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CHAPITRE IV Preuves arcliéologiq[ttes du Déluge

Usages et côrémoales religieuses. —Fêtes commémoratlves du déluge chez les différeats peuples de la terre. — SigniUcatlon du mot Déluge chez les Orientaux. — Médaille d'Apamée. ^- Vase antiqud trouvé à Borne et expliqué par Blanchinl.

Si la funèbre commémoration du genre humain englouti sous les eaux n'apparaissait au frontispice de toutes les cosmogonies, l'observation des coutumes et des pratiques établies dans les nations suffirait pour nous révéler cette catastrophe. Dans plusieurs pays, en effet, des cérémonies religieuses, instituées spécialement à cause de cette tradition du déluge universel, en conservèrent le souvenir jusqu'à nos jours. Nous avons déjà fait connaître la fête du Peirun, célébrée, depuis l'antiquité la plus reculée, au Japon et à la Chine. Les habitants de la Floride avaient aussi établi une fête, en mémoire de l'asile que leurs ancêtres avaient reçu sur le mont Olaymi, où é tarit

bâti le temple du Soleil, et qui servit de refuge à quelqueshommeslorsde la catastrophe générale'. Us allaient quaire fois l'année en pèlerinage sur cette haute montagne, pour offrir au Soleil du mielet des fruits de la terre.

Dans l'ile de Samothrace, il y avait des réjouissances en souvenir du déluge qui avait submergé toute l'ile, à l'exception du sommet des montagnes. Les anciens habitants y avaient marqué le terme de l'inondation et la hauteur des eaux, par des autels oii ils allaient sacrifier tous les ans et rendre grâces aux dieux qui les avaient sauvés*.

Les Athéniens avaient également leur fête commémorative connue sous le nom d'Hydrophorie. Non loin d'Athènes, dans un bosquet sacré nommé Olympias, où était bâti le temple de Jupiter Olympien, il e.\istait un enfoncement d'une coudée de profondeur, qui passait pour avoir reçu les eaux du déluge do Deucalion.

Ils étaient dans l'usage, chaque année, de porter en pompe de l'eau dans des vases ou des aiguières, en mémoire du déluge, et ils versaient cette eau dans l'ouverture du gouffre, lis y jetaient aussi des gâteaux de farine et de miel; aussi prétendait-on que DeucaUon avait demeuré à Athènes, qu'il y avait construit un temple à

' Cérémonies religieuses, t. VIII, p. 192. > Diod. de Sicile, lib. I.

Jupiter Phyxius et que Ton possédait son sépulcre, bien que Ton crût aussi le posséder à Pyrrha dans la Phtiotide * .

Les Hiérapolitains de Syrie, nous Tavons dit plus haut, prétendaient, selon Lucien, posséder l'orifice par lequel les eaux du déluge s'étaient écoulées. Un temple célèbre couvrait cet hiatus de là terre, où Ton jetait, deux fois chaque àùilée, VLtie grande quantité d'eau de mer, qu'il absorbait entièrement, bien qu'il fût fort étroit.

Ovide ramène les expiations par l'eau, au souvenir du déluge de Deucalion :

Vis equidôm credo ; suât qui Phaetonta referri CrddttUt et nimias Deucalionis aquas.

(OviD., Fastes, liv. IV, v. 803-804.)

C'est aussi le sentiment actuel des idolâtres de l'Indoustan, qui se lavent si fréquemment dans leurs rivières. Ils disent que cette coutume commença au second âge du monde, et qu'elle fut mise au rang des choses divines, et destinée à leur rappeler le souvenir de la destruction des premiers hommes par le déluge.

De tous les peuples modernes, les Turcs et les Persans sont les seuls qui ont une solennité nommément destinée à la mémoire du déluge.

* Pausanias. Attic,, lib. I. ch. xvm. et lib. lit, ch. xxiu>25.

Elle n'est poiot chez eux de l'institution de Mahomet, et les Hatiométans prétendent la tenir de Noé.

Ce qu'il y a de remarquable, et ce qu'il ne faut pas négliger de signaler, c'est que tous ces usages renferment un esprit évidemment diluvien. Tout doit donc nous confirmer dans la pensée que, dés l'origine de la dispersion des peuples, une cérémonie comméniorative était déjà établie, et c'est en étudiant attentivement tous les témoignages à r.appui de ce fait, que le docte Fréret reconnut que les hommes ne pouvaient le tenir que de leurs premiers auteurs, témoins du déluge. Déjà Grolius l'avait également déclaré (lib. I, de Ver. rellg. Christi). Boulanger lui-même partage cette opinion dans son livre de l'Antiquité dévoilée, tome I", page 200.

Ces souvenirs du déluge sont quelquefois restés dans les mœurs et jusque dans le langage. « Toujours, selon un auteur ' que nous avons déjà cité, et auquel nous empruntons cette pensée, toujours leur unanimité justifie l'historien sacré. Au sorlir de l'arche, Noé construisit un autel et offrit un sacrifice au Seigueur '. Les Chaldéens, les Grecs, les Indiens en font foi. Cette inspiration du cœur, ce premier acte de tôt et de recon-

' Bosolly de Lorgues. opère cilalo, p. 31S.

' Genèse, chnp. vjh, v. 20.

LE DÉLUGE MÔSAÏOUÉ. Ï17

naissance est à jamais inscrit daiîs leurs annales * . De là, Fusage de sacrifier sur les hauts lieux, et d'y dresser des autels. D'ailleurs , les hauts lieux avaient été les premiers aperçus, les premiers salués quand les eaux rentraient dans Tabime : ils furent les premiers asiles. De là cette vénération dont on les entourait, ces pèlerinages dont ils étaient le terme, pratique observée en Afrique comme en Europe, comme en Asie, et retrouvée par les Espagnols lors de la découverte de TAmérique. Aucun détail du salut de Noé, au milieu du désastre général, n'a été perdu. 11 n'est pas jusqu'à cet oiseau Carnivore qui, une fois lâché, ne revient plus à l'arche, dont on n'ait conservé l'image. Un vieux proverbe arabe comparait les gens qui se font attendre au corbeau de Noé. Rien n'est puéril, rien n'est petit dans cette épouvantable épopée. Ce bois d'olivier que rapporte à son bec la colombe, ce premier indice de la nouvelle demeure de la terre purifiée, cette preuve du pardon céleste, reste le symbole du pardon du genre humain, le signal de la réconciliation entre les peuples ; 1q rameau d'olivier devient l'emblème de la concorde, l'inviolable sauvegarde des envoyés des nations; dès que le sol le refuseaux hommes, furtivement ils le créent et le représentent, le

* Bérose. Al. Polyhistor, conservé par G. Syncelle. fe Mahàbhârata.

savant druide par le gui du chêne, l'ignare Huron par la lige du ralumet de paix. >•

Nous avons donné plus haut la signification du mol Ogygès. Ce nom dérive évidemment d"Ûïviv, circonférence, océan. On croyait que le fleuve Océan formait la ceinture du monde. Ogygès n'est probablement qu'un personnage fabuleux, et son nom tend à ne faire voir en lui qu'une personnification de ce qui se passa au moment du déluge, quand l'Océan, rompant ses digues, envahit la terre. Nous ne dirons pas avec M. A, Maury qu'il en est de même de celui de Noé, A'onc/i ou Nach ; car Moïse nous a conservé tous les noms véritables des patriarches de l'Ancien Testament; mais nous pensons que ce nom de Aoach ou Nach a pu fournir le radical na à tous les mots qui impliquent l'idée d'eau, et cela, précisément à cause du déluge. C'est ainsi que nous trouvons le même radical dans toutes les langues indo-germaniques vàïtv, couler; >S[ia, eau; viî/.tiv, nager; viittelv, laver navls, vaisseau ; nympha, nxjmphis, Neplunus nix, neige; nick, ondin des peuples du Nord, etc.

Il est un certain ordre de monuments propre à attirer notre attention, et qui achève de confirmer la perpétuité des traditions diluviennes. « 11 ne faut pas, dit le cardinal Wiseman, négliger les petites choses pour les grandes; toutes doivent concourir, autant qu'elles le peuvent, à défendre la noble et glorieuse cause de la religion. »

Il est évident que les anciens avaient deux versions très-différentes sur le déluge : Tune était une fable populaire adaptée à leur mythologie nationale ; l'autre, bien plus philosophique, était tirée des traditions de TOrient, et par conséquent beaucoup plus d'accord avec la narration de l'Ecriture. La première est le déluge des poètes, tel qu'Ovide Ta dépeint. La seconde version se trouve conservée d'après les écrits de Lucien et de Plutarque.

Or, à Apamée, ville de Phrygie, des médailles furent frappées, sur lesquelleâ on retrouve la tradition du déluge. La face représente la tête d'un empereur. Sévère, Macrin bu Philippe l'Ancien, ceinte d'une couronne de laurier. Sur l'une des médailles décrite par Bianchini * , on lit cette inscription grecque : AYT. K. IOTA. ^lAIII- II02- AYr. que l'on doit lire ainsi : AYToxpatwp Kaiorap lOYAio; 4>IAinn02 AYrooorto;. Sur le revers on voit une scène qui se retrouve sur toutes les médailles et qui a été décrite par EckkeP. Un

* Bianchini, la Istoria universale corï monumenti. Roma, 1747, p. 190. Deçà If, immagine XVII.

* Eckkel, Doctrina nummorum veterum. Vienne, 1793, la part, t. m, p. 130,

t20 LE DÉLUGE MOSAIQUK.

coffre voguant sur les eaux, et dans lequel sont un homme et une femme qu'on aperçoit jusqu'à la ceinture ; en dehors et tournant le dos au coffre, semhlent marcher une femme habillée d'une longue robe, et un homme court vêtu ; ils tiennent leur main droite élevée ; sur le couvercle du coffre est un oiseau ; un autre oiseau, qui se balance dans l'air, porle entre ses pattes une branche d'olivier. Sur l'un des panneaux de l'arche on Ut, d'après la médaille citée par Bianchinî, NEÛ, et comme exergue, cn. M. AYP. AAEHASiP; au bas sur deux lignes :

OY. B. APXI. An. ^^

AMEMIN. .^1

que l'on peut lire ainsi : Eni Mapxou AïPt).iou AAF,H:ANiPou B. APXUptiuc AlIAMENQN : sub M. Aur. Alexandro, iteruvi pontiftce Apamcnsium . Dans le mot NEÛ, Bianchini lit NEftxopoiv et non pas NQE; mais dans la médaille que Ciampini cite comme décrite par Falconieri, on Ut NûE' ; Bianchini, au reste, en cite une avec ces mêmes lettres.

« La surface étroite d'une médaille, dit le cardinal Wiseman, pouvait difficilement représenter d'une manière plus expressive ce grand événement (le déluge). Elle nous offre deux scènes

i Ciampini, de Duobus emblemalibua muwi cardin- Carpin*i, p. îi*.

LÏE DÉLUGE MOSAÏQUE. 1 2 1

différentes, mais évidemment les mêmes acteurs. En effet, le costume et les têtes des personnages qui sont en dehors de Tarche, ne nous permettent pas de les considérer comme autres que les figures qui sont dedans. Nous les voyons d'abord flottant sur les eaux dans une arche : puis debout sur la terre ferme dans une attitude d'admiration, avec la colombe qui porte, au-dessus de leurs têtes, le symbole de la paix.

« Mais il nous reste à examiner la circonstance la plus intéressante. Sur le panneau de devant de cette arche sont quelques lettres ; et le sens qu'elles renferment a été le sujet de plusieurs savantes dissertations.

« Le premier qui publia ces médailles fut Octave Falconieri, à Rome, en 1667 : la gravure qu'il donne du Severus de Paris, porte les lettres NHTÛN, qu'il lit comme la continuation de MAr- NHTûN ^ Vaillant prétend y lire, ainsi que sur la médaille de Chigi, du temps de Philippe, NEÛK pour NEÛKopwv. Le Rév. M. Miles a composé sur ce sujet un essai qui fut inséré dans le quatrième volume de t Archéologie , par la Société royale des antiquités ; il y déclare fausse toute médaille qui ne porte pas ce dernier mot. Bianchini a publié deux copies de cette médaille; sur l'une d'elles il

* De Nummo Apamensi Deucal., etc., ad P. Segulnum. Roma, 1667. *

IJJ LE DÉLUGE MOSAÏOLT:.

lit NOE, et sur l'autre NEû. Falconieri a aussi donné une autre médaille qui présente les mémeo lettres que la première de ces deux copies. Ainsi, nous avions quatre versions de la même légende, et chaque recherche nouvelle semblait embrouiller encore plus la dispute. -NÛE paraissait un sens trop favorable au but qu'on se proposait dans la première publication de ces médailles, pour ne pas exciter le soupçon; et telle était la crainte qu'on avait de reconnaître pour véritable une légende si importante, que M. Darringtoa, tout en avouant qu'elle est correcte, ne voulait pas croire qu'elle fût aucunement un nom porté dans l'Écriture, mais supposait plutôt qu'elle était mise pour NOI, nous, duel de 'Evni, moi; et que c'était une abréviation de ces paroles d'Ovide : « A nous deux, nous sommes une foule ! » Il est certain que de tous ces sens aucun u'est correct; car Eckkel a prouvé que les médailles ne portent que les deux lettres -Ml ; et il l'a prouvé d'après les observations faites par lui-même et par Frœlich sur les médailles de Vienne et de Florence, par Venuti sur celles de la collection d'Albani, et par Barthélémy sur les Severus de Paris. Il est vrai que, dans quelques-unes des médailles, l'N seule est visible; mais en même temps, on peut distinguer sur la plupart la trace d'une troisième lettre, qui n'a pas été effacée à dessein, mais qui s'est effacée parce qu'elle formait.Ie point le plus sail-

lant du relief. Eckkel, après avoir examiné les différentes explications données par d'autres à cette légende, les rejette; il conclut en disant que, comme toute la scène représentée sur la médaille se rapporte évidemment au déluge de Noé, il doit en être de même de l'inscription qui se voit sur l'arche, et que, par conséquent, c'est le nom de ce patriarche qu'il faut lire : et il prouve son assertion par des médailles de Magnésie, en lonie, sur lesquelles est la figure d'un vaisseau portant l'inscription APrû, sans doute dans le but de préciser clairement l'événement qu'elle rappelle, l'expédition des Argonautes. »

Mais pourquoi, dira-t-on, les Apaméens ont41s choisi un tel événement pour le graver comme symbole sur leur monnaie? Personne n'ignore que les villes anciennes prenaient toujours pour emblème un événement remarquable arrivé dans le voisinage. La ville de Thermes, en Sicile, portait dans ses monnaies TeflSgie d'Hercule, parce que, dit-on, ce héros s'arrêta en cet endroit. Ainsi en est-il d'Apamée, ou, comme on l'appelait anciennement, Gélène. Une vieille tradition populaire rappelait que, dans le voisinage de Gélène, se trouve le mont Ararath, sur lequel l'arche l'arrêta ; il ne s'agit donc pas ici du déluge de Deucalion, mais de la tradition du déluge de Noé, qui s'était perpétuée parmi ce peuple ; et les Apaméens voulurent le consacrer en faiçant gra-

ver cel événement sur leurs monnaies. Apamée anciennement aussi s'appelait Ki6wTo;, Varche, selon AVioltclman ' ; or, ce nom est employé par les Septante et par Josèphe pour désigner l'arche de Noé. Ciampini * est d'un autre avis ; il n'y voit qu'un emblème donné parles chrétiens, un signe de la joie qu'ils éprouvèrent lorsque Philippe luimême se fit instruire dans la religion chrétienne. L'arche de Noé signifie le salut donné par le baptême, et il pense que ce fut vers cette époque que les citoyens d'Apamée se convertirent 5 la vraie religion. Censeo proptereà nummum hune noji in signum universalis seu Deucalionci diluvii, ut opinatiis est Falconcrius, sed à christianis in signum lœtitUe, qitàd ipse Philippus diristianie i-eligiont addietus esset sculptum fuisse, «( ex prœcitatis auctoribus dcduco. Arca enimNoc salutemex baptismatis aqud d-enolat quàd Apavienses cives, co tempare,christianamsuscepissentreligionem, facile adducor ad credendutn propler vaticinitatem Apamensis clvilalis cum ÀnUochenâ.

Ce sentiment nous paraît très-hypothétique, et beaucoupmoiusprobable que l'autre. On sait, il est vrai, que Otacilla, femme de Philippe l'Ancien, était chrétienne ;que lui-même, selon quelques auteurs, était peut-être chrétien, et qu'il laissa la religion

■ Winlielmaa, Monumentî anlkliî inedili. Boma, 1767. t.U, p. 258.

' Ciampini. opère cîtalo. p. 18.

chrétienne se propager sous son règne ; mais il ne faut pas oublier qu'il fut une des rares exceptions parmi les empereurs romains, qui persécutèrent ou laissèrent persécuter l'Eglise. Son règne fut très-court (244 à 249). En outre, comment, en acceptant cette version, expliquer que la même scène se trouvât reproduite exactement, sur les médailles qui furent frappées sous le règne et avec l'effigie de Macrin, qui parvint à l'empire en 217, et sur celles de Sévère, persécuteur de l'Église en 198? Ce sentiment nous paraît donc inadmissible, tandis que l'autre, qui veut que ce soit une tradition antique appuyée sur un fait historique, nous paraît sinon absolument certain, au moins de beaucoup préférable.

La figure donnée sur ces médailles, dira-t-on, s'accorde difficilement avec les descriptions que les historiens sacrés ou profanes nous font du déluge ; car, d'après eux, non- seulement Noé et sa femme, mais aussi toute sa famille et un grand nombre d'animaux ont été renfermés dans l'arche. Est-il possible que de telles circonstances puissent être exprimées par la figure d'un petit cofifre contenant deux individus * ? Une simple comparaison servira de réponse à celte difficulté. Personne ne peut douter que, dans les monuments chrétiens, on n'ait en vue le récit de l'Écriture ; or

* Boltari, Koma subterranea, Roma, 1561, tome I, p. 174.

l'arche y est toujours représentée comme un coffre flottant sur les eaux, on n'y voit que la personne du patriarche jusqu'à la ceinture, et au-dessus la colombe qui lui apporte la branche d'olivier. Et ce rapport entre les peintures que l'on trouve dans les catacombes de Rome et la scène représentée sur les médailles d'Apamée, est d'autant plus frappant, que ces monuments datent à peu près de la même époque. C'était donc la même pensée que l'on voulait exprimer de part et d'autre. Le doute à cet égard ne saurait être conservé. Ainsi, sur le sarcophage de marbre trouvé dans le Vatican, Noé apparaît dans une arche de forme carrée et portée sur les eaux du déluge, une colombe lui apporte le rameau d'olivier '. Dans la seconde chambre du cimetière du pape S. Caliste, sur la voie Appia et Ardeatiiia, une peinture nous représente Noé dans l'arche; il accueille la colombe qui revient à lui, tenant dans son bec un rameau d'olivier. Post eum casum, orbis, rerum aboUtorein, selon l'expression de Tertullien, La même scène se retrouve également sur un sarcophage près de l'église S. Scbastiani cjfossi. Une partie de ce marbre précieux a été altérée par la négUgence des hommes ou l'injure des temps; cependant on y reconnaît très-bien Noé enfermé dans une arche portée sur les flots. Dans la chambre du cimetière

1 Wisenian, opère cilalo.

des SS. Marcellin et Pierre, une peinture représente également Noé dans une arche de figure quadrangulaire ; il se tient, selon la coutume, les bras étendus, attendant la colombe qui se dirige vers lui ; et, ainsi que dans les médailles d'Apamée, le couvercle est ouvert et comme posé sur la tète * . Dans une autre peinture du même cimetière, Noé est dans une arche carrée sans couvercle ; il est debout dans Tattitude de là prière : de chaque côté, deux colombes volent vers lui, portant dans leur bec le rameau d'olivier.

La même scène est reproduite sur une feuille de métal dont le sénateur Buonarotti * et Giampini ' ont donné l'explication. Nous pourrions multiplier ces exemples, ils sont nombreux dans les catacombes ; cinq fois la figure de Noé est représentée en dehors de l'arche, sur la terre ferme, avec la colombe symbolique. Parmi les symboles chré tiens les plus communs, Boldetti compte celui-ci : « Noé quelquefois dans l'arche et quelquefois en dehors avec la colombe *. » Enfin, la colombe est de temps ea temps perchée sur l'arche, mais alors la figure du patriarche est omise. Ainsi, la ressem-

* Arînghi, Roma subterranea, lib. V, chap. vi, p. 473 .

* Buonarotti, Osservazioni sopra alcuni frammenti di vasi antichi di vetro, t. I, fig. I^.

• Giampini, opère dtato, p. 18.

• Boldetti, Osservazioni sopra i cimiterj de santi mâriyri td antichi cristiani. Roma, 1720, t. I, p. 23.

1*28 LE DÉLUGE MOSAÏQITE.

blance entre ces deux sortes de monuments, les monnaies d'Apamée d'une part, et les peintures ou sculptures des catacombes de l'autre, est telle, que nous en devons considérer les sujets comme authentiques , et faisant allusion à l'inondation universellç.

Nous ne devons pas passer sous silence un autre monument archéolo};ique, sur lequel, aussi, on a beaucoup discuté : nous voulons parler du vase ■ antique trouvé, il y a près de deux siècles, dans les environs de Rome, décrit par Bianchini, et dans lequel tous les auteurs s'accordent à voir un mémorial du déluge universel. Nous rapporterons en abrégé l'intéressante description qu'en a faite le savant auteur de te Istoria uniwrsale con monuinenli ' .

En l'année 1G96, en fouillant les ruines d'un tombeau situé dans le voisinage de Home, un ouvrier découvrit un vase de terre recouvert d'une tuile; il avait la forme que l'on remarque dans celui qui est reproduit sur le bas-relief décrit par Aleander ' représentant la pompe d'Isis. Ce vase

li, LaJUoriauniversale con monumenli. Roma, 1747. • Aloaodor, in Syslri et Isiacorwn iiitag.

curieux ressemblait assez extérieurement à deux cônes tronqués et réunis par leur base ; la partie supérieure cependant était un peu plus courte que l'autre. La matière dont il était composé est une espèce d'argile différente de celle qui se trouve dans les environs de Rome, car dans la pâte, on voyait de petits éclats brillants comme de Tor, et d'autres qui ressemblaient à du marbre blanc broyé. Dans tout son ensemble, il annonçait le travail soigné et industrieux d'un habile potier. En enlevant la tuile qui le recouvrait, le couvercle tomba et se brisa. L'ouvrier, avide d'en extraire le contenu, retira du vase divers objets en pierre assez tendre grossièrement taillés, en forme de figurines ; quatre de ces objets représentaient des mains, quatre étaient des olives percées d'un petit canal dans le sens de leur longueur, et quatre des têtes de bœufs. Au-dessous de ces objets, l'ouvrier, sentant quelque chose de dur et de plat, rompit le vase dans son impatience; et non content de cela, il le renversa et en brisa le dessous. Alors il vit tomber un cercle de bronze qui avait été adapté avec précaution au bas du vase, et une plaque mince qui recouvrait certainement ce cercle, de manière à former comme une espèce de boîte. Celle-ci était remplie de terre et de statuettes que nous décrirons plus loin. La partie inférieure de la boîte, qui touchait le fond du vase, n'avait pas de plaque correspondant à la partie supérieure, mai§ on découvrit des

fibres de bois pourri mélangées à la terre. Il est il supposer que, dans l'origine, la plaque de bronze en recouvrait une autre de bois. Tout le cylindre, à l'intérieur, offrait un ordre de fenêtres qui semblaient figurer un édifice, et nous pensons que l'artiste voulut représenter l'arche de Deucalion. Au dedans, il y avait un grand nombre de statuettes ou figurines d'hommes et d'animaux des deux sexes, mâles et femelles. Les animaux, selon le récit de l'ouvrier, étaient au nombre de vingt paires, savoir : douze couples de quadrupèdes, six d'oiseaux, un de serpents et un d'insectes. Les quadrupèdes étaient : deux Lions mâle et femelle, un couple de Tigres, d'Anes, de Chevaux, de Cerfs, de Bœufs, de Loups, de Renards, de Moutons, de Lièvres, et deux autres couples dont le sexe et l'espèce n'ont pu être caractérisés. ()a découvrit aussi un Scorpion et un Insecte isolés; leurs congénères ont peut-être été perdus lors de la trouvaille. De ces figures, les unes témoignent beaucoup d'art et d'habileté ; d'autres, quatre surtout, semblent avoir été faites par une main grossière. On peut en dire autant des animaux, dont quelques parties brisées ou perdues semblent avoir été remplacées à des époques plus récentes. Les statuettes humaines étaient au nombre de trente-cinq, toutes d'un travail exquis, excepté les quatre dont nous venons de parler; quelques-unes isolées, d'autres en groupes, mais toutes, a l'exception de deux ou

LE DÉLUGK MOSAÏQUE. 131

trois, dans la position de quelqu'un qui cherche à échapper à une inondation. Toutes les femmes portent leurs cheveux épars sur leur cou. Les hom. mes sont réunis à deux et soutiennent une femme sur leur épaule, et celle-ci, dans cette position, est occupée à fermer la bouche et les narines de ses protecteurs, pour que Teau ne puisse suffoquer ceux qui cherchent à la transporter en un lieu plus élevé. De leur main libre les hommes empêchent l'eau d'entrer dans leurs intestins. On en compte ainsi plusieurs groupes dans la même attitude. Toutes ces statuettes sont nues, elles ont les jambes serrées et semblent vouloir se hausser sur leurs pieds autant qu'elles le peuvent. On voit aussi trois individus debout, ayant sous leurs pieds un homme étendu qui semble être quelque cadavre ; ils l'ont placé ainsi, afin sans doute de s'exhausser davantage. Ceux-ci encore se ferment la bouche, les narines et le conduit intestinal.

En résumé, toutes les attitudes de ces trentecinq figurines, excepté quatre, démontrent clairement qu'elles cherchent à s'échapper de l'eau; mais, comme pour représenter plus évidemment la retraite des animaux dans l'arche, on découvrit, dans un des côtés, une échelle portative en bronze ayant cinq degrés. Quant à l'explication de cette scène et de tous les objets renfermés dans le vase, il nous paraît impossible d'y voir autre chose qu'une représentation superstitieuse du

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déluge, célébrée, selon l'usage des Grecs, dans les sacnûces qii'ils avaient institués en souvenir de ceux qui avaient péri dans la grande catastrophe diluvienne, et en action du gnkes pour le salut de ceux qui avaient été conservés afin de repeupler la terre.

Le voyageur Belzoui a découvert, en 1820, près de Thèbes, un tombeau inconnu , dans lequel était un sarcophage d'albâtre couvert de sculptures. Ce monument est en forme de bateau où huit hommes sont representês. D'autres individus paraissent èlre entourés de vagues de la mer et comme prêts à périr. Serait-il téméraire de voir, dans les sculptures de ce sarcophage antique, une réminiscence, chez les Thébains, de cette grande scène du déluge, dont les Grecs nous ont transmis le souvenir dans leurs écrits ?

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