I. Procès-verbal de la séance du 5 décembre i
vingt jeunes gens ' déposèrent au mois de novembre 1662 entre les mains du chancelier Séguier. Bosse, que Le Brun fit condamner à cette occasion par le Conseil d'État, avait-il suscité et fomenté la rébellion? Il en était bien capable, et le document fait à l'enseignement de la perspective quelques allusions un peu suspectes ; mais Le Brun était homme à obtenir une condamnation sans preuves de culpabilité. Toujours est-il que les « pauvres étudiants » articulèrent des griefs qui certainement étaient en partie fondés.
Tout d'abord ils se plaignaient que l'Académie fût située rue de Richelieu, trop loin des faubourgs Saint-Antoine, Saint- Jacques, Saint-Germain, Saint- Victor et du Marais où ils demeuraient: en hiver, « ne sortant qu'à sept heures ou sept heures et demie. . . , ces pauvres particuliers couraient hasard de leur vie comme déjà il est arrivé à plusieurs d'entre eux », et je passe condamnation sur ce point parce que les professeurs répliquèrent, le i3 janvier i663, que l'Académie « n'est pas libre de choisir les lieux à son gré depuis qu'il a plu au roi de lui donner un logement, et que la difficulté de s'en retourner tard est plus considérable pour les professeurs que pour les étudiants » .
Le second grief était plus sérieux : « Depuis plusieurs années, disaient-ils, on n'a jamais vu aucun des professeurs, peintres ou sculpteurs, ou rarement, dans ladite Académie pour y faire leurs charges, poser des modèles et corriger les dessins des étudiants, se contentant d'y envoyer quelquefois leurs enfants qui auraient plus besoin d'apprendre que de poser; et, quand il y va pour rencontrer quelque maître, il néglige la correction à ceux qui la demandent par un hochement de tête ou une marque d'agrément sans parole, tellement que ce sont des professeurs muets. »
Je fais bon marché des autres récriminations sur « l'éloignement et l'incommodité de l'heure », sur la cherté de l'enseignement, sur l'absence des cours de géométrie et de perspective % sur la division entre académiciens; mais après ce que nous avons relevé dans les procès-verbaux eux-mêmes,
1. Cf. Procès-verbaux de V Académie, t. I, p. 197- Ce nombre est indiqué dans la supplique mâme.
2. Les « pauvres étudiants » déplorent qu'après avoir été enseignée convenablement
ACADKHICIBNS DAUTRKFOiS. '7
comment ne pas prendre au sérieux cette plainte des étudiants? Faisons la part de l'exagération; il n'en reste pas moins que les professeurs se désintéressaient souvent de leurs élèves et se déchargeaient presque sur le premier venu du travail de la correction. A telles enseignes que les professeurs répondirent simplement sur cet article « que témérairement ils (les élèves) se sont émancipés de reprendre leurs officiers supérieurs ». Mais le tout est de savoir si les officiers supérieurs n'étaient pas encore les plus coupables; et comment en douter lorsque, plus de quatre ans après la réorganisation de l'Académie, le 29 décembre 1668, nous constatons encore que si le professeur en exercice n'est pas arrivé à l'heure précise où doit commencer la séance du modèle, l'Académie prescrit au professeur qui lors se trouvera présent de poser le modèle « en attitude » ; s'il n'y a aucun professeur, ce soin reviendra à « un des académiciens, ou même à celui des étudiants à qui appartiendra de choisir le premier sa place ».
Ainsi, à l'époque où Colbert se montre le plus exigeant avec les académiciens enclins à négliger leurs obligations', on prévoit que le professeur, l'adjoint à professeur pourront manquer à leur premier devoir et qu'un étudiant pourra les remplacer : ce devait être bien autre chose encore vers 1660, quand Le Brun boudait l'Académie, que Bosse y semait la division, que Ratabon et Errard ne se faisaient guère obéir et que l'enseignement n'était pas véritablement organisé! On comprend donc que les « pauvres étudiants » aient eu l'audace, d'ailleurs vite réprimée, de demander au chancelier Séguier, protecteur de l'Académie, « qu'il lui plaise en ordonner la continuation dans les termes de son établissement ou la liberté
« dans la première vigueur de l'Académie », la perspective ait cessé d'être démontrée « sinon depuis deux mois ou environ qu'on y enseigne une pratique de perspective plus capable d'éloigner de l'esprit les objets qu'on lui veut faire apprendre que de les approcher et de les rendre convenables ». Bosse avait été exclu de l'Académie l'année précédente ; il n'est donc pas étonnant que Le Brun ait cru apercevoir son intervention dans la rédaction de la supplique à Séguier et dans la rébellion des élèves.
I. Colbert se fâche au mois d'août 1669 et menace les académiciens de leur retirer ses faveurs s'ils ne reprennent pas l'exercice des conférences un peu délaissé. J'ai prouvé ailleurs [Conférences inédites de l'Académie royale.., préface, p. xxxi et xxxvi) que ce ministre fit régner à l'Académie, même au point de vue pédagogique, une discipline assez stricte.
de se poser entre eux des modèles pour s y exercer et se corriger les uns les autres », comme ils avaient certainement commencé à le faire dans la chambre qu'ils avaient louée à Tenclos de Saint-Denis de la Chartre'. Ils furent traités d'autant plus sévèrement par leurs maîtres qu'ils n'étaient point tout à fait dans leur tort.
Parmi les signataires de l'impertinente supplique, nous trouvons de futurs académiciens tels que Friquet de Vaurose, et de futurs pensionnaires de Rome comme Baudet et Monier, qui, trois ans plus tard, devaient être les premiers élèves de la nouvelle Académie et entreprendre, quelques mois avant le directeur Errard, le voyage si ardemment désiré. Ce n'est pas Tunique fois que l'école académique ait vu des élèves indisciplinés lui faire plus tard honneur, mais c'est peut-être la seule où les élèves se soient révoltés pour obtenir les moyens de travailler sérieusement. Au reste, il faut noter la corrélation qui existe entre les fautes des professeurs et les actes d'indiscipline relatés par les procès-verbaux : au moment où Buyster et Baugin refusent de remplir leurs devoirs, les élèves Bomme et Marot encourent les foudres de l'Académie; il est vrai que, trois mois auparavant, on s'était aperçu que « parmi les dessinateurs il se commettait des désordres et des friponneries », à la suite desquels on avait exigé pour travailler dans les salles « une approbation de l'ancien en mois- ».
Aussi je pense qu'à côté de la concurrence faite à l'école académique et de la négligence des maîtres, il faut compter, parmi les causes qui contrarièrent les débuts de cette école, le mauvais esprit des élèves toujours turbulents et souvent querelleurs ou grossiers. Il ne se passe presque point d'année que l'Académie ne soit obligée d'intervenir. En septembre i663, quelques écoliers exclus viennent débaucher leurs camarades, se montrent insolents à l'égard de Girardon qui était professeur en exercice, et, quand on pousse l'affaire, on trouve
1. La délibération du 27 mat 1662 marque que déjà les étudiants étaient mécontents, et que « la dépense de l'Académie excède d'ordinaire la recette des écoliers, à cause de la nécessité de tenir à la lampe ». On constate que plusieurs doivent de l'argent et refusent de « payer le lundi pour la semaine », et on menace de les afficher! Peut-être jugeaient-ils qu'on ne leur en donnait pas pour leur argent.
2. Procès-verbaux des séances du 5 décembre et du 5 septembre 1654.
26o ACADEMICIENS D'AUTREFOIS.
parmi les coupables Coyzevox et le graveur Baudet, sans compter quelques autres moins connus'. En mai i665, après la réorganisation de la Compagnie, « sur ce qui a été représenté que diverses personnes d'entre les étudiants s'abandonnent à la débauche et portent épée ou autres armes... TAcadémie... a résolu et arrêté que nul des étudiants n'entrera à l'Académie avec armes, et que ceux qui seront rencontrés par la ville avec armes, hors le cas d'aller à la campagne, seront interdits de l'entrée et de toutes les grâces de l'Académie^... » Le 4 décembre 1666, on réprimande « ceux des étudiants qni ont fait des écritures insolentes sur les degrés de l'Académie ». Mais c'est en novembre 1670 que ces jeunes gens donnent vraiment leur mesure, « tant en sortant de l'Ecole, se battant les uns les autres avec des hurlements et des cris étranges en jetant dans les boutiques du voisinage des pierres et de la vilenie, que dans l'École même, faisant leurs ordures dans les hardes du modèle* ». Aussi l'Académie étaitelle obligée de prendre ses précautions et de sévir.
Comme précautions, on oblige, en 1664, les étudiants à choisir « quelqu'un d'entre les officiers ou autres de la Compagnie pour protecteur et directeur, auxquels ils rendront compte de leurs actions lorsqu'ils auront manqué à l'Académie, et de leur occupation ordinaire, leur montrant au moins une fois le mois leurs dessins » . On décide en outre « que celui qui a été sous la protection d'une personne ne pourra changer et se ranger sous une autre sans le consentement de celui duquel il voudra sortir, et qu'aucun de la Compagnie ne pourra recevoir des étudiants externes que jusqu'au nombre de six * » . Encore dut-on, le 27 octobre 1668, réprimer les abus et arrêter « que les billets de protection n'auront valeur que pour trois mois et qu'il en sera fait un formulaire pour être imprimé », le nombre des protégés externes étant limité à six pour les officiers et à trois pour les autres académiciens.
1. Procès-verbaux des séances du 22 septembre i663, du 20 novembre iG63, du 16 janvier 1664.