COUP D'ŒIL EETROSPECTIF SUR L'ADMINISTRATION DE LAWRENCE
L'enchaînement des faits nous montre que son dessein tout de suito conçu fût de déporter les Acadiens. — Des motifs intéressés l'inspiraient. — Ses habiles intrigues afin d'arriver à réaliser son plan sans risquer de ruiner ses ambitions. — Comment il a trompé les autorités britanniques. — Accusations répétées portées contre lui par la population d'Halifax. — Le Secrétaire d'Etat finit par admettre le bien-fondé de ces charges. — La mort sauve opportunément Lawrence de la disgrâce.
Dans les chapitres précédents, nous avons dit que Lawrence, en concevant et en exécutant la déportation des Acadiens, s'était laissé guider par ce motif: la spéculation sur leurs bestiaux. De ceci, le temps est venu de faire la preuve ; et nous espérons que nos allégués satisferont les plus difficiles. Il est aisé de voir qu'il y avait là matière à une jolie opération financière. Mais nous prions le lecteur de ne pas oublier que nous avons à établir notre affirmation contre un homme d 'une habileté rare, dont le pouvoir était absolu, et sur qui ne s'exerçait pratiquement aucun contrôle. Lawrence avait été à même de tracer longtemps d'avance son
1. Dans le MS. original, fol. 644 — ce chapitre n 'a pas de sommaire. Celui que nous mettons est traduit d'après l'anglais.
plan de campagne et de voir aux moyens de faire disparaître les traces de son crime. Tous savent combien il est difficile, malgré nos institutions démocratiques, malgré la vigilance d'assemblées représentatives, de la presse, de départements savamment organisés, malgré des responsabilités qui s'enchaînent et se contrôlent mutuellement, de faire la preuve de fraudes de la part des gouvernants ou des administrés. Ici, il ne s'agit pas d'une fraude actuelle, tangible en quelque sorte, au sujet de laquelle l'on peut créer une commission, choisir un tribunal, appeler des témoins, produire des documents publics ou privés. Non! la fraude a été commise il y a cent trente sept ans -, et cependant nous croyons que la preuve que nous allons en faire serait suffisante pour amener la condamnation de Lawrence devant nos tribunaux, certainement, en tout cas, devant le tribunal de l'opinion publique. Cette preuve est, en partie, circonstancielle, mais elle n'en est pas moins forte pour cela: plus d'un criminel a eu à expier de sa vie un crime qui n'était établi que par des circonstances.
Tous les actes de Lawrence, depuis le premier jour de son administration jusqu'à sa mort, forment, dans leur ensemble, une chaîne à laquelle il ne manque pas un seul anneau et d'où ressort son évidente culpabilité ^ Souvent,
2. Que l'on se rappelle que Richard écrivait vers 1892. Dans l'édition anglaise (II, 127) entre parenthèses il y a ceci: I wrote tliis in 1892.
3. Le MS. original porte ceci : * ' tous les actes de Lawrence, depuis le premier jour de son administration jusqu'à sa mort, forment, dans leur ensemble, une chaîne d'évidence à laquelle il ne manque pas un seul anneau", (fol. 645.) — Clvaîne d'évidence nous a paru une expression risquée. Aussi avons-nous changé cette phrase. Il reste ceci, à quoi nous ne pouvons rien, e 'est qu 'elle semble impliquer contradiction avec ce qui précède. L'auteur vient de dire que la preuve contre Lawrence est circonstancielle ; et ici, il affirme qu'elle forme une chaîne d'évidence.
dans les procès au criminel, après des pièces qui paraissent accablantes pour l'accusé, quelque fait surgit qui déroute la justice et rompt l'harmonie de la preuve. Ici rien de tel : tout porte dans le même sens, tout converge au même but. Résumons les faits. En premier lieu, rappelons ce que le gouverneur Hopson écrivait aux Lords du Commerce sur le compte des Acadiens, peu de temps avant son départ de la province, dans une lettre du 10 décembre 1752 :
« M. Cornwallis pourra vous dire combien ces habitants nous sont utiles et nécessaires, et comme nous ne saurions nous passer d'eux;' même si d'autres colons leur étaient substitués, ils ne les remplaceraient pas *. . . «
La manière d'agir de Hopson inspire tant de confiance aux Acadiens que, sans être sollicités par qui que ce soif, ceux-ci se réunissent, délibèrent, et vont décider de prêter le serment sans réserve, quand, au dernier moment, une objection, exprimant la crainte d'être molestés par les sauvages, y met obstacle \ Ceux qui ont quitté adressent une supplique au gouverneur pour obtenir de rentrer®. Pour raison de santé, Hopson demande et obtient un congé d'un
4. Tel nous semble bien être le sens de ce dernier membre de phrase : ' ' how impossible it is to do •without them, or to replace them even if we had other settîers to pvt in their place. . ."
{N. S. Doc. Akins. P. 197.) (Can. Arcli. 1894) N. S. Poster ipt of the lOth dec. 1752 B. T. N. S. vol. 13. H. 120. (A. C. Gen. etc. P. 113.)
5. Hopson to Lords of Trade. N. S. D. Akins, 199. Lettre du 23 juillet 1753.
6. N. S. D. Akins. P. 203 & seq. Cette supplique fut lue en conseil le 23 septembre 1753.
an ^ Il est remplacé temporairement par Lawrence. Tant que ce dernier occupe la position d 'administrateur par intérim, comme président du conseil, rien n'est changé en apparence ; lui-même entame des négociations avec les Acadiens réfugiés chez les Français pour les engager à revenir dans la province. Il écrit aux Lords du Commerce, en date du 5 décembre 1753, que « les habitants français sont à peu près tranquilles pour ce qui touche aux choses du gouvernement * ». Huit mois plus tard, parlant des Acadiens réfugiés, il se croit certain qu'en cas de guerre, et malgré les efforts que pourraient faire les Français, ils ne consentiraient pas à porter les armes contre les Anglais *. Les évé-
7. Arch. Can. Gén. etc. P. 113.— C. A. (1894 ) Whitehall 25th June & 9 July, 1753, B. T. N, S. V. 35. P. 462. "Leave of absence sent". "...Colonel Lawrence. . . aura charge du commandement."
Ibid. Sept. 3. Halifax. Eopson to Lords of Trade. . . "owing to the state of his eyes, will sail in the Torrington". H. 204.
8. " . . . tolerably quiet as to government matters. . . " (N. S. D. Akins. P. 206.) Nous avons déjà parlé précédemment de toutes les questions résumées ici; nous rappelons senlement que toute cette lettre de Lawrence est à lire, aussi bien que la réponse qu'y firent les Lords du Commerce, le 4 mars 1754. Après avoir constaté qu 'en effet les Acadiens sont tranquilles pour ce qui est des choses du gouvernement, Lawrence ajoute "cependant ils sont toujours en disputes entre eux au sujet de leurs teiTes. Et comment pourrions-nous régler leurs différends en justice? Comme ils n'ont pas prêté le serment d'allégeance, leurs titres de propriétés ne sont pas valides. . . " Et les Lords, dans leur réponse, de dire qu'effectivement "ces disputes ne peuvent être réglées en cour, attendu que les Acadiens n 'ont aucun droit légal sur leurs terres. . . et nous ne voyons pas comment ces litiges pourraient être solutionnés autrement que par la prestation d'un serment absolu et sans aucune réserve que ce soit..." (Akins. 207.) Comme on le voit, la question s'amorce et du côté de Lawrence et du côté de l'Angleterre: il y a déjà entente parfaite sur ce point, comme il y en aura sur tous les autres.
9. " . . .1 believe that a very large part of the inhabitants would submit to any terms rather than take up arras on either aide". .. (Halifax, Aug. Ist 1754.)
N. S. D. Akins. P. 213.
nements prouvèrent que ces prévisions étaient justes. Mais alors Lawrence n'avait pas encore formé son sinistre projet; il parlait et agissait avec une certaine candeur, — si une telle qualification peut s'appliquer à un être de son espèce. Hopson ne revenant pas, Lawrence va lui succéder *". Tout change; il conçoit le projet de déporter les Acadiens; il se trace une manière d'opérer à cette fin, et il la suit résolument. Cette manière consiste d'un côté: à représenter les Acadiens sous un jour de plus en plus défavorable, à les molester et à les persécuter dans le but de les pousser à des actes d'insubordination qui lui fourniraient des prétextes à sévir contre eux; de l'autre, à préjjarer graduellement les Lords du Commerce à l'acceptation de son projet, ou plutôtdu fait accompli; car il se rend fort bien compte qu'à moins de circonstances extraordinaires, il n'obtiendra jamais leur acquiescement. Il aborde timidement le sujet : «... Aussi longtemps qu'ils, (les Acadiens en général, et non seulement ceux qui se sont réfugiés à Beauséjour) resteront sans prêter serment à Sa Majesté, — ce qu'ils ne feront jamais à moins d'y être forcés, — et qu'ils auront parmi eux des prêtres français pour semer l'espnt de révolte, incendiary French priests, il n'y a aucun espoir de les voir
10. Whiteh-all. Le 4 avril 1754. Lords du Commerce à Lawrence. "Il nous paraît nécessaire pour le gervi<e de Sa Majesté que vous soyez nommé lieutenant gouverneur de cette province, et nous demanderons bientôt à Sa Majesté de vous octroyer une commission vous confiant cette charge. Le colonel Hopson nous ayant fait entendre qu'il n'a pas l'intention de reprendre ses fonctions, nous recommanderons en même temps que le traitement octroyé par ?a Majesté au commandant en chef vous soit accordé. . . "
A. C. Gén. etc. P. 116. — Cav. Arch. (1894) B. T. N. S. vol. 36. P. 15.
Ibid. Halifax. Oct. 14, Lawrenee to Lords of Trade. Eis commission as lieuî-governor rcceired.— (H. 263. B. T. N. S. Tol. 15.)
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s'amender. Et comme ces habitants possèdent les meilleures et les plus vastes terres de la province, (leur situation légale) ne peut être réglée tant qu'ils seront dans cet état. Et bien que je sois très éloigné de vouloir prendre une pareille mesure sans l'approbation de vos Excellences, je ne puis cependant m 'empêcher d'être d'avis que, s'ils refusent de prêter serment, il serait bien préférable de les congédier. La seule conséquence qui pourrait résulter de leur départ serait qu'ils prissent les armes et qu'ils se joignissent aux Indiens pour ruiner nos éta blissements ; car ils sont en nombre, et nos troupes sont bien éparpillées . . . Toutefois, si vos Excellences sont d'opinion que nous ne sommes pas encore assez solidement fixés pour qu'il soit sage d'adopter une pareille mesure (congédier les Acadiens,) nous pourrions parer à bien des inconvénients en érigeant un fort ou quelques blockhaus sur la rivière Chibenacadie ^\ . . »
N'en doutons point: c'est bien de déportation qu'il s'agit ici. Lawrence n 'ignore pas que le libre départ des Acadiens réjouirait la France et serait fort préjudiciable aux intérêts anglais. Néanmoins, comme préparation à des événements plus graves, cette déclaration est utile. Les voies et moyens ne sont peut-être pas encore tous définis, mais le plan lui-même est bien arrêté. La perfide proposition aux
11. Cette citation, que nous avons complétée d'après l'original, est de cette même lettre du 1er août 1754, citée plus haut, note 9. — Par conséquent, le commentaire de Richard n'est pas juste. Après le premier extrait qu'il en a fait, il affirme que Lawrence parle avec candeur; et le second extrait laisse entrevoir la déportation. L'auteur à'Acadie s'est mépris, sans doute involontairement. La phrase qu'il donne comme révélant chez Lawrence un état d'esprit bien éloigné d'un noir projet comme celui de la déportation,, et la seconde citation où ce projet se fait jour, sont bel et bien tirées du mêm« document. {N. 8. D. Akiiis. P. 212 et seq.
Lords du Commerce reste sans écho : il s 'y attendait peutêtre '-. L'objet qu'il avait en vue: préparer graduellement*
12. Notre rôle d'éditeur est souvent pénible à remplir, en ce sens que nous prenons Eichard en flagrant délit de manquement à la vérité historique sur bien des points, et que nous le signalons ouvertement. Ce n'est pas pour notre plaisir, certes. Ces constatations nous navrent, mais qu'y faire? Entre notre affection pour un proche parent et les dictées de notre conscience, saurions-nous hésiter? Nous sommes responsables devant le grand public et devant la postérité. Sous prétexte d'épargner la mémoire de l'auteur d'Acadie, nous ne pouvons laisser passer des affirmations contredites par la documentation officielle. Voulant établir une thèse impossible, EicJuird en est réduit à soliciter et à torturer les textes, ou, comme dans le cas présent, à les ignorer complètement. Il prétend que cette lettre du 1er août 1754 où Lawrence énonce son idée de derrière la tête, à savoir que: if the Acadians refuse the oaths^ it would 6e much better that they wcre away, est restée sans écho. — Les Lords of Trade y ont cependant répondu, point par point, le 29 octobre 1754; leur réponse est dans N. S. D. AUns (P. 235-6-7) et dans Can. Arch. (1894.) B. T. N. S. vol. 36. P. 59. — En voici les extraits les plus typiques : "... tho ' we cannot f orm a proper judgment or give a final opinion of what measures may be necessary to be taken with regard to those (French) Inhabitants, until we hâve laid the whole State of the case before His Majesty and received his directions upon it, yet it may not be altogether useless to point at some provisional measures which it may be proper to enter upon until His Majesty 's pleasure can be known.
* ' "We were in hopes that the lenity which had been shown to those people by ind\ilging them in the free exercice of their religion,and the quiet possession of their lands, would by degrees hâve gained their friendship and assistance and weaned their affections from the french ; but we are sorry to find that this lenity has had so little effect, that they stiU hold the same conduct, with respect to them and us, that they did before the settlement of the province, furnishing them with labour, provisions and intelligence and concealing their designs from ua . . .
"It is certain that by the Treaty of Utrecht their becoming subjects to Great Britain (which we apprehend they cannot be but by taking the oaths required of subjects) is made an express condition of their continuance, after the expiration of a year, and therefore it may be a question weîl worth consideriiig hov: far they can be treated as subjects without tahing such oaths, and tvhether their refusai to take them will not operate to in'validate the titles to their lands; it is a question, however, which we will not take upon ourselvea absolutely to détermine, but could wish that you would c/)nsult the chief jus-
les ministres à accepter son idée, était atteint; c'était une première étape ''.
[Un obstacle de l'espèce la plus considérable résidait dans l'occupation de l'isthme et de la rive nord de la baie de Fundy par les français. Tant que le fort de Beauséjour demeurerait en mains françaises, le projet de déportation n'aurait que peu de chances de succès. Que va faire Lawrence? Déloger les français, et en temps de paix, n'est pas chose facile. Le traître Pichon transmet au capitaine Hussey, du fort Lawrence, une lettre censée venir du général Duquesne, dans laquelle celui-ci avise le commandant français du fort Beauséjour de chercher un prétexte pour attaquer les an-
ticé upon this point, and taîce his opinion, vihi<;h may serve as a foundation for any future measure it may 6e thought advisable to pursue ivith regards ta the Inhahitants v)i gênerai. As to those of the district of Chignecto, who are actually gone over to the French at Beauséjour, if the chief justice should be of opinion that by refusing to take the oaths without a reserve, of by deserting their settlementa to join the french, they hâve f orf eited their title to their lands, we could wish that proper measures were persued for earrying such forfeiture into exécution by légal proceas, to the end that you might be enabled to grant them to any persona desirouB of settling there, where we apprehend a settlement would be of great utility, if it could, in the présent situation of things, be effected; and as Mr. Sliirley has hinted in a letîer to the Earl of Halifax that there is a probability of getting a considérable number of peofle from New-England to settle there, you would do well to consult him upon it; but it appeara to us that every idea of an english settlement at this place would be absurd but upon a supposition that the french Forts at Beauséjour, Bay Verte, etc., are destroyed, the Indians forced from their aettlement, and the French driven to seek such an asylum, they qan find in the barren Island of Cape Breton and St. John 's and in Canada."
Cette dépêche gouvernementale contient des suggestions, des intimations à peine déguisées de chasser les habitants français; et l'auteur d'Acadie de prétendre cependant que le plan de Lawrence resta sans écho de la part des Lords du Commerce! ! !
13. Le passage que nous mettons entre crochets n est pas dans le Ms. original,— fol. 648. — Nous le traduisons d'après le texte anglais, II, p. 129,
glais. En faisant parvenir la dite lettre à Lawrence, Hussey lui fait remarquer qu'il a de sérieuses raisons de croire qu'elle est «de la main de Pichon», et il les énumère ". C'était là l'occasion que cherchait Lawrence. Il écrit sur le champ au gouverneur Shirley pour lui dire que «d'après des informations sûres, les Français ont l'intention d'empiéter sur les droits de Sa Majesté dans la province », et que, pour les frustrer de leur dessein, il a besoin de bonne heure au printemps, de deux mille soldats du Massachusetts ^'. Tout se passe comme il l'a voulu: les Français sont pris par surprise: Beauséjour capitule; et toute la rive nord de la baie de Fundy est débarrassée des Français.]
Dans le Fort, trois cents Acadiens sont trouvés en armes. Lawrence alors rédige une lettre, dans laquelle, sous des termes dont l 'ambiguïté est affaire de calcul, il montre et