CHAPITRE IX
Tous les académiciens ne vivaient pas à Paris. Quelquesuns, après s'être fait recevoir dans la Compagnie, allaient à rétranger ou en province chercher la fortune ou la gloire locale. C'est ainsi que le toulousain Hilaire Pader ne fit qu'apparaître parmi ses confrères, et rentra tout fièrement dans sa ville natale après avoir offert à l'Académie un tableau, le poème de la Peinture parlante et la traduction du premier livre de Lomazzo'.
Beaucoup plus discret semble avoir été le sculpteur Marc Arcis qui, lui aussi, arriva de Toulouse à Paris en 1677, sans être d'ailleurs tout à fait Toulousain d'origine % et ne tarda pas à regagner sa province où il a laissé des œuvres assez nombreuses et parfois belles, où il a formé des élèves et presque une école, où il a développé ce goût du grand et du fini que lui-même avait puisé auprès de Le Brun et de Girardon. On ne saurait, je pense, trouver un plus bel exemple de vie provinciale active et utile, et puisque nous avons la bonne fortune de conserver une jolie biographie inédite de Marc
1. Ph. de Chennevières a consacré au peintre Hilaire Pader le quatrième volume de ses Recherches sur quelques peintres provinciaux. J'ai étudié les écrits de cet artiste dans les Doctrines d'art en France, p. 3?-38.
2. Les avis sont partagés sur le lieu de naissance exact de Marc Arcis. Est-il originaire de Mouzens dans le Tarn ou de Cabanial dans la Haute-Garonne ? La question jusqu'ici n'avait pu être élucidée. M. le Maire de Cabanial m'écrit que les registres baptistaires de sa commune n'existent qu'à partir de i658; à Mouzens ils ont également disparu. Toutefois M. le Maire de Cabanial me signale un historique de sa commune portant cette note : « Le sculpteur Darcis est né au hameau du Cunq à un endroit qui s'appelle encore Darcis », et M. Savès, instituteur à Cabanial, précise : « La maison où serait né Arcis, se trouve dans le hameau du Cunq (Cabanial), lequel hameau est à 5oo mètres de Mouzens. » Le problème semble maintenant résolu.
LA RETRAITE DE MARC ARCIS. sSi
Arcis, due à son compatriote Joseph Malliot, le mieux est d'abord de la reproduire intégralement'.
.( Je dois la plupart des détails concernant la vie de cet artiste à M. Castel, ancien modérateur de l'Académie de Peinture de Toulouse. Il avait fait bien des recherches sur la vie et les ouvrages des artistes toulousains. Un excès de modestie de la part de cet auteur a privé le public de cet écrit intéressant qu'il livra aux flammes quelque temps avant sa mort".
a Marc Arcis naquit en i655 à Moucens, village du diocèse de Lavaur'. Son talent pour la sculpture se manifesta dès son bas âge. Son père était charpentier et s'était fait une sorte de réputation dans l'art de faire les portes des écluses du canal royal. Ayant entrepris la construction d'un pont, J. P. Rivalz, directeur des travaux publics de la province, étant venu voir l'état de cet ouvrage, trouva dans le chantier Arcis qui n'avait que dix ans; il gardait les outils des ouvriers et s'amusait en attendant à modeler les bestiaux qui paissaient alentour. J. P. Rivalz prit plaisir à le voir travailler. Ayant su qui il était, il offrit à son père de le prendre chez lui et de lui montrer le dessin, ce qui fut accepté avec joie, et l'enfant le suivit à Toulouse.
1. Malliot a laissé un manuscrit inédit appartenant à la Bibliothèque de la ville de Toulouse et intitulé Recherches historiques sur les établissements et les monuments de la ville de Toulouse et vie de quelques artistes dont les ouvrages font l'ornement de la ville de Toulouse. Malliot, qui naquit à Toulouse en 1733 et y mourut en 181 1, fut directeur de l'Académie royale de peinture, sculpture et architecture de cette ville.
2. Ni la Biographie toulousaine, ni aucun autre recueil ne nous apprennent qui était M. Castel. Ses relations avec Marc Arcis sont établies aumoinspar ce fait que le buste de l'artiste, appartenant aujourd'hui au musée de Toulouse, provient de sa collection (Cf. Roschach, Catalogue des antiquités et objets d'art du musée de Toulouse, p. 32ï). Toutefois, en 1745, Castel ne faisait pas partie de la Société des Beaux-Arts récemment fondée; comme Marc Arcis était mort en 1739, on peut supposer que Castel était encore jeune à cette époque ou occupait une situation relativement modeste. En 1751, nous le voyons à Toulouse en qualité de Trésorier de France, commissaire de l'Académie, et, en 1732, il est chargé d'organiser l'exposition de l'Académie. 11 a donc pu connaître personnellement Marc Arcis ; en tous cas il a certainement connu sa famille; en 1779, il vit encore à Toulouse où nous le voyons premier président des trésoriers de France. Il semble qu'on doive accorder plus de confiance à Castel et à Malliot qu'aux arrangements postérieurs de la Biographie toulousaine.
3. M. Portai, archiviste du Tarn, a bien voulu me faire remarquer que Mouzens n'a jamais appartenu au diocèse de Lavaur. Les documents cités par M. Portai ne laissent aucun doute sur ce point.
« Peu de temps après, Rivalz le confia au frère Ambroise Frédeau, augustin. Le jeune élève avare de son temps prit bientôt le ciseau : il ne le quittait que pour prendre le crayon ou Fébauchoir. Les critiques et les conseils de Gervais Drouet, savant statuaire qui s'était fixé à Toulouse, joints aux leçons de ce religieux, ne favorisèrent pas peu le développement de ses talents. On peut juger de la rapidité de ses progrès par les bustes des illustres Toulousains qu'il fit avant son départ pour Paris ' .
a A rage de vingt-deux ans, il vint dans la capitale. Ses talents lui attirèrent la protection du grand Colbert qui le plaça chez Girardon. Son caractère ne démentait pas sa physionomie qui était belle. Girardon le chérit comme avaient fait ses autres maîtres. Il lui confia certains ouvrages dont les gens de Tart furent satisfaits.
« C'est dans l'atelier de Girardon que commença son attachement pour Van Clève; l'amitié réciproque de ces deux artistes ne finit qu'avec leur vie. Ils firent ensemble divers ouvrages, notamment deux vases de marbre blanc qui se voient à Versailles et les deux anges qui ornent le fronton de la Sorbonne.
« Arcis entreprit aussi conjointement avec Le Conte, Coyzevaux, la décoration en stuc du salon de la Guerre à Versailles. Il n'y eut pas à craindre la proximité de ses ouvrages avec ceux de ce célèbre sculpteur. Ses manières prévenantes et la vue de ses productions lui méritèrent l'amitié de Le Brun et des plus fameux artistes de ce temps-là. Ils le déterminèrent, malgré sa modestie, à demander une place à l'Académie royale. II y fut reçu en 1684. Son morceau de réception fut un médaillon de marbre blanc représentant saint Marc, son patron. Peu de temps après, Claude Perrault, contrôleur général des bâtiments du roi, content des ouvrages qu'on avait faits à son hôtel, l'occupa chez le roi et chez M. de Colbert, aux hôtels d'Antin, de Vendôme, de La Rochefoucauld, etc..
« Il épousa Marie Renard qui mourut bientôt après à la
I. Ceux de Louis XIV, de Campistron et de Lafaille ne furent faits qu'après son retour de Paris {Note du manuscrit). Je n'ai pu savoir quels étaient les bustes exécutés avant 1677.
fleur de son âge, ce qui lui fit accepter avec empressement le choix honorable qu'on avait fait de lui pour aller exécuter à Pau la statue pédestre de Louis XIV. Louis de Boullogne, le voyant partir et désespérant de le voir revenir dans la capitale, voulut le peindre avant son départ. « J'entends, lui dit-il, garder ton portrait jusqu'à ce que tu reviennes pourvu que ce soit bientôt; si tu y manques, je te l'enverrai pour te punir. » Arcis s'étant fixé à sa province, Boullogne, fidèle à sa promesse, lui envoya son tableau qui est aujourd'hui dans le cabinet de M. Larocan.
« Arcis alla donc à Pau en 1688. Le marbre que la Province avait fait préparer s'étant trouvé défectueux, les États , sur sa représentation, résolurent de faire faire la statue en bronze. Ils chargèrent Arcis de faire venir de Paris un fondeur habile. L'infidélité d'un ouvrier qui voulait s'approprier une partie de la matière fit manquer la première tentative, ce qui mit notre artiste dans la nécessité de recommencer à ses frais.
« Ce contre-temps, joint à une banqueroute qu'il essuya, fut cause que cet ouvrage qui épuisa sa fortune ne servit qu'à sa gloire. Le piédestal de cette statue était enrichi de quatre bas-reliefs en marbre de toute beauté; mais les enfants les eurent bientôt mutilés à coups de pierre.
« Arcis, pendant son séjour à Pau, se maria avec Jeanne Le Blanc, fille d'un artiste Toulousain qui y était avec sa famille.
.< Le conseil de la ville de Toulouse ayant résolu d'élever un monument à la gloire de Louis XIV, on lui en proposa l'exécution. Il vint pour cela dans cette ville' et fit un beau modèle qui est maintenant au musée. Les captifs qui étaient aux angles ont été séparés; ils sont dans le même lieu. Le projet resta sans exécution.
1 Arcis se fixa dans cette ville et se lia intimement avec Antoine Rivalz, fils de son bienfaiteur. Sa modestie et sa politesse ne contribuèrent pas peu à cimenter leur amitié. Son atelier était toujours ouvert pour les amateurs et les artistes. Son amour pour le travail ne l'empêchait pas de s'entretenir avec les personnes qui le visitaient. On conversait rarement avec lui sans apprendre quelque chose d'intéressant.
« Peu de temps avant sa mort, il ouvrit chez lui une école gratuite de dessin. II la ferma bientôt après pour mettre fin aux querelles sanglantes de ses élèves avec ceux de G. Cammas qui en avait aussi ouvert une dans l'Hôtel de Ville.
« Il mourut à Toulouse le 26 octobre ij3g, âgé de quatrevingt-quatre ans. Il était doyen de TAcadémie royale de Paris. Son désintéressement fut toujours extrême, et, quoique très laborieux, il ne laissa pour tout patrimoine à quatre enfants qu'il avait eus de Jeanne Le Blanc, sa seconde femme, que l'éducation qu'il leur avait donnée et le souvenir de ses talents et de ses vertus. Il fut généralement regretté de ceux qui l'avaient connu. Deux de ses fils furent ses élèves. Le premier se serait distingué si l'étude et une santé trop faible n'avaient amené le terme de ses jours en 1754. Il était professeur de l'Académie.
« Lucas, Parant et Hardi furent aussi de son école. Quel dommage que cet artiste n'ait presque pas eu des occasions de sculpter en marbre ! Il travaillait avec amour. Moins timide, il aurait fourni une carrière des plus brillantes; mais, se méfiant toujours de ses forces, il restait souvent en deçà du but qu'il aurait pu atteindre.
« Girardon était celui dont il avait adopté le style et dont on voit qu'il suivait la marche. Le buste de Louis XIV qui était à la Salle des Illustres et qui se voit maintenant au musée passe pour le plus beau et le plus majestueux des portraits de ce prince. Les quatre statues de la chapelle du Mont-Carmel, la salle des concerts, le modèle de la statue équestre dont nous avons parlé et quantité d'autres ouvrages le feront toujours placer parmi les artistes les plus distingués. "
Le récit de Malliot est agréable; mais il a une autre qualité plus précieuse pour l'historien : il est généralement vrai. Sans doute nous n'avons guère de documents sur la période qui s'étend depuis la naissance d'Arcis jusqu'à son départ de Paris : à peine savons-nous que J. P. Rivais tenait, au Capitole de Toulouse, une école de peinture encore ouverte en 1670 'j que, le 2 décembre 1677, conformément à une déli-
I. Cf. Desazars de Montgaillard, L'art à Toulouse (Mémoires de l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres deTouIouse,x« série, t. V, p. SSdu tirage à part).
bération du 28 juillet 1676, le conseil de bourgeoisie avait voté à Arcis un crédit de 120 livres, « savoir 60 pour la faction du buste du roi et pareille somme de 60 livres pour trois autres bustes des hommes illustres qui sont à la grande galerie, à raison de 20 livres chacun ' », qu'Arcis travailla à la Sorbonne avec Van Clève- et à la décoration des jardins de Versailles tantôt seul, tantôt avec Mazière \ qu'il fut reçu à l'Académie, le 29 avril 1 684, sur un Saint Marc, actuellement à l'église Notre-Dame de Versailles. Mais c'est à peu près tout ; heureusement nous sommes mieux renseignés sur sa vie en province, et c'est l'essentiel, puisque aussi bien j'essaie de montrer ici quelle situation était réservée à un académicien de retour dans son pays.
Que Marc Arcis ait quitté Paris par désespoir d'y avoir perdu sa première femme, ce qu'aucun texte ne permet jusqu'ici d'affirmer, ou simplement par désir de conduire seul à Pau des travaux importants, il est certain que, le 4 septembre 1688, il conclut un traité avec Feydeau, intendant de la province de Béarn, et s'engagea à exécuter en marbre le modèle en cire fourni par Girardon pour la statue du roi\ C'est qu'en effet, le 27 septembre 1687, Charles de Salettes, évéque d'Oloron, avait proposé aux États de Béarn l'érection d'une statue de Louis X W ; le 11 octobre, le marquis de
1. Cf. Roschach, Catalogue des antiquités et objets d'art, p. 352. Il m'a été impossible de savoir si les bustes d'hommes illustres ne sont pas relégués actuellement dans quelque grenier du Capitole. Quant au buste du roi, il s'identifie cerlainement avec celui qu'on voit au musée des Augustins (n° 885 du Catalogue des collections de Sculpture et d' Épigrafhie du musée de Toulouse, par M. H. Rachou, Toulouse, 191 2.)
2. Cf. Piganiol de la Force, t. V, p. 528, éd. 1742. Les ouvrages de la Sorbonne sont perdus.
3. Il existe à Versailles un beau vase d'Arcis au Tapis Vert et un Terme représentant le Printemps , au pourtour du Bassin d'Apollon; mais ce dernier travail a été achevé par Mazière qui l'a signé et daté de 1699, plus de dix ans après le départ d'Arcis. S'il a travaillé au Salon de la Guerre, comme l'affirme Malliot, on ne peut dire quelle part lui revient dans l'exécution de l'oeuvre; quant à la conception, elle n'est certainement pas de lui.
4. Cf. Nouvelles Archives de l'art français, année 1879, p. 343 et suivantes, où M. Louis Lacaze communique diverses pièces concernant la commande, l'exécution et le règlement du modèle fourni par Girardon et de la statue elle-même due à Marc Arcis. Les autres documents dont il est fait usage ici m'ont été indiqués par M. Lorber, archiviste des Basses-Pyrénées, qui a bien voulu se livrer à de longues et délicates recherches.