‹ Acadie (volume 4)Chapitre 37 sur 82 · Cf. surtout ch. XVI de Une colonie féodale · texte numérisé non relu

Cf. surtout ch. XVI de Une colonie féodale

du malheur qui s'était abattu sur ce peuple. Mais là où s'arrête l'histoire, s'ouvre le champ que cultive le poète et le romancier. En contemplant ces croix muettes perdues sur la route, le poète se prend à ressusciter et à recomposer la vie des infortunés qui reposent à leur ombre ; il décrit le bonheur qu'ils ont goûté, les espérances légitimes qui gonflaient leur cœur, les vertus qui les animaient; puis son tableau s'achève sur la sombre désolation qui vint engloutir leur destinée. Des miettes délaissées par l'historien, il a surgi des œuvres qui honorent l'humanité, et sont comme une compensation pour l'abaissement que le crime de mécréants lui avait infligé. C'est au beau poème de Longfellow que je fais ici allusion. Ce nom et ce poème vivront aussi longtemps que l'histoire et aussi longtemps que la race humaine.

Nous nous étions proposé de consacrer nos efforts à la recomposition du chapitre si obscur de la déportation, en suivant pas à pas les exilés dans leurs transmigrations successives et répétées, dans leurs tentatives pour se réunir et trouver un refuge assuré ou goûter la quiétude et l'aisance des anciens jours, loin du bruit des aimes, loin des conflits qu'engendrent chez les hommes et les nations l'ambition et la cupidité. Mais nous avouons que le courage nous en a manqué. Nous avons hâte de fuir ces pénibles souvenirs, de nous éloigner d'un sujet qui ne pourrait qu'assombrir notre existence et raviver des plaies mal cicatrisées. Il est tard d'ailleurs pour recueillir les données de la tradition. Ce qui était possible il y a trente ans, quand vivait une génération dont l'esprit était tout rempli de ces souvenirs, ne l'est guère aujourd'hui. Nous nous bornerons donc à un court abrégé des faits principaux, moins en vue de jeter plus de

lumière sur le sujet, que parce que notre tâche serait sans cela incomplète.

Les recherches faites par Rameau, pendant ces dernières années, ont porté particulièrement sur les transmigrations des Acadiens, après leur déportation, et sur leurs divers groupements, en France, en Louisiane, dans la province de Québec et dans les provinces maritimes. Il suit leur marche d'un endroit à un autre, nous donne leur nombre exact ou approximatif, nous fait assister à la fondation et aux progrès de leurs diverses colonies. Il a tiré de l'oubli bien des faits importants, et ses patients travaux ont rendu son nom bien cher aux descendants de ce peuple infortuné. Pour le présent du moins, nous nous contenterons de compléter notre travail en résumant les informations que Rameau et Casgrain nous fournissent sur le sujet \ Pour les chapitres qui vont suivre, il importe peu de savoir quels sont les sentiments, les opinions de ceux qui vont nous servir de guides. La partie essentielle du drame ayant été exécutée, il ne s'agit plus que d'en examiner les conséquences. Il suffit qu'un auteur ait eu la patience de rassembler les faits qui s'y rattachent et qui en découlent pour que l'on accorde à ses travaux le crédit qu'ils méritent. Dans cet ordre, souvent tout se réduit à une question de statistiques, ayant pour seul objet de satisfaire une curiosité d'ailleurs bien légitime. Il n'en était pas ainsi pour les chapitres précédents. Aussi nous avons été très circonspect dans le choix de nos autorités ; nous avons cherché à deviner le caractère.

3. Dans l'édit. anglaise, II. 227, est ajouté ceci qui ne se trouve paa dans le MS. original: "after which I will enlarge on their researehes aud enter into a field hitherto unexplored. ' '

les intérêts, les sentiments, les motifs des acteurs de ces événements et de ceux qui les ont racontés.

Sur les questions que nous venons de traiter. Rameau est de beaucoup l'écrivain le plus complet. Son caractère est au dessus de toute atteinte ; ses citations sont toujours sûres et correctes ; il est souvent très sévère envers les Français. Cependant, à raison de son ardent patriotisme, nous nous sommes abstenu de recourir à ses opinions sur des points essentiels; et nous avons cherché à approfondir bien des questions qu'il n'a touchées que légèrement, parce qu'elles étaient obscures et mal étayées. Ainsi, le rôle joué par l'abbé Le Loutre, et son influence sur les événements, ont été considérables ; il est indéniable que sa conduite a été de nature à irriter les Anglais, et injustifiable sous plus d'un rapport; son attitude à l'égard des Acadiens a manqué de discrétion ; par ses menées, il a intensifié les haines nationales, et a pu faire surgir dans le cerveau de Lawrence l'idée de la dépoi*tation ; sans ce fougueux abbé, sans ses provocations répétées, la déportation eût constitué une impossibilité, si pervers d'ailleurs qu'ait été le despote qui l'a conçue et exécutée *. Il est vrai que tous les renseignements que nous possédons sur les faits et gestes, et sur le carac-

4. Nous prions le lecteur de se rappeler notre oh. XV et les votes sur ce sujet de Le Loutre. Nous ne reeomineneerons pas ici une discussion que nous avons quelque droit de considérer comme close, après toutes nos considérations et nos documents produits concernant le rôle joué par ce célèbre abbé. La vue historique exprimée ici par l'auteur d'Acadie ne nous semble pas pouvoir résister à un examen scvieux de la question. Ce n 'est ni Le Loutre, ni aucmi autre missionnaire français, qui a pu faire germer dans l'esprit de Lawrence l'idée de la déportntion, vu que cette idée avait été émise, dès le 28 décembre 1720, par les Lords du Commerce eux-mêmes. Cf. Al:ins p. 58. Nous ne saurions trop rappeler ce fait capital, à savoir que c'est d'Angleterre que ce plan de déporter les Acadiens est venu.

tère de ce fougueux abbé, sont entièrement basés sur deux sources suspectes, sinon méprisables °. Il était difficile de baser des opinions sérieuses sur ces deux seuls appuis, d'un côté le traître Pichon, de l'autre, cet auteur des Mémoires, si imprégné de voltairianisme. Cependant, le rôle joué par Le Loutre a été trop considérable pour que nous l 'ignorions ou en fassions semblant, à raison de ces sources peu recommandables. Nous croyons que, dans ces conditions, la conduite à tenir était de ne pas rejeter tout-à-fait ces deux autorités, mais de s'en aider pour arriver à des conclusions à peu près satisfaisantes. C'est ce que nous avons tenté de faire; et nous n'aurions aucun reproche à adresser à Parkman, s 'il eut apporté du discernement et de la prudence dans l'emploi qu'il a fait de ces mêmes écrits, s'il leur eût accordé, non tout l'espace, mais une place secondaire, s'il eût, montré surtout, avec clarté, et chaque fois qu'il le cite, que c'était bien à Pichon qu'il empruntait ses dires, et quel était ce Pichon, et enfin s 'il eût pris la peine de faire remarquer l'esprit qui animait l'auteur des Mémoires.

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