‹ AcadieChapitre 42 sur 78 · Nova Sœtia Doc, p · texte numérisé non relu

Nova Sœtia Doc, p

11. Nova Scotia Doc, p. 69: " Then he acquainted the Board that that olâ mischievous incendiary Gaulin."

Majesté respect plus profond et obéissance plus entière que par le passé, et s'engager à ne jamais et sous aucun prétexte se mêler des affaires du gouvernement, et au contraire à inspirer si possible par son enseignement des principes d'obéissance et de loyauté aux Indiens et aux habitants français; étant donné, d'autre part, que les habitants sont désireux de voir ce missionnaire remis en liberté, le gouverneur a suspendu sa résolution d'envoyer Gaulin en Angleterre. . ., il demande l'avis de son conseil sur ce point et désire savoir s'il ne regarde pas comme plus sage, dans l'état présent des choses, de donner à ce prêtre la liberté et de lui confier, jusqu'à nouvel ordre, la cure des Mines. »

Le Conseil se rangea à l'avis du Gouverneur. Le jeudi 10 novembre, Armstrong profite d'une autre séance pour déverser sa bile sur ce pauvre missionnaire. Et voici en quels termes amers il s 'exprime ^- : « Ce vieux bonhomme de Gaulin a tenu des propos inconsidérés sur le compte du gouvernement, et parlé irrespectueusement de l'ordre que je lui ai donné de desservir la cure des Mines. C'est M. Adams qui m'a transmis cette information par écrit assermenté. Or, cela constitue une intolérable insolence. Gaulin a nié le fait, il a prétendu qu 'Adams avait mal interprété ses paroles, qu'il n'avait pas eu l'intention d'offenser personne. . . » La décision du Conseil fut celle-ci : « encore que Gaulin soit un homme méprisable, il est préférable, dans les circonstances, de le laisser en charge de sa mission des Mines, que de garder en prison ou de bannir de la Province ». Il fut sommé de comparaître, reçut une bonne ré-

12. Aux Nova Scotia Doc, il n'est pas fait mention de cette dernière réunion du conseil. C'est B. Murdoch, Hist. of N. S., ch. XLVIII, page 438, qui la signale et en donne le compte-rendu.

primande, et sur sa promesse solennelle de mieux faire désormais, fut renvoyé chez lui.

L'épisode insensé que nous venons de relater, a du moins l'avantage de nous renseigner plus complètement sur le caractère d'Armstrong. Le seul tort de l'abbé Gaulin, à ses yeux, avait été de se montrer bon prêtre et patriote, défenseur des intérêts de ses nationaux. Avec quelle lâcheté celui-ci fut traité ! Par crainte d 'un soulèvement de la population, le gouverneur n'osa pas prolonger sa détention ou l'envoyer en exil. Mais il assouvit sur lui sa haine en l'agonisant d'injures et en voulant le faire passer pour un vulgaire criminel. Belle manière d'exercer la justice!

Armstrong s'inquiéta ensuite de faire prêter le serment aux habitants de la Grand-Prée, de Beaubassin, de Pipiquid et de Copequid, c'est-à-dire à plus des trois quarts de la population totale. Il leur expédia donc à cet effet deux de ses officiers, le capitaine Joseph Bennett, et l'enseigne James Erasmus Philipps ", qui eurent tout le succès qui accueillait d'ordinaire ces sortes de négociations de la part d'une autorité ombrageuse et persécutrice. Le lecteur sera peutêtre surpris d'apprendre que, cette fois, le gouverneur impute l'échec subi par ses émissaires, non plus aux missionnaires, mais aux machinations de quelques marchands de Boston aidés d'un certain major Cosby, lequel devait devenir plus tard lieutenant-gouverneur d'Annapolis. Voici en effet ce qu'il écrivait au Secrétaire d'Etat, le 30 avril 1727:

13. " Conseil du 24 octobre 1726, " The Hon. Lt-Gov. etc., acquainted the Board that. . . he judged it would be neceseary to send two gentlemen along with them, in order to tender and to administer to the Inhabitants there, the Oaths,. . , that he had theref ore drawn up instructions for captain Joseph Bennett and ensign Erasmus James Philipps to proceed accordingly for that purpose. . . " — Nova Scotia Doc, p. 68.

« Annapolis Royal

le 30 avril 1727

« Qu 'il plaise à Votre Grâce,

« Depuis ma dernière dépêche, en date du 24 novembre 1726, j'ai le regret de faire savoir à Votre Grâce, pour l'information de Sa Majesté, qu'un certain M. Gambell, auparavant lieutenant dans l'armée, est arrivé de Boston: je me suis laissé dire que ce monsieur est venu d'Angleterre à Boston avec le major Cosby, et que ce dernier continue à habiter Boston, en dépit de l'ordre que je lui ai donné de rejoindre son poste à Canso. Il met une sorte de défi à désobéir à mon commandement en prolongeant son séjour en Nouvelle-Angleterre, et en attendant le résultat des rapports mensongers faits contre moi par le dit Gambell. Dès son arrivée d'Angleterre, il s'est associé avec quelques marchands républicains de Boston: ceux-ci, s 'abouchant avec un certain nombre d'habitants français mal intentionnés, qui ont dernièrement prêté le serment de fidélité à notre Très Gracieux Souverain, (chose que n'avaient pu obtenir aucun de nos prédécesseurs,) les persuadèrent de signer les plaintes que Cosby avait formulées contre moi, ajoutant que c'était de ma propre autorité, et sans en avoir reçu le mandat, que je leur avais demandé de prêter serment, et que d'ailleurs le major Cosby serait avec eux au printemps avec pleins pouvoirs pour administrer la Province. En résumé, Cosby s'est efforcé de répandre ces principes séditeux parmi les habitants des Mines et de Beaubassin, deux des principaux établissements de la colonie. J'avais dépêché aux Mines le capitaine Bennett et à Beaubassin l'enseigne Philipps, avec mission de faire prêter serment à

leurs habitants : tous deux sont revenus bredouille : les gens de ces cantons leur ont fait savoir qu'ils ne prêteraient pas serment au Eoi d 'Angleterre, attendu qu 'ils ont juré fidélité à Notre Bon Roy de France, comme ils disent dans les résolutions, Nos. 1 et 2, que j'ai l'honneur de vous communiquer.

« Tout ceci est le fruit des intrigues du dit Sieur Gambell et de trois ou quatre commerçants de la Nouvelle-Angleterre, faisant affaires avec des habitants d'ici, qui sont en révolte ouverte contre Sa Majesté et sa Province de Nouvelle-Ecosse. Il est également de mon devoir d'informer Votre Grâce, que les missionnaires français de ces mêmes endroits ont rassemblé un grand corps d'indiens, avec l'intention de guerroyer contre les sujets de Sa Majesté résidant en cette province et en Nouvelle- Angleterre. . . Je me permets de réclamer votre protection contre les faux rapports rédigés par le dit Gambell: j'ai la certitude que ce dernier est poussé dans sa campagne contre moi par des ennemis, jaloux de l'honneur que j'ai conquis en faisant la paix avec les sauvages, et en mettant toutes choses dans cette province sur un bon pied ^*. . . »

Francis Parkman a eu grand tort, selon nous, de priver ses lecteurs de ce document-ci; il a été plus mal inspiré encore en ne reproduisant pas le fameux rapport de Armstrong, que nous avons donné plus haut.

Il serait vraiment intéressant de connaître les dessous du différend qu'Armstrong nous laisse entrevoir. Ce gouverneur devait avoir le don peu enviable de se créer des ennemis, puisque nous voyons ligués contre lui un major de

14. Nova Scotia Documents. Gov. Armstrong to Secretary of State, p. 70-1.

son régiment, un lieutenant étranger, et trois ou quatre marchands Bostoniens. Qu'il eût des ennemis en Acadie, on le comprendrait; que les habitants français ou leurs missionnaires l'eussent pris en aversion, c'était tout naturel, après les procédés dont il avait usé à leur égard. Mais que des officiers anglais, des marchands lointains lui fussent également hostiles, voilà qui étonne. Et l'on se dit que le caractère de cet homme devait avoir quelque chose d'odieux, pour provoquer ainsi l'animadversion et la haine, des centaines de milles à la ronde, et chez ses propres compatriotes. Que si même ces derniers ne pouvaient pas le supporter, qu'était-ce donc des Acadiens?

Non rebuté toutefois par l'insuccès qu'avaient éprouvé Bennett et Philipps, Armstrong voulut revenir à la charge, et délégua à nouveau auprès des Acadiens des Mines et de Beaubassin un jeune officier de la garnison appelé Robert "Wroth, qu'il avait muni d'instructions détaillées sur la manière dont il devait s'y prendre pour arriver à ses fins. Wroth devait d'abord proclamer l'avènement de Sa Majesté Georges II et le célébrer par des réjouissances publiques ; après quoi il devait présenter à la signature des habitants le texte de la dite proclamation. Puis, le moment propice arrivé, la formule du serment légal leur serait soumise : « Je veux, disait Armstrong dans un style grossièrement machiavélique, que tout en affectant un certain air d'indifférence à cet égard, vous ne manquiez pas cependant d'exercer sur ces sujets une véritable pression pour les engager à remplir leur devoir ; vous leur représenterez que la Divine Providence, par des voies imprévues, leur a donné l'occasion de réparer les erreurs qu'ils ont commises le printemps dernier, et par là de rentrer en grâce avec le gouvernement et de se sauver d'une ruine imminente. . . » Le gouverneur

terminait sa leçon par les paroles suivantes: « Vous observerez les articles ci-dessus dans leur teneur générale et y verrez un modèle à suivre dans vos négociations ; il ne faudra pas vous en écarter à moins que les circonstances et les lieux ne le demandent ^^. »

Les instructions d'Armstrong à Wroth, le compte-rendu que fit ce dernier de sa mission, le texte des conventions passées entre Wroth et les Acadiens et du serment que signèrent ceux-ci, se trouvent aux Colonials Records, où Akins s'est bien gardé d'aller les dénicher. En lisant ces pièces, l'on comprend tout de suite la raison pour laquelle on ne les a pas fait entrer dans la compilation parue à Halifax, et l'on touche pour ainsi dire du doigt la fourberie d'Armstrong et l'incurable duplicité qu'il apportait dans cette affaire.

Citons d'abord la copie des conventions survenues entre Wroth et les Acadiens :

« Original des articles cy dessous que jay accordé aux Habitants des Mines, Pisiquith et Dépendances.

« Je Eobert Wroth Enseigne et adjudant des Troupes de sa majesté Le Roy George le second. Promet et accorde au nom Du Roy mon maître et de L'Honnorable Laurence Armstrong Escuyer Son Lieutenant Gouverneur etc.. Commandant en Chef de cette Province, aux habitants des Mines, de Pisiguith et dépendances qui auront Fait et signés le serment de Fidélité au Roy George Le second. Les articles cy dessous qu'ils m'ont demandé,

15. Armstrong 's Instructions to Ensign Wroth S8 Sept. 17S7. P. E. O. Col. Becords. Am. and W. Indies, vol. 29. Pièce LUI des Documents inédits sur VAcadie. C. F. Tome I, p. 175 et Beq.

S ça voir

1° Qu'ils auront Le Libre exercice de leur Religion, et pouront auoir des Missionaires dans Les Lieux nécessaires pour Les instruire Catholiques, apostoliques et Romaines.

2** Qu'ils ne seront nullement obligés à prendre Les armes contre qui que ce soit, et de nulle obligation de ce qui regarde la guerre.

3° Qu'ils demeureront en Vne Véritable pocéssion de leurs biens qui leur seront accordés à eux et Leurs hoirs dans Le même étendue qu'ils en ont jouys cy devant et en payant Les mêmes droits accoutumez du pays.

4° Qu'ils seront Libres de se retirer quand il leur semblera, et de pouvoir vendre leurs biens et de transporter Le provenu avec Eux sans aucun trouble, moyennant toutes fois que la Vente sera faitte à des Sujets naturelles de La grande Bretagne, et Lorsqu'ils seront hors du Terrain de Sa Majesté, ils seront deschargés Entièrrement de leur si-

gnature de serment. »

Robert Wroth »

« Copie du serment de Fidélité que j'ay laissé aux Habitants de Chignitou et Dépendances.

«Je promet et jure sincèrement que je seray fidèle et obeiray Véritablement a Sa majesté Le Roy George le Second*/.

« Ainsy DIEU me soit en aide •/.

« Je Robert Wroth Enseigne et Adjudant des Troupes de sa majesté le Roy George Second, promet et accorde au Nom du Rov mon Maître et de L'Honnorable Laurence Arm-

strong Escuyer Son Lieutenant Gouverneur et Commandant en Chef de cette Province ; aux habitants de Chignitou et dépendances qui auront signés le Serment de Fidélité au Roy George Second, Les articles cy dessous qu'ils m'ont demandé.

Sçavoir

1° Qu'ils seront exempts de prendre les armes contre qui que ce soit, tandis qu'ils seront sous la domination du Roy d'Angleterre.

2° Qu'ils seront libres de se retirer ou bon leur semblera, et qu'ils seront deschargés du séeing qu'ils auront fait aussitost qu'ils seront hors la Domination du Roy de La grande Bretagne.

3° Qu'ils auront Leur pleine et Entière Liberté de Leur Religion, et d'auoir des Prêtres catholiques appostoliques et Romaines ^®. »

Robert Wroth »

Le serment que Wroth proposa aux habitants des Mines et de Beaubassin ne différait donc pas sensiblement de celui qu'Armstrong avait fait prêter aux gens d'Annapolis : , dans l'un et dans l'autre était contenue une clause exemp-/ tant les Acadiens de prendre les armes ; et le reste était sim-;' plement conforme aux stipulations du traité d 'Utrecht ainsi qu'à la lettre de la reine Anne.

16. Les deux doc. ci-dessus sont tirés des Col Becorda. Am. and W. Indies, vol. 29, et sont précédés de l 'en-tête suivant:

" Oath & signatures of the inhabitants of Mines, Pisiguith, etc. "

31 October 1727.

Do of the Inhabitants of Chignitou & villages

11 October 1727, in présence of Robert Wroth. " Pièces LIV et LV des Doc. inéd. sur l'Acadie.

Robert Wroth rédigea un long rapport de tout ce qui s'était passé au cours de sa mission: et ce rapport est d'une lecture fort intéressante à bien des points de vue. L'on saisit sur le vif la manière de procéder de cet émissaire qui ne le cède pas en fourberie à son maître: mais tandis que celui-ci est d'un tempérament colère et emporté, l'autre a l'habileté de cacher sa ruse sous des dehors aimables; il fait les affaires en se divertissant, et se divertit pour mieux les faire. Partout où il se présente, il débute par des banquets : l'on mange, l'on boit. Le premier jour, il n'est parlé de rien; le second, l'on annonce la mort du roi et l 'avènement de son successeur; force santés sont portées au Roi, à la Reine, à tous les personnages de la famille royale et du gouvernement. Pour un peu, l'on boirait à la santé de la Divine Providence qui, par des voies miraculeuses et imprévues. . .

« Après quoi, continue Wroth, je commençai mon petit « disours de la manière suivante : je ne doute pas, mes amis, « que vous ne sachiez c« qui m'amène ici, à savoir, que par « la mort du Roi mon maître, de glorieuse mémoire, la divine « Providence vous a miraculeusement donné l'occasion de « sortir de la mauvaise voie dans laquelle vous étiez tom- « bés. »

« Ici, comme dit si bien Rameau, en avant la musique : éloge du Roi et de ses bontés, mais aucune mention encore du serment qui était le but de son voyage ; seulement il les convoque à un autre banquet, durant lequel on procéderait à la proclamation du nouveau Roi; et Wroth profite de l'occasion pour les engager à amener le plus de monde possible, car il faudra acclamer et signer la proclamation du Roi ^\ »

17. Le rapport de Wroth ^'Ensn. WrotJis Proceedings up the Bay" se

« Les habitants arrivèrent deux jours après, ayant à leur « tête Pierre Hébert et quatre députés ; ils célébrèrent la « solennité aussi décemment que possible : feux de joie, fu- « sées, etc. ; on but de nouveau loyalement toutes les santés «royales. La proclamation lue, je dis aux habitants qu'il « fallait la signer, car autrement ils ne pourraient pas être «regardés comme s 'étant joints à moi pour reconnaître « mon maître comme leur roi légitime. Mais alors Pierre « Hébert (Wroth écrit Ybere) se leva, et me pria de per- « mettre que l'un d'entre eux, nommé Vecco (Wroth écrit « Vero) en qui ils avaient grande confiance, (il était le seul « parmi ces Acadiens à savoir lire et écrire,) lut de nouveau «la proclamation aux habitants; car, ajouta-t-il, nous ne « sommes que des pauvres gens très ignorants. Après avoir « lu la proclamation, ce Vero dit d'une voix basse et chica- « nière qu'il était prêt à signer la proclamation comme « témoin, et demanda que cela fut inséré dans le texte. »

« A ce moment, Wroth qui voyait sa supercherie prête à être dévoilée, entra ou feignit d'entrer dans une grande colère; il répondit à Vero qu'il n'était qu'un bandit qui ne possédait pas un pouce de terre dans la contrée, (c'était en effet un habitant nouveau,) et que lui, délégué par le gou-

trouve au P. R. 0. Col. Records. Am. and W. Indies, vol. 29, pièce LVI des Documents inédits sur l'Acadie publiés par le Can. Fr., page 180 et seq.. Il remplit 6 pages grand in 8^. Dans le ms. d'Acadie. Eichard emprunte à Rameau le résumé de ce rapport, mais sans paraître s'en rendre compte, puisqu'il ne le dit pas. Vers la fin de son chapitre seulement, il y a un paragraphe qui commence par ces mots: " Ainsi, dit Rameau... " ce qui ferait croire qu'il cite cet auteur simplement à partir de cet endroit. En réalité, la citation commence là où nous l'avons indiquée. Richard semble avoir voulu glisser un peu du sien à travers les emprunts faits à Rameau, et ce mélange n 'est pas heureux. D 'ici à la fin du chapitre, nous donnons le texte même du ch. XI, page 45 et suiv. de Une Colonie Féodale, etc. Les guillemets à la marge indiquent les extraits du rapport de Wroth.

verneur, ne pouvait tolérer que des misérables comme lui eussent l'honneur de signer un tel acte.

« Je repris alors la proclamation, dit Wroth, et je priai « les chefs et les députés de dîner avec moi, en répartissant « le reste des habitants dans des maisons préparées à cet « effet ; aussitôt que nous eûmes dîné et bu les santés néces- « saires dans de telles occasions, les députés me deman- « dèrent à se retirer, afin de se consulter les uns les autres, « me donnant quelque assurance de donner une réponse à ma « satisfaction.

« Vers le coucher du soleil, ils revinrent en effet, mais au « lieu de se soumettre, comme ils le devaient, en prêtant le « serment de fidélité susmentionné, ce fut Vero qui vint, au « nom de tous, me présenter une copie du serment que je « leur avais donnée auparavant, faisant au dessous de l'acte « la demande de certaines réserves. Immédiatement je « montrai tout le resssentiment dont j 'étais capable, et « leur tournai les talons, leur disant que ce que je pouvais « imaginer de mieux, en leur faveur, c 'était de croire que « les liqueurs avaient excité leur impudence, en leur don- « nant l'audace de proposer des conditions à un serment « aussi bénévole, et que j 'espérais que le sommeil les ren- « drait sensibles à leur mauvaise conduite ; j 'attendrais « donc au lendemain pour avoir leur réponse. »

« Le malheureux se trouvait pris dans son propre piège ; il parlait des liqueurs! c'était lui qui les avait fait servir; il espérait troubler l'esprit des gens et leur faire signer aveuglément, sous prétexte de proclamation, le serment d'allégeance qu'il voulait extorquer; mais les spiritueux avaient tourné contre lui, et tandis qu'il s'applaudissait de ses ruses, ces campagnards, qui le laissaient faire, avaient éventé la fourberie; loin de se troubler l'esprit, ils pui-

sèrent une assurance toute nouvelle dans les libations mêmes que ce singulier ambassadeur leur avait prodiguées ; ils venaient donc à l'instant final l'avertir sans se fâcher, avec un air narquois, qu 'il avait oublié de compléter le serment qu'il leur proposait; ils venaient lui demander d'y inscrire les réserves qu'ils avaient toujours réclamées en pareille occurrence.

« Le lendemain, dit-il, ils revinrent et continuèrent à in- « sister sur les mêmes demandes ; et après les avoir sérieu- « sèment pesées, et les jugeant compatibles avec les traités, « les actes du parlement et du commerce, je les leur accordai « comme une concession. Mais en raison de leur défiance en « mon autorité personnelle, je fus obligé de certifier la chose « dans le corps du serment. »

« Quelle audace ! quelle fourberie ! quelle humiliation, et après toute honte bue, quelle retraite! La scène se passait à Chignitou (Beaubassin,) le 15 ou le 16 octobre 1727. Le lecteur s'imagine peut-être qu'après une telle déconvenue Wroth n'eut autre chose à faire que de retourner à Annapolis? Pas du tout: il se rembarqua aussitôt pour aller dans les seigneuries des Mines, afin d'y arriver, s'il était possible avant que cette triste négociation de Chignitou fut ébruitée. Il arriva aux Mines le 17 octobre: là il recommença les mêmes parades, les mêmes dîners, les mêmes libations, pour aboutir aux mêmes insuccès et aux mêmes déboires :

« Après plusieurs journées de discussions, les habitants « revinrent le 26 octobre, en requérant des conditions à peu « près semblables à celles qu'avaient stipulées les habitants « de Chignitou ; mais la majeure partie des habitants fit en « outre de grandes objections sur le mot : j'obéirai, — ce qui « me troubla point, l'anglais (i. e. le texte anglais) étant ce « par quoi je devais me gouverner, et trouvant, après avoir

« consulté, que la chose pouvait être traduite d'une manière « plus agréable pour eux, et aussi conforme à l'anglais, je « jugai à propos d'altérer la copie, comme il est vu dans le « serment qu 'ils prirent ^*. »

« Ainsi voilà un homme qui ne craint pas, dans un traité à double exemplaire, d'altérer l'exemplaire français de manière à rendre la convention plus facile à accepter; sachant bien que la partie française entendra le texte d'une façon, tandis que lui, l'anglais, le comprendra d'une tout autre manière : « Après tout, je signerai en français tout ce « que l'on voudra. Pour moi, il n'y a que le texte anglais qui « compte. ))

Robert Wroth se rendit encore à Pisiquid où eut lieu, avec la même cérémonie, la proclamation du nouveau Eoi suivie de la prestation du même serment que celui qu'avaient prêté les habitants des Mines; et après avoir envoyé aux gens de Copequid une copie de cette Proclamation, avec ordre de l'afficher à la porte de l'Eglise, et leur avoir enjoint de se tenir prêts à prêter le serment de fidélité dès la première occasion favorable, « il revint, dit encore Rameau, à Annapolis, où il fut mal reçu par le conseil et par Armstrong lui-même. On ne s'explique pas très bien la grande irritation qui se manifesta contre lui; car, après tout, il ne s'était guère écarté des instructions données par le gouverneur. . . cependant, comme dans cette affaire on marche toujours de surprise en surprise, on trouve à côté du blâme

18. "... and then expectd to proceed Emediately to Tender ihe Oaths, But the Major Part objected much against the Word Oheyeray which gave me no Concern, the Evglish being what I had to govern myself by ; and finding by advice, the same might be Translated, in a manner more agréable to them, and at the same time as conformable to the English and as Binding ; I thought proper to aliter the same, as appears by the Oath they took."

qui fut infligé à Wroth, dans cette même délibération du conseil d'Annapolis, du 13 novembre 1727, une décision bien plus extraordinaire encore : après avoir décidé que les actes souscrits par Wroth étaient nuls et sans effet, « il est « résolu que néanmoins, comme les dits habitants ont signé «ces actes, qu'ils ont proclamé Sa Majesté, et reconnu son « titre et son autorité sur toute la province, ils sont bien de- « venus ses sujets, et qu'ils jouiront de tous les privilèges » (ce qui implique aussi sans doute toutes les obligations) « des autres sujets anglais ^\ »

19. "At a Council held, etc, the 13th november 1727: Ensign "Wroth delivered into the Board the Journal and account of his proceeding etc. Then the Honble. Lt. Gov. Cosby moved that his instructions from Gov. Arnistrong niight be read, as also the Oaths taken by the inhabitants on the articles and concessions granted by him, which being read, the Board after some debate voted that the said articles and concessions are unwarrantable and dishonorable to His Majesty's Government and Authority, and consequently nul and void, and that the Lient. Gov. of the Province be desired not to ratify and confirm the same. Then Mr. Wroth was called in, and asked how he came to grant such articles, answered that he had in every respect acted according to the best of his knovrledge, and as he thought for the good of His Majesty 's Service. . . Eesolved that the inhabitants of the places aforesaid, having signed and proclaimed His Majesty and thereby acknowledged his title and authority to and over this province, shall hâve the liberties and privilèges of English subjects and that the trade to and from those parts be open until His Majesty 's pleasure therein shall be known. . . " — Nova Scotia Documents, p. 78-9.

Toute cette délibération est une pure chinoiserie: elle implique une évidente contradiction.

Page 1