Eannay, ch. XIX, p
22. La "capitulation accordée par les troupes de Sa Majesté très-chrétienne aux troupes de Sa Majesté Britannique à Grand-Pré" comprenait 6 articles; elle fut signée à Grand-Pré le 12 février 1747, par Coulon de Villiers, au nom des Français, et Benjamin Goldthwaite, au nom des Anglais; elle accordait aux Anglais la faculté de sortir de Grand-Pré ' ' dans les 24 heures avec les honneurs de la guerre", et leur enlevait la liberté "de faire la guerre aux Mines, à Coiequid et à Beaubassin ' ', c 'est-à-dire, dans toute la région du fond de la Baie
C 'était, à proprement parler, rentrer en possession de cette partie de l 'Acadie. Les habitants de cette région revenaient à leurs anciens maîtres; du moins ils pouvaient le croire avec raison. De Ramesay comprit tout de suite l'avantage qu'il pouvait tirer de la situation; aussi en profita-t-il pour lancer une proclamation dans laquelle il déclarait aux Acadiens que, par le fait de la victoire de Grand-Pré, la France avait reconquis cette portion de son ancien territoire, qu'ils étaient donc redevenus sujets de la France, au gouvernement de laquelle ils devaient désormais obéissance et fidélité; qu'ils ne pouvaient plus entretenir de relations avec les Anglais, sous peine de châtiments sévères. A cette proclamation, les Acadiens répondirent par une lettre, en date du 24 mai 1747, et de laquelle nous ne possédons que la conclusion : « Ainsis Monsieur nous vous prions de regarder notre bon Cœur et en même temps notre Impuissance pauvre Peuple chargez la plus part de familles nombreuse point de Recours sil falois évacuer a quoy nous sommes menacez tous les jours qui nous tient dans une Crainte perpétuelle en nous voyant a la proximitet de nos maitre depuis un sy grand nombre dannes ^^ »
En même temps ils écrivirent à Mascarène pour lui expliquer leur situation et lui communiquer copie de la proclamation de Ramesay -*. Non content du résultat de sa proclamation, Ramesay s'adressa au gouverneur du Canada pour en obtenir confirmation de ses ordres. La réponse venue, il envoya aux Acadiens une nouvelle procla-
de Fundy, pendant une période de six mois, à partir du jour de la capitulation." (New York Doc. lOth vol. p. 78. B. Murdoch, vol. 2, app. to ch. VIII, p. 114).
23. Cf. A Half-Century of Conflict, vol. II, p. 201, en note.
24. Les Habitants à l'honorable gouverneur au for d'annapolisse royal, 1 mai 1747. P. E. O.
mation enjoignant aux habitants de prendre les armes contre les Anglais, et leur citant l'extrait suivant de la lettre qu'il avait reçue du gouverneur du Canada :
« Nous nous regardons aujourd'huy Maistre de Beaubas- « sin et des Mines puisque nous en avons chassé les Anglois ; « ainsi il ny a aucune difficulté de forcer les Acadiens à « prendre les armes pour nous et de les y contraindre ; leur «déclarons à cet effet qu'ils sont déchargé du Serment « prêté, cy-devant, à l 'Anglois, auquel ils ne sont plus obligé « comme il y a été décidé par nos puissances de Canada et «de Monseigneur notre Evesque ». — « En vertu de ceci, continuait Ramesay, nous ordonnons à tous les habitants de Memeramcook de se rendre à cette place (Beaubassin), aussitôt que le signal leur en sera donné par des feux, ou qu'ils découvriront que l'ennemi s'approche; et cela sous peine de mort, de confiscation de leurs propriétés, de l'incendie de leurs maisons, et de châtiments dignes de rebelles à Sa Majesté le Roi ^^ »
On en conviendra, la pression était immense, et d'autant plus qu'elle s'appuyait sur des sanctions redoutables. Dans cette dernière proclamation, Ramesay, outre son opinion personnelle sur la légitimité de ses prétentions, produisait celle du gouverneur du Canada et même celle de l'Evêque de Québec, Monseigneur de Pontbriand. Tout donc conspirait à faire croire aux Acadiens que la prise de Grand-Pré, et la capitulation signée par les Anglais, les déliaient de leur serment de fidélité à la Grande-Bretagne. Et cependant.
25. Cette fin de la proclamation de Ramesay n'est pas dans le MS. original. Nous avons cru devoir la citer pour bien montrer dans quelle terrible situation étaient ces pauvres Acadiens, * ' pris entre deux feux ' ', comme l 'a dit très justement Shirley. Cf. A Half-Century of Conflict, vol. II, p. 202-4. Dans le texte et «n note.
ni ces ordres, ni ces menaces ne paraissent avoir eu sur eux l'effet qu'on en attendait. Le 8 juin 1747, Shirley écrivait au duc de Newcastle: «Je n'ai rien à ajouter aux lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire dernièrement à Votre Grâce, si ce n'est que M. de Ramesay est encore à Beaubassin avec ses hommes, y attendant un renfort du Canada. . .et qu'il n'a pas jugé à propos de s'aventurer à nouveau jusqu'aux Mines; dans ses messages aux Acadiens de là, il insiste sur l'obligation où ils sont de se regarder comme les sujets du Roi de France, étant donné que les troupes de la Nouvelle- Angleterre ont dû se retirer de leur canton et capituler. Ses ordres n'ont cependant pas eu d'effet sur les habitants, l'expédition que j'ai envoyée par la suite ayant repris possession des Mines et y ayant arboré le drapeau du Roi, et les députés de cette région ayant renouvelé, au nom de tous, serment de fidélité à Sa Majesté à Annapolis Royal ^^ »
Or, n'est-ce pas là un témoignage qui en vaut la peine! Les Acadiens étaient-ils aussi mous et flottants que Parkman s'est plu à le dire, eux qui, dans les circonstances les plus critiques, ne renoncèrent pas aux engagements contractés? Etaient-ils si esclaves de leur clergé, alors que même l'opinion d'un Evêque ne les a pas détournés de ce qu'ils pensaient être leur devoir, — si tant est d'ailleurs que cette opinion n'ait pas été inventée pour les besoins de la cause ou faussée dans sa signification?
Que fallait-il donc de plus pour satisfaire l'autorité et même provoquer sa reconnaissance envers une population inébranlable dans sa loyauté ? La suite de notre étude prou-
26. Shirley io Newcastle. June 8, 1747. Ramesay still at Chignecto (Beaubassin) expecting reinforcements from Canada. State of affairs at Minas. (A. C. SeBB. pap. etc., 127, p. 32).
vera surabondamment que cette fermeté d'attitude de la part de nos ancêtres n'a pas été accidentelle ni transitoire, mais qu'elle est restée la même jusqu'aux jours néfastes de la déportation. Mascarène, du moins, comprit parfaitement que le salut de la Province était dû à la loyauté de ces bons Acadiens. S'il eût été le seul maître, nous ne doutons pas qu'ils n'eussent été l'objet d'un traitement équitable, et qu'ils n'eussent obtenu la justice à laquelle ils avaient des droits incontestables. Mais Shirley veillait, et ce gouverneur était loin de s'inspirer de motifs d'honneur et de conscience, dans sa politique envers un petit peuple voué à tous les malheurs ^^
27. Eichard met ici en note: "Pas un seul des documents cités dans ce chapitre ne se trouve au volume des Archives" (de la N.-E.). Et c'est exact. En revanche, tous ces "documents", sauf peut-être l'extrait de la lettre de Mascarène aux députés des Mines, en rapport avec la proclamation de Shirley, sont dans A Ealf-Century of Conflict, au tome II, soit dans le corps de l'ouvrage, soit dans les appendices. Parkman, du moins, n 'a pas craint de les produire. Il va sans dire que, pour lui, Shirley avait raison dans ses projets; il ne le contredit guère que sur un point, à savoir quand le gouverneur du Massachusetts propose de donner des récompenses à ceux qui passeront au protestantisme. Parkman, comme aussi bien Murdoch, trouve cette idée scabreuse. Mais approbation entière est donnée à tout le reste. L'historien américain a été le premier, je crois, à exhumer du Public Becord Office tous ces matériaux. Richard est-il allé aux sources, oii s 'est-il contenté d 'étudier et de discuter les pièces officielles, telles qu'il les trouvait dans Parkman? Cela importe peu, au fond, et ne change rien à la nature des choses. Seulement, tout le monde admettra que découvrir et produire des originaux est toujours un mérite, et que Parkman a rendu, en cette matière, de grands services à l'histoire. " Eeddite quœ sunt Cœsaris Cœsari.