L'interruption était due à la détresse du trésor. Les académiciens offrirent « d'instruire la jeunesse gratuitement », et le roi, en acceptant, accorda pour les besoins de l'école une somme de 2.000 livres. I. Ce dessin était l'œuvre de Michel Corneille l'aîné.
monde le plus vrai*, c'est l'affaire des sources où nous avons puisé. Mais si je m'en explique si librement devant vous en sa présence, je dois vous déclarer que c'est parce qu'il a exigé de moi que j'en usasse ainsi. Sûrement ce trait de candeur ne vous surprendra pas; il n'en est pas moins exemplaire.
« M. Mignard mourut le 3o mai lôgS, âgé de 85 ans. Il n'y eut que quatre réceptions d'académiciens pendant les cinq années que dura son directoriat (MM. Hurtrelle, Ferrand, Coustou l'aîné et Colombelle). M. de Louvois s'en était rendu le maître et s'y montrait fort difficile. Il prétendait que l'Académie ne l'était plus assez et qu'il importait à la réputation de ce corps qu'il le remît en règle à son égard. M. de Villacerf qui lui succéda au mois de juillet i6gi dans le ministère des arts et le protectorat de l'Académie, agit dans le même esprit si bien qu'il ne se fit pas une seule réception même sous le directorat suivant. »
Et voilà, je pense, toute la vérité sur le rôle de Mignard à l'Académie-. Malgré la sévérité dont on fit preuve envers les aspirants, il ne semble pas que jamais les peintres et sculpteurs de la Compagnie aient eu à se plaindre de leur directeur. On avait cabale contre Le Brun; on ne cabala point contre lui. Le Brun n'avait jamais donné à l'Académie aucun ouvrage de sa main ; Mignard, âgé de quatre-vingts ans, voulut du moins laisser une copie de son chef-d'œuvre. Le Brun, qui ne négligeait jamais ses intérêts, n'avait rien fait en faveur de ses confrères; Mignard obtint une augmentation des pensions. Et l'on voudrait que les académiciens aient été hostiles à Mignard! C'est vers 1725, quand on se mêla, avec Dubois
1. Dans la Vie de Mignard, de Caylus, on lit en effet : « Par ses intrigues ou ses caprices il fit plusieurs fois augmenter ou diminuer les pensions de l'Académie qui ne s'en échauffa point. Mignard voulut laisser dans l'Académie un morceau qui fît penser à lui, mais qui n'eût pas l'air d'un morceau de réception : il proposa donc une copie en grisaille de la coupole du Val-de-Grâce. Le présent fut accepté, mais ne fut placé dans nos salles que trois ans après la réception de celui qui le faisait. On donnera le tour que l'on voudra à ce procédé ; mais il n'est pas moins demeuré pour constant qu'il y eut une sorte d'affectation et que Mignard fit voir dans toutes les occasions un éloignement marqué et même du mépris pour tous nos usages. »
2. Ajoutons que le 26 juin 1694 ce vieillard de quatre-vingt-deux ans avait lu un discours sur la peinture que le procès-verbal de la séance analyse, mais qui était déjà perdu du temps de Caylus.
de Saint -Gelais, de débrouiller Thistoire de la Compagnie', qu'on retrouva les papiers de Testelin et de Guillet de Saint- Georges, et qu'on crut sur parole ces ennemis de Mignard pour le seul bénéfice de Le Brun. Mais de 1690 à lôgS, je doute que des récriminations se soient fait entendre; Guillet de Saint-Georges lui-même, quoique sans doute à contrecœur, vante les mérites de Mignard % et l'on peut dire que le directorat du vieil artiste consacre, à tous égards, son triomphe sur Le Brun. Grâce à sa longévité non moins qu'à son bon droit, le peintre de Saint-Cloud avait fini par l'emporter sur le peintre de Versailles.
1. Dès que Dubois de Saint-Gelais succède à Tavernier comme historiographe et comme secrétaire, il étudie les biographies conservées aux Archives et projette d'écrire l'histoire de l'Académie.
2. Voir au chapitre VII, page 190, le compliment adressé à Mignard en présence de Colbert de Villacerf.