Cf. notre tome premier, chapitre X et Appendice VII
seul de ses documents officiels qui ne fût pas une fourberie nouvelle 10. .s*
Vraiment, les Acadiens étaient un peuple soumis et paisible, ou nous avons perdu les notions élémentaires du bon sens. « La suavité et la douceur de la domination britannique, » dont Parkman nous entretient11, peut s'appliquer avec assez de raison au gouvernement de la Métropole, mais non certes à celui de la province. Placés dans les mêmes conjonctures, les colons de la Nouvelle Angleterre eussent depuis longtemps arboré l'étendard de la révolte et brisé les obstacles, comme ils le firent effectivement quelques années plus tard, pour détruire des abus moins criants et affirmer des droits moins importants, pour une question de timbres et de thé, lorsque ni leur langue, ni leur religion, ni leurs sentiments, ni leurs terres n'étaient menacés. Parce que les Acadiens n'ont pas eu recours à ces moyens, parce qu'ils ont été trop soumis, on les a déportés, on les a traqués comme des fauves, tandis que l'on élevait des statues à ceux qui avaient été rebelles ; et, pour comble de malheur, ils ont aujourd'hui l'humiliation de recevoir le coup de pied de
10. Ce dernier par. n 'est pas dans l 'original. A cet endroit, le M S. — fol. 429 — porte, écrite au crayon, la note: voir traduction. Et dans le texte, il y a les mots suivants, écrits au crayon violet, entre les lignes: " Serait -il donc impossible de mettre la main sur un document qui ne fût pas une fourberie nouvelle?"
11. Le MS. — fol. 430 — porte, entre guillemets: "The lenity and the sweet of the english rule. " Ces mots ne sont peut-être pas littéralement de Parkman; mais il y a ça et là, dans les ouvrages de ce dernier, quelque chose d 'approchant : 1 ' The english rule had been of the lightest, so light that it could hardly be felt."(^ Half-Century of Conflict, vol. II, ch. XXII. Acadian Conflicts. P. 174.) Cf. quoque Montcalm and Wolfe. Vol. I, eh. VIII. Bemoval of the Acadian-s : "they were told (c'est le suave Lawrence qui s'adresse aux Acadiens). . .that they had always been treated by the government with the gréa test lenity and tenderness. . .". P. 271.
L'Ânft do la part de celui qui, soit dit sans le blâmer, s'agenouille devant les héros de la révolution américaine. Le Vom s cris felix sera don& toujours applicable aux âmes vulgaires '-, qui ne savent qu'encenser la fortune. Mais, si l 'Angleterre avait été victorieuse, comme cela fût probablement arrivé sans le secours opportun que les Français apportèrent à Washington l% et qu'elle eût déporté les rebelles américains, de vrais rebelles ceux-là, et qui avaient moins de griefs à venger que n'en avaient nos pères, je me demande ce qu'en eût dit Parkman. 14?
Nous sommes étonné de voir que les suggestions si équitables de Mascarène n 'aient pas été acceptées par les Lords du Commerce. Ceci fait contraste avec l'esprit de justice
12. Donec eris felix multos numerabis amicos. Tempora si fuerint nubila, sohis eris.
Ovid.
13. Cette incidente n'est pas dans le MS. original, mais dans l'édit. anglaise, vol. I, p. 350.
14. Ces spéculations rétrospectives sur ce qui aurait pu être ou ne pas être sont plus que problématiques. Tl est très vrai que la rébellion des colonies anglaises d 'Amérique n 'a guère eu de motifs idéalistes ; il paraît à peu près certain d'autre part que le concours de La Fayette et de Rochambeau, qui, eux, étaient animés de grands sentiments chevaleresques et se battaient pour une idée, a décidé du sort de cette guerre, assez matérielle dans son principe. Mais enfin, il paraît assez oiseux de se demander ce que l'Angleterre eût fait, en cas de victoire, étant donné que cette victoire lui a été refusée. Et si l'on prend les choses de plus haut et que l 'on regarde à l 'action de la Providence dans l 'histoire, le succès des armées de Washington se présente comme un de ces événements nécessaires à l 'ordre du monde et au progrès de l 'univers. Les hommes qui y ont joué un rôle n'étaient que les humbles instruments de Celui qui gouverne tout avec nombre, poids et mesure. Envisagées dans cette lumière, les destinées «le la révolution américaine prennent un sens et une proportion tels que l'on s'imagine difficilement qu'elles auraient pu être autres qu'elles n'ont été. Et si l'on s'en tient au même ordre de considérations, la perte de ces magnifiques colonies n'était-elle pas un châtiment infligé par Dieu à l'Angleterre, en retour de l'iniquité qu'elle avait commise contre une population inoffensive?
ordinaire à ces derniers. Etait-ce parce que les concessionnaires de 100,000 acres de terre, — au nombre desquels se trouvaient un secrétaire d'Etat, un frère de celui-ci, et un futur secrétaire d'Etat, — avaient eu assez d'influence pour mettre obstacle à la demande du gouverneur? Nous l'ignorons. ,
La lettre de Lawrence jeta les Lords du Commerce dans une grande perplexité, ainsi que l'on peut en juger par l'extrait suivant de leur réponse, en date du 4 avril 1754 15 :
« Nous sommes chagrins d 'apprendre que les habitants français, bien que tranquilles sous d'autres rapports, ont entre eux des disputes et des controverses ; cela nous donne de l'inquiétude, car, ainsi que vous le remarquez avec raison, il sera impossible de rendre aucune décision judiciaire au sujet de leurs litiges sans admettre que les Acadiens ont des droits légaux sur les terres qui font l'objet de ces litiges; or, en Loi, de par le Traité d'Utrecht, et de par les Instructions de Sa Majesté, ils n'ont en fait aucun droit sur leurs propriétés qu'à la condition de prêter un serment d'allégeance absolue et sans aucune réserve que ce soit. . . Nous ne voyons pas comment leurs différends peuvent être réglés pour le bien général de la Province sans un entier as-
15. Le MS. original — fol. 431 — donne de ce document un court extrait que nous mettons entre crochets, et dont le sens n 'apparaît bien qu 'à l 'aide de ce qui précède dans la lettre. C 'est pourquoi nous la citons plus largement. Cela aura d'ailleurs l'effet de montrer au lecteur que, pour les Lords du commerce, à qui l'auteur i'Acadie prête si bénévolement l'esprit d'équité, aussi bien que pour Lawrence, les Acadiens n'avaient aucun titre à la possession de leurs terres tant qu'ils n'avaient pas prêté le serment d'allégeance absolue. . . "Great care must be observed that they (les Acadiens) do not take any step, which may in any degree seem to admit a right in thèse people to their lands oefore they hâve oc-
sentiment de leur part à cette condition. . . Nous ne nous opposons pas au moyen que vous proposez de déléguer auprès de ces gens des chargés d'affaires qui chercheront à les apaiser en examinant et en écoutant leurs plaintes; cependant vos envoyés ne pourront pas user, pour la solution des difficultés qui leur seront soumises, de la procédure en cour de justice; et il est essentiel qu'ils ne fassent aucune démarche qui puisse, à un degré quelconque, être interprétée comme la reconnaissance d'un droit que ces gens auraient sur leurs terres, avant d'avoir accepté la condition du serment d'allégeance.
[« Plus nous considérons ce point, et plus il nous apparaît lu' risse de difficultés: d'une part, en effet, il importe d'user de beaucoup de prudence à l'égard de ces habitants, afin de ne pas les alarmer, et de ne pas semer dans leur esprit une méfiance qui pourrait les induire à quitter la Province, et à aller renforcer par leur nombre les établissements français; d'un autre côté, nous devons également éviter de leur inspirer une inconvenante et fausse confiance en eux-mêmes, laquelle les porterait à croire qu'en persévérant dans leur refus de prêter le serment d 'allégeance, ils en arriveraient, tout en faisant à leur tête, à acquérir le droit de propriété foncière], et le bienfait et la protection de la loi, — chose à
cepted the condition of the oath of allegian-ce. " Ce sont les propres termes qu'emploient ces messieurs. Qu'est-ce à dire? Sinon que leur manière de voir là-dessus était en harmonie parfaite avec celle de Lawrence. — La question est grave, et nous devons y apporter toute notre attention et toute notre "conscience": il s'agit en effet d'établir le partage équitable des responsabilités dans les événements qui aboutiront à la déportation. Richard, on le sait, accable les autorités coloniales dont il met la conduite presque en opposition avec celle du Home Office. L'impartiale Histoire ne confirme pas en tout point ce jugement.. On le verra bien.
laquelle ils ne peuvent prétendre qu'à cette condition, » — le serment absolu w.
Adressée à un homme du caractère de Lawrence, la lettre que nous venons de citer signifiait: trompez les Acadiens, s'il le faut, donnez-leur à entendre vaguement que la question des titres de propriété sera réglée, mais gardez-vous bien d 'aller jusqu 'à les en assurer d 'une manière formelle ; cependant, faites tout ce qui sera nécessaire pour les empêcher de partir. Tout de même, le point de vue auquel se plaçaient les Lords du Commerce une fois admis, il y avait là du moins des conseils de prudence et de modération qui pouvaient servir à réprimer la nature perverse de Lawrence. Fermons les yeux sur la duperie que cette lettre comportait. Depuis quarante ans, la duperie avait été érigée en un système tel qu 'il était impossible aux mieux intentionnés d'échapper tout-à-fait à son emprise17. D'ailleurs, ce document avait été écrit alors que les Lords du Commerce ne savaient trop que décider au sujet de la question soumise; et, pour leur rendre pleine justice, il faut accoler cette lettre à une autre du 29 octobre suivant, laquelle peut être considérée comme la complétant et la modifiant grandement 18.
16. Akins. Nova Scotia Doc. P. 207. — Dans Akins, cette Lettre est datée rie Whitéhall, mars 4, 1754. Et le MS. original, comme aussi l 'édition anglaise, vol. I, p. 350, ont adopté cette indication. Cette Lettre est, en vérité, du 4 avril de cette même année, ainsi qu'il est marqué dans Can. Arch. (1894) B. T. N. S. vol. 36, p. 15. April 4, 1754. Whitéhall.
17. Inutile de dire que l'auteur essaie vainement de pallier tout ce que cette lettre a d'odieux et de compromettant pour les autorités de la Métropole.
18. A cet endroit du ils. — fol. 432 — -le traducteur a mis en marge la note suivante, au crayon: "Où est cette lettre?" Au bas de la page, il y a un renvoi, de la main de l'auteur: "Cette lettre est insérée et discutée dans un autre
Dans le texte original de la lettre de Lawrenee, plus haut citée, il est question d'une insurrection des Allemands (pro testants) établis à Lunenburg, et formant partie de la colonie fondée par Cornwallis. Avant de devenir Président du Conseil, Lawrence avait été commandant du poste de cet endroit; et son séjour y avait été marqué par des troubles et des désertions nombreuses, dus sans doute à la rigueur de ses procédés. Immédiatement après son départ, le mécontentement éclata, l'on prit les armes, et, pour arrêter l'effusion du sang, il ne fallût rien moins que la présence des troupes d'Halifax; comme le dit Murdoch, <« Monckton fut d'avis que, toute la population de cette colonie étant impliquée dans l'affaire, le meilleur procédé à suivre était d'accorder une amnistie générale: Lawrence, cependant, désirait que les chefs de l'insurrection fussent punis 1!). . . »
Suivant son invariable habitude, le compilateur a tronqué la lettre de Lawrence, en laissant de côté tout ce qui concernait l'insurrection des habitants de Lunenburg. Etant don-
chapitre." — L'on trouvera, en effet, au chapitre XXII, cette lettre du 29 octobre 1754.
19. Ilisto. of N. S. Vol. II, ch. XVII. P. 229.— -Voici ce qu'il y a, au sujet <!(» cet incident, dans l'analyse de la lettre de Laicrence, telle que faite dans les Can. Arch. (1894) H. 235. B. T. N. S. vol, 14. . * ♦ People at Halifax quiet; those at Lunenburg improved, the spirit of mutiny and violence having subsided; it is désirable, however, to mix English settlers with them. . . " C'est en mai 1753 que Lawrence avait été nommé commandant à Lunenburg: " Hopson. . .proposes to send out the foreign settlers to Merleguash, about 1,600 persons. . . Col. Lawrence goes with them to see them established ; he is in command of militia raised from the foreigners. Capt. Sutherland will succeed him; has appointed him Lieut.-Col. and eustos rotulomm of the township to be callod Lunenburg. .. "—Can. Arch. (1894) H. 185. B. T. N. S. vol. 14.
Il appert, d'après les Archives, que Lunenburg (Merlegash) fut fondé, avec des colons allemands, par Hopson, et non par Cornwallis, ainsi que le porte le texte de Richard.
né le but qu'Àkins avait en vue, il eût été malhabile de sa part dé mettre en évidence des faits semblables, contrastant si étrangement avec la soumission des Acacliens, encore que ces derniers aient dû être traités avec moins de ménagements que ces colons protestants, amenés et établis aux frais de l'Etat.
Maintenant que nous connaissons les effets de l'administration de Lawrence sur les colons anglais et allemands, et ce que tous ceux-ci pensaient de lui, alors qu'il n'était qu'à ses débuts, nous pourrons juger de la réputation qu 'il avait laissée parmi les Acadiens par une lettre du capitaine Murray, commandant du Fort Edouard, (Pisiquid,) à Lawrence même, et dans laquelle il lui rapportait ce qu'ils avaient dit sur son compte : « . . .Ils avaient pour lui une haine personnelle, et détestaient son gouvernement à tel point qu'ils ne se sentiraient jamais à l'aise sous son administration, vu qu'il les avait traités si brutalement quand il était parmù eux20.». Cependant Lawrence n'avait jamais pu provoquer la moindre résistance chez les Acadiens; mais les Allemands n'entendaient pas supporter aussi docilement l'oppression.
Le 21 juin 1754, Lawrence « informa le Conseil qu'il avait reçu une lettre du capitaine Scott, commandant du Fort Lawrence, lui faisant savoir que, le 14 du mois courant, les habitants qui avaient déserté ce district, (Beaubassin,) et qui depuis avaient demandé la permission de rentrer dans
20. Extract f rom Minutes of a Council. . . lst October 1754. . .' • The Président (Lawrence) communieated to the Council the following Extract of another Letter from captain Murray commanding at Piziquid relating to the conduct and behaviour of the Priest Daudin."
Il est à remarquer que Murray, à cet endroit de sa lettre, cite les propres paroles que lui a dites l'abbé Daudin, dans une entrevue qu'il avait accordée à ce dernier. — Cf. AMns. N. 8. Doc. P. 223-4.)
leurs terres, vinrent le voir et lui apporter la réponse à la résolution passée en Conseil, le 27 septembre dernier : cette réponse stipulait que, à moins que le Président du Conseil ne leur donnât l'assurance, de sa propre main, ou n'autorisât le commandant du Fort de la leur donner en son nom, qu'ils demeureraient neutres et seraient exempts de prendre les armes contre qui que ce fût, il leur serait impossible de penser seulement à revenir (sur leurs terres,) vu qu'ils courraient journellement le risque d'avoir la gorge tranchée ou de voir leurs troupeaux massacrés par les Indiens; et ils donnaient cette réponse comme définitive 2l. Sur ce, il fut résolu que rien d'autre ne pouvait être fait que ce qui avait été passé en Conseil le dit 27 de septembre. »
Cette résolution du 27 septembre avait été passée sous l 'administration de Hopson 22 ; et la présente communication des Acadiens en était la réponse. Mais, depuis ce temps, Lawrence lui-même avait fait des propositions à ces derniers pour les engager à revenir sur leurs terres; il leur avait déclaré que son intention n'était pas pour le présent de les obliger au service militaire, — c'est-à-dire qu'il ne se liait en rien. Pareille offre, venant de Hopson, eût mérité d'être prise en considération; de la part de Lawrence, sa valeur était nulle. Il leur fallait quelque chose de plus formel, et sa signature par dessus le marché ; autrement, il leur était impossible de seulement penser à revenir.
Les Acadiens avaient trop de motifs de se méfier de Lawrence pour tomber dans le piège qu'il leur tendait; et ils
21. Le MS. original — fol. 434 — où ce document est cité d'après Akins, (p. 211,) porte ici: "and this they gave as their last answer," tandis que dans Akins il y a: "and this they gave as their first answer." Qui a raison? Evidemment Richard. Le mot first, dans Akins, doit être une faute d'impression.