I. Relation de ce qui s'est passé.., p
LA CARRIÈRE D'ANTOINE PAILLET. 2i5
par en refuser honteusement l'auteur; c'est aussi qu'on est sûr d'être agréable au directeur et qu'on sait l'intérêt qu'il porte à l'artiste. On peut donc dire que Paillet, à l'âge de trente et un ou trente-deux ans, entra à l'Académie sous les auspices de Ratabon et d'Errard, sans que Le Brun et Testelin aient eu l'idée de le considérer comme un de leurs amis.
Ce double parrainage ne devait pas par la suite faciliter son accession aux hautes charges ni lui assurer des travaux importants. Mais, au moment où Le Brun boude l'Académie, Paillet obtient le grade de professeur, et cela moins d'un an après son admission"! Il est vrai qu'Errard lui-même dut faire casser l'élection comme contraire aux statuts, et qu'il fallut rendre aux recteurs sortis de charge les places de professeurs auxquelles ils avaient droit et auxquelles avaient été nommés en même temps Le Bicheur et Platemontagne. Mais Paillet avait acquis ainsi une sorte de droit d'expectative, et, le 24 septembre 1662, alors que Le Brun avait déjà repris son influence à l'Académie sans pourtant avoir encore réussi à écarter Ratabon qui précisément préside cette séance, il est officiellement et définitivement nommé professeur.
D'autre part, les Comptes des Bâtiments du Roi nous prouvent qu'Errard avait réservé à Paillet des travaux assez importants dans la décoration de la petite galerie du Louvre qui lui avait été, malgré Le Brun, confiée grâce au crédit de Ratabon : notre artiste touche en effet pour ses peintures i.SooUvresen 1666, 4.400 en 1668, 2. 100 en 1669 et 1.800 en 1670. C'étaient donc là des débuts fort encourageants, mais peu propres à lui concilier la faveur de Le Brun qui, à partir de i663, allait devenir tout-puissant.
Jusqu'à la mort de Le Brun, Paillet ne participa ni aux
I. On ne connaît pas exactement la date de naissance de Paillet. Son acte de décès indique qu'il est mort le ig juin 1701, âgé de 74 ans, et l'invitation aux obsèques porte : « âgé de yb ans » (Cf. Fidière, État civil des peintres et sculpteurs de l'Académie, p. 63).
î. Procès-verbal de la séance du 3 juillet 1660. — « Pour parfaire le nombre des douze professeurs, MM. Le Bicheur, Montaigne et Paillet ont été nommés pour faire ladite charge de professeur. »
2i6 ACADEMICIENS D'AUTREFOIS.
honneurs académiques, ni aux travaux capables de faire valoir le talent. Il demeura professeur, ne parut presque pas aux Gobelins où il peignit seulement les cartons du Moïse retiré des eaux, d'après Poussin ', et à partir de 1672 s'il fut occupé à Versailles, ce fut à une série d'ouvrages assez obscurs dont le plus connu est la décoration de l'appartement de la reine qui subsiste encore aujourd'hui. En comparaison des tâches confiées à d'autres artistes aussi médiocres, tels que Houasse et Claude Audran, on ne peut dire que Paillet ait été favorisé : tant s'en faut! Aussi conserva-t-il, dans les quelques circonstances où nous pouvons en juger, une attitude assez hostile à Le Brun.
Sans doute il consent, comme presque tous ses confrères, à contribuer de sa peine et de son argent à la décoration de l'église de l'Oratoire pour le service célébré par l'Académie en l'honneur du chancelier Séguier sur la proposition du premier peintre; il fait même partie de la députation envoyée près de la veuve; mais, en sa qualité de professeur, comment se dispenser de cet hommage rendu à la mémoire de l'ancien protecteur de l'Académie ? Et d'ailleurs, quelque intimes qu'aient été les relations de Séguier et de Le Brun, comment conclure d'une marque de respect envers l'un à une marque de soumission envers l'autre?
Bien plus, dans son discours sur la Composition et le Clairobscur lu à une séance de l'année 1674-, il n'hésite pas à faire en ces termes l'éloge de Le Brun : « Je touche ici une partie (l'expression) si élégamment et si bien expliquée par M. Le Brun dans l'une de ses conférences qu'alors que j'entendis parler ce vaste génie sur l'expression des passions, jointe à des démonstrations qu'il fit en un grand nombre de dessins merveilleux, je ne pus m'empêcher de dire que c'en était trop produire à la fois, et que tant de beautés ne demanderaient l'entretien d'une seule conférence, mais celui d'une année
1. Cf. Gerspach, Répertoire détaillé des tapisseries des Gobelins exécutées de i66» à 1892, p. 88.
2. Ce discours, dont les procès-verbaux ne font mention que lors d'une nouvelle lecture, le 3 août 1697, **' conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts sous le n° 164. C'est ce manuscrit qui nous apprend qu'il a été lu en 1674, sans indiquer la date précise.
entière'. » C'est là le couplet traditionnel en l'honneur du premier peintre, le salut courtois que l'on doit à un confrère dont le talent est universellement reconnu et que les adversaires déclarés ont toujours tenu à lui adresser. N'est-ce pas dans le Dialogue sur le coloris, nettement dirigé contre Le Brun, en pleine querelle du dessin et de la couleur, que Roger de Piles écrivait un an auparavant : « C'est un homme d'un si rare mérite qu'on ne peut, sans lui faire tort, le mêler parmi les autres peintres. Comme je n'ai point de termes pour le louer assez dignement, vous me dispenserez, s"il vous plaît, de vous en parler. Souvenez-vous seulement que nous avons dit cent fois, en nous entretenant de son mérite, que jamais peintre n'a fait plus d'honneur à la peinture que celui-là ^ » Paillet paraît presque froid à côté de Roger de Piles, et cependant Roger de Piles était un des coloristes que, le 9 janvier 1672, Le Brun avait formellement condamnés à la suite du débat institué entre les Champaigne et Blanchard sur les mérites respectifs du dessin et de la couleur.
Paillet d'ailleurs semble s'être rangé plutôt du côté de Blanchard et de Roger de Piles que de celui de Le Brun, puisqu'il demanda que les élèves de Rome voyageassent en Lombardie sous la direction d'un professeur « pour faire, dit-il, qu'après qu'ils auraient étudié dans Rome tout ce qu'il y a de beau pour le trait et pour la composition, ils copiassent aussi ce qu'il y a de beau de ces admirables coloristes, en même temps que celui qui serait pour les conduire leur en fît remarquer les parties où ils ont été les plus excellents et celles où ils ont été débiles ». Ce trait, glissé à la fin du discours, ne laisse aucun doute sur l'intention de l'auteur, et Paillet était certainement de ceux auxquels faisait allusion Pierre de Sève, lorsque, le 4 mars 1 677, il se plaignait que, même après la décision formelle de Le Brun pour le dessin contre la couleur, on eût tenté « dans la suite des conférences... de vouloir faire passer
1. Paillet fait ici allusion à la conférence tenue le 28 mars 1671 en présence de Colbert et dont les procès-verbaux de l'Académie nous ont conservé le souvenir; nous connaissons encore la pensée de Le Brun par VAbrégé d'une conférence de M. Le Brun sur la physionomie imprimé en 1698 à la suite de la conférence sur l'Expression générale et particulière.