Ces deux qualificatifs sont de Eichard
17. Le texte de Casgrain porte simplement: "comme écrivait le même Lawrence dans la dépêche où il annonçait leur déportation ? "—Cette première partie de la citation est tirée de la fin du ch. IV d'un Pèlerinage, p. 124-5. Le reste est ce qui précède immédiatement dans le même chapitre. Richard a interverti l'ordre des paragraphes, et, comme presque toujours, arrangé à sa fa^on cet extrait. Nous rappelons d 'ailleurs que, pour tout ce qui regarde cette dépêche de Robinson, l'auteur d'Acadie a suivi de très près, de trop près, l'auteur d'Un Pèlerinage.
« Est-il étonnant qu'après <le pareils traitements, ils aient été eiïrayés de prêter le serment sans réserve qu'il exigeait d'eux avec la rigueur d'un proconsul i-omainf Et ce qu'il y a de plus incroyable, c'est qu'après toutes ces intimidations, lorsque ceux d'entre eux qui se décidèrent enfin à. prêter ce serment si redoutable à leurs, yeux, se |)résentèrent devant Lawrence, celui-ci, au lieu de les accueillir avec une extrême i)récaution et prudence, et de leur assurer la tranquille possession de leurs terres, comme le lui enjoignait Sir Thomas Robinson ", les repoussa avec hauteur en leur disant " qu'il était trop tard, et que désormais ils seraient traités comme des récusants papistes. »
Etait-il même question du serment dans cette dépêche du Secrétaire d'Etatf Oui, mais pas dans le sens de faire à Lawrence un devoir de l'imposer, puisqu 'après les recommandations que nous avons vues, elle ajoute: «... et d'assurer ceux d'entre eux sur lesquels on peut compter, surtout ceux qui prêteront le serment d'allégeance, qu'ils pourront continuer à demeurer dans la tranquille possession de leurs terres, sous une législation convenable ; » — ce qui équivalait à peu près à dire : « Permettez à ceux qui consen-
]8. Cette incidente est de Richard. — La lettre de Robinson étant du 13 a^ût, et les chinoiseries de Lawrence touchant l'affaire du serment étant de juillet précédent, il est bien évident que ce pauvre gouverneur n'est pas blâmable du tout de n'avoir pas appliqué aux Acadiens des instructions qu'il n'avait pas encore reçues, et que mêine il n 'avait pu prévoir. — La phrase par laquelle la citation de Casgrain se termine est d'un document du 4 juillet 1755, plus d'un mois avant la dépêche de Robinson!! Et voilà à quel piteux raisonnement en \'iennent ceux qui, comme Casgrain et Richard, veulent à tout prix mettre Lawrence eu opposition avec son gouvernement : ils lui reprochent de n 'avoir pas tenu compte, en juillet 1755, d'une dépêche datée fle Whitehall 13 août 1755, et qui ne dût lui parvenir à Halifaoî qu'en septembre ou octobre. Cela est puéril et ferait sourire, si la queMion u "était si grave.
liront à prêter le seiinent de jouir paisiblement fie leurs terres; n'iiKiuiétez pas non plus ceux qui s'y refuseraient, ne vous engageant à rien envers eux, de faijon à les amener à le prêter eux-mêmes. »
Il n'y a pas à se méprendre sur le sens de ce message: l'esprit qui l'avait dicté était le même que celui qui anime tous les messages antérieurs. En dépit des fausses représentations de Lawrence et de quelques-uns de ses prédécesseurs, les Lords du Commerce connaissaient à peu près exactement la situation '^ il était difficile de les tromper du tout au tout ; au reste, il leur était aisé de voir que, le petit nombre de réfugiés qui prirent les armes ne l'ayant fait que sous menace de mort, l'on n'aurait rien à redouter de ceux qui étaient restés tranquilles chez eux. Ce scrupule à porter les armes, de la part de ceux qui, de gré ou de force, avaient traversé la frontière, pareil scrupule, quand le retrait de la neutralité dont ils avaient joui et qu'ils avaient mise connue condition à leur séjour dans le pays, leur en donnait clairement le droit, parlait éloquemment en faveur de leur sincérité et de leur droiture. A travers la vague phraséologie des documents officiels, les Lords avaient pu apprécier sainement ces faits. Et s'il était injuste d'expulser ceux qui avaient été pris les armes à la main, mais pardonnes ensuite, il devenait criminel d'étendre l'expul-
19. Et alors, ils sont d'autant plus eoupables de ne s'être pas opposés à la déportation. Les modernes historiens anglais, afin de pallier leur complicité, affirment au contraire que les Lords s'en sont rapportés aux autorités colo iiiales pour les renseigner exactement, et ont jugé d'après elles de la situation. Cf. dans notre tome deuxième, ch. XXVII, note 1, p. 332: " it if »ot unnatural ilwt thr British nutlwriti^s ai home sliould haie Iriisted the judgment of Ihoae most familier with the facts...'' Munw, dans Hist. of No. America, vol. XI ch. XII. P. ISS. (George Barrie & Sons. Philadelphia.)
sion à tous les autres. Et quand, au lieu d'une expulsion pure et simple, l'on a opéré une déportation dans les colonies étrangères, semant ces pauvres liabitants ça et là, à des endroits distants les uns des autres, sans égard aux liens de famille, alors cet acte prend les proportions d'une monstiTiosité que la langue humaine est impuissante à qualifier,
« Il y a, dit Philip H. Smith, dans les annales du passé, des exemples d'un pays ravagé en temps de guerre, et là où les habitants étaient trouvés les armes à la main; mais l'histoire n'offre pas de cas parallèle à celui-ci: jamais une population paisible et désarmée n'a souffert un traitement pareil à celui qu'ont enduré les Français neutres d'Acadie -". »
Bancroft, l'éminent historien des Etats-Unis, a stigmatisé en ces termes la déportation : « Ces infortunés Acadiens n'étaient coupables d'autre crime que de leur attachement à la France. Je doute que les annales humaines présentent un tel exemple de maux infligés avec autant de complaisance, de cruauté et de ténacité *\ »
John Clark Ridpath, autre historien américain bien connu, lui consacra ces mots: «Le gouverneur Lawrence et l'amiral Boscawen, en conseil avec le juge-en-chef de la province,
20. Acadia, A lost chapter in American History. Sous la rubrique Expulsion of the French N entrais, p. 216, — car dans Smith les chapitres ne sont pas chiffrés.
21. Comme presque toujours, Eichard cite à peu prè.s. La première phrase de ce passage n'est pas de Bancroft, si ce n'est quant au sens. Et la deuxième se lit comme suit : "I know not if the annals of the human race keep the record of sorrows so wantonly inflicted, so bitter and so perennial, as fell upon the French Inhabitants of Acadia."— (ffisfori/ of the V. S., vol. IV, ch. VII. P. 206.) (Boston, Little, Brown and Co., 1856.)
Beleher, prirent la mesure atroce de bannir tout ce peuple. Leur premier soin fut crexiger des habitants un serment d'allégeance conçu de telle façon qu'il leur était impossible de le prêter. Puis les anglais accusèrent les Acadiens de trahison et les obligèrent à leur livrer leurs armes à feu et leurs bateaux. Ce peuple au cœur brisé se soumit également à cet ordre. Il alla même jusqu'à s'offrir à prêter le serment, mais Lawrence déclara que, ayant d'abord refusé, il lui fallait en subir les conséquences. L'histoire des nations civilisées n 'offre rien qui puisse être comparé à cette destruction voulue et impie d 'une colonie inoffensive ". »
Le révérend Andrew Brown -', qui vivait à Halifax peu de temps après la déportation, et qui connaissait mieux que tout autre l'étendue de ce crime et les circonstances qui l'avaient accompagné^*, disait dans l'ouvrage manuscrit que nous avons souvent cité :
« ...Après un pénible examen de toute l'affaire, j'ose affirmer que Ra^mal n'a ni connu ni même soupçonné le dixième des malheurs qui ont accablé les Acadiens, et que, en dehors du massacre de la Saint Barthélemi, je ne connais pas d'acte aussi blâmable que la Déportation des Acadiens
22. Dans Rùtory of the United States, eh. III. Buins of Acadia. P. 228-9. (Académie Edition. One volume). New-York, Cincinnati and Chicago, American Book Co. — Cet extrait de Ridpath ne se trouve pas dans le MS. original, — fol. 607 — ; nous le reproduisons, parce qu'il figure dans la version anglaise (II, p. 96.)
23. Cf. la longue note de Ca-sgrain (Pèlerinage, fin du ch. IV, p. 125-6) sur ce point.
24. Ce "peu de tevips" n'est guère juste, étant donné que c'est en 1787 seulement que Brown vint d'Ecosse à Halifax, soit trente- deux ans après l'époque fatale. (Cf. Canada-Français. Doc. in, 1, 130, note.) — Le reste de la phrase est •mprunté littéralement à Casgrain (lac, cit.)
qui puisse être mis à la charge de la nation française. Dans leurs colonies, les Français n'ont jamais rien fait qui approche de ceci en cruauté et en atrocité ". »
Nous pourrions citer un nombre considérable d'écrivains qui tous ont condamné la déportation. A proprement parler, aucun des historiens ne l'a approuvée entièrement. Parkman est celui qui a été le plus loin dans le sens de l'approbation. Quelques-uns paraissent s'être donné beaucoup de mal pour atténuer les torts des autorités et charger le plus possible les Acadiens. Il n'y a là rien qui puisse surprendre, et nous nous garderions de les accabler de reproches, à cause de cela. Tout au plus pourrions-nous les accuser d'avoir traité le sujet avec trop de légèreté, ou mettre en doute leur perspicacité: à moins, en effet, d'avoir pu découvrir les motifs intéressés de Lawrence et de ses conseillers, il était difficile de ne pas supposer que la déportation avait eu des motifs justifiables à un degré quelconque ; et puisque les historiens dont nous parlons ne surent pas en découvrir les vraies raisons, les conclusions auxquelles ils en sont venues s'expliquent et semblent toutes naturelles. Ces événements ont été racontés surtout par des historiens anglais ; et il est honorable pour eux et consolant pour tous que la plupart d'entre eux aient eu assez de courage et de candeur pour flétrir un acte qui portait une sérieuse atteinte à l'honneur national. Il est consolant pour nous, comme il doit
25. British Muséum. Brotvn MSS. Add. 19073. Fol. 112.— Can-Fr. Doc. In. II, 141-2. — Pour comprendre cette citation et l'allusion qu'elle fait à Raynal, il est nécessaire de reproduire tout le morceau d 'où elle est tirée, et que Brown a intitulé: A privaie anecdote: ce que nous ferions ici même si cette anecdote n 'était donnée plus loin, au chapitre XXXII
l'être également pour tout sujet anglais par le sanf>:, que le gouvernement de la Métropole ait été complètement étranger à ce projet infâme. Cette dépêche du Secrétaire d'Etat ne laisse aucun doute sur le fait que Lawrence usurpait des pouvoirs qu 'il n 'avait pas et n 'aurait pu avoir ; que Winslow mentait lorsqu'il disait, dans sa proclamation, qu'il tenait les instructions de Sa Majesté ordonnant la déportation; et il n'est pas étonnant que, jusqu'au dernier moment, les Acadiens aient refusé de croire à de pareilles instructions, comme nous le dit encore Winslow -".
Cette dépêche du Secrétaire d'Etat, datée du 13 août,
26. Nous avons dit plus haut, note 8, ce qu'il fallait penser de cette affirmation de Winslow. Voici d'ailleurs ce que ce dernier dit dans son Journal, pour rendre compte de l'impression produite par sa Proclamation du 5 septembre :
.Je me rendis ensuite à mes quartiers. Les habitants français, par l'intermcdiaire des plus anciens, exprimèrent leurs regrets d'avoir encouini le mécontentement de Sa Majesté et leur» craintes que la nouvelle de leur emprisonnement allait porter un coup terrible à leurs familles. De plus, se trouvant dans l'impossibilité d'apprendre à leurs parents la triste situation dans laquelle ils se trouvaient, ils me demandèrent de garder un cesrtain nombre d'entre eux comme otages et de permettre au plus grand nombre de retourner dans leurs familles. Ces derniers s'engageaient à ramener avec eux ceux dès habitants qui étaient absents lorsque furent lancés les ordres de rassemble ment. Je leur répondis que je considérerais leur demande et leur communiquerais ma décision.
J 'ai réuni immédiatement mes officiers afin de leur soumettre la demande des prisonniers et nous décidâmes de leur faire choisir vingt d'entre eu.x, dont ils seraient responsables. Pour former ce nombre, ils devaient en nommer dix de la Qrand-Prée et dix autres de la rivière aux Canards et de la rivière aux Habitants, qu'ils devaient charger d'aller annoncer aux familles ce qui s'était passé et apprendre aux femmes et aux enfants qu 'ils - étaient en sûreté dans leurs demeures, pendant l'absence des chefs de famille. Ces délégués devaient en outre s'assurer du nombre des habitants absents et faire leur rapport le lendemain.
Winslow' Journal Coll. of N. S. H. S., vol. UT. P. 95-6. Arch. Can. 1905. P. 77,
ï>ouvait, selon les conditions normales, parvenir à Halifax vers le 15 ou 20 septembre, c'est-à-dire quarante jours avant le départ en masse des Acadiens: cependant, Lawrence n'y répondit que le 30 novembre, savoir trois mois et demi après qu'elle avait été écrite. Doit-on supposer que Lawrence la reçut dans les délais ordinaires, ou en tout cas avant l'embarquement général des proscrits, et qu'il n'y répondit que le 30 novembre, dans le but de laisser croire que, ne l'ayant pas eue à temps, il était excusable de n'avoir pas tenu compte de ce qu'elle renfermait? Ou devons-nous plutôt penser qu'elle a subi un aussi long retard? L'avait-il par devers lui, quand, le 18 octobre, il écrivait aux Lords du Commerce pour leur annoncer que la déportation était déjà, en partie, exécutée, — ce qui, du reste, était faux'^? Nous
27. Cette lettre de Lawrence aux Lords of Trade, en date du 18 octobre, est dans Akins, p. 281-2. Cf. aussi Ca7i. ArcMves (1894.) P. 207. H. 311. B. T. N. S., vol. 15. — Lawrence y dit en effet : ' ' the emharlcation is now in great forwardncss, and I am in hopes some of them are already sailed, and that there will not he one (Acadian) remaining by the end of next month."
Or, ceci ne correspondait pas à l'état réel des choses; la déportation était beaucoup moins avancée qu 'il ne disait, et elle allait prendre beaucoup plus de temps qu'il ne croyait, pour diverses raisons, retard des vaisseaux nolisés à cet effet, mauvaise saison, etc, etc.; elle allait aussi lui coûter beaucoup plus cher qu'il n'avait estimé, et cela, les fortes dépenses encourues pour l'exécution de cette œuvre pourtant si nécessaire à la sécurité des colonies britanniques, voilà ce qui provoquera des reproches amers de la part des Lords of Trade, gens avisés, pratiques, qui ne demandaient pas mieux que de voir la Nouvelle-Ecosse débarrassée des Acadiens, à la condition que cela n'eût rien coûté, ou presque!! Oui, cette grosse question de dépenses, sera, pour Lawrence, dans les années qui lui restent à vivre, une source féconde d'ennuis: cela empoisonnera sa carrière. Le Home Government lui en voudra de n'avoir pas su accomplir, sans frais, la déportation, si fructueuse par ailleurs. Et les provinces où les Acadiens auront été déportés ne cesseront de réclamer au gouverneur de la Nouvelle-Ecosse le remboursement des frais occasionnés par leur entretien. En sorte que la money question, boub toutes ses fonnes, sera l'épine qui torturera
penchons vers cette deraière alternative; car, à cette date du 18 octobre, cela faisait, depuis le lo août, deux mois et cinq jours, soit beaucoup plus de temps que n'en prenait d'ordinaire une traversée. La lettre précédente de Lawrence était du 18 juillet, en sorte qu'il avait été exactement trois mois sans communiquer avec les Lords du Commerce. Dans des conjonctures aussi graves, son devoir de les tenir informés de tout était pourtant plus pressant; et l'on ne peut s'empêcher de conclure que son long silence était calculé. Quant à la dépêche du Secrétaire d'Etat, il peut se faire qu'elle ne soit parvenue à destination qu'avec un sensible retard, dû aux hasards de la navigation à cette époque. Cependant, lorsqu'on a affaire à un roué de la trempe de Lawrence, l'on est bien excusable d'y regarder de près, et de laisser planer un doute sur toutes celles de ses actions 011 son intérêt était en jeu. En tout état de cause, nous anticiperons quelque peu sur les événements pour examiner dès maintenant toutes les lettres échangées à ce sujet entre Lawrence et les Lords du Commerce.
Lawrence jusqu'à sa fin. Pour revenir à ce passage de sa lettre du 18 octobre où il annonce que la déportation marche bien et sera bientôt achevée, nous avons un document qui prouve qu'en parlant ainsi, Lavrrence était de bonne foi: (ces mots vont sonner étrangement à nos lecteurs, à propos d'un tel personnage ! ) En effet, le gouverneur avait été mis sous l 'impression que les choses marchaient rondement, par une lettre de Winslow, en date de Grand-Fré. 11 octobre 1755 et dans laquelle le colonel lui disait: " Hope the coming weeh will pui an end to our duty hère of removing the inhabitants. . ." Cf. Journal. Coll. of N. S. H. S. vol. III. P. 169. Se basant là-dessus, Lawrence pouvait donc écrire dans le sens que nous avons vu. La nouvelle qu'il donnait s'est trouvée être fausse, mais il avait des motifs suffisants de la tenir pour exacte. Dans une lettre du 27 octobre 1755, et datée de Fort Edward, Winslow explique longuement à son chef pourquoi ses opérations n'ont pas été aussi rapides qu'il l'avait espéré, à cause du "manque de transports, etc, etc.;" Cf. Journal, loc. cit. P. 179-80, et Arch. Can. (1905.) Appendices. P. 91-2.
Dans sa lettre du 18 octobre, il leur annonce la déportation; il le fait avec la même habileté, la même absence de sentiment qui caractérisent tous ses actes; il est bref sur les détails, il en yjarle sur le ton d'un négociant qui expédie une car«"aison de marchandises, et pour qui le temps et la dépense sont les seules préoccupatioLs importantes. Ecoutons-le :
« Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à vos Seigneuries sous la date du 18 juillet, les députés français des divers districts ont comparu devant le conseil pour doimer une réponse définitive à la xjroposition qui leur avait été faite de prêter le serment d'allégeance à Sa Majesté : ils persistèrent à y opposer un refus positif. Et, bien que tous les moyens eussent été mis en œuvre pour tâcher de leur faire comprendre qu'il y allait de leurs véritables intérêts, et qu'un délai suffisant leur eût été accordé pour leur permettre de mûrir la décision qu'ils étaient en train de prendre, rien ne put les faire acquiescer à aucune des mesures exigées par l'honneur dû à Sa Majesté ou par la sécurité de la Province.
« Devant cette attitude, le Conseil en vînt à la décision de les obliger à quitter la colonie, et se mît à considérer immédiatement le moyen le plus rapide, le moins coûteux et le plus facile de donner à cette solution tout son effet pratique. Il nous fût aisé de prévoir que, les bannir par la force des armes au Canada ou à Louisbourg, ne se fût pas exécuté sans grands embarras ^'*; et que, si cela avait réussi,
28. Commnt le pauvre IjJiwvenee peut-il lancer une telle affirmation, quand il savait bien pourtajit qu'il n'eût pas été besoin d'employer la forée pour jeter les Acadiena vers ]« Canada ou vers Louisbourg? N 'a-t-il pas été surabondam-
il en tut résulté pour ces établissements un renforcement considérable en hommes qui se sont toujours montrés sans exception les ennemis les plus invétérés de notre religion et gouvernement, et qui maintenant sont exaspérés de la perte de leurs f)ossessions. Le seul moyen de prévenir leur retour (offensif,) ou leur rassemblement en un large corps, était de les distribuer parmi les colonies, depuis la Géorgie jusqu'à la Nouvelle- Angleterre. A cette lin, des vaisseaux furent nolisés au plus bas prix possible; l'embarquement se fait rondement; j'ai lieu d'espérer que quelqnes-uns des navires ont déjà mis à la voile, et que, vers la fin du mois prochain, il ne restera pins un seul de ces habitants. J'ai l'honneur de transmettre ci-joint à Vos Seigneuries copie des Actes du Conseil contenant la relation circoïistanciée de toute cette affaire {transaction dans le texte )-^
« J'ai mis tout le soin possible pour réduire les frais de transport des habitants: les vaisseaux utilisés à cet effet faisant voile pour la plupart vers les lieux où l'on des-
ment prouvé que c'était là tout ce que ceux-ci réclamaient, s'en aller librement en terre française? Loin qu'une intervention armée de la part du gouvernement eût été nécessaire pour amener cette émigration, les habitants français ne demandaient pa« antre eliose depuis quarante ans qu 'on opposait à leur droit de s'en aller où ils vou raient les empêchements les plus iniques. Cette phrase du gouverneur est donc u.: mensonge de plus ajouté à tous les autres ; mais il se reprend dans le second i..^mbre où il avoue la vérité quand il dit que l'émigration des Acadiens eu terr? française devant renforcer les colonies ennemies, il était nécessaire d'y mettre ehstacle et de trouver uu autre moyeu radical de se débarrasser de ces gens sans cf.iindre un retour offensif de leur part.
29. Lawrence veut parler ici (Lt^Minutes of Executive Council of iJie '6rd, -ith, lAth, 15(7), 25*/) and 2Sth July, co:.taining the ccynfcrences unth the deputies of the French Inhabitonts ; the reprcentations of the French Inhotbitants (iv French) ; the remarks of the Count*' and their résolution respeciing the disposai of the French Inhabitants. Cf. €. A. Am. and W. I., vol. 597. P. 66. {A ropn of thèse wa-f sent to Secretary of State November 26th,
tinait ces gens, cela nous a permis de les avoir à bien meilleur marché qu'au taux ordinaire. Les Acadiens se sont jusqu'à présent nourris eux-mêmes; et leur entretien pendant le voyage jusqu'à leur arrivée à destination se fera à même les provisions qui ont été prises dans les ports français de ChigTiCcto.
« De façon à sauver le plus possible des bestiaux provenant des Acadiens, j'en ai distribué parmi ceux des colons qui sont en mesure de les nourrir pendant l'hiver ^^^ Aussitôt que les Français seront partis, je m'efforcerai d'encourager des colons du continent à venir s'établir sur leurs terres, et si j 'y réussis, nous serons bientôt capables de nous suffire à nous-mêmes pour les provisions, et j'espère que nous pourrons en temps voulu faire face à la grande dépense du ravitaillement des troupes. C'était là l'un des heureux effets qui, dans ma pensée, devaient résulter de nos luttes pour chasser les Français de l'isthme, et le fait, pour les habitants, d'évacuer le pays "' est un événement opportun qui, je m'en flatte, va hâter beaucoup la réalisation de mon plan, en ce qu'il va mettre à notre disposition quantité
.SO. Dans le MS. original — fol. 612 — , la citation s'arrête ici, sauf que l'auteur reproduira encore la phrase concernant les abbés ChamTeulx, Lemaire et Daudin; tout le reste de la lettre, qui dans Akins tient une page compacte, est analysé en à peine un paragraphe. Vu l'importance de cette pièce, nous avons cru devoir la donner en entier.
31. Lawrence fait ici allusion aux luttes pour la possession de Beauséjour, et quand il ajoute: and the additional circumstance of the Inhahitants évacuating the country, il joue au diplomate et veut laisser entendre que c'est de leur plein gré que les Acadiens s'en vont, et concourent, par un départ si opportun, à la réalisation de son rêve. Cela serait vraiment très fin si ce diplomate improvisé n'avait annulé à l'avance l'effet de cette phrase en avouant brutalement, un peu plus haut dans la même lettre, qu'il s'agissait d'une déportation violente.
de bouiies terres toutes prêtes pour la culture, et rendre difficiles aux Indiens les incursions parmi nos colons, étant donné qu'il n'y aura plus personne pour leur fournir, comme auparavant, des provisions et des renseignements ; et je crois que les Français ne caresseront plus le fol espoir de reprendre possession d'une Province qu'ils ont regardée jusqu'ici comme toute établie pour eux et devant leur revenir le jour prochain où ils auraient le dessus sur les Anglais. Je crois de mon devoir de faire savoir à vos Seigneuries qu'il sera grandement nécessaire à la sécurité de la province de fortifier l'Isthme de Chignecto d'aussi bonne heure que possible au printemps. Les forts français de Beauséjour et de Baie Verte sont en train de subir toutes les réparations que le temps nous, permet de faire, mais ils ne sont ni assez solides ni capables de contenir assez d'hommes pour résister à un assaut sérieux. Il est également d'une importance souveraine qu'un fort assez puissant soit construit à la Rivière St-Jean, pour empêcher les Français de s'y réétablir, aussi bien que pour tenir en respect les Indiens de ce district. Je conçois que l'érection de ces fortifications entraînera des dépenses considérables, et que par conséquent elle ne peut être enteprise sans vos ordres; mais si vos Seigneuries sont d'avis qu'il faut y procéder, elles peuvent avoir l'assurance que nous l'exécuterons avec la plus grande économie ^- . . .
32. Il y a ici, dans Akins, des astérisques, signe qu'il supprime un passage. D'après l'analyse de ce document dans Can. Arch. (1894) H. 311. B. T. N. S., vol. 15, le passage ici supprimé n'a rien de bien important: il a trait aux duties of surveyor avâ pay-moster of works described. The vccessiiy of Tiaving rtsurveyor of woods." /ford., p. 207, sont mentionnés 2 autres documents du même me même, en date également du 18 octobre. L'un est: Estimâtes for works,
« Comme les trois prêtres français, Messieurs Cliauvreulx, Daudin et Lemaire n'étaient plus d'aucune utilité dans la province a[)rès la déportation des habitants français, l'amiral Boscawen a eu la bonté de les prendre à Ijord de sa (lotte et de les conduire en Angleterre ^^. Dans le passage de ma lettre concernant les habitants français, j'ai omis de mentionner à vos Seigneuries que j'avais écrit une circulaire aux gouverneurs des Provinces où ces habitants sont destinés, et que j'avais donné l'ordre que cette circulaire fut remise à chacun des capitaines de navires emmenant les déportés '^ Dans cette lettre, j'ai mis eu lumière
building ituppliex, <;ic. for N. S. for 1756. (H. 313. B. T. N. S., vol. 15). Estimâtes for other expenscs. L'autre porte: Ilad submitted the question of a House of Représentatives ta Chief of Justice, who would report direct. (H. 316.)
33. Cf. notre tome II, eh. XXVII, notes 31 et iî, et dans le texte, la lettre de Daudin. Voici ce que je relève à ce sujet dans Généalogie des famiU-es acadiennes avec documents. (Arch. Can. 1905. App. A. P. VII.) : "Le presbytère de la Grand-Prée était vacant depuis le 4 août, car ce jour-là, le curé de la paroisse, l'abbé Chauvreulx avait été arrêté et envoyé au fort Edouard. Le 6 du même
•mois, l'abbé Daudin, curé d'Annapolis, fut aussi arrêté au moment où il terminait la messe, et envoyé au même endroit. Quant à l 'abbé Lemaire, curé de la paroisse Saint-.) 08eph de la rivière aux Canards, il se livra lui-même à Murray le 10 r.oût. Ces trois prêtres (il n'y en avait pas à Piziquid depuis le mois de novembre 1754,) furent envoyés à Halifax où ils furent incarcérés. Au mois d 'octobre de la même année, ils turent embarqués sur le vaisseau du vice-amiral Boscawen et transportés à Portsmouth, où ils arrivèrent au commencement de décembre. Ils nolisèrent une petite embarcation à cet endroit et partirent pour Saint-Malo où ils arrivèrent le 8 décembre, jour où la flotte d'Annapolis mettait à la voile avec sa cargaison humaine de 1664 Acadiens. ' '
34. En vérité, rien n 'a manqué de la part de Lawrenc*, pour que la situation faite aux Acadiens fût abominable. Se préparant à les déporter, il n'a mêm« pas pris la précaution si élémentaire de leur assurer du moins un refuge quelque part, de s'entendre à l'avance avec les gouverneurs des diverses provinces royales pour savoir s'ils recevraient ou non dans leurs domaines ces proscrits. Non. I) fait embarquer les Acadiens sur des bateaux qui ne changeront pas
les raisons qui nous ont obligés à prendre les mesures adoptées, et j'en joins ici copie à l'usage de vos Seigneuries.
leur course pour si peu: ces bateaux étaient à destination de tel ou tel port; Us s'en iront tout droit à leur terme. Peu importe que les villes vers lesquelles ils font voile n'aient pas été prévenues de l'étrange cargaison que l'on va jeter sur leurs rives! Chaque capitaine de ces vaisseaux est muni d'une belle circulaire de Lawrence qui expUque tout. Devant cette lettre, les portes des provinces s'ouvriront aux réfugiés. . . Or, ce fut tout autre chose qui arriva en la plupart des endroits. Froissées de n'avoir pas été consultées m pressenties en une affaire aussi grave, ici les autorités laissèrent souffrir du froid, de la pluie, de la faim, à bord des bateaux déjà accostés, ou sur les quais, les pauvres Acadiens, avant de se décider à les secourir enfin; là les proscrits durent se rembarquer et être dirigés sur l'Angleterre, -ce fut, par exemple, le cas en Virginie où la Législature refusa l'accès du pays à ces malheureux; et en New-Hampshire, le gouverneur Benning Wentworth, prié par Shirley de recevoir sa part de ces contingents de misérables, lui répondit un non bien sec. Cf dans les Pensylvania Archives, vol. II, p. 581, une lettre du gouverneur Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, au gouverneur de la Pennsylvanie, datée de Williamsbourg, le 21 février 1756: "Il nous a été envoyé de la Nouvelle- Ecosse 1140 neutres qui causent beaucoup d'embarras à la population... Il me paraît bien incertain que la Législature prenne des mesures à leur égard. J'ai raison de me plaindre de la conduite du gouverneur Lawrence qui aurait dû nous avertir de l'arrivée de ces gens afin de nous permettre de prendre des disposiiiovs à ce sujet. . . "-Et les Arch. Can. (1905.) Généalogie etc., p. VI où cette lettre est reproduite, note: "H paraît que la Législature de la Virginie refusa de prendre des mesures à l'égard des Acadiens déportas dans cette province puisqu'ils furent rembarques sur des vaisseaux et transportes en Angleterre,... à Liverpool, à Southampton, à Bristol et à Penryn, et traités comme prisonniers jusqu'au printemps de 1763 ... "—Quant au New- Hampshire, voici, d'après les Archives de l'Etat, à Concord, la réponse du conseil et de l'assemblée à des lettres de Phips et de Shirley leur demandant de recevoir des déportés: "...as to Lieut-Gov, Phips and Capt Shirlev's letters relating to receive into this government a number of the neutral French brought up from Mines and Chinecto, as to which we are of opinion that it would not be for His Majesty's interest to receive any of said French people into this Government, it being a long frontier and but thinly inhabit^d and so near the French and Indian settlements that it would be of a dangerous conséquence to this His Majesty's Province. Portsmouth, Dec. 19th 1755".— Pro-ywotal Fapers. Documents and Becords relating to the Province of New-Hampshire from 1749 to 1763, vol. VI. P. 451.—
«J'espère que les provinces n'auront pas d'objection à recevoir les déportés, ceux-ci pouvant avant peu devenir sujets utiles et productifs ^\
J'ai l'honneur etc, etc.
Chaeles Lawrence.
Encore dans les Arch. Can. (doc. cit.) il est dit que le Connectieut est le seul endroit connu où des moyens furent pris pour recevoir les Acadiens chassés de la Nouvelle-Ecosse. ' ' Et cette considération est basée sur une mesure adoptée en octobre 1755 par la Législature du Connectieut. Cf. Colonial Eocrds of Connecticut, vol. 10, p. 245. — Un peu plus loin, au même endroit, nous lisons ceci: * ' Les gouvernements des autres provinces se sont plaints de n 'avoir pas été prévenus du projet de Lav?rence de leur expédier des contingents d 'Acadiens, Cependant, les gouvernements pouvaient difficilement ne pas connaître le projet d'expulsion des Acadiens, car le fragment suivant d'une lettre, daté* d'Halifax, 9 août 1755, publiée dans la New York Gazette, le 25 du même mois, et dans la Pennsylvania Gazette, le 4 septembre 1755, n'a pas dû échapper à leur connaissance. Le voici : ' ' Nous formons actuellement le grand et noble projet de chasser de cette province les Français neutres etc, etc." — (Voir ce fragment de lettre dans notre tome II, ch. XXIX, p. 412, note 27.) — Or, n'en déplaise à l'archiviste, — un Aeadien pourtant! — qui semble vouloir ici excuser Lawrence de n'avoir même pas pris la peine d'avertir les gouverneurs des provinces royales qu'il allait leur envoyer des cargaisons de déportés, nous ferons remarquer c^ci: 1°) Où est la preuve que le dit fragment de lettre est tombé sous les yeux des gouverneurs en question. 2") Et quand même ils en auraient eu connaissance, où est dans ce fragment de lettre l'indication que les Acadiens seront déportés en provinces anglaises et que celles-ci par conséquent peuvent se tenir prêtes à les recevoir. 3") Ce fragment de lettre est vague: il y est question d'un "grand et noble projet"; mais aucune précision n 'est donnée quant à la date au moins approximative de son exécution ni quant à la destination réservée aux bannis. — Et donc, et c 'est une conclusion nécessaire: en négligeant de préparer aux Acadiens un refuge, Lawrence, délibérément, méchamment, a ajouté au supplice de leur déportation celui de les exposer à être reçus comme des chiens sur des rivages inhospitaliers. Pour ces pauvres gens, la déportation ne fut que le premier degré d 'un nouveau calvaire qu 'ils n 'ont cessé de gravir pendant de nombreuses années.
35. Lawrence se donne ici un démenti qui en vaut la peine, mais qu 'il n 'a pas paru ou voulu voir. Si les Acadiens, ainsi qu'il s'exprime, may in a short time become useful and bénéficiai subjects, dans les provinces anglaises où leur
Aux Très Honorables Lords Commissaires
du Commerce et des Plantations. »
Ainsi, toute la seconde partie de cette lettre traite assez longuement des fortifications de Beauséjour, de la Baie Verte, de la rivière St-Jean, comme si ces questions en eussent fait l'objet principal, et que ce qui regardait la déportation n'eiit été qu'un incident d'importance secondaire dans les détails nombreux de l'administration. La mise en scène n'eût pas été complète si Lawrence ne se fût revêtu du manteau de la religion et du patriotisme pour couvrir son forfait; c'est ainsi que procèdent les hauts criminels; et voilà pourquoi il crût de son intérêt de spécifier, en parlant des Acadiens : « ces ennemis invétérés de notre religion et de notre gouvernement, » et de les représenter comme ayant refusé «d'acquiescer aux mesures inspirées par l'honneur dû à Sa Majesté et la sécurité de la Province ».
L'on se figure aisément le trouble et les inquiétudes que
sort sera remis au caprice des gouverneurs, ils n'étaient donc pas les criminels qu'il les avait déjà accusés d'être. Car un criminel ne devient pas "en un temps si court" sujet utile et productif. Et alors, s'il n'étaient pas des criminels, pourquoi leur a-t-il infligé un châtiment réservé aux criminels, la déportation,— ^la peine la plus grave du code pénal après la peine de mort? Il y a ici une contradiction dans les termes qui saute aux yeux. Si les Acadiens, déracinés, proscrits, démembres, jetés ça et là au petit bonheur, parmi des races étrangères et hostiles à leur sang, à leur langue, à leur religion, placés dans les circonstances les plus défavorables possibles à tout progrès, sont cependant aptes à devenir dans un bref laps de temps, et en dépit de conditions propres à étouffer tout bon sentiment dans un cœur d'homme, sujets utiles et fructueux,— en vérité, c'est qu'ils l'étaient déjà, chez eux, foncièrement, profondément, c 'est qu 'ils avaient des vertus un peu rares, que la persécution et l 'exil seraient incapables d'arracher de leur âme. Et alors revient la même question: Pourquoi les avoir déportés l' — Le gouverneur Lawrence rend ici à nos pères un hommage qui est sa propre condamnation.
dût éprouver Lawrence devant l'obligation où il se trouvait d'informer les Lords du Commerce d'un fait tel que la déportation de tout un peuple. La chose était cependant nécessaire. Annoncer le fait avant l'embarquement des victimes, en accusant en même temps réception de la dépêche du Secrétaire d'Etat, lui était impossible, à moins de surseoir à son exécution. Passer outre, c'était se condamner soi-même et se fermer la porte à toute excuse. Annoncer le fait après sa réalisation du moins initiale, mais en admettant que la dépêche en question lui était préalablement parvenue, eût été hautement impolitique. Le mieux était donc de garder le silence à ce sujet, de feindre d'avoir agi de son propre mouvement et comme s'il n'avait pas encore eu vent de cette lettre. Telles furent, croyons-nous, les raisons qui déterminèrent Lawrence à annoncer la déportation, dans sa lettre du 18 octobre, mais sans faire allusion à la dépêche du treize août. Avant d'y répondre, il voulait se donner le temps de préparer les voies. Boscawen devait quitter Halifax vers la fin d'octobre pour s'en retourner en Angleterre. Comme Lawrence avait amené ce dernier à partager la responsabilité de ses actes, il avait donc en lui un complice fort intéressé à le justifier, mais il fallait le laisser arriver là-bas et lui donner la chance de circonvenir d'abord les Lords du Commerce. Ce ne fut que le 30 novembre que Lawrence se décida enfin à répondre à cette malencontreuse dépêche ^^
36. Mon Dieu! romme ceci est faible! Et comme l'auteur se donne de mal pour expliquer des chos-es pi simples dans leur cruauté! L'âme de Lawrence n 'était pas si compliquée que cela, 1 "on peut le croire, elle n 'a montré aucun raffinement dans la barbarie. D'ailleurs, le raisonnement de Richard (si raisonnement il y a!) suppose que Lawrence avait, antérieurement au 18 octobre,
Conformément à son habitude, le compilateur des Archives de la Nouvelle-Ecosse a remplacé par des astérisques la première partie de cette réponse, pourtant si importante. Cette suppression est, ici, particulièrement fâcheuse : ce qui manque jetterait probablement sur la question une lumière propre à justifier nos hypothèses, mais ce qui nous en reste peut nous suffire, d 'autant plus que nous savons à quoi nous en tenir sur la signification de ces omissions, dans Akins ". Voici cette lettre telle que nous la trouvons chez lui:
« Le gouverneur Lawrence au Secrétaire d'Etat Sir Thomas Robinson.
Halifax, 30 novembre 1755.
« Monsieur,
«... Pour ce qui est du mot pardonné, qui se trouve dans le quatrième article de la capitulation de Beauséjour, men-
reçu la dépêche de Robinson en date du 13 août. Or, bâtir sur une supposition, c'est bâtir en l'air. Comme on l'a vu plus haut dans ce chapitre, il suppose que la lettre de Eobinson, ayant été écrite le 13 août, a dû parvenir à Halifax à telle date. Oui, mais où est la preuve? Cette lettre est datée du 13 août. Mais a-t-elle été expédiée ce jour-là même? L'eût-elle été, qu'elle aurait pu être retardée en cours de route. Au reste, à lire la lettre de Lawrence, en date du 18 octobre, l'on n'y voit aucune trace de préoccupation, ni aucun effort pour disimuler, ni aucune circonlocution plus ou moins habile. Un sceptique a défini l'histoire: "une science éminemment conjecturale." Et cette définition est beaucoup plus spécieuse que juste. Mais, à voir comment l'auteur d'Acadie procède, on serait tenté de croire qu'elle est vraie. Il est difficile de pousser plus loin qu'il n'a fait l'abus de la conjecture et de la supposition.
37. Ce document est dans Akins, N. S. D. P. 283-4-5, et remplit un peu plus de deux pages, texte serré. Et en effet, il y a 3 astérisques qui précèdent les premiers mots, ce qui indique une suppression. Cette suppression avait-elle un caractère important et compromettant? Il nous est difficile de le dire au juste.
tionné dans votre lettre du 13 août, ce mot ne voulait dire rien de plus, soit d'un côté soit de l'autre, si ce n'est que les habitants français, pris les armes à la main à l'intérieur du fort, ne devraient pas être mis à mort. Et bien que le colonel Monckton eût été notifié, avant de partir de là, que les habitants français désertés seraient chassés du pays, de façon à l'empêcher de faire naître ou d'encourager chez eux toute prétention ou espoir d'être rétablis dans leurs possessions de par la capitulation ou autrement, cependant il n'a jamais été dans notre pensée de précipiter des mesures propres à jeter ces gens dans l'exaspération ou à causer leur fuite au Canada. Aussi bien me semble-t-il à propos d'expliquer ici quels sont ceux des Acadiens qui sont compris sous la dénomination à^Hahitants français dé'sertés.
« Quand les troupes françaises prirent pied à Beauséjour, (où elles érigèrent aussitôt le Fort,) leur objet principal était de s'assurer la possession de la rive nord de la baie de Fundy, de fixer notre frontière à l'isthme de Chignecto, et de couper la retraite de ceux des habitants français qui se sentiraient portés à se soustraire au gouvernement anglais et à aller les rejoindre. Il est vrai qu'il y avait à l'origine quelques habitants qui vivaient de l'autre côté de la baie, mais comme les terres n'y sont pas réputées très fertiles, et qu'il y en a peu de défrichées, (en comparaison avec les autres établissements français de la Province,) ils s'y trouvaient en assez petit nombre. Lorsqu'en 1750 les
étant donné que nous ne pouvons contrôler ce document par les Can. Arch., où il ne figure pas. Nous le reproduisons du moins tel qu'Akins nous l'a donné, et il y en a long. L'auteur d'Acadie — fol. dxi MS. orig. 614-5 — en cite seulement quelque chose comme 18 lignes.
troupes anglaises se disposèrent à prendre possession de cette partie de Chignecto, les Français convinrent qu'elle nous appartenait. Les habitants qui y étaient nombreux et vivaient en un beau pays fertile, brûlèrent toutes leurs maisons, et, avec leurs familles, se réfugièrent sur le territoire que les Français réclamaient, et là, de concert avec les habitants qui y existaient déjà, prêtèrent seraient d'allégeance au roi de France, et prirent les armes sous la direction de ses officiers. Tous ces gens, — auxquels vinrent s'ajouter plusieurs familles accourues comme des déserteuses de l'intérieur de la province, — et qui se montaient, d'après les meilleurs calculs basés sur des renseignements sûrs, à quatorze cents hommes en état de porter les armes, furent dès lors appelés communément par nous habitants français désertés: car, tout ausi bien que le reste des habitants, ils descendaient de ces français restés en Nouvelle-Ecosse lors du traité d'Utrecht; et ils avaient prêté le serment d'allégeance à Sa Majesté sous l'administration du général Phillipps, avec la réserve de ne pas porter les armes. Nonobstant cela, ils quittèrent leurs propriétés, et s 'en allèrent de leur gré vivre de l'autre côté de la baie sous le gouvernement français, où ils n'avaient d'autres moyens de subsistance que des conserves salées que les magasins français leur distribuaient de la part du roi. Ce fut de ces habitants seuls que le colonel Monckton a eu à s'occuper, car il ne nous était jjas facile de conjecturer à ce moment quelle attitude les habitants qui nous environnaient prendraient après la prise de Beauséjour, quand ils verraient qu'ils n'y avait plus pour eux d'aide à espérer du côté de la France. Mais quand nous nous fûmes rendu compte que les habitants français qui n'avaient pas déserté leurs terres entrete-
naient les mêmes sentiments déloyaux que ceux qui l'avaient fait, et rejetaient positivement le serment d'allégeance, nous pensâmes qu'il était grand temps, (aussi bien pour l'honneur de Sa Majesté que pour la conservation immédiate de la province,) d'en venir à la solution suivante: que les habitants français en bloc, ceux qui n'avaient pas déserté tout comme les autres, devaient être embarqués sur des transports qui les conduiraient hors de la province et les disperseraient parmi nos colonies avoisinantes. La plupart de ces vaisseaux ont déjà mis à la voile, j'ose même me flatter qu'à l'heure qu'il est tous l'ont fait. Je ne vous dérangerai pas par plus de détails concernant cette mesure, ayant déjà eu l'honneur de vous l'exposer pleinement dans ma lettre du 18 octobre, à laquelle étaient jointes les minutes du conseil à ce sujet, — lesquelles je vous transmets en double par cette occasion.
« Dans ma lettre du 10 novembre ^^, je vous avais déjà, Monsieur, accusé réception des dix mille livres dont vous m'annonciez l'envoi par votre lettre du 13 août""*. Je suis extrêmement sensible au grand honneur que les Ministres de la Justice, {Lords Justice,) m'ont fait en me donnant une telle marque de confiance. Je m'efforcerai de m'en montrer digne en pratiquant la plus stricte économie, et en appliquant cette somme aux seules fins pour lesquelles les dits Lords l'ont allouée. Nous avions fait déjà un progrès
38. Cette lettre n'est pas dans Aktns et n'est pas mentionnée non plus dans les Arch. Canad. — Il se trouve du moins qu'entre le 18 octobre et le 30 novembre Lawrence avait écrit une lettre au Secrétaire d'Etat.
39. Dans le texte de la lettre de Kobinson, tel que reproduit dans Akins et traduit plus haut, il n'est pas question de ceci, — ce qui prouve que le compilateur n« l'a pas donnée entièrement.
considérable dans nos travaux de réparation du fort de Beauséjour {in the Fosse and covered way of the Fort oj Beausejour,) ; et quant cela sera terminé, je n'irai pas plus loin avant d'avoir eu l'iionneur de recevoir les ordres de Sa
Majesté.
«La saisie et l'embarquement d'une nombre si prodigieux {the secnring and embarking of such a prodigioiis niimber) d'habitants français, et l'état actuel de la Province en général, m'ont empêché d'envoyer cette année aucune expédition à la Rivière St-Jean ; les vaisseaux de Sa Majesté y ont fait une croisière pour bien s'assurer que les Français ne s'y réimplantent pas; et au printemps, si rien d'imprévu ne survient à l'encontre, je me propose d'y faire réparer le fort et d'y placer une garnison aussi considérable que possible. Les Indiens de ce district, conformément à leur promesse, se dirigeaient sur Halifax, et quelquesuns, dans leur marche, avaient déjà atteint Chignecto, mais rebroussèrent chemin, ce qui donne à supposer qu'ils rencontrèrent en cours de route des émissaires français, qui leur persuadèrent d'en agir ainsi.
Je suis etc.,
Charles Lawrence.
« Au Très Honorable Sir Thomas Robinson, etc, etc. »
Relevons quelques-unes des faussetés contenues dans cette lettre: l'interprétation que donne Lawrence au mot pardonné montre qu'il n'avait aucun respect pour des obligations solennelles, pareille interprétation étant tout-à-fait inadmissible. Quand il déclare que les Acadiens qui avaient traversé la frontière l'avaient fait volontairement, il trompe
en connaissance de cause, puisqu'il n'ignorait pas que les sauvages, pour les y contraindre, avaient brûlé leurs habitations; il n'ignorait pas les démarelies de ces habitants pour obtenir de revenir sur leurs terres. D'ailleurs leur situation, nonobstant tout cela, n'eût pas été moins justifiable. Mais là où le gouverneur ment le plus effrontément, c'est lorsqu'il affirme qu'il fut forcé d'inclure les Acadiens de la péninsule dans la mesure de déportation, parce qu'après la prise de Beauséjour, ils avaient entretenu les mêmes sentiments déloyaux que ceux de leurs compatriotes désertés. Car nous avons prouvé que, même pendant le siège de Beauséjour, Lawrence s'était emparé par supercherie d'une partie de leurs armes, et que, sur un simple ordre, les habitants avaient livré celles qui leur restaient, ainsi que leurs bateaux; que, quinze jours après, sans qu'il y eût eu le moindre acte d'insoumission de leur part, sans qu'ils eussent commis quoique ce soit qui pût être considéré comme déloyal, leur déportation était virtuellement décidée, et que même elle l'avait été bien avant la prise de Beauséjour. La loyauté de ces gens, sous un régime tel que celui de Lawrence, ne pouvait guère reposer sur le sentiment — l'homme n'étant pas fait pour aimer les chaînes ni ceux qui l'en chargent; — elle avait pour base leur devoir et leur intérêt; et c'était là tout autant que l'on pouvait leur demander; c'était même plus que l'on ne pouvait attendre d'eux, sous l'oppression qu'ils subissaient.
L'on voit que, dans cette lettre aussi bien que dans celle du 18 octobre, les détails sont fort maigres ". Il devait, en
40. Nous avons dit que le MS. original n'avait reproduit que 18 lignes de cette lettre, qui, toute tronquée qu'elle est dans Akins, se trouve encore être
effet, répugner à Lawrence de s'appesantir sur les faits, car alors il aurait eu à exposer ses odieux procédés, lesquels n'avaient cependant provoqué, de la part des Acadiens, qu'une soumission complote, et ceci eût été de nature à ouvrir les yeux des autorités ; il aurait eu à expliquer que les x\cadiens n'avaient ni armes, ni bateaux, et que par conséquent ils étaient impuissants à troubler la paix, l'eussentils d'ailleurs voulu. Mais passons outre sans plus de commentaires. Le lecteur en sait déjà assez pour constater sans notre assistance combien est insidieuse cette lettre qui, prise telle qu'elle est, ne contient rien qui soit propre à justifier la déportation, ni même aucune autre mesure d'expulsion. La lettre suivante des Lords du Commerce à Lawrence, en date du 25 mars suivant, (1756,) complète la correspondance à ce sujet, pour autant que nous la connaissons " :
d'ane bonne longueur, deux pages compactes. Ainsi qu'on a pu s'en rendre compte dans notre texte, les détails n'y sont pas si maigres que cela. D'ailleurs, Lawrence réfère à sa lettre du 18 octobre, et aux minutes du conseil y incluses, exposant par le menu les délibérations et les considérants d'où l'on avait conclu à la déportation. Il nous semble donc plutôt que Lawrence a beaucoup écrit et s'est beaucoup appesanti sur les faits, mais en les expliquant à sa façon, en les dénaturant et en les corrompant, et en accumulant contre les Acadiens des charges qui étaient pures calomnies.
41. Ce n'est qu'un extrait, tel qu'il se trouve dans Akins, p. 298, sous la rubrique: Extract from Letter Lords of Trade ta Governor Lawrence, dated Whitehall, March 25th, 1756. — La dite dépêche est analysée assez au long dans Can, Arch. (1894) P. 208-9.B. T. N. S. vol. 36. P. 273. Elle commence par informer Lawrence d'une nouvelle qui n'a pas dû lui être désagréable: " He lias been appointed captain General of Nova Scotia; commission and instructions are sent." Ceci n'indique pas non plus que le gouvernement de la Métropole, Roi et ministres, étaient trop mécontents de son administration, puisqu'on le portait au pinacle! C'était dès le 18 décembre précédent qu'un ordre en conseil portant le sceau de Bt-James (Id. Ibid. I. 1 B. T. N. S., vol. 16), avait nommé Lawrence gouverneur-en-chef de la Nouvelle-Ecosse, et le même jour cet ordre avait été transmis au Boi; et le 22 suivant, il y a l'entrée ci-dessous:
Whitehall, 25 mars 1756.
« Nous regardons comme inévitable la guerre entre la France et nous, et dans la mesure où il nous est possible de juger des vues et des desseins de l'ennemi, nous inclinons à croire qu'une grande partie de leurs forces seront employées à tâcher de nous nuire et de nous ruiner dans l 'Amérique du Nord.
« Noîis avons mis sous les yeux du Secrétaire d'Etat de Sa Majesté le passage de votre lettre relatif à la Déportation des habitants français et aux procédés que vous avez pris pour exécuter cette mesure] et comme vous représentez que cette déportation était indispensablement nécessaire à le sécurité et à la protection de la province, dans la présente situation critique de nos affaires, nous ne doutons pas que votre conduite en tout ceci ne rencontre l'approbation de Sa Majesté. »
La question, vu son importance, était référée à la considération du Secrétaire d'Etat. Dans ces conditions, il était de toute convenance pour les Lords du Commerce de n'exprimer aucune opinion à son sujet; et leur réponse était libellée dans les termes officiels toujours employés quand il s'agit d'une affaire soumise à l'examen de l'autorité supé-
Beceniber 22. St. James's, Commission ta Lawrence approved of. (Id. Ibid.) Ainsi, l'autorité suprême concourt dans l'expression de sa satisfaction de la belle œuvre accomplie en Nouvelle-Ecosse par son mandataire: comme récompense, elle établit celui-ci Gouverneur Général de la Province. — Et donc, dans l'analyse de la lettre en question, après les mots cités plus haut, il y a accusé de réception de dispatches with enclosures, les diverses dépêches de l'automne précédent, avec leurs pièces y-jointes; puis le passage que nous donnons dans notre texte; et tout le reste de cette missive tout à fait typique eoncerae la création d'une Chambra d'Assemblée.
rieure *-. Lawrence avait eu le temps de faire jouer ses influences ; la guerre, qui existait déjà de fait, allait être ouvertement déclarée; le cliquetis des armes, les préoccupations causées par une campagne longue et acharnée de- A^aient faire perdre de vue la question; le fait accompli fut accepté ou subi en liant lieu; Lawrence était sauvé ou paraissait l'être. Il avait couru de grands risques, et il ne l'ignorait pas; mais, en joueur habile et audacieux, il avait gagné la partie. Le loup n'est pas toujours tué pour avoir mangé l 'agneau !
Toutes ces lettres que nous avons citées sauvent l'honneur du gouvernement'' anglais de toute responsabilité ante factum dans ce forfait. Elles sont publiées dans le volume des Archives de la Nouvelle-Ecosse ; elles ont pu être consultées par tous ceux qui ont écrit sur ce sujet depuis l'année 1869. Comment se fait-il donc que ni Campbell, ni
42. Les propres mots dont se sont servis les Lords s'opposent à cette interprétation. Quand ils assurent Lawrence que la conduite qu'il a tenue dans toute cett« affaire recevra indubitablement l'approbation royale, — ire doxihi vot but that yonr condurt herein will mcet with His Majesfjrs approbatinv, — le sens obvie de cette phrase, aux yeux de tout esprit non prévenu, renfermé l'expression d'une opinion favorable à Lawrence, basée sur ce que la Déportation qu'il a opérée était nécessairement indispensable à la sécurité et à la protection de la Province. En d'autres termes, les Lords du Commerce prennent à leur compte les considérants par lesquels Lawrence avait voulu justifier son acte, et ils lui garantissent la sanction de Sa Majesté. Leur lettre d'ailleurs équivalait à une sanction royale, en ce sens qu'en Angleterre, oîi le roi règne mais ne gouverne pas, l'approbation royale donnée à une œuvre du ministère n'est plus qu'une question de forme.
43. Le MS. original— îo\. 617— portait d'abord: " ces lettres q>JÀ établissent si clairement. ' ' — Ces quatre derniers mots ont dû sembler tout de même à l'auteur un peu forts, puisqu'il les a biffés et les a remplacés par une expression ou son désir de défendre à tout prix la Métropole s'atténue: " c^s lettres sauvent l'honneur du gouvernement..."
Hamiay, ni Parkman n'en fassent aucune mention? Du reste, elles ne sont mentionnées par aucun écrivain, à l'exception de Eameau, de Casgrain et de Brown. Haliburton et Murdoch écrivaient avant la publication des Archives, alors que beaucoup de documents officiels, ou au moins les lettres de Lawrence pour les années 1755 et 1756, avaient été soustraits. Le compilateur a pu se procurer à Londres les duplicata des lettres échangées, et celles que nous avons reproduites étaient du nombre **. Mais alors, quel a pu être le but de Parkman et consorts en passant sous silence ces lettres si importantes? Nous avons cherché à nous l'expliquer, et, nous en faisons l'aveu, pour ce qui est de certains historiens à l'égard desquels nous professons du respect, aucune solution pleinement satisfaisante ne s'est présentée à notre esprit. Il n 'y a pourtant pas à se méprendre sur le sens de ces lettres : il est parfaitement clair ; aucun effort d'intelligence n'est nécessaire pour arriver à le pénétrer; un peu de patience, pour démêler et ajuster ensemble les pièces éparses, — voilà tout ce qui est requis. Nous n'igno-
44. C'est le lieu de citer le passage célèbre AeHalibarton. à ce propos {Hist. o/ .V. S. vol. I, ch. IV. P. 196, note. Halifax, 1829.) "It is very remarkable that there are no traces ot this important event, (la déportation,) to be found among the records in the Secretary's office at Halifax. I could not discover that the correspondence had been preserved, or that the orders, returns and memorials had been fîled there. In the letter-book of Gov. Lawrence, which is still extant, no communication to the Board of Trade is entered, from the 24th December 1754, to the 5th August 1756. if we except a common victualling return. The particulars of thif- affair seera to bave been carefully concealed, although it is not now eaey to assign the reason, unless the parties were, as in truth they migbt well be, ashamed of their transaction, T hâve therefore had much difficulty in compiling this account. . . " — Cf. Hameau. Une colonie... II-IV. 16.3-4, et aussi les pages si intéressantes de Cof grain, Pèlerinage ... , p. 37 et seq. à ce sujet.)
rons pas que les écrivains, en règle générale, ne se sont guère donné la peine d'aller jusqu'au fond de ces événements; mais cette règle doit souffrir quelques exceptions. Les déclarations de Lawrence et de Winslow aux Acadiens contredisent, il est vrai, les documents officiels émanés du Home Office: mais si ces déclarations ne sont pas fondées sur des documents officiels, à plus forte raison si elles sont en contradiction avec des documents officiels, elles restent sans valeur. Est-ce que les historiens dont nous venons de parier craignaient, en tenant compte de ces lettres, de porter un coup fatal à la thèse de justification qu'ils s 'efforç:.aient d'imposer au public! Avec leur aide, ils pouvaient, en dégageant la responsabilité du cabinet de Londres, sauver sûrement l'honneur de l'Angleterre, en autant qu'un gouvernement peut être exonéré de complicité dans les actes commis par ses officiers*^ Mais alors, il fallait sacrifier Lawrence et ses conseillers ; il fallait abandonner tout effort dans le sens d'une justification. Et ils semblent avoir préféré la tâche de sauver l'un et l'autre, le gouvernement anglais et Lawrence,
45. Voici la phrase exacte du MS. original — fo';. 619 — : "Ils pouvaient, en dégageant la responsabilité du cabinet de Londres, ^<auver sûrement l'honneur de l'Angleterre, en autant qu'elle (sic) pouvait l'être des actes de ses serviteurs suhaliernes . . . " — Et voici comment cette phrase est traduite dans l'édit. anglaise (II, p. 10.5.): "They would be sure to save England's honor by reiieWng the Britif^h Cabinet of ail reisponsibility, so far as a Govervmcvt can be acquited cf complicity with ils offi-^'srs. Si nous comprenons bien, cela veut dire que ces lettres du Home office ne sauvent l'honneur du gouvernement anglais que dans la mesure (plutôt restreinte) où un gouvernement ne peut être tenu responsable des forfaits commis par ses agents officiels. Cette incidente est importante sous la plume de l 'auteur d 'Acadie. Nous nous demandons s'il a bien pensé qu'elle compromettait sérieusement son propre point de vue si paradoxal, — à savoir que l'Angleterre a les main? nettes de toute cette sale affaire de la déportation?
au risque de les perdre tous les deux, — ce qui s'est déjà vu comme fruit d 'un pareil procédé. Cependant ceci ne saurait guère s'appliquer à Campbell, qui, malgré tout le mal qu'il s'est donné pour grossir les fautes des Acadiens et atténuer celles de Lawrence et de ses complices, condamne finalement la déportation dans les termes suivants : « La déportation des Acadiens, dans la manière dont elle a été exécutée, fut une inique sottise, (bhmder,) et il est beaucoup plus loyal, {manly,) de le reconnaître que de tenter vainement de pallier ou d'excuser une conduite qui, examinée froidement à la lumière de ses conséquences, révolte les instincts moraux de l'humanité *". « Il nous répugnerait également de l'appliquer à Ilannay, qui, malgré ses conclusions injustifiables, nous fournit souvent des preuves d'impartialité. Quant à Parlanan, la chose est bien différente.
Lorsque le révérend Andrew Brown collectionnait à Halifax, en 1787, des documents pour l'histoire qu'il se proposait de publier, il ne semble pas que la soustraction des pièces concernant la période de la déportation fût complète. Lui, qui avait eu le rare avantage de causer avec les auteurs et les témoins de ce drame ; lui qui avait pu sonder et palper la fraude gigantesque qui en était à la base; lui qui ne cherchait que la vérité, et d'honnêtes excuses, s'il s'en trouvait, comprit tout de suite l'importance de cette dépêche du Secrétaire d'Etat (en date du 13 août). Son patriotisme avait été rudement secoué, son cœur, il est aisé de le voir, avait saigné sous l'humiliation infligée à l'honneur de son pays; ses sentiments avaient été bouleversés au