‹ Acadie (volume 4)Chapitre 4 sur 82 · T. ROBINSON · texte numérisé non relu

T. ROBINSON

15. Voici donc le fameux document qui a servi de prétexte à nos historiens pour dégager la responsabilité de la métropole dans l'affaire inique de la Déportation des Acadiens, et pour mettre Lawrence et les autorités coloniales en opposition directe avec les intentions du Foreign office. Déjà Rameau (Une colonie féodale... II, XIV. P. 155-6) avait, assez discrètement d'ailleurs, lancé cette idée. Puis Casgrain, dans son Pèlerinage, ch. IV. P. 121 et seq., traduisant et analysant cette lettre à sa façon, l'accompagne de commentaires dont la bienveillance à l'égard de l'Angleterre et de sa politique coloniale en Acadie tourne à l'apologie. Enfin Richard vint qui a basé là-dessus toute ^a, thèse, tout le système qui fait la grande faiblesse de son œuvre, à savoir : que la Déportation est l 'œuvre de Lawrence et de ses satellites, et qu 'elle a été accomplie à l'insu et contre le gré des autorités britanniques. Nous disons que ce système fait la faiblesse de son œuvre: et en effet, outre qn'à-priori une pareille idée semble bien extravagante, pour peu instruit que l'on soit de la manière dont fonctionnait le régime colonial, de la précision, de la minutie et même de la rapidité relative des rapports entre la Métropole et l'Amérique, elle ne résiste pas à l'examen des pièces officielles versées aux archiver, et dont on a pu voir de copieux extraits dans notre tome deuxième. Et, qui plus est, non seulement la présente lettre de Thomas Robinson n'infirme pas les preuves déjà apportées à l'effet que la Grande Bretagne a connu à l'avance le plan de la déportation, et qu'elle en a pleinement approuvé l'exécution, mais nous n'y voyons rien qui fût de nature à détourner Lawrence de son infâme projet, à suî>poser même que cette dépêche lui fût arrivée à temps. L'on peut d'abord s'étonner, même en prenant cette lettre pour ce qu'elle n'est pas, à savoir'une protestation contre la déportation, que le secrétaire d'Etat l'ait fait entendre si tard et ne soit intervenu qu'à la onzième heure, alors que dès l'année précédente Lawrence s'était pourtant ouvert de son projet dans des dépLches dont le sens était très clair. Aussi bien, de protestation et d'ordre contraire, la lettre de Robinson n'en contient pas l'ombre. Nous l'avons traduite intégralement: la traduction de Casgrain, que Richard a adoptée, omet un membre de phrase, qui a, dans l'espèce, une importance considérable. C'est

Il était difficile de parler de façon plus explicite. Ceci est la condamnation formelle, nous ne dirons pas seulement de la hideuse déportation conçue par Lawrence, mais même de toute forme d'expulsion; il ne s'y s'agit pas d'exempter du bannissement seulement les Acadiens de la péninsule, ou ceux qui habitaient le territoire ci-devant occupé par les Français, mais même ceux des habitants qui furent pris les armes à la main lors de la capitulation de Beauséjour; ceci est eu outre la condamnation de l'interprétation que Lawrence dounait au mot pardonné, touchant ces derniers.

celui-ci: après avoir, dans la première partie de sa dépêche, dit à Lawrence que le sens de sa lettre n'est pas clair, et s'être demandé ce qu'il signifiait exactement par les mots: to drive the deserted French inhabitants at ail events ont of the country, Eobinson en arrive à sa seconde partie qu'il commence ainsi : Let your intention hâve been what it will, it is not doubted ihat you will hâve acted vpon a strict principle of immédiate and indispensible security to your Government... Qu'est-ce à dire? Sinon ceci: quoique ce soit que vous ayez voulu dire, et que vous ayez voulu parler d'une déportation partielle ou d 'une déportation en masse, vous n 'aurez sûrement agi — it is not doubted that you ivill hâve acted — que d'après le strict principe de procurer à votre gouvernement sécurité immédiate et indispensable. La phrase est au passé, ce qui indique que Eobinson suppose que le projet, si peu clair? de Lawrence est déjà en voie d'exécution et peut-être complètement réalisé à l'heure où il écrit. Comme il faut tout prévoir cependant, il ajoute une foule de recommandations d'agir avec précaution et prudence à l'égard de ces neutres, afin de les empêcher surtout de passer sur les terres du roi de France, etc.. — Nous nous demandons pour quelle raison et Casgrain et Richard ont sauté par-dessus ce membre de phrase, et nous ne voyons qu'une réponse possible, c'est qu'avec cela leurs dithyrambes à l'adresse de la Métropole tombaient à plat, et que leur thèse à-priori de sa non-participation à une chose abominable s'écroulait du coup.— Fom will havc acted upon a strict principle of immédiate and indispensible security to your government, dit Eobinson. Ce membre de phrase, le plus essentiel de toute cette fameuse dépêche, a son écho direct dans cet extrait d'une lettre des Lords du commerce à Lawrence, datée de WUtehall, 25 mars 1756: "We hâve laid that part of your letter which relatée to the remcval of the french mhabitants, and the steps you took in the exécution of this measure, before his l^Iajesty's Secrttary of State; and as

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Comme on le verra plus loin, le gouverneur prétendait que ce mot voulait simplement dire qu'ils ne seraient pas mis à mort. Il est aisé de voir que le Secrétaire d'Etat ne l'entendait pas ainsi. Par une déduction facile à opérer, voici au contraire ce qu'il en pensait: « Je n'admets pas votre interprétation au sujet du mot pardonne : en vertu de cette clause de la capitulation, ceux des Acadiens (qui furent pris les armes à la main,) ne peuvent être ni expulsés, ni punis, ni inquiétés pour la part qu'ils ont jouée dans la défense de Beauséjour. Supposé même que votre interprétation soit admissible, les conséquences de leur expulsion pourraient être si pernicieuses qu'il ne faut pas songer à l 'accomplir. »

Toute la question, concernant l'opinion et la reponsabilité des autorités métropolitaines au sujet de la déportation, se trouve résumée dans cette dépêche, qui en est la condamnation formelle. Puisqu'elle réprouvait une expul-

jfOU rcpresevt it to hâve been indispevsahln vecessary for thc security and protection of tfie Province in the présent critical situation of our affairs, we cloubt not but that your conduct herein will meet with His Majesty's approbation." (Akins. P. 28S.—Canadian Archives (1894) P. 208-9. B. T. N. S. vol. 36. P. 273.) — En d'autres t«rmes: "ce que nous voulions, c'était que vous vous inspiriez du principe nécessaire d'assurer à la Province sécurité et protection, dussiez-vous pour cela en chasser ignominieusement tous les Français neutres. Or, c'est bien ce que vous avez fait. Vous avez donc agi conformément à nos intentions. Vous avez déployé une grande pmdence en prenant des mesures radicales pour que ces bannis n'aillent pas renforcer les sujets du Roi de France. C 'est pourquoi nous vous en remercions et vous donnons, au nom du Roi notre auguste maître, la plus entière approbation. ' ' — Et voilà !

Nous demandons pardon à nos lecteurs de cette longue note. Mais la justice et la vérité la demandaient. Inutile maintenant de faire remarquer tout ce qu'ont d'étrange les commentaires laudatifs dont Richard fait suivre dans le texte sa reproduction tronquée de la dépêche de Robinson, Nous savons à quoi nous en tenir là-dessus.

sion même partielle, à plus forte raison une expulsion en masse. Telle était donc la pensée du Secrétaire d'Etat, telle qu'elle s'était formée dans son esprit après la réception de la lettre de Lawrence, en date du 28 juin, après la prise de Beauséjour, et en dépit des fausses représentations qui lui avaient été faites. L'on ne peut soutenir que les événements subséquents aient été de nature à le faire changer d'avis, puisque, ainsi qu'on l'a vu, il ne se produisit rien, chez les Acadiens, qui pût modifier cet avis dans un sens défavorable, et puisqu'au contraire, malgré des provocations et une persécution intolérables, ils poussèrent la soumission jusqu'à sa plus extrême limite. Comme pour mieux accentuer les sentiments du gouvernement anglais, Robinson notait dans sa lettre que Sa Majesté Britannique venait justement de refuser à l'Ambassadeur de France la permission que les Acadiens réclamaient de s 'en aller, parce que, disaitelle, leur éloignement priverait la Province d'un grand nombre de sujets utiles. Quelle différence de langage entre des hommes d'Etat sages et éclairés, et un parvenu sans cœur et sans entrailles tel que Lawrence !. Et comme il fallait que les persécutions que celui-ci leur faisait subir fussent criantes pour que ces gens si attachés à leur pays, à leurs biens, implorassent la liberté de partir! Est-ce de la sorte qu'agit une populatiou disposée à la résistance?

Cette dépêche de Sir Thomas Robinson est datée du 13 août, alors que, depuis déjà dix jours environ, Monckton, Murray et Winslow avaient en mains les ordres de déportation, alors que Lawrence procédait aux derniers préparatifs avec une énergie furieuse: la précipitation qu'il y mettait ne peut guère s'expliquer que par ses craintes de recevoir un blâme de nature à étouffer ses projets. Le contenu

de cette dépêche du Secrétaire d'Etat était en contradiction formelle avec la conduite que tenait précisément le gouverneur. Tandis que l'un conseillait la modération, la douceur, l'autre faisait tout en son pouvoir pour exaspérer les Acadiens et les pousser à ce désespoir que Robinson considérait comme très dangereux. Malgré l'enlèvement de leurs amies, la confiscation de leurs bateaux, de leurs archives, la main mise sur leurs prêtres, l'emprisonnement de cent quinze de leurs principaux citoyens, et malgré tant d'autres ressources que lui suggérait son imagination, Lawrence ne réussit cependant pas à les faire se révolter : ses iniquités avaient été telles qu'elles pouvaient justifier de leur part une résistance à mort, et il n'y avait pas à enregistrer le plus léger soulèvement.

« Nous le demandons, dit Casgrain, qui a commenté éloquemment cette dépêche du Secrétaire d'Etat, qu'y a-t-il de commun entre cette conduite barbare et les instructions, si humaines, si conciliantes^*' du cabinet de Londres? N'est-il pas évident qu'il y avait cliez Lawrence une détermination bien arrêtée de se débarrasser à tout prix des Acadiens, ces ennemis invétérés de notre religion, comme il le disait hypocritement dans la dépêche où il annonçait plus tard la déportation ^' ?

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