‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 8 sur 105 · Ms. 55 de la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts · texte numérisé non relu

Ms. 55 de la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts

Les tableaux qu'on voit dans le cabinet de Versailles représentant des sièges et des batailles de Louis XIV sont de lui, et il a peint plusieurs fois le roi et toute la famille royale. Il était lié d'amitié avec M. Le Brun et il eut beaucoup de part à l'établissement de l'Académie. Il était le dixième de la seconde classe et fut élu professeur en lôSg, en ayant fait les fonctions jusqu'en 1674 que ses indispositions ne lui permirent pas de les continuer davantage. Comme il était de la religion protestante, il y eut en 1681 un ordre du roi de l'exclure de l'Académie; mais ayant fait quelque temps après abjuration, la Compagnie, qui était remplie d'estime pour sa personne, le rétablit avec beaucoup de plaisir dans le rang d'ancien professeur. 11 mourut à Paris en 1687, âgé de 78 ans. Son fils ne suivit pas la même route. Il çn prit une plus lucrative et plus facile, et ses richesses lui procurèrent la correspondance de toute l'Europe dans les affaires de change. Il est mort secrétaire du roi, a laissé deux fils dont l'un est président au Parlement et l'autre maître des requêtes et surintendant des finances de la reine ' , » D'autre part, Mariette nous apprend que s'il « n'avait pas lui-même un grand génie », du moins « il a merveilleusement bien peint en miniature surtout lorsqu'il a copié de bons maîtres, et aussi qu'il a gravé d'après Raphaël. Donc, de tous les membres de l'Académie à la date du i" février 1648, seuls l'obscur Pinagier et Platemontagne le père avaient peut-être gardé quelques sympathies pour le vieil art populaire que de père en fils s'étaient transmis tant de générations de peintres et de sculpteurs.

Admettons même que Gérard Gosvin et quelques autres n'aient pas été entièrement imbus de la science, des principes et du goût à la mode, qu'ils soient entrés dans la Compagnie avec le seul désir d'assurer aux artistes le respect dont ils étaient entourés en Italie et non avec l'arrière-pensée de dominer la jurande, il n'en reste pas moins démontré que presque tous les nouveaux académiciens ne songeaient qu'à former

I. Les deux dernières lignes à partir de a laissé sont biffées dans le manuscrit. Cependant les titres donnés aux petits-fils du peintre qui, en 1727, date où cette biographie fut lue à l'Académie, vivaient l'un et l'autre ainsi que leur père, sont parfaitement exacts.

LES PREMIERS ACADÉMICIENS. i5

une aristocratie dans le milieu plébéien et assez vulgaire de leurs nombreux confrères. On en trouve, il est vrai, parmi eux, huit d'origine flamande, et c'est dans leur groupe qu'il faut chercher ceux qui ont gardé le plus d'attaches populaires; mais tous les joyeux clients du cabaret de la Chasse, dans la rue du Sépulcre, restent en dehors du cénacle ' . Car cette Académie, qu'est-ce autre chose qu'un cénacle? Elle compte vingt-six membres^ alors qu'abondent les peintres de paysages, de portraits, de fleurs, d'animaux, qui y sont à peine représentés par quelques italianisants. Il y a en tout et pour tout trois sculpteurs. Comment dès lors avoir la prétention de parler au nom de tous les artistes dignes de ce nom ?

Lorsqu'on commença les démarches indispensables à la fondation, « ceux qui étaient logés chez le roi, avoue l'auteur de la Relation, rebutèrent cette proposition... et n'ont pris aucune part à cet établissement que lorsqu'ils y ont été contraints par l'arrêt du Conseil dont sera parlé ci-après' ». Je le crois bien : installés au Louvre, ils jouissaient d'une juridiction spéciale et échappaient aux entreprises des Maîtres avec lesquels ils ne se souciaient pas, pour la plupart, d'entamer de longs, coûteux et hasardeux procès \ Et ainsi l'Académie perdait l'appoint de quelques artistes réputés ou influents, dont l'abbé de Marolles nous a du moins transmis les noms.

Des bons peintres logés dans l'enceinte du Louvre, Jacob Bunel, Picou, Bernier, Jacques Stella; Les enfants de sa sœur, vertueux en cela, Du Moutier père et fils ou Boladone s'ouvre,

I. Nicolas Wleughels raconte (Mémoires inédits.., t. I, p. 356-357) l^c ce cabaret « était une espèce de refuge de peintres de son pays... La plupart de ces peintres qui se trouvaient là étaient habiles : il y avait Nicasius, Van Boucle, Fouquiers, Calf, etc. ». Aucun de ceux-ci ne fit partie de l'Académie avant 1664.

î. Guillet de Saint-Georges ne parle jamais que des douze anciens et des dix académiciens qui durent se contenter de ce simple titre : il est donc probable que, le 20 janvier 1648, jour où l'Académie fut constituée, elle ne comprenait ni Gilbert de Sève, ni Philippe de Champaigne, ni Henri Testelin, ni Mathieu de Platemontagne. Mais dix jours plus tard ils en faisaient partie et comptent avec raison parmi les académiciens primitifs.

3. Relation.., p. 12. Cet arrêt est celui du 8 février i663 dont il sera bientôt question.

4. En 1646, les maîtres avaient émis la prétention de faire rendre par le Parlement un arrêt interdisant à quiconque n'appartenait pas à la corporation (sauf aux peintres

Simon Vouet, Nocret, Bourgeois, Erard, Boursone, Mellan, Bimbis, Gesse, Dorigny, des Martins, Du Pré le bon sculpteur, et les deux Sarrasins, L'Asne avec Séjourné, pour décorer le trône*.

Je sais bien que Jacob Bunel, mort en 1614, n'avait plus voix au chapitre : mais Jacques Stella, Nicolas Du Monstier, Nocret préférèrent en 1648 leur tranquillité à l'honneur de devenir académiciens^.

Car si la jeune Compagnie ne groupait qu'une infime partie des artistes, si elle ne réunissait même pas tous ceux qui se réclamaient de Poussin et de Raphaël, elle n'offrait à ses membres qu'une sécurité relative. Sans doute, le 20 janvier 1648, le roi et la reine-mère avaient fait droit à la requête de Martin de Charmois qui revendiquait pour l'Académie des privilèges devant en fait ruiner ceux de la Maîtrise'; mais il restait à faire accepter et enregistrer par le Parlement la volonté royale. Or le Parlement, si bien disposés que fussent beaucoup de ses membres pour la plupart des Académiciens, n'était pas porté à sacrifier les anciens droits corporatifs; le Châtelet, qui lui aussi avait à dire son mot dans l'affaire, tenait pour la Maîtrise, et son procureur Bonneau était d'autant plus à craindre qu'il avait ouvertement demandé et s'était vu refuser le titre de chef de l'Académie*. C'est pourquoi si tout d'abord « les maîtres... se trouvèrent fort surpris et tombèrent en un trouble

du roi ou de la reine limités à quatre ou six) d'entreprendre et de vendre des ouvrages de peinture. En 1647, le Parlement avait ordonné une enquête, et cette ordonnance avait été signifiée même aux peintres et sculpteurs du roi et de la reine, sauf à Le Brun, qui, je le crois bien, faisait partie de la corporation sans le vouloir puisqu'il lui avait jadis donné un tableau qu'elle put considérer comme le chef-d'œuvre. C'est à la suite de cette signification que quelques artistes se décidèrent à former une Académie. Mais la corporation avait beau jeu pour faire valoir ses droits qui toutefois s'arrêtaient aux portes des maisons royales ovi elle ne pouvait opérer de saisies. Cf. Nouvelles archives de l'art français, année 1873, p. 29-97. Cf. aussi Nouvelles Archives de l'art français, année 1873, p. 127 et suivantes.

1. Appendice au Livre des peintres, éd. Duplessis, p. 87. 11 y avait d'ailleurs des artistes logés dans d'autres maisons royales.

2. On verra au chapitre suivant (p. 35) que Simon Vouet fut sans doute écarté de parti pris. Geoffroy a publié en 1872 dans les Nouvelles archives de l'art français (pp. 55-108) la liste des artistes et artisans de la maison du roi.

3. Voir ce document dans L'Académie royale de peinture et sculpture, de Vitet, p. 195 et suivantes.

Page 1