Procès-verbal de la séance du 27 septembre
PRIX DE ROME. j6i
De même nous venons de voir qu'on interdit le port des armes, sans toutefois arriver, semble-t-il, à se faire obéir.
Pour éviter le désordre aux séances, on règle les places avec minutie, réservant les meilleures aux élèves qui se sont le plus distingués dans les concours ', et on prodigue les menaces aux indisciplinés.
Mais enfin on est obligé de sévir. On entame alors des poursuites judiciaires contre les délinquants, dès qu'il y a violence : il est vrai que le pardon ne tarde jamais; mais les coupables doivent payer les frais de procédure -, et cela leur semble souvent cruel, quoique juste. C'est ainsi que, le i3 octobre 1668, « reprenant l'affaire des étudiants contre lesquels on a eu sentence, d'autant que lesdits étudiants dédaignent de satisfaire à ladite sentence, a été arrêté que l'on fera taxer les dépens pour les contraindre, et cependant que leurs protecteurs en seront avertis de cette délibération à cause de leur absence, pour satisfaire en leur place ». C'était obliger les protecteurs à ne pas accorder inconsidérément leur protection; c'était aussi frapper les étudiants à un des endroits les plus sensibles.
Cependant, malgré ces incartades trop fréquentes, on travaillait à l'Académie. Il y aurait un chapitre intéressant à écrire sur les exercices imposés aux élèves, exercices dont nous trouvons un échantillon aussi bien dans le traité de l'Expression générale et particulière de Le Brun que dans les Figures d' académie pour apprendre à dessiner gravées par Sébastien Le Clerc. De même les conférences de l'Académie nous apprennent quelles doctrines, quel idéal on inculquait à la jeunesse sans grand souci de cultiver en elle le jugement ou d'exciter l'initiative. Mais, sans suivre pas à pas les travaux des écoliers, il est permis de constater que l'entraînement était savamment gradué et qu'on arrivait aux concours dans les conditions les plus satisfaisantes.
Ces concours, que les statuts de 1648 n'avaient pas prévus, ont été établis par l'article XIX de ceux de i655. 11 y est dit en
I. Voir en particulier les délibérations du 26 décembre i665 et du 29 décembre
a. Le 26 janvier 1664, TAcadémie pardonne aux jeunes gens qui avec Coyzevox et Baudet avaient causé du scandale, et « consent que la procédure et décrets demeureront nuls, à la charge d'en rembourser tous les frais «.
effet « que tous les ans, le dix-septième d'octobre, veille de la fête de saint Luc, il sera donné par l'Académie un sujet général sur les actions héroïques du roi à tous les étudiants pour chacun d'eux en faire un dessin et les rapporter tous la vieille de la Notre-Dame de février ensuivant, pour y être vus, examinés et jugés; de tous lesquels dessins celui qui sera trouvé le mieux sera peint et exécuté par l'étudiant qui l'aura fait, lequel sera obligé de donner ledit tableau trois mois après à l'Académie, qui en cette considération lui ordonnera un prix d'honneur proportionné au mérite du travail, et, outre ce, ledit étudiant aura le privilège de choisir telle place qu'il voudra pour dessiner à l'Académie, et de poser le modèle en l'absence des professeurs et des académistes, à l'exclusion de tous les autres ».
L'article XXIV des statuts du 24 décembre i663 reporte de la veille de la Saint-Luc au dernier samedi de mars la date à laquelle doit être donné le sujet du concours, et cela semble indiquer que l'Académie royale ne tient pas à fêter le patron de l'Académie de Saint-Luc; mais aucune des dispositions essentielles du premier règlement ne s'y trouve modifiée, et la seule nouveauté qu'apporta l'année 1664, c'est qu'enfin le concours eut lieu. Car jusque là l'article du règlement était resté lettre morte ou à peu près : le 2 juin lôSy, l'Académie décide bien que « chacun des académistes apportera en la prochaine assemblée leur avis sur les sujets de dessins qu'on doit donner aux étudiants pour être exécutés » ; mais, soit que le roi âgé de dix-neuf ans eût négligé cette année-là de se montrer héroïque, soit que les académistes n'aient pas pu s'accorder sur l'action la plus édifiante du jeune prince, la décision ne fut pas suivie d'eff"et. Ce n'est que le 10 février i663 que M. du Metz met à la disposition de Le Brun une montre en or et deux médailles en or avec le portrait du roi, pour récompenser les étudiants qui auront le mieux traité le sujet suivant : Moïse transporté d'indignation à la vue des Israélites adorant le veau d'or rompt les tables de la loi'. On ne saurait d'ailleurs voir
1. Cf. le procès-verbal de la séance du lo février i663 et l'ouvrage de MM. Guiffrey et Barthélémy, Liste des grands fiix.., p. 9. Voir aussi la Relation.., p. 64. Les lauréats furent, par ordre de mérite, Pierre Monier, Jean-Baptiste Corneille, Jean.
dans ce premier concours qu'une sorte d'initiative personnelle ou qu'une tentative destinée à établir quel parti on pourrait tirer par la suite d'exercices de ce genre; et surtout ce premier concours ne menait à Rome aucun des lauréats.
Au contraire, quoique les statuts de i663 ne fissent pas plus mention que ceux de i655 de l'envoi des lauréats à Rome, il se trouva que Colbert songea dès 1664 à établir dans cette ville un centre d'études pour les jeunes artistes français, et promit à Monier, à Corneille, à Roger, lauréats du premier concours organisé en exécution de l'article XXIV des statuts, « que le roi leur donnera pension pour aller à Rome, quand l'Académie le jugera à propos » . Cette promesse était d'autant plus solennelle qu'elle avait été faite par le ministre en personne lorsque, le 10 septembre, il avait daigné présider la distribution des prix. Dès le 27 décembre, Du Metz, assistant à la séance de l'Académie, annonce « que M. Colbert ayant vu le certificat de l'Académie sur l'état des étudiants qui ont obtenu les premier et second prix, de pouvoir profiter en l'étude des arts en Italie quand il plairait au roi de les y envoyer, a incontinent ordonné l'argent nécessaire pour leur voyage et la pension pour les y entretenir » . A vrai dire, c'est seulement le 5 mai i665, si nous en croyons les Comptes des Bâtiments du Roi\ que Colbert s'exécuta; mais les lauréats, dans leur belle et heureuse ardeur, n'avaient pas attendu aussi longtemps et étaient partis à pied pour la ville éternelle ^
Nous ne possédons plus, ou du moins nous n'avons pas retrouvé les œuvres qui leur valurent le prix qu'on appela plus tard le prix de Rome. Mais le procès-verbal de la séance académique du 3i mars i663 nous en décrit longuement le sujet, et nous devinons que la Réduction de Dunkerqiie entre les mains du roi de France représentée par le mythe de Danaë
Charles Friquetdc Vaurose. Les deux premiers furent envoyés à Rome à la suite du concours de 1G54.
I . Cf. Comptes des Bâtiments.., col. 52. Quoique l'ordonnancement ne soit pas expressément daté du 3 mai, cette date ne peut guère être contestée, puisqu'elle se rapporte à toute une série de dépenses dans lesquelles celle-ci se trouve comprise.
î. Cf. Mémoires inédits.., t. I, p. 385. Pierre Monier avait alors vingt-cinq ans environ et J.-B. Corneille un peu plus de quinze ans, comme l'a prouvé Jal dans son Dictionnaire critique, à moins d'erreur inexplicable.
devait être le triomphe de l'allégorie : le roi devenait « Jupiter accompagné de son aigle » , la Grande-Bretagne « une vieille femme recevant la pluie d'or qui tombera des mains de Jupiter », et dans le lointain devait paraître « un Neptune se réjouissant avec ses Tritons ». Si nous jugeons des œuvres de Monier et de Corneille d'après celle de leur camarade Rabon, nous ne pouvons que ratifier le choix de l'Académie et reconnaître que ces jeunes gens se tiraient adroitement des difficultés de la mythologie énigmatique.
Mais est-ce bien, est-ce exclusivement leur travail qui passait, le jour du vote, sous les yeux des académiciens ? Je n'oserais l'affirmer. Le 27 décembre 1664, la Compagnie décide que u les étudiants seront tenus de travailler chez quelqu'un des académiciens lesquels jureront de ne rien contribuer auxdits ouvrages ». Nous voilà loin du régime des loges! Où donc avaient travaillé Monier et Corneille? Et qui sait si la tentation, même après cette délibération, n'a pas parfois été trop forte pour l'élève, trop forte même pour le maître ? Qui sait si l'amourpropre de l'un et de l'autre n'a pas provoqué quelque supercherie ? Qui sait enfin si cette supercherie n'a pas paru d'autant plus excusable que, par leurs travaux antérieurs, les candidats avaient pu se classer d'eux-mêmes dans l'estime de leurs juges?
Du moins l'Académie avait-elle le désir de se prononcer en connaissance de cause puisque, dès 1664, avant l'exposition des tableaux qui devait durer huit jours, elle avait voulu que chacun eût « liberté de dire les avis sur des fautes que l'on croira être auxdits ouvrages » . Bien plus, les étudiants pouvaient de leur côté « soutenir leurs intentions et raisonner sur iceux (tableaux) en présence du professeur qui se trouvera tous les jours' ». Dangereuse liberté qui, tacitement ou non, dut vite disparaître ! Quant aux académiciens, l'article XXIV des statuts obligeait chacun d'eux à « déduire les raisons de son avis par billet le plus brièvement qu'il sera possible », et les recteurs à examiner et résoudre ces avis! II semble même qu'on essaya loyalement de se conformer à ce peu pratique