‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 85 sur 105 · Voir les procès-verbaux du i" février et du 28 mars · texte numérisé non relu

Voir les procès-verbaux du i" février et du 28 mars

Ce serait sans doute une lecture intéressante que celle du testament d'Accard, s'il existe encore '.

Quant au présent offert par Paillet lui-même, il est assez étrange: « M. Paillet, lit-on au procès-verbal delà séance du 2 juillet 1689, a fait présent à la Compagnie dun modèle qu'il a fait autrefois pour le parvis Notre-Dame dont elle l'a remercié. » La Compagnie remercie Paillet, mais on se demande ce qu'elle fit de son cadeau dont nous ne trouvons plus aucune trace après cette date et que nous avons peine à imaginer; et on remarque qu'elle accorda ce jour- là même à Noël Coypel, et non à Antoine Paillet, la place vacante d'adjoint à recteur; il est vrai que Le Brun vivait toujours et que, si l'on s'en rapporte à Jean Rou, une certaine allée d'orangers offerte à point par Noël Coypel à Le Brun l'avait « conduit tout droit dans le grand chemin de Rome » quelques jours avant sa nomination comme directeur de l'Académie de France dans cette ville. Au reste, Noël Coypel, du même âge que Paillet, avait occupé des situations autrement importantes, et fut peut-être élu sans concurrent.

Parmi les tableaux exécutés par Paillet, depuis ceux qu'il fit à l'appartement de la reine, vers 1 672, jusqu'à sa mort, on ne relève qu'une Descente de croix pour la chapelle du Trianon en i685 moyennant la modeste somme de 272 livres, y compris les bordures, que quatre tableaux sur toile pour le couvent de l'Annonciade de Meulan, payés 575 livres en 1686, et que quatre autres tableaux pour la nouvelle église des Capucines, payés i3o livres en 1689. C'est peu, et cependant l'artiste toucha des sommes importantes pour travaux exécutés à Versailles à partir de 1680. Paillet en effet semble avoir été le véritable entrepreneur des ouvrages de peinture dans la galerie des Glaces. Le Brun était en quelque sorte l'architecte qui fournit les plans, les dessins, Paillet était l'entrepreneur qui apporte sur place les matériaux, recrute les ouvriers, tient les comptes, et assure la bonne marche des travaux

I. Le 26 août 1702, Jérôme Vallet, fils de Guillaume, fut reçu académicien pour avoir « gravé un dessin fait par feu M. Paillet, recteur de l'Académie, et qui représente la colonne érigée à Constantinople, en l'honneur de l'empereur Théodose » Vallet donna aussi le dessin de Paillet et deux épreuves de son travail.

dont il est responsable. On comprend que tout le monde n'ait pas pu assumer une telle tâche où il fallait avancer des fonds, commander à des équipes, et faire preuve de qualités d'administration assez différentes de celles qu'on attend d'ordinaire d'un artiste. Et cependant, un peintre seul, semble-t-il, pouvait diriger une entreprise de ce genre. De là les curieuses mentions que nous trouvons aux Comptes des Bâtiments du Roi.

En 1680, Paillet reçoit d'un seul coup 9.087 livres 2 sols « pour ce qu'il a payé aux peintres qui ont travaillé à la grande galerie du château », sans préjudice de i.ySS livres 9 sols (I pour achat de couleurs et ustensiles nécessaires aux ouvrages de peinture de la grande galerie ». En 1681, ces fournitures de toutes sortes s'élèvent â la somme de 5.590 livres 19 sols, et l'année suivante, Paillet reçoit « pour payer les peintres qui ont travaillé sous M. Le Brun du i5 novembre 1681 au 21 novembre 1682... iS.oio livres 5 sols ». On trouve des sommes importantes destinées à régler par la suite des dépenses analogues ; c'est ainsi que du 22 novembre 1 682 au i3 novembre i683 « les peintres et broyeurs qui ont travaillé sous M. Le Brun aux peintures de la galerie » ont dû recevoir, par l'intermédiaire de Paillet, 7.884 livres, et qu'un peu plus tard l'artiste a touché un mandat de 6.252 livres 8 sols 6 deniers, M pour son remboursement des sommes qu'il a payées pour diverses fournitures achetées par les peintres de la grande galerie et pour les journées qu'ils ont travaillé » . A partir de 1686, les peintures de la galerie des Glaces étant complètement terminées et réglées, Paillet ne reçoit plus comme entrepreneur que des sommes assez faibles, environ 1.200 livres en trois paiements, pour la dorure des ornements en stuc du Salon de la Paix.

Ainsi, grâce à lui, nous connaissons maintenant un peu îTiieux l'histoire de la grande galerie. Mignard avait bien raison de dire que la main de Le Brun n'y apparaissait guère ', et

I. Cf. le chsLp'nTe.\ï, Mignard contre Le Brun, p. 179. Il semble, d'après les Comptes des Bâtiments du roi, que Baudrin Vvan ait eu aux Gobelins un rôle un peu analogue à celui de Paillet à la galerie des Glaces, et qu'à Versailles même les sieurs Lenioyne, dont l'un au moins semble avoir fait partie de l'Académie, aient été à la tête d'une .sorte d'entreprise d'ouvrages de peinture.

ACADÉMICIÏNS d'autrefois. '^

cependant lui seul en recueillit la gloire : c'est qu'au xvii' siècle, le métier proprement dit est moins apprécié que la conception dont il s'inspire; le métier est mécanique, et les artistes redoutent par-dessus tout d'être considérés comme des ouvriers, comme de vils suppôts de la maîtrise; Le Brun s'astreint rarement à peindre lui-même un tableau dans sa totalité ; volontiers donne-t-il un dessin et laisse-t-il à un artiste de second ordre le soin de poser les couleurs. De là sans doute la médiocrité générale de la grande peinture à cette époque et la beauté réelle qui se dégage des œuvres : la main est faible, mais la pensée est forte, et c'est toute la pensée de Le Brun, toute la pensée aussi de Colbert et de Louis XIV que Versailles nous découvre.

Paillet, qui devint dans la galerie des Glaces à Versailles le collaborateur de Le Brun, conçut-il dès lors pour lui quelque affection? Éprouva-t-il quelque orgueil à seconder le premier peintre? Ou, dans la querelle qui éclata alors entre Le Brun et Mignard, se rangea-t-il du côté de ce dernier, lui révélat-il les conditions dans lesquelles s'accomplissait le travail et attira-t-il son attention sur les parties défectueuses? Je ne sais; toutefois il semble que les services rendus alors par Paillet lui aient valu de nouvelles fonctions non moins avantageuses, non moins délicates, mais qui ne peuvent qu'inquiéter les amateurs d'oeuvres d'art authentiques et intactes.

Paillet, en effet, dès i685, est chargé de nettoyer, de restaurer et de déplacer les tableaux du roi. On sait quelles libertés, au XVII' siècle, prenaient avec les chefs-d'oeuvre les princes et grands seigneurs : on les raccourcissait selon la dimension des panneaux qui devaient les recevoir; on les rajeunissait sans discrétion et on les embellissait au besoin ' . Quelle fut la responsabilité de Paillet dans ces sortes de travaux ? Nous aimerions fort à le savoir, et nous sommes en droit de craindre que plus d'une œuvre du cabinet du roi n'ait souttert de ses retouches-; car nous constatons qu'en 1686 il bénéficie d'une

1. Voir à ce sujet le chapitre intitulé Les restaurations de tableaux (p. i8 et suivantes) dans l'introduction de l'Inventaire des tableaux du roi rédigé en 1709 et 1710 par Nicolas Bailly et public par M. Fernand Engerand.

2. Dans l'Inventaire général des tableaux du roi qui sont à la garde particulière de M. Paillet (Archives nationales G' 1978*), on lit au folio 146, en face de l'indication

gratification de 1210 livres « en considération des soins qu'il a pris à raccommoder divers tableaux pour le service de Sa Majesté » . Déjà l'année précédente il lui avait été délivré un mandat de 541 livres pour « nettoyer, rétablir et voiturer les tableaux de Sa Majesté «. Cette même année 1686, il touche encore i .200 livres pour ces mêmes raccommodages et semble, à partir de cette date, jouir d'une pension régulière « pour les soins qu'il a eus des tableaux du château » . C'est ainsi que ces soins lui sont payés 52 1 livres 6 sols du 22 novembre 1686 au 3o mars 1687, et son séjour à Versailles 752 livres du 12 avril au i5 septembre. En 1688, du 23 mai au 24 décembre, cette sorte de charge ne lui rapporte pas moins de 2.368 livres 10 sols, et par conséquent beaucoup plus que ses tableaux originaux. On juge bien d'ailleurs que les restaurations entraient pour beaucoup dans ces soins, et la preuve en est qu'en i68g, il toucha 1.947 livres 10 sols 0 pour son remboursement de la dépense qu'il a faite pour les tableaux du roi, le rétablissement de la peinture à fresque du grand escalier de Versailles et son séjour audit château du 5 juin au 6 novembre. » De telles dépenses supposent de bien regrettables labeurs.

La responsabilité de Paillet semble d'ailleurs couverte par celle de Le Brun, puisque celui-ci écrivait à Louvois en 1686 : « Par un brevet du i" juillet 1664, le roi m'a donné la charge de directeur et garde général du cabinet des tableaux et dessins de Sa Majesté pour observer et exécuter toutes les choses nécessaires pour leur conservation ' . » Mais Le Brun certainement n'opéra jamais lui-même et s'en remit à Paillet, peutêtre aussi à d'autres, du soin des « choses nécessaires » pour la conservation (tout au moins matérielle) des tableaux. A sa mort d'ailleurs, Paillet hérita : il reçut la garde des collections de Versailles tandis que celles de Paris étaient confiées à Houasse. Mais, soit qu'en 1699 il fût devenu trop vieux pour des fonctions actives de surveillance et de déplacement d'œu-

d'un tableau de Claude Lorrain, cette note de larmain de Paillet : « Agrandi en lôgS pour Trianon et acheté, le i8 avril lôgS, mille livres ».

I. Cette lettre fait partie du dossier conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts sous le n° 555. Le brevet dont parle ici Le Brun et qui comme celui de premier peintre est daté du i" juillet 1664, n'a pas été retrouvé.

vres d'art, soit qu'on eût le désir de donner à Nicolas Bailly une situation officielle, la garde des collections revint à ce dernier, et Paillet reçut un véritable brevet de restaurateur de tableaux. Le détail de ses fonctions, tel qu'il ressort de la pièce officielle, vaut d'ailleurs d'être relaté : « Sur la connaissance, y peut-on lire, des bons soins du sieur Paillet, ayant le nettoiement des tableaux du roi sous nos ordres..., nous le commettons et continuons dans cet emploi dans l'espérance qu'il fera toujours très bien son devoir en prenant soin que tous les tableaux... soient toujours tenus propres et souvent nettoyés en sorte qu'aucune ordure ni poussière s'y puisse attacher... Et en outre nous désirons que ledit sieur Paillet fasse nettoyer dans le temps que nous lui ordonnerons toutes les peintures des plafonds tant de la galerie de Versailles que des appartements '. » Admirons l'élégance de ce langage qui cache sans doute sous le nom de nettoiement les œuvres à peine avouables de restauration.

Le 3o juin 1701, Paillet mourut; mais il mourut recteur de l'Académie. Peut-être dut-il à Mignard, devenu directeur et premier peintre, le titre d'adjoint à recteur sans lequel on ne pouvait accéder au rectorat; car on lit au procès- ver bal de la séance du i" juillet i6go que si Paillet fut élu, « après avoir pris les voix par les billets en la manière ordinaire » , en revanche « la Compagnie a nommé à haute voix M. Corneille l'aîné de la classe de messieurs les adjoints à professeur, tant en considération de son mérite qu'à la prière que M. Mignard en a faite à ,1a Compagnie » . Il est bien probable qu'on n'aurait pas nommé un artiste hostile à Mignard en même temps qu'un de ses amis.

En tous cas, Paillet avait dû attendre la mort de Le Brun pour parvenir aux hauts emplois académiques, et qui sait même si, ayant été chargé, vers 1686, de la conservation des tableaux de Versailles à une époque où Mignard plus encore que Le Brun dirigeait les travaux du château % il n'avait point

1. Cette pièce, signée Hardouin Mansard, a été publiée par M. Engerand dans son édition de VInventaire de Bailly et est conservée aux Archives nationales sous la cote Qi 19648.

2. Les Comptes des Bâtiments du roi prouvent qu'en 1686 Mignard reçoit 3. 02 5 livres « par gratification en considération du soin qu'il a pris de conduire les sculp-

eu recours au crédit de Louvois et de son peintre favori pour obtenir cette faveur ? Mais enfin les suppositions de ce genre sont toujours hasardeuses, et il suffit de remarquer cette coïncidence certainement peu fortuite : que de lôSg à 1662 Paillet pendant l'éloignement de Le Brun, mit à peine trois ans à devenir professeur de l'Académie, qu'il cessa ensuite de s'élever jusqu'à la mort de Le Brun, et qu'immédiatement après il fut élu adjoint à recteur, puis recteur en lôgS, quand le décès de Mignard ouvrit une vacance.

Peintre sans grand talent, il avait su se rendre utile dans des travaux qui aujourd'hui nous étonnent un peu; après de longues années d'attente pendant lesquelles il demeura, semble-t-il, fidèle à ses antipathies, son heure enfin sonna, et il reste pour nous l'exemple de ce que peut produire chez un artiste médiocre et peu enclin à l'intrigue l'obstination à vivre.

leurs qui ont travaillé pour le service de Sa Majesté ». Cette même année il a reçu 10.000 livres en « à compte de ses ouvrages pour la nouvelle galerie de Versailles ».

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