‹ AcadieChapitre 26 sur 78 · Pèlerinage au pays d'Evangéline, c. III, p · texte numérisé non relu

Pèlerinage au pays d'Evangéline, c. III, p

5. Le texte anglais de cette lettre royale est aux Sélections from the Puilic Documents of Nova Scotia, edited by Thomas B. AMns, D. C. L. — Halifax, Charles Annand, Publisher, 1869, page 15, ad calcem. Casgrain ne la cite qu 'en partie. Nous l'avons traduite intégralement.

« dites terres et propriétés sans être molestés, aussi pleine- « ment et librement que nos autres sujets font ou peuvent «posséder leurs terres et biens, ou de les vendre, s'ils « aiment mieux se retirer ailleurs. En foi de quoi nous vous « délivrons la présente et vous souhaitons un cordial adieu. « Donnée à notre cour de Kensington, le 23e jour de juin « 1713, et dans la douzième année de notre règne. « Par ordre de Sa Majesté,

« (Signé) Dartmouth.

« A notre fidèle et bien-aimé Francis Nicliolson, écr., gou- « verneur de la province de la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, « et général et commandant-en-chef de nos forces, dans la « dite province et à Terreneuve en Amérique. »

La situation des Acadiens se trouvait donc nettement établie par l 'article 14 du traité d 'Utreclit et confirmée par la lettre de la reine Anne que nous venons de citer. Sur les points essentiels, cette situation était très claire. Les Acadiens avaient, outre le libre exercice de leur religion, le choix de rester au pays en conservant tous leurs biens, ou de s'en éloigner, en emportant avec eux leurs effets mobiliers ainsi que le produit de la vente de leurs immeubles. La lettre royale ne fixait pas de limite concernant leur départ. Cette omission, si omission il y avait, était de nature à jeter du doute sur ce point. Le traité, qui avait été signé trois mois auparavant, avait porté le délai à un an. Fallait-il entendre maintenant que ce délai était indéfini? Ou restait-il tel qu 'il avait été réglé d 'abord f — Le compilateur des Archives de la Nouvelle-Ecosse, au bas d'une note dans laquelle il cite V article 5 de la capitulation de 1710, explique que les mots «within cannon shotyy, selon l'interprétation qu'en donna Nicholson lui-même, signifient trois milles an-

glais dans le rayon du Fort, et ajoute que la Reine Anne, par sa lettre de 1713, a étendu à tous les habitants le droit de demeurer en Acadie sans restriction au point de vue du temps ^. Est-ce que par hasard Akins aurait cru que le fait qu'aucun délai n'était mentionné dans la lettre en question laissait aux Acadiens toute latitude et les rendait libres de rester ou de s'en aller quand bon leur semblerait? Quand nous aurons fait mieux comiaître l'esprit d'exclusivisme et de fanatisme qui animait ce compilateur, l 'on pourra en conclure que, certes, telle n'était pas sa pensée, et qu'il ne pouvait accepter d'interpréter dans ce sens favorable le document royal. C'est donc une simple constatation qu'il fait en passant et sans y attacher autrement d 'importance. Nous estimons d 'ailleurs de notre devoir de dire que, selon nous, et strictement parlant, la lettre de la reine ne modifiait en aucune façon le délai d 'un an stipulé par le traité ' .

Quelque opinion que l'on ait là-dessus, la chose, après tout, ne tire pas à conséquence, puisque les Acadiens avaient déjà décidé de quitter cette province et qu 'ils se préparaient activement à le faire. Leur départ eut été un fait accompli dès l'automne de 1713, sans les empêchements qu'y mit le

6. Queen Anne 's letter of 1713 extended the right (to remain upon their estâtes) to ail the inhabitants of Aeadia without limitation of time. " N. S doc. p. 12.

7. Et cependant, il y a un grand principe de droit qui est ainsi formulé: Favores sunt ampliandi. Si l'intention de la reine n'avait pas été de supprimer en quelque sorte ce délai en le passant sous silence et en n 'en tenant aucun compte, sa lettre perd toute sa valeur ; elle n 'est plus qu 'une paraphrase de l 'art. 14 du traité d'Utrecht et n'y ajoute rien d'essentiel. Et où serait alors la marque de faveur qu'elle voulait donner à Louis XIA^ en retour de ses bons procédés? Pour nous, cette faveur consistait précisément dans le fait que la Reine non seulement voulait accentuer les dispositions favorables contenues dans cet article, mais encore les étendre en laissant les Acadiens libres de disposer de leur sort au delà des limites étroites fixées par le traité.

lieutenant-gouverneur Vetch, empêchements repris sous toutes les formes par Nicholson, Caulfield, Doucett, Richard Phillips, Armstrong, et plus tard encore par Cornwallis *. Pendant dix-sept ans, de 1713 à 1730, tous les évé-

8. Thomas Caulfield fut It.-gouv. de 1714 à 1717; — John Doucett de 1717 à 1726; — en 1717, Eichard Phillips succéda à Nicholson comme gouverneur jusqu'en 1749; — Lawrence Armstrong fut It.-gouverneur de 1726 à 1739; — Ed. CornwaUis fut gouverneur de 1749 à 1752. Voici des renseignements assez complets sur tous ces personnages : Pour Nicholson, nous renvoyons à la note qui est au commencement de notre chapitre II. Le général Bidiard Phillips naquit en 1661. Il servit à la bataille de Boyne en 1690, devint lieutenant-colonel d'infanterie, en 1712, et fut nommé gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, par commission de George I, en date du 17 août 1717, et plus tard gouverneur de Plaisance à Terreneuve. Phillips arriva à Annapolis en 1720 et retourna en Angleterre en 1722. Il visita à nouveau la N,-E. et après avoir forcé les Acadieus d'Annapolis à prêter le serment d'allégeance à l'Angleterre, retourna définitivement dans son pays en 1731, laissant M. Doucett comme commandant du Fort. D'après sa correspondance avec les autorités ofîicielles et d'autres documents conservés dans les archives de la Province, il semble avoir été d'abord un gouverneur très actif et très intelligent. Mais une fois passé en Angleterre, il se désintéressa des affaires de sa Province et en particulier de la condition de ses troupes. A son retour en Angleterre en 1731, il recommanda le It.-colonel Armstrong comme It.-gouv. de la Province, et celui-ci devait recevoir, tant que durerait l'absence de son chef, la moitié des appointements du gouverneur, A la mort d 'Armstrong, il requit qu'on supprimât la charge de It.-gouv,, — le gouvernement de toute la province devant être exercé par les commandants du Fort, et ces derniers durent en effet désormais remplir cette position sans salaire additionnel, Phillips demeurant en Angleterre et y recevant son traitement complet de gouverneur jusqu'en 1749. A cette époque, on lui donna pour successeur CornwaUis. Eichard Phillips mourut en 1751, âgé de 90 ans. Il était le petit-fils de Sir John PhiUips, de Pictou Castle, en Galles, lequel avait été créé baronet en 1621. De sa première femme, Phillips laissa un fils, le capitaine Cosby Phillips, qui fut un temps secrétaire à Annapolis, — Lawrence Armstrong était It.-colonel du régiment du général PhUlips qui stationnait en Nouvelle-Ecosse. Il fut nommé membre du premier conseil créé à Annapolis par le gouv. Phillips en 1720. Le 8 février 1724-5, il reçut la commission de It.-gouv. de la Province, charge qu'il occupa jusqu'en 1739, où il mourut. Il servit en Amérique comme officier militaire au delà de 30 ans. En 1711, il fit naufrage dans le St-Laurent, lors de l'expédition organisée par le général Hill, et perdit alors argent et bagages, ainsi que les armes et l 'équipage

nements d 'Acadie se rattachent par un lien ou par un autre aux ruses qui furent déployées par les autorités pour faire échouer le plan d'exode que les Acadiens avaient formé, et pour river ceux-ci au sol par un serment d'allégeance. Ne pas parler de ces faits, c'est fausser à dessein l'histoire de cette période, et la rendre inintelligible. Soit pour n'avoir pas eu accès aux documents que nous possédons, soit pour

de la compagnie du régiment du col. Windress, qui était sous ses ordres. Il fut subséquemment envoyé à Annapolis où Veteh lui confia le soin de préparer un mémoire au Secrétaire d 'Etat concernant l 'état déplorable des fortifications de cette place. Armstrong se plaignait d'avoir souffert beaucoup d'ennuis et de privations durant son administration en s 'efforçant de subvenir à l'entretien du régiment du gouv. Phillips dont il avait le commandement en l 'absence prolongée de ce dernier, et d'avoir dû contracter à cet effet de grosses dettes qu'il était incapable d 'acquitter. Aux prises avec des difficultés qui lui paraissaient insurmontables, il se découragea, perdit la tête et se suicida le jeudi 6 décembre 1739, où on le trouva mort dans son lit avec cinq blessures qu'il s'était faites à la poitrine et son sabre gisant à ses côtés. — John Doucett succéda à Thomas Caulfield comme It-gouverneur d 'Annapolis, sous Nicholson, en 1717, et continua d'exercer cette charge sous Eichard Phillips, jusqu'en 1726. — Le 21 septembre de cette dernière année, son nom apparaît dans les Eegistres du Conseil au-dessous de celui de Lawrence Armstrong, It.-gouverueur de la Province. Doucett y est désigné sous le titre de It.-gouv. d 'Annapolis Eoyale. Le nom de Doucett apparaît pour la dernière fois dans le procès verbal d 'un conseil tenu le 11 octobre 1726: "At a Council held at the Honble. Lieut. Governor John Doucett 's House in His Majesty's Garrison of Annapolis Eoyal on Tuesday the 17th of October 1726, p. m."

John (en certains endroits Joseph) Doucett, capitaine dans le 40e Eégiment, succéda en 1717 à Caulfield, comme lieutenant-gouverneur de l 'Acadie, Nicholson, le gouverneur, résidant en Angleterre. Le 17 août 1717, le général Phillips fut nommé gouverneur de l 'Acadie, mais il ne vint à Annapolis Eoyale qu'en 1720. Cette année il établit un conseil d'administration dont Doucett devint le premier membre et président. En 1722, Phillips retourna en Angleterre, et Doucett reprit l'administration du pays jusqu'en 1726. Cette année le major Armstrong, nommé lieutenant-gouverneur de l 'Acadie, arriva et prit les rênes de l 'administration. Doucett devint lieutenant-gouverneur de la ville et de la garnison d 'Annapolis Eoyale. Il mourut le 19 novembre 1726. Dans son histoire de Tarmouth, T. Brown mentionne les frères James et Joseph Doucett comme étant des descendants du capitaine Doucett.

des causes moins avouables, les historiens, de même que le compilateur des Archives de la Nouvelle-Ecosse, ont négligé de mettre ces choses en lumière ou même n'en ont pas soufflé mot. Quant à ce dernier, nous avons déclaré hautement, dans notre préface, qu'il a accompli son travail avec une partialité révoltante et dans le but évident de semer dans le public des préjugés contre les Acadiens. Et c'est délibérément, après mûre réflexion, avec preuves à l'appui, que nous avons porté contre lui une aussi grave accusation; la bienveillance et la charité qui nous animent ont dû céder devant les manifestations répétées de sa mauvaise foi. Nous aurons à parcourir son indigeste et menteuse compilation, et il nous sera facile alors d'en montrer les lacunes volontaires, les fins tendancieuses, par des raisons toutes basées sur les faits tels qu'ils se présenteront à nous dans la suite du récit. Disons d'abord dans quelles circonstances la publication de Akins fut entreprise. Le 30 avril 1857, la Législature de la Nouvelle-Ecosse adopta la motion suivante présentée par l'Honorable Joseph Howe :

« Son Excellence le Gouverneur est respectueusement prié de nommer une commission à fin d'examiner, de conserver et de classifier les anciennes pièces et documents propres à jeter la lumière sur l'histoire de cette Province et à faire voir le progrès social qui y a été réalisé, — et ces pièces et documents seront gardés comme références, ou seront publiés, selon que la Législature en décidera '\ . . »

8. "That His Excellency the Governor be respectfuUy requested to cause the ancient records and documents illustrative of the history and progress of society in this province, to be examined, preserved and arrangea, either "for référence "or publication, as the législature may hereafter détermine, and that this "House will provide for the same. " — N.-S. Doc. Préface.

"In the foUowing year the Lieutenant-Governor was authorized by the

Cette citation est tirée de la préface même du volume compilé par les soins de Akins pour répondre au vœu exprimé par la Chambre d'Assemblée de la Nouvelle-Ecosse. Et c'est au même endroit que nous cueillons ce qui suit:

« L'année suivante (1858), le Lieutenant-Gouverneur fut autorisé par la Législature « à demander au Bureau des i^ Archives de l'Etat, en Angleterre, des copies de toutes « dépêches ou de tous documents dont nous pouvions avoir « besoin pour compléter notre collection, ainsi que le com- « missaire des archives en avait fait la recommandation, »

Le 4 avril 1859, le même Lieutenant-Gouverneur, par un autre vote de la Législature, avait faculté de se procurer, auprès du Gouvernement du Canada, copies de tous papiers des Archives de Québec, se rapportant aux temps primitifs de l'Acadie, — copies of such papers in the Archives of Québec as related to the early history of Acadia. >>

Akins continue : « En 1864, ce travail de compilation était si avancé qu'au delà de deux cents volumes de manuscrits avaient été recueillis, arrangés, catalogués et reliés, lesquels comprenaient un choix abondant de documents coloniaux provenant du Bureau des Archives de l'Etat, à Londres, et du Bureau des Archives de Québec, qui les avait obtenus des Archives de Paris. En 1865, la Législature référa le rapport annuel du commissaire des Archives à MM. S. L. Shannon, J. Bourinot et A. G. Archibald. Et ces messieurs recommandèrent la publication « d 'un volume de documents pu-

Âssembly to "procure, from the State Paper Office, in England, as recom- "mended in the report of the Commission of Eecords, copies of any dispatches "or documents that may be found necessary to complète our files." — Id. Ibid.

« blics à être choisis par le commissaire des Archives, à la « condition que cette collection puisse tenir en un seul tome « in-octavo pas trop considérable », et ils ajoutaient que « cette publication devait être faite sans tarder. » Par un vote du 15 mars 1865, la chambre adopta les conclusions de la commission.

« En préparant ce volume, j 'ai choisi la partie de nos archives qui possède la plus grande valeur historique: je veux dire les documents qui se rapportent aux Acadiens et à leur expulsion de la Nouvelle-Ecosse; — aux empiétements des autorités françaises du Canada sur les territoires de la Nouvelle-Ecosse; — au siège du Fort Beauséjour en 1755, et à la guerre continentale qui eut pour résultat la chute de la domination française en Amérique ; et aussi les pièces qui ont trait à la colonisation de Halifax en 1749, et au premier établissement anglais en cette Province ; enfin, la correspondance officielle qui préluda à l'institution d'un gouvernement représentatif, en l'année 1758.

« L 'expulsion des Acadiens Français de la Nouvelle Ecosse est un événement important dans l'histoire de l'Amérique britannique ; et dans ces dernières années ce fait a pris un intérêt tout particulier à cause des allusions que les écrivains modernes y ont faites. Encore que l'on ait beaucoup écrit sur ce sujet, cependant, jusqu'à tout récemment, il a été l'objet de peu de recherches aux sources, et par conséquent Von n'a pas clairement vu la nécessité de cette mesure d'expulsion, et les motifs qui ont forcé le gouvernement à l'exécuter ont été souvent mal interprétés. J'ai donc choisi avec soin, parmi les documents que possède le Gouvernement de cette Province tous ceux qui sont de nature à jeter quelque lumière sur l'histoire et la conduite des habitants Français de la Nouvelle-Ecosse, à partir du jour où ils passèrent sous

la domination anglaise jusqu'à leur expulsion définitive de ce pays. »

« Janvier 1869.

Or, la susdite préface contient deux parties bien distinctes ; 1° l'une qui expose le but qu'avait eu en vue la Législature de la Nouvelle-Ecosse, savoir, de réunir les documents les plus importants concernant l'histoire générale de la Province, et de se procurer à Londres et à Québec les pièces qui seraient de nature à compléter les lacunes des archives locales, à cette fin; 2" et l'autre qui se rapporte à l'idée qu'a conçue le compilateur et qu'il a exécutée sans vergogne, et sans prendre garde qu'elle ne cadrait point du tout avec l'intention de ses mandataires. L'intention de ces derniers était manifestement de rassembler en un volume tout ce qui pouvait contribuer à 1 '^histoire de la Province ; mais le compilateur se réservait d'interpréter à sa façon une volonté si clairement exprimée. Pour lui, il s'agissait particulièrement de choisir, de mettre à part, de publier tout de suite, parmi les quelques deux cents volumes manuscrits que l'on était parvenu à se procurer de 1857 à 1865, les seuls documents originaux propres à jeter de la lumière sur les causes qui motivèrent l'expulsion des Acadiens. Car, dit-il en substance, on n'a pas compris les raisons qui déterminèrent cette mesure : the necessity for their removal has not heen clearly perceived, and the motives which led to its enforcement hâve heen often misunderstood. C'est cela: pendant un siècle, on avait fait fausse route ; et Thomas Akins allait mettre les historiens présents et à venir dans la bonne voie, c'est-à-dire qu'il allait grouper en un faisceau tout ce qui pourrait porter préjudice aux pauvres Acadiens, qu'il allait

faire de ce volume d'archives un arsenal commode et facile où les écrivains viendraient chercher des armes pour accabler des victimes sans défense.

En matière d 'histoire, toute opinion plausible, qu 'elle soit ou non le résultat des travers de l 'esprit ou du cœur, mérite une certaine indulgence, et Akins pouvait fort bien entretenir les opinions qu 'il émet dans sa préface. Mais il nous est permis de trouver étrange qu'il passe condamnation sur les écrivains de tout un siècle, y compris ceux qui furent contemporains des événements dont ils ont parlé. Et nous ne pouvons nous empêcher non plus de regarder comme malséante l'expression d'idées toutes personnelles au seuil d'un ouvrage de pure compilation. Dans l'esprit des législateurs qui l'avaient commandée, cette compilation devait être objective et menée avec la plus rigoureuse impartialité : autrement, elle ne répondait plus à l'intention qui l'avait inspirée. Il eut été, sûrement, plus habile, de la part de Akins, de garder le silence sur ses sentiments intimes. En les énonçant, au contraire, ouvertement, il a commis la maladresse qu'il devait le plus redouter: celle de nous mettre en garde contre une partialité possible et des procédés tendancieux. Pouvions-nous supposer libre de tout préjugé un homme qui prenait carrément parti contre nous? N'avionsnous pas quelque raison de soupçonner sa probité, et de croire qu'il n'était peut-être pas un guide sûr à travers les archives quand nous le voyions s'y engager avec des idées nettement préconçues! Aussi bien, nos soupçons à son sujet n'étaient que trop fondés. L'étude que nous avons faite de ses méthodes, la comparaison que nous avons établie entre les documents qu'il a publiés et les sources originales ont confirmé de façon éclatante nos justes appréhensions : Akins, et c'est la conclusion de notre enquête, a montré une par-

tialité qui n'a été surpassée que par sa mauvaise foi. Et nous en fournirons plus tard la preuve convaincante.

Pour le moment, contentons-nous de dire que sa compilation est en réalité, non pas, comme le voulait la Législature de la Nouvelle-Ecosse, un recueil des documents les plus importants concernant l'histoire générale de la Province, mais un assemblage indigeste de tout ce qui pouvait paraître justifier la déportation des Acadiens: l'auteur en a soigneusement omis tout ou à peu près tout ce qui était de nature à servir, d'une façon ou d'une autre, la cause de ces derniers; il a systématiquement laissé de côté tous les papiers dont la teneur était défavorable aux gouverneurs anglais et les montrait sous un jour odieux. Et que le lecteur ne s'imagine pas que nous avons relevé une à une toutes les pièces, sciemment éliminées par Akins, pour les introduire dans notre ouvrage. Nous nous sommes arrêté aux omissions les plus importantes, les plus grosses de conséquences. S'il nous eût fallu les signaler toutes, notre travail en eût été singulièrement encombré, tant elles sont nombreuses.

Et donc, le volume de Akins comprend d 'abord des documents qui sont datés de novembre 1714 ^''. Il me semble qu'il eût été convenable de remonter plutôt jusqu'à la capitulation de Port-Royal, en 1710, ou au moins jusqu'au traité d'Utrecht, lequel fut signé en avril 1713. Depuis cette date jusqu'en novembre 1714, des choses avaient dû se passer qui offraient un intérêt particulier; et les archives contenaient

10. Pour parler exactement, la première pièce, intitulée Instructions for Mr. Capoon, Comissy and Engn. Thomas Button, to proclaim His Majesty King George, etc., etc., se termine ainsi: Given at His Majestie's Garrison of Annapolis Royal, this day of Jan., 1714-5, in the first year of His Majestie's Eeign. Les trois pièces suivantes sont de novembre 1714, puis on saute à mai 1715.

certainement des pièces déterminant d'une manière précise l 'attitude des gouverneurs aussi bien que celle des Acadiens relativement à la clause du traité qui laissait à ces derniers la liberté de quitter le pays. Comme on se le rappelle, les Acadiens avaient l 'espace d 'un an pour s 'en aller avec leurs effets, leurs bestiaux et le produit de la vente de leurs immeubles. Or, nous savons, par la suite des événements, qu'un bien petit nombre d'entre eux profitèrent alors de cette permission. S'ils restèrent, fut-ce volontairement? Ne furent-ils pas au contraire empêchés de partir ? Eien dans le volume de Akins n 'offrait de solution à cette question. Pour nous éclairer sur ce point, nous avons dû recourir ailleurs ; et, comme nous le montrerons, ce qui découle de nos recherches est d'une importance capitale et réduit à néant les prétentions du compilateur. En omettant tous les documents se rapportant à la période comprise entre 1710 et la fin de 1714, Akins a induit en erreur presque tous les écrivains qui se sont occupés de l'histoire de la Nouvelle-Ecosse. L'on commence où il commence; l'on finit où il finit; l'on omet ce qu'il a omis, sans se douter qu'il y a, par delà son livre, un vaste champ inexploré d'où surgissent des pièces accablantes pour le nom anglais. Le compilateur s'est bien gardé de faire entrer ces pièces dans sa collection: il les trouvait trop compromettantes. S'il a cru cependant les enfouir à jamais dans l'oubli, s'il a espéré qu'il ne se rencontrerait pas d'homme assez courageux pour les exhumer et pour les produire à la grande lumière de l 'histoire, il s 'est trompé. Assez longtemps l'ombre a plané sur des scènes douloureuses pour nos pères; assez longtemps la calomnie s'est attachée à leur mémoire; assez longtemps, grâce à Akins, le drame palpitant qui s'est déroulé en Acadie a été tronqué de son premier acte, sans lequel il est impossible de

bien apprécier tout le reste. Rétablissons maintenant ce drame dans son intégrité, montrons-en l'âpre et amère unité, exposons-en le prélude et l'entrée, afin que l'enchaînement des causes et la responsabilité des personnages apparaissent dans toute leur vérité, et que le dénouement fatal n'ait rien qui nous surprenne, après un tel début.

Revenons un peu en arrière. Après la capitulation de 1710, le colonel Vetch avait été nommé lieutenant gouverneur de Port-Royal. L'année suivante Vetch alla rejoindre Nicholson dans l'expédition projetée contre Montréal, laissant à sa place, à titre provisoire, sir Charles Hobby. L 'entreprise contre le Canada ayant été forcément abandonnée, Vetch revint à son poste et reprit ses fonctions qu'il exerça jusqu'à l'été de 1714. En cette année il fut remplacé par le major Caulfield, auquel succéda le capitaine Doucett, tandis que Nicholson resta gouverneur et commandant-enchef de la Nouvelle-Ecosse jusqu'en 1717. Or, dès la signature du traité d'Utrecht, les Acadiens, ainsi que nous l'avons dit, avaient résolu, à peu près unanimement, de quitter le pays, mais ils en furent empêchés par tous les moyens et toutes les ruses imaginables. Et d 'abord, en août, ou peut-être même en juillet 1713, ils envoyèrent des délégués à Louisbourg, en l'Ile Royale, pour s'entendre avec le gouverneur, M. de Costebelle, et apprendre de lui les conditions qu'on leur ferait s'ils se transportaient en territoire français ^\ Le rapport des délégués ayant paru trop peu

11. M. de Costebelle, lieutenant à Plaisance le 23 janvier 1692, capitaine le 25 janvier 1694, devient lieutenant du roi le 13 mars 1695. Il est créé chevalier de l'ordre de St-Louis, le 22 mars 1708. Le 10 avril 1706, il est nommé gouverneur de Plaisance. Après l'abandon de Terreneuve, le roi le nomme gouverneur de risle Eoyale le 1er janvier 1714. Il occupe ce poste jusqu'en 1720 où

encourageant, les Acadiens, par une lettre en date du 23 septembre 1713, renoncent à émigrer^'. Ils donnent pour raison qu'ils ne peuvent accepter d'aller s'établir à l'Ile Royale sans une assistance sérieuse de la part des autorités, attendu que le sol y est de qualité inférieure, en grande partie boisé, et qu 'il ne s 'y trouve pas de pâturages naturels pour la nourriture de leurs bestiaux. Que si cependant on les oblige de prêter serment, ils partiront quand même. Et ils ajoutaient : « Nous ignorons d'ailleurs de quelle façon les Anglais entendent nous traiter. S'ils nous créent des embarras à cause de notre religion, ou s'ils morcellent nos propriétés afin de les partager également entre nous, nous nous embarquerons immédiatement. )>

M. de Costebelle fut très vexé de cette attitude, et plus encore peut-être d 'une lettre qu 'il avait reçue de l 'abbé Gaulin sur qui il comptait pour favoriser l'exode des Acadiens vers l'Ile Royale. L'abbé Gaulin avait en effet répondu en ces termes un peu vifs aux avances du gouverneur : « Il lui était impossible de se prêter à ses manœuvres; le secours que M. de Costebelle promettait ne reposait pas sur des garanties suffisantes ; il ne convenait pas au gouverneur de vouloir se servir de l'influence des missionnaires pour mener à terme une affaire qui pouvait avoir des résultats fâclieux, et dont l'issue, en tout cas, était bien incertaine. Que si M. de Costebelle ne pouvait donner des gages de la droiture de ses intentions et fournir aux Acadiens une assis-

il fut remplacé par M. de St-Ovide. C'est lui qui fonda Louisbourg. Sa mort arriva en France en 1767.

12. On avait d'abord compté de transporter dans l'Ile Eoyale tous les Français établis en Acadie ; . . . mais les Français n 'y ayant pas trouvé de quoi se dédommager de ce qu 'ils possédaient en Acadie. . . " Charlevoix, op. c. Tome IV, Uv. XX, p. 145.

tance effective, alors Tabbé Gaulin préférait voir ces derniers rester sur leurs terres, avec les Anglais qui font tout en leur pouvoir pour les empêcher de partir ^^ »

Autant, comme nous le montrerons plus loin, le gouvernement français désirait que les Acadiens prissent avantage du traité d'Utrecht pour se transporter en territoire français, autant les autorités de Port-Royal y mettaient d'opposition. Les négociations, entre le gouverneur de Louisbourg et les Acadiens, ayant été reprises, et des terres sur l'Ile Saint-Jean ayant été offertes, ceux-ci s 'apprêtèrent à partir. Mais Vetch entrava leur dessein, sous le prétexte fallacieux qu'il n'était qu'en sous-ordre à Annapolis et qu'il appartenait au gouverneur en titre de leur accorder l'autorisation qu 'ils sollicitaient. Or le temps s 'écoulait. Nicholson ne fut de retour en Acadie qu'à l'été de 1714, quand l'année de grâce accordée aux Acadiens pour aller se fixer ailleurs venait justement d'expirer. Voici des documents qui jettent un jour singulier sur la conduite des Anglais en cette affaire. Ce sont des lettres du major L'Hermitte, second

]3. Le Comte de Pontchartrain écrivit plusieurs lettres officielles à l'abbé Gaulin pour l'engager à user de tout son prestige personnel afin de déterminer les Acadiens à s'établir à l'Ile Eoyale. V. Dépêches et ordres du Boi regardant les colonies. Série B. vol. 35. Mars 20, 1713, fol. 11. — Mars 29, fol. 32^. 8 avril, fol. 36. 1 juin, Versailles, fol. 45 J/^ et bien d'autres. L'extrait que nous venons de citer est tiré d'une lettre de Costebelle au ministre, en novembre 1713, où le gouverneur rendait compte de l'échec de sa mission auprès de l 'abbé Gaulin. Le ministre lui répliqua : "Il est possible que les missionnaires en Acadie ne fassent rien pour induire les Acadiens à se porter en l'Ile Eoyale, mais l'important est que les Acadiens quittent l 'Acadie. " Voir Dépêches, etc.. Série B, vol. 36. Lettre du Ministre à Costebelle en date du 22 mars 1714. Fol. é^iy2. Il y est dit aussi que c'est l'intention du Roi de ne pas concéder de terres sous forme de seigneuries en l'Ile Royale. — Cf. Murdoch, vol. I, p. 338.

lieutenant du roi à Louisbourg. La première est adressée à Nicholson lui-même:

« Ayant appris, Monsieur, par plusieurs babitans du Port-Royal, des Mines et de Beaubassin, que celui qui commande à votre absence au Port-Royal (Vetch) leur a fait défense de sortir, et même en a refusé la permission à ceux quiilui ont demandé, ce qui fait que les habitants qui seraient maintenant établis sur les terres du Roi, se trouvent la plupart hors d'état de se retirer cette année. . . C'est ce qui m'a déterminé. Monsieur, suivant l'ordre que le Roy m'en donne, d'y envoyer M. de la Ronde Denys, à qui j'ai remis en mains les ordres de la Reine Anne, et conférera avec vous des raisons pour lesquelles ils sont détenus. J'espère, Monsieur, que vous rendrez toute la justice due et que vous n'aurez d'autre vue que de suivre les volontés de la Reine ". » La seconde est adressée au conseil de Marine : « Celui qui commande au Port-Royal a fait défense de sortir du pays avant l 'arrivée de M. Nicholson ; de sorte que tous ceux qui sont venus ici s'étaient échappés. Ils m'ont représenté, ainsi que M. Gaulin et les Pères de l'Acadie qui m'ont tous envoyé des express, qu'il était nécessaire d'y envoyer un officier pour soutenir leurs droits, les Anglais ayant défendu aux missionnaires de se mêler des affaires de ces habitans ^^ »

Page 1