CHAPITRE X
En 1872, l'administration des Beaux- Arts prélevait sur les trésors du Louvre deux tableaux anonymes pour les déposer au musée de Saint-Lô : l'un d'eux est certainement le morceau de réception d'Amand qui, en 1767, offrit à l'Académie un Magon devant le sénat de Carthage ' ; mais l'autre, sentimentalement intitulé Les Malheurs de la guerre dans le plus récent catalogue % ne se laisse pas aussi aisément identifier. A une sorte de général romain, en qui je ne peux guère me décider à reconnaître Louis XIV, une allégorique Générosité montre une mère à genoux pressant contre elle deux enfants; plus loin des prisonniers semblent implorer ce guerrier près duquel se tient une Minerve casquée; ces prisonniers sont des Européens gardés par des esclaves noirs; ils regardent le général avec admiration, tandis que des chefs africains à cheval, entourés d'enseignes bizarres, se penchent vers lui comme pour converser. Dans le lointain un paysage étrange et imprécis, d'où se dégage une impression d'exotisme; et enfin, aux pieds de Minerve, les symboles inattendus de la peinture et de la sculpture, en qui se révèle l'origine académique du morceau. Cette palette, ce plâtre, cette lyre
1. J'ai expliqué ailleurs (Cf. Les Collections de l'Académie, p. i5o), comment ce tableau destiné sans doute à Grenoble, où le signalent à tort Duvivier en 1812 et tous ceux qui s'en sont par la suite rapportés à lui, est resté au Louvre jusqu'en 1872 dans quelque réserve où il finit par perdre son identité.
2. Gaétan Guillot, Catalogue du musée de Saint-Là, Saint-Lô, igoâ. Ce petit ouvrage est d'ailleurs fait avec goût, conscience et compétence.'Les deux tableaux dont il est ici question portent les numéros 79 et 80. L'oeuvre d'Amand est dans un état de conservation lamentable.
et cette plume, dans un pareil sujet, n'est-ce pas comme l'hommage rendu à la Compagnie pour qui l'œuvre fut exécutée?
Au reste, les attitudes un peu théâtrales, les allégories, les études de nu largement et un peu confusément distribuées au premier plan de droite, le général romain lui-même, sentent l'Académie, et l'Académie à ses débuts. Mais nul morceau de réception ne répond à un pareil sujet, et longtemps ce mystérieux tableau m'obséda.
Une étude attentive de la série des travaux exécutés en vue du prix de Rome' me fit entrevoir la solution. De même que sous Louis-Philippe on avait, à Versailles, dans le salon de Mercure, placé, comme dessus de porte, en face du morceau de réception de Blanchard, le tableau avec lequel Bonnemer obtint le prix de i665, sans se douter qu'on affrontait l'œuvre d'un élève à celle d'un académicien-, de même, en 1872, on expédia à Saint-Lô, comme pour se faire pendants, un morceau de réception et un tableau de concours tombés dans un commun anonymat. Les procès-verbaux de l'Académie nous apprennent en effet que, le 6 mars 1666, le jour même où Errard et les premiers élèves envoyés par le roi à l'Académie de France à Rome viennent prendre officiellement congé de la Compagnie, Monsieur du Metz propose « pour le sujet du prix royal le traité que le roi a fait avec les princes de la côte d'Afrique pour le rachat que Sa Majesté a fait de tous les esclaves chrétiens, de quelque nation qui se puisse être qu'ils seront trouvés en ces lieux-là, et, pour exprimer ce sujet aux étudiants, la Compagnie a prié Monsieur Le Brun d'en faire la description pour être en la prochaine assemblée publiée aux étudiants' ».
Nous n'avons pas la description de Le Brun : mais comment ne pas reconnaître dans le curieux tableau du musée de Saint-Lô la commémoration de l'acte généreux de Louis XIV ? Et qui sait si ce n'est pas Louis XIV lui-même que le lau-
1. Cf. Archives de l'art français, documents, t. V, p. 273 et suivantes, et la Liste des pensionnaires de l'Académie de France à Rome, publiée par MM. G. Guiffrey et Barthélémy.
2. A. Fontaine, Les Collections de l'Académie royale, p. 40 et 218.