Cf. notre chapitre précédent
avaient été trop souvent trompés pour se contenter de vagues promesses.
Mais pourquoi Lawrence désirait-il donc si ardemment leur retour? Car, remarquons-le bien, douze mois à peine nous séparent de la déportation. Si ces gens eussent été remuants, séditieux, redoutables, il eût été extrêmement impolitique de les admettre au cœur de la province, et par dessus tout de les presser d'y entrer. Or, Lawrence, si méprisable qu'il fût, ne manquait certes pas d'habileté. Et donc, pouvons-nous dire, leur présence était désirable, utile, peu ou point dangereuse ; donc, leur conduite jusque-là avait été assez docile pour justifier les pressantes invitations du gouverneur; donc, enfin, pour justifier la déportation, il faut chercher des raisons dans les événements des douze mois qui suivirent. . .
Cependant, comme question de fait, ces raisons n'existent nulle part; il n'y en a pas eu davantage pendant ces douze derniers mois qu'avant, et peut-être encore moins.
cl I A PITRE VINGT-DEUXIEME
Lawrence devient Lieutenant-Gouverneur. — Ses accusations contre les Acadieiis. — Projet d'expulsion. — Les Lords du Commerce.
Nous nous sommes proposé, dans cet ouvrage, de relater de préférence les faits défavorables aux Acadiens, — que ces faits soient réels ou supposés, — tels que nous les trouvons au volume des Archives. Telle a été notre méthode jusqu'ici, et telle elle sera. Ce volume ayant été compilé dans le but évident d'en faire un arsenal de pièces écrasantes pour la mémoire de nos pères, l'on peut être sûr que l'essentiel en cette matière- s 'y rencontre, souvent à l'exclusion de ce qui pourrait le détruire ou l'atténuer1.
La lettre suivante de Lawrence aux Lords du Commerce, sous la date du 1er août 1754, est bien celle qui renferme les accusations les plus graves contre les Acadiens. Nous la reproduisons presque en entier, malgré sa longueur * :
1. Cette dernière phrase, qui se trouve pourtant bien dans le MS. original, — fol. 435, — ne figure pas dans la traduction anglaise. Cf. vol. I, p. 355.
2. Cf. Akins, N. S. D. P. 212-3-4. Extract from a letter of Gov. Lawrence ta Lords of Trade. Halifax, Augiist Ut 1754. Le paragraphe par lequel s'ouvre cet extrait de lettre est extrêmement important. Richard en avait d'abord cité une partie, qu'il biffa ensuite — MS. original — fol. 436 — ; nous le donnons en entier. Cf. Can. Arch. (1894) H. 256. B. T. N. 8. vol. 15. D'après la copie de cette lettre qui est aux Archives, l'on voit que Lawrence commençait par remercier les Lords de l'approbation qu'ils lui avaient donnée ; il répondait à la lettre que ceux-ci lui avaient envoyée, sous la date du 4 avril, et dans laquelle, entr'-
« . . .11 m'est très agréable de voir la justesse du point de vue auquel se placent vos Seigneuries à l'égard des habitants Français ; car tout changement dans les affaires de ces derniers pourrait avoir les plus hautes conséquences pour l'avenir de cette province. Ces Français sont depuis longtemps l'objet de ma plus sérieuse attention ; et comme, dans l'exercice de mes fonctions, je me suis trouvé fréquemment en contact avec eux, j'ai donc pu me former de leur caractère et de leur situation une opinion que je prends la liberté d'exposer à vos Seigneuries ; je me permettrai d'y ajouter des suggestions au sujet des mesures qui me semblent les plus pratiques et les plus efficaces pour mettre fin aux multiples inconvénients qui ont résulté pour nous, depuis des années, de leur entêtement , de leurs tricheries, de leur partialité envers leurs compatriotes, de leur ingratitude en retour des grâces, des bontés et de la protection, qu'ils ont, en toute occasion, si largement reçues de la part du gouvernement de Sa Majesté.
« Vos Seigneuries savent pertinemment que les Acadiens ont toujours affecté la neutralité; et comme l'on s'imaginait communément ici que la douceur du gouvernement anglais
autres choses, il y avait ceci: "Ils (les Lords) regrettent d'apprendre les disputes qu'il y a parmi les Acadiens; le seul titre de propriété que «es derniers peuvent avoir sur leurs terres dépend de leur prestation du serment d'allégeance. Difficulté de recourir à une action judiciaire pour le règlement de leurs difficultés. Danger qu'il y a de les voir partir et aller renforcer les établissements français."— Les Lords sont tellement contents de V administration de Lawrence, en particulier de son attitude dans l'affaire des colons de Lunenburg, ils endossent tellement ses vues sur tous les points qu'ils finissent par lui dire qu'ils l'ont "proposé au poste de Lieutennt-Gouverneur, avec le salaire que cette fonction comporte". Ibid. B. T. N. S vol. 36, p. 15.
N'est- il pas évident que les Lords du Commerce ne reconnaissent aux Acadiens aucun status légal ni aucun droit de propriété foncière, tant qu'ils n'auront pas prêté serment d'allégeance absolue? Nous avons cité longuement, dans notre précédent chapitre, cette lettre des Lords, du 4 avril 1754. Il était bon d'en rappeler les points essentiels.
finirait par les attacher à nos intérêts, l'on n'a jamais usé à leur endroit de procédés violents. Mais il est de mon devoir «le vous faire remarquer que cette bénignité n'a jamais produit le moindre bon effet; tout au contraire, je crois que les A (-juliens ont, à l'heure qu'il est, renoncé à la pensée de prêter le serment volontairement; et un grand nombre d'entre eux sont présentement à Beauséjour, où ils travaillent pour le compte des Français à faire des digues dans cet établissement, dont je vous avais déjà signalé la création, sur le côté nord de la baie de Fundy: ces gens sont allés là, nonobstant le refus des passeports qu'ils avaient demandés. A l'excuse alléguée par eux qu'ils ne pouvaient trouver d'emploi chez les Anglais, on leur fit savoir que tous ceux qui viendraient à Halifax y auraient du travail; en réalité, je n'avais pas d'emploi à leur donner, mais je leur proposai de leur faire élargir le chemin qui mène vers Chibenaccadie (sic). Car je savais que si je pouvais réussir à les attirer ici, une bonne fois, leur voyage à Beauséjour serait à l'eau; et il n'en eut pas résulté de frais pour le gouvernement, dans la certitude où j 'étais qu 'ils refuseraient d 'accomplir le travail en question, par crainte de désobliger les Indiens. Comme ils ne se rendirent pas à mon appel, j'ai, avec l'assentiment du conseil, lancé une Proclamation leur commandant de retourner immédiatement sur leurs terres, sinon, qu'ils en subiraient les conséquences.
« Depuis longtemps, ils n 'ont rien apporté à nos marchés ; d'autre part, ils ont fait tenir aux Français et aux Indiens toutes sortes de choses, ils les ont aidés de toutes façons en secours matériels et autres3. Tant qu'ils resteront sans
:î. Le texte anglais porte: whom they hâve always assisted wilJi provisions. qnarters, and intolligence, — ce qui eet intraduisible littéralement. 1»-
prêter serment à Sa Majesté, (et ils ne le prêteront pas tant qu'ils n'y seront pas forcés,) et tant qu'ils auront parmi eux des prêtres français qui les poussent à la révolte 4, nous pouvons certes renoncer à tout espoir de les voir s 'amender. Comme ils possèdent les terres les meilleures et les plus larges de la Province, la colonisation ne peut pas avancer ici tant qu'ils demeureront dans une pareille situation. Et, bien que je sois très éloigné de vouloir adopter cette mesure sans avoir l'approbation de vos Seigneuries, cependant, ma ferme opinion est que, si les Acadiens refusent de prêter serment, il vaudrait mieux alors qu'ils fussent partis 5. . . » Pourquoi donc ce changement de ton chez Lawrence, lorsque, quelques semaines auparavant, il invitait les Acadiens émigrés à rentrer dans le pays! La raison en est bien simple, c'est que, ainsi que d'ailleurs son langage le laisse voir assez clairement, il venait de décider dans son esprit la déportation e. Jusque-là, il n 'avait été que Président du Conseil, en attendant le retour de Hopson. Mais il devait savoir déjà que ce dernier ne reviendrait pas, et que sa nomination au poste de Lieutenant-Gouverneur était assurée. Elle fût officielle, en effet, quelques semaines après 7.