‹ Accord de la Science et de la religionChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Concordance des traditions étrangères avec la Bible. 1" Le déluge dont parlent tous les peuples n'a point été une Inondation locale qui aurait pris le caractère de mythe par la superstition et la politique. 2*> Ce récit n'a pu. dans tous les cas, être emprunté à l'histoire du peuple de Dieu depuis Moïse et passer des Hébreux chez toutes les autres nations de la terre. 3" C'est bien un seul et unique déluge et le môme qui a été conservé par la tradition des peuples. — Réfutation de quelques objections des rationalistes.

Toutes les narrations sur le dernier cataclysme se confondent dans une admirable unité. Par tout le globe, des usages, des institutions, des monuments, des écrits les appuient de leur témoignage. Nous avons rapporté toutes les traditions diluviennes qui nous paraissaient authentiques, nous avons constaté leur unanimité chez tous les peuples, quant aux circonstances principales. Elles ont pu être dénaturées par le temps ou altérées par la superstition, mais cependant nous y avons toujours reconnu le souvenir du même fait, savoir

la destruction du genre humain causée par la dépravation des hommes ; le même mode de châtiment, le déluge, et partout aussi, quelques individus seulement sauvés dans une barque ou une arche, et destinés à repeupler le monde. Voilà ce qui ressort évidemment de la narration et du souvenir de tous les peuples.

Mais quelle fut cette catastrophe, et comment la relation en a-t-elle pu arriver jusqu'à nous? Trois exphcations ont été données.

Le déluge dont parlent tous les peuples et qu*ils placent à V origine de leur Imtoire, a été une inondation locale, ou v/n mythe inventé par la superstition et par la politique des législateurs, — Il est bon d'observer d'abord que toutes les traditions ne parlent nullement d'une inondation locale et particulière, mais bien d'une catastrophe générale à toute la terre. Chaque historien qui nous en transmet les détails, s'exprime de la manière la plus catégorique. Le genre humain tout entier périt, nous dit-il; tous les hommes furent engloutis, toute la terre fut inondée, feau couvrit toute la terre. Nulle indicatiqn que cet événement se soit passé dans un endroit restreint, ou dans une contrée particulière. Pour défendre ce sentiment à défaut de preuves directes, il faudrait supposer que, dans chaque pays, une inondation locale aurait donné naissance à cette tradition, qui, grossie, augmentée par les temps, aurait pris les proportions d'une

inondation générale. Mais dans ce cas, on citerait des circonstances spéciales, propres et particulières à chaque nation, et qui difiFéreraient d'une contrée à une autre, selon les mœurs et le caractère des peuples. Or, dans toutes les traditions, en les dépouillant des enveloppes de la poésie, nous retrouvons la même cause, les mêmes moyens de destruction, le même mode de salut. Toutes les circonstances qui ont rapport à Noé, rappelées dans les traditions américaines, asiatiques et européennes, ne permettent pas d'admettre qu'il s'agit d'inondations partielles et locales. Ajoutez à cela que ce fait se passe toujours au berceau des empires, à l'origine des nations, et qu'il devient en quelque sorte comme la base fondamentale de l'histoire.

A ceux qui persisteraient à ne voir dans ce fait qu'une inondation locale, nous serions en droit de demander compte de toutes ces circonstances, les mêmes partout ; d'exiger d'eux les preuves sur lesquelles ils s'appuient et les monuments qu'ils ont découverts. Tout leur argument ne repose que sur un système de probabilités ; on invoque l'imagination, la poésie, la légende; avouons qu'une telle argumentation est bien fragile, lorsqu'elle ne peut se baser que sur des hypothèses ou sur des suppositions gratuites.

Il peut se faire, et nous l'accordons volontiers, que quelques-unes de ces inondations aient été

136 LE DÉLUGE MOSAÏQtj'E.

purement locales, et postérieures au déluge universef de Noé. Mais cette supposition ne détruit en rien la réalité du déluge mosaïque; elle prouverait au contraire son authenticité reculée, puisque les nations auraient conservé dans leur mémoire toutes les circonstances d'une inondation antérieure, d'un déluge formidable, dans lequel tout le genre humain aurait péri. Elles confondirent dans le même souvenir et dans la même terreur ce qui appartenait à deux faits différents, consacrant ainsi la réalité d'un tait universel. Je veux bien accorder que les Grecs, les Romains et certains peuples de l'Asie, comme les Chaldéens, se soient communiqué leurs légendes, ce qui cependant serait très-contestable; mais, comment expliquer que les Indiens et les Chinois qui passent pour les peuples les plus anciens, et qui ont toujours vécu en dehors des autres Dations, aient pu conseiTer la même tradition, avec les mêmes détails et les mêmes circonstances î 11 faudra accumuler encore les probabilités. Qui nous dira comment les Américains ont pu composer leur légende, précisément de manière à ce qu'elle fut semblable à la narration de Moïse quant au fond et quant aux circonstances principales?

Il fallait que ce souvenir eut fait une bien grande impression sur les peuples de l'Amérique, car cette tradition s'est perpétuée chez eux, non

par des livres, mais par des peintures, des monu ments qui remontent à la plus haute antiquité, et par les chants guerriers; qu'ils récitaient dans leurs cérémonies religieuses. Lorsqu'ils célébraient les exploits de leurs rois et de leurs caïques, ils ne manquaient jamais de faire mention du déluge universel et d'en rappeler toutes les circonstances * .

Les premiers peuples de l'Asie ont pu peutêtre puiser à la même source, c'est-à-dire dans les livres écrits longtemps auparavant sur la pierre, ou conservés par le chant dans la mémoire de ceux qui avaient survécu au déluge ; et tel devait être notamment le livre des prophéties d'Hénoch, cité par saint Jude. Cette hypothèse ne peut en rien affaiblir la force de notre opinion, elle la confirme plutôt, puisque l'on aurait appli-

^ Qui diligenter inquisiverunt, quâ ratione nationes illao rerum gestarum memoriam consen''ent, ut ad posteritatem pervenire possit, affirmant ipsos, nequo libros habere, neque caracteribus rem aliquam significantibus uti : sed patrias tantùm cantiones (quas HispaniolaB Areilos] nominant posteris per manus tradere, eas illis librorum et historiarum vicem supplere. Eas in festis solemnibus canere soient, in quibus suorum olim caicorum, seu Regulorum facinora recitant, victorias, quas de hostibus retulerunt, et mortis genus, quo perierunt, atque intermiscentes dicta quadam de felicibus successibus, aut infortuniis praeteris, imo etiam diluvii univei'salis Tnenlionem facientes, et aliarum historiarum antiquarum, quarum memoriam perire nolunt. (Theodor. de Bry, Rerum dmericanarum, t. Il, part. iv. p. 123,)

que à des déluges partiels ce qui, dans Tesprit de tous les peuples, aurait appartenu à un déluge universel, et qu'ainsi la tradition du déluge mosaïque, avec toutes ses circonstances, se serait transmise de générations en générations.

Quant à la seconde partie de cette hypothèse qui considère cette relation comme un mythe, une fable et une allégorie, nous y avons déjà, en partie, répondu plus haut. ;I1 faut d'abord distinguer entre la relation de Moïse et celles qui nous viennent des autres peuples, car il se trouve entre elles des caractères si différents, qu'il n'est pas possible de les assimiler. Certainement, en dehors de la relation de Moïse, dans toutes les traditions étrangères, il y a un mélange de fables, de mythes, d'allégories ; mais qui oserait dire qu'au fond de ces fables, l'idée de la destruction du genre humain ne repose pas sur un fait vrai ? Les circonstances secondaires seules ont été dénaturées, enveloppées du merveilleux de la fable, et cela est facile à comprendre. Chez des peuples adonnés au polythéisme et à l'idolâtrie, il était naturel que, dans ce châtiment envoyé par la Divinité pour punir les hommes, on fît intervenir d'une manière plus ou moins directe tout le merveilleux dont ils se plaisaient à envelopper leurs cosmogonies. 11 est facile de reconnaître cependant, au milieu de toutes ces histoires mythologiques, un fond de vérité enveloppé de

fabuleux et de mystique, il est vrai, mais qui repose sur un fait arrivé réellement, et malgré cela tellement méconnaissable, que nous distinguons à peine quelquefois le vrai d'avec Taccessoire et la forme. Cependant, dans le fait qui nous occupe, le merveilleux dont les nations idolâtres se sont plu à le revêtir, n'est pas tellement obscur qu'il ne puisse nous confirmer la réalité de l'événement.

Le récit de Moïse est simple, clair, complet, et dans son livre il est impossible de trouver aucune idée, aucune phrase, aucun mot, qui sente le merveilleux de la fable, l'invraisemblable ou la fiction poétique. « Le déluge universel, dit Duvoisin*,et la dispersion du genre humain étaient des faits trop importants, pour que la mémoire en fût effacée lorsque Moïse écrivait son histoire. Ses ancêtres étaient sortis de la Ghaldée, luimême avait vécu parmi les Égyptiens, dont l'origine aussi bien que celle des Ghaldéens remontait jusqu'aux temps qui suivirent immédiatement le déluge ; donc cette tradition, aussi bien que plusieurs autres événements, ne pouvait être inconnue de Moïse, puisqu'elle a toujours existé parmi les différents peuples de la terre. » L'histoire des anciens peuples, dit-on, com-

* Duvoisin, Autorité des livres de Moïse, t. II, chap. x. p. 294-309.

mence par des mythes, pourquoi en serait-il autrement des Hébreux? Nous pourrions d'abord répondre : il en est autrement parce que Dieu Ta voulu ainsi ; c'est lui qui a révélé les commencements du monde et qui a confié aux Hébreux le dépôt de la tradition ; mais cette réponse ne peut être acceptée que par les catholiques, nous en devons une autre aux rationalistes. Cette objection n'est pas nouvelle, Varron Tavait déjà faite avant nos rationalistes modernes.

Dans la mythologie, on voit les ancien* peuples apparaître professant le plus grossier polythéisme : on V raconte l'union des dieux et des déesses, leurs nombreuses générations, leurs mœurs dépravées ; viennent ensuite cette longue file de héros et de demi-dieux, et ces chronologies qui se perdent dans la nuit des temps. Leur géographie n'a rien de précis, tout y est altéré. Dans la Bible, tout est différent. 11 n'y a qu'un seul Dieu, et nous savons tous que le fiai lux faisait pleurer Longin. Dans la Bible, les grandes inventions sont faites par des hommes, et ces hommes restent toujours tels, sans jamais être divinisés. La chronologie des Uvres saints est, en général, de la plus grande clarté, et les temps y sont marqués avec la plus grande précision. 11 est évident que des fables ne procèdent pas ainsi.

Chez les autres peuples, pendant la nuit des temps, on voit régner la mythologie; mais quand

commence à briller le flambeau deThistoire, aussitôt la mythologie disparait avec ses prodiges. II en est autrement du peuple hébreu, c'est quand la lumière de Thistoire apparaît que commencent les prodiges de toutes sortes.

Jahn * a parfaitement répondu à cette objection, et voici, d'après M. Glaire*-^, le résumé de ses arguments qui prouvent, jusqu'à l'évidence, la fausseté du raisonnement de nos adversaires :

1** Les premiers chrétiens, juges les plus compétents dans la matière qui nous occupe, loin d'avoir reconnu des mythes, n'y ont vu qu'une histoire pure et simple d'événements positifs et réels ;

2** Il n'y a jamais eu, chez les Hébreux, de temps obscurs ou incertains comme chez les autres peuples ;

3° Les histoires de l'Ancien Testament sont les seules qui n'offrent rien d'extravagant, rien de révoltant, ni même de choquant aux yeux d'une critique éclairée, qui voudra se dépouiller de tout esprit de prévention ;

4° Les traditions bibUques ont pu facilement se conserver dégagées de mythes, tant par leur nature même que par la manière dont elles ont été rédigées.

* Jahn, Biblische Archéologie, Ërst. Theil. Vorrede, § 28, /f. ' Glaire, Abrégé de V introduction aux livres de V Ancien et dw Nouveau Testament, p. 165.

142 LE DéLUOE MOSAÏQUE.

La tradition du déluge a été emprtmtée au pevrpie de Dieu depuis Moïse; et elle a passé des Hébreux chez les autres nations. — Gela peut exister peut-être à la rigueur, pour certains peuples plus voisins et plus en rapport avec les Juifs; cependant il serait bien difficile de le prouver. Nous savons que Jes Juifs conservaient leurs livres pour eux seuls; qu'il leur était défendu de les communiquer aux autres nations. Ce ne fut qu'après les plus longues et les plus vives contestations, et surtout par la multitude de ses présents, que Ptolémée Philadelphe obtint qu'une version des livres saints fût faite en sa faveur. Il ne faut pas oublier que les Juifs étaient un peuple isolé, vivant seul et n'ayant avec les peuples voisins que quelques relations commerciales. Ils étaient méprisés par les autres nations et regardés comme un peuple grossier. Eux aussi, dans leur orgueil, méprisaient les autres peuples et leur donnaient le nom de Gentils. Cet esprit, ils l'ont conservé longtemps encore après que leur nationalité fut détruite ; et toujours ils refusèrent de communiquer leurs livres. Saint Jérôme lui-même nous dit avec quelle peine et quelle difficulté il put apprendre rhébreii ; ce ne fut qu'en cachette et la nuit, qu'il

reçut les leçons d'un Juif, Bar-Hanina, ce qu'il dut payer fort cher, parce qu'il craignait d'être découvert par ses confrères. Et à supposer même que quelques peuples aient profité de la tradition judaïque, cela ne prouverait qu'une chose, c'est que, trouvant cette tradition d'accord en partie avec le souvenir des anciennes générations, ils ont voulu la consacrer en la faisant passer dans leur cosmogonie, afin que le souvenir n'en fût pas perdu dans la suite.

Cest bien v/a seul et wiique déluge, et le même qui a été conservé par la tradition des peuples, — Les deux premières hypothèses, nous l'avons vu, ne peuvent que très-difficilement se soutenir, même avec l'appui des invraisemblances et des probabiUtés; la troisième nous paraît la plus certaine et la seule à laquelle on doive s'attacher ; elle satisfait en effet à toutes les conditions de la critique. Ce sentiment seul s'appuie sur les monumente historiques, et il nous parait démontré que, lors de la dispersion des peuples, après le déluge, les familles emportèrent avec elles le souvenir de l'inondation et le transmirent à leurs descendants. Dans la suite des temps, cette narration fut altérée dans les circonstances secon-

daires ; le merveilleux et le fabuleux y furent ajoutés ; ainsi ces traditions arrivèrent aux temps historiques défigurées et recueillies par les écrivains qui nous les transmirent telles.

Demander à un homme de se rappeler Tinstant de sa naissance et ses premiers jours serait foUe, mais si des personnes élevées ensemble, puis dispersées au loin, racontaient, dans un âge avancé, les événements de leur enfance, quelque altéré que pût être le souvenir de chacun, par le caractère individuel et par des circonstances particulières, si tous concordaient sur certains points, ce serait une grande preuve de leur commune éducation dans le jeune âge, et de la vérité des faits rapportés par eux.

C'est là précisément ce qui arriva pour les traditions, écho du monde primitif. Chez les peuples les plus éclairés, elles s'accordent admirablement sur les faits qui précédèrent la dispersion, tandis qu'à partir de là, elles s'égarent dans les divagations les plus étranges.

Si cette ressemblance n'apparaît pas toujours aussi évidente, c'est que trop souvent elle fut altérée par le perpétuel engouement pour le mel^^eilleux, par la répugnance constante à rapporter, sans les exagérer, même les circonstances les plus minimes, par la vanité nationale, qui, dans chaque pays, veut s'approprier des faits concernant tout le genre humain ; enfin par l'imagina-

tion^ d'autant plus puissante chez des hommes peu instruits, que le raisonnement est plus faible. Les Grecs surtout, avides du beau comme ils Tétaient, dénaturèrent la vérité pour renfermer les traditions primitives dans quelques groupes fantastiques et hétérogènes, tenant plus du roman que de l'histoire. Celle-ci dut, pour plaire, se revêtir d'allégories, chaque allégorie se rattacher aux événements de chaque pays, à son climat et à ses habitudes. Si donc vous jetez les yeux sur les mythologies, une à une, vous croyez, au premier abord, qu'elles renferment l'histoire partielle d'une nation ; mais si vous les rapprochez toutes, un vaste champ s'étend devant vous, et vous rencontrez des concordances telles, qu'il serait impossible qu'elles ne provinssent pas d'un fond commun de vérité.

Néanmoins, il ne faut pas y chercher la similitude dans les détails, il n'en résulterait que confusion ; mais il faut s'attacher aux grands faits, comme celui qui chemine de nuit à la clarté de la lune, et pour qui s'effacent ou s'altèrent les traits particuliers des objets, tandis que les grands bois, les grands fleuves, les grandes montagnes se dessinent fortement à son regard.

11 existe donc, dans les traditions de tous les peuples, un fond immuable de vérité; mais la vérité a été conservée chez le seul peuple de Dieu, sans aucune fantasmagorie mythologique,

iO

sans aucune invraisemblance, par un fait divin. Dieu inspirait Moïse, afin que, dans son récit, il n'y eût aucune erreur et que la vérité se conservât pure sur la terre.

L'auteur de Tarticle Déluge • , publié dans V Encyclopédie nouvelle, oppose encore quelques objections; nous devons y répondre en quelques mots.

(c Si la retraite de Noé dans Tarche n'est pas i( une pure fable, elle ne peut être qu'un événe- (1 ment fort simple. Un homme échappa à une M inondation qui désola son pays, dans une bar- « que où il se sauva, lui et les siens, et dans lace quelle il avait placé quelques animaux. L'ima- « gination des générations suivantes transforma t( cette inondation en un déluge qui avait sub- « mergé toute la terre ; ces animaux en petit « nombre devinrent la totalité de ceux qui « sont répandus dans le monde. Et ces méta- « phores sont faciles à faire. Pour un petit peuple « ignorant comme étaient les Assyriens, les Ghal- « déens d'alors, la terre ne s'étendait pas beau- « coup au delà de la contrée qu'ils habitaient... »

* Alfred Maiiry. Article Déluge, Encyclopédie moderne, t. XII, p. 56.

Le roman est composé, et de cette manière, l'explication de la Genèse devient très-facile. Mais alors, il faut admettre que chaque contrée de la terre a possédé aussi son Noé et sa barque, car tous les peuples nous racontent le même fait, et bientôt, quand nous consulterons les découvertes de la géologie, nous verrons que Ton rencontre sur tout le globe des traces diluviennes. 11 faut supposer encore que les imaginations de tous les peuples s'impressionnèrent de la même manière, de sorte qu'elles inventèrent les mêmes circonstances, les mêmes détails, et les reproduisirent avec les mêmes métaphores ! Attribuer à Tignorance et à la grossièreté des Ghaldéens et des Assyriens, toute rimagination et la crédulité qu'ils ont déployées dans leur récit du déluge, n'est qu'une hypothèse sans preuve et qui contredit l'histoire. Un auteur qui ne saurait être suspect et qui, lui aussi, admet « le mythe hébreu, » M. Guigniault de l'Institut, nous fournit la réponse * . Selon lui les Ghaldéens et les Assyriens sont les peuples les plus anciens de la terre, et les plus remarquables par leur civilisation. 11 nous les représente comme « les auteurs de la civilisation la plus ancienne de l'Asie. » En présence des restes, des ruines, des inscriptions cunéiformes qu'on découvre chaque jour, <( il ne manque qu'un interprète pour nous

* Encyclopédie moderne. Voir articles Babylone et Ghaldée.

148 LE DÉLUGE MOSÂÏQUK.

livrer quelques-v/ns des secrets de la civUisa4ion babylonienne. » Il nous rappelle également un Mt reporté « aux temps antédiluviens, celui de tédAication da peuple de Babylonepar ses prêtres^ dépositaires de toute loi et de toute science, a/Ufteurs réels ou su/pposés de toute civilisation. L'unique résultat que Ton puisse déduire de ces fables, intéressées ou naïves et plus ou moins mêlées d'éléments étrangers dans les versions qui nous sont parvenues, c'est la haute antiquité de Babylone et le caractère sacerdotal de sa civilisation. »

Voilà donc ce peuple ignorant et grossier transformé en un peuple le plus avancé dans la civilisation. Notons, en passant, un aveu qui servira à nous montrer combien peu les rationalistes sont d'accord entre eux, sur l'explication du point qui nous occupe. M. Alfred Maury prétend que la tradition diluvienne a pu être prise dans Moïse et venir des Hébreux. M. Guigniault, lui, au contraire, nous dit : « Maintenant vient le déluge dont le récit chez Bérose offre à la fois une analogie générale et des différences caractéristiques avec celui de Moïse, et il n'en est pas nécessairement une imitation, car ils peuvent avoir été puisés à une source commune. »

Nous ne prétendons pas autre chose ; la source commune, c'est la tradition de tous les peuples, transmise à l'époque de la dispersion des peuples, et continuée jusqu'à nous. Or, pour en revenir à

notre argument, comment en présence de cette civilisation la plus ancienne du monde, selon les auteurs, comment oser nous représenter les Chaldéens et les Assyriens comme un peuple ignorant et grossier, livré à tous les écarts de son imagination, en adoptant facilement la figure métaphorique ? Il faudrait pour être cru détruire cette page de l'histoire.

Je n'ai pas dit un mot de la nation juive, il nous serait facile de montrer que déjà, au temps de Moïse, sa civilisation était très-avancée ; l'auteur que nous réfutons n'en ayant pas parlé, nous avons agi de même.

« Ce qui arriva alors, ajoute M. Maury, pour « les compatriotes de Noé, se passe encore au- « jourd'hui pour les tribus sauvages ou incultes, « pour les Kamtchadales et les insulaires de « rOcéanie : la terre ne s'étend pas, à leurs yeux, « au delà de l'île ou du canton qu'ils habitent : « et sa population n'embrasse que leurs tribus et a celles avec lesquelles ils sont en relation. » Tous les peuples de la terre ont conservé la tradition d'un déluge arrivé à la même époque, c'est-à-dire, à leur origine, avec les mêmes circonstances : la réalité du fait devient donc la conséquence rigoureuse et nécessaire de ce mode d'argumentation. En effet, bornant toute la terre à rétendue de leur île ou de leur canton, ils n'avaient aucune relation avec les autres peuples

dont ils ignoraient Texistence^ ils n'ont pu leur emprunter leur légende ; et puisque nous retrouvons partout le même souvenir^ il y a donc eu à l'origine des temps un fait désastreux, imiversel, un déluge qui a détruit tous les peuples. Chaque peuple vivant isolé, indépendant dans son petit coin de terre, sans aucune communication avec les autres peuples dont il ne soupçonnait même pas Texistence, conserve le souvenir d'un même événement ; il est impossible de ne pas admettre que ce fait a été universel ; le simple raisonnement, sans métaphore aucune, nous amène nécessairement à cette conclusion.

« La manière dont on rapporte dans la Genèse <( que le déluge fut produit, ajoute M. Maury, (( témoigne d'ailleurs d'idées cosmogoniques fort « grossières : selon le livre sacré, c'est par une « pluie diluviale qui s'échappe à travers les « fenêtres du ciel que la terre est inondée. (( Cette explication cadre au reste parfaitement a avec la conception chronologique qui se montre <( dans les premières lignes du texte hébreu. Le (( firmament y est décrit comme servant à retenir « les eaux du ciel, et naturellement quand les et fenêtres ou écluses de cette voûte solide vien-

« nent à s'ouvrir, l'eau s'écoule. Les sources du « grand abîme, ajoute la Genèse, jaillissent en « même temps. Cette nouvelle circonstance in- « dique qu'on supposait, dans la profondeur de « la terre, de vastes réservoirs naturels d'où l'eau « sort comme d'une source abondante. Certes, « en quarante jours, de si faibles moyens d'inon- « dation n'auraient pu suffire à recouvrir le sol « jusqu'à la hauteur des plus hautes montagnes : « et il est bien clair que ceux qui ont rapporté « ce fait ne possédaient pas la moindre notion « des phénomènes hydrologiques. »

Qu'il nous soit permis, pour répondre à cette objection, d'emprunter les paroles d'un savant évêque ; notre livre ne pourra que gagner, elles réfutent victorieusement la première partie de cette objection.

« L'œuvre du second jour, disent les rationalistes, a consisté, selon le Pentateuque, à élever une voûte solide au-dessus de laquelle Dieu* aurait placé un océan d'eau. Les eaux furent divisées en deux parts : l'une fut versée dans l'immense bassin des mers; et l'autre, selon les auteurs cités, aurait roulé sur la voûte cristalline ou métalilque appelée firmament. Pour prouver que tel était le système céleste de la Bible, on a invoqué l'autorité de Job, qui a parlé des piliers de cette voûte (xxvi, 2) ; on a produit un verset du II* livre des Rois (xxii, 8), qui en a mentionné les fonde-

ments ; enfin Ton a revendiqué même le témoignage de la Genèse, qui a parlé des ouvertures ou des fenêtres (vu, 2). On a ajouté que le mot hébreu Raria exprime un corps solide, aplati et étendu.

<c C'est, selon nous, le comble de la déraison, un moyen vulgaire de défigurer le récit de Moïse et de la Bible entière, que de prendre à la lettre les métaphores dont le langage oriental a été de tout temps si prodigue. Pourquoi cette belle indignation en présence d'une figure commune à tout langage humain ? Il eût été bien difficile à Moïse d'exprimer pour ses contemporains l'idée du ciel sidéral sans se servir d'un mot accepté avant lui. Ne disons-nous pas nous-mêmes : les vents du ciel, la calotte des cieux ?

« 11 n'est même pas vrai que Moïse ait comparé le firmament à une voûte soUde; d'abord le mot voûte ne se trouve pas dans le Pentateuque. Le mot Rakia signifie seulement une substance étendue, présentant une surface plane et mince, substance solide ou non solide, mais n'offrant point l'idée de voûte. Tout hébraïsant reconnaîtra que le mot Rakia n a rien de commun avec ridée d'une courbe, d'un dôme quelconque.

« Mais du moins, dira-t-on, ce mot veut dire ici un corps solide ? Non, Rakia n'exprime point nécessairement l'idée d'un corps solide; le firmament ou Rakli est, selon l'Ecriture, synonyme des cieux : Creavitque Deus firmamentum, cœlum

[Gen., 1, 8). Or les cieux, selon la Bible, sont le lieu on volent les oiseaux (Deut., iv, 17). Les prophètes parlent de la voix de Taigle dans les cieux (xxx, 1 9) . « L'oiseau dans les cieux connaît le temps qui lui a été assigné (Jerem., vu). Si la Genèse entendait une voûte solide, elle dirait que les oiseaux volent sous le firmament : elle dit le contraire. « Que les oiseaux volent sur le firmament. » Telle est l'expression du texte hébreu infidèlement traduit par la Vulgate par sub firmamento. Le texte hébreu est formel. »

« Que les oiseaux du ciel volent sur la terre et sur le firmament, super terram et super firmamentim. »

« La Bible emploie souvent Texpression oiseaux du ciel : cette expression se comprend parfaitement si le ciel est la plaine des airs ou de Tespace ; mais elle ne se comprend pas du tout si le ciel était un corps solide : Les oiseaux de la voûte solide, n'est-ce pas là un assemblage de mots à peu près vides de sens? Les cieux, le firmament, c'est, dans la Bible, l'étendue comprise entre la terre et les astres.

« Isaïe compare le ciel à une tente, à un fin tissu : pT — (corps inconsistant) fin tissu (Is., xl, 22). Le mot Yerihah, employé (Ps. cni, 2) pour exprimer le ciel, signifie voile flottant, opposé à la rigidité du cristal et du métal. Le nom de tente, fin tissu jeté dans l'espace, l'idée de voile léger,

154 LE DÉLUGE MOSAÏQTJE.

excluent celle de voûte métallique ou cristalline. Les Hébreux traduisent encore le mot cieitx par ScHEHAKiM : or la racine pniè signifie poussière, nuage.

« Mais, dit-on, Job compare le ciel à un miroir (T acier fondu (xxxvii, 18). Cette image poétique n'exprime évidemment qu'une seule chose, l'éclat brillant du ciel. Les Hébreux, dit-on encore, ne comprenaient pas comment l'eau pouvait se maintenir dans les airs sans être retenue par un récipient. — Job avait les mêmes idées que nous sur la pluie : Ecce Deus magnus,.. qui aufert stillas pluvix, et effundit imbres ad instar gurgiPum (xxxvi, 26-27). Debora disait : « La terre a tremblé et les nuages ont distillé la pluie (Juges, v, 4). » Dans le IIP livre des Rois, Elisée voit un nuage s'élever de la mer et amener la pluie.

« Les mots océan supérieur ont naturellement pour commentaire tous les textes que nous venons de citer. Le ciel est pour les Hébreux l'espace où volent les oiseaux . un voile flottant, une poussière légère, un nuage tantôt transparent, brillant comme un miroir, tantôt sombre comme la pluie: n'est-ce pas dire que le firmament n'est ni une voûte, ni un corps assez solide pour supporter un océan ? Le ciel est pour les Hébreux ce qu'il est pour nous : Tair, Tatmosphère, l'espace infini. Ce qui le prouve, c'est que David Kamichi et les Juifs allemands et portugais ont traduit le mot Rakla

^étendvs : espandidu/ra, cstendimento : Seavm. estendimento en medio de las aguas (Gypriano de Valera) * . »

Il n'est donc pas possible de traduire, avec les ennemis de la Bible, le mot cataracte par fenêkes, ouver Pures; ces paroles « les cataractes du del s'ouvrirent et la pluie tomba sur la terre, » signifient seulement que les nuages du ciel, ou les réservoirs des pluies se fondirent en eaux. Quant à ces mots, les sources du grand abime jcMlissent en même temps, ils ne peuvent s'entendre que des mers ; toujours le mot abyssus, (Mme, a été compris dans ce sens, et il n'est pas nécessaire de supposer qu'il y ait au centre de la terre de vastes réservoirs d'où les eaux diluviales se sont échappées. « Certes, en quarante jours, dit M. Maury, de si faibles moyens d'inondation n'auraient pu suffire à recouvrir le sol jusqu'à la hauteur des plus hautes montagnes, et il tet bien clair que ceux qui ont rapporté ce fait ne possédaient pas la moindre notion des phénomènes hydrologiques. » Nous expliquerons plus loin ce que l'on doit entendre par cette expression lopins ha/utes m^mtagnes ; nous nous contenterons de rapporter ici le but du Créateur : c'était de détruire par le déluge la race humaine coupable ; dès l'instant que Dieu produit une inondation

* U Monde et C Homme primitif, par Mp* Meignan.

suffisante, ce but est atteint ! Qui ne connaît les ravages que produisent les inondations! Après une pluie de quelques jours seulement, toutes les rivières et les fleuves débordent, inondent les plaines, et les eaux arrivent à des hauteurs effrayantes. Certes, voilà bien un phénomène hydrologique ; eh bien, continuez ce phénomène pendant quarante jours et quarante nuits, ajoutez à cela les débordements et les envahissements des mers ; calculez ensuite par la pensée la somme des eaux amassées, et accusez, si vous voulez, Tauteur de la Genèse de ne posséder pas même la première notion des phénomènes hydrologiques.

Il nous reste à réfuter deux dernières objections, bien faibles sans doute, mais qui, présentées avec un certain artifice, dénotent l'intention de leur donner de la force.

1° « Il semblerait au reste que, dans les idées « de quelques Israélites, les enfants de Noé ne « seraient pas les seuls qui eussent échappé au « grand cataclysme, et que d'autres personnages « auraient joui de ce bienfait de la Providence. « D'après le texte des Septante, Mathusala ou « Mathusalem fils d'Hénoch, aurait encore vécu « quatorze ans après le déluge. Il est vrai que le

« texte hébreu porte qu'il mourut Tannée même « de cet événement, mais le passage de la traduc- « tion grecque, si respectable par son ancienneté, « n'en constate pas moins que, chez les Juifs « alexandrins, l'opinion que ce patriarche avait « aussi échappé à Finondation était accréditée; « et elle s'est encore propagée longtemps après « les Israélites. Salomon larchi croit que Mathu- « sala mourut sept jours après le déluge. Bon « nombre de chrétiens avaient adopté la même « opinion. Eusèbe, dans sa chronique, reconnaît « que ce personnage survécut de quinze années « au déluge, et il avoue ne savoir comment il fut « sauvé. Georges Syncelle dit, dans sa chronique, « qu'il fut préservé miraculeusement des eaux du « déluge, et peut-être enlevé au ciel comme son « père Hénoch. Saint Jérôme, dans ses Questions « hébraïques sur la Genèse, nous apprend que de « son temps, cette difiBculté célèbre était Tobjet « de nombreuses controverses. »

On le voit, cette objection est présentée avec une certaine timidité, l'auteur n'est pas convaincu de sa force. En effet, de ce que cette opinion aurait été répandue s'ensuivrait-il nécessairement que le récit de Moïse serait une fable? Les opinions les plus contradictoires sont émises chaque jour ; les opinions disparaissent, la vérité reste seule. De l'aveu de cet auteur, la version des Septante est en contradiction avec le texte hébreu; celui-ci

158 I^ DÉLUGE mosaïque.

n'est-il pas plus authentique que la version des Septante? N'est-il pas possible, n'est-il pas même probable que dans la version grecque il y a eu peut-être altération ? Un des interprètes, ou dans la suite, un copiste a pu glisser cette opinion qu'il croyait vraie, ou a cru devoir l'introduire comme Texacte vérité. Lorsqu'on veut s'assurer de la pensée d'un auteur, on doit recourir au texte original, et non pas à une traduction dans laquelle des erreurs même involontaires peuvent s'introduire. Que Salomon larchi, qu'Ëusèbe, que Georges Syncelle aient soutenu cette opinion, cela ne détruit en rien la vérité du récit mosaïque. De l'aveu de M. Maury, saint Jérôme nous apprend que cette difficulté était de son temps l'objet de nombreuses controverses ; donc ce fait était nié, discuté, contestable et n'était admis par un petit nombre que comme une opinion, comme une supposition qui ne reposait sur aucun fondement, et nullement comme l'exacte et certaine relation de Moïse.

2° « Il ne faut pas nous étonner s'il a régné c( sur ce mythe des opinions si diverses ; les chré- « tiens y attachaient peu d'importance, attendu « qu'ils s'attachaient surtout au côté allégorique « qu'ils s'imaginaient y rencontrer. En vertu de (( la bizarre idée qu'ils avaient tous, de ne voir ce dans les événements de l'histoire juive que la « figure de ceux qui devaient signaler l'établisse-

« ment de la nouvelle alliance, ils croyaient trou- « ver dans Thistoire du déluge une allégorie con- (c tinue. »

Les chrétiens, dit-on, attachaient peu d'importance au fait du déluge, et quelques lignes plus haut, le même auteur avoue que saint Jérôme nous apprend que, de son temps, une difficulté célèbre relative au déluge mosaïque était Tobjet de nombreuses controverses. Gomment concilier ces deux phrases ? Certainement les chrétiens regardaient l'Ancien Testament comme la figure de la nouvelle alliance ; Dieu lui-même lavait annoncé aux Hébreux, les prophètes le leur rappelaient souvent; saint Paul, dans son épître aux Corinthiens, déclare que tout ce qui était arrivé aux Hébreux était une figure de ce qui doit nous arriver. Hœc omnia in figura contingebant illis (1 Cor., x, 2). Il est bien évident pour tous les chrétiens que la loi ancienne était la préparation à la loi nouvelle ; c'estainsi que plusieurs personnages de Fancienne loi, Abel, Isaac, Joseph, etc., furent la figure du Messie ; mais s'ensuit-il de là que ces personnages n'aient pas existé, qu'ils soient fabuleux ? Devra- t-on conclure que tous les faits rapportés dans la Bible ont été imaginés, dès lors qu'ils sont la figure des faits qui ont rapport à Notre Seigneur Jésus-Christ ou à rétablissement de son Eglise ? Les chrétiens, en regardant ces faits comme la figure, le symbole d'autres qui devaient se passer

SOUS la loi de grâce, ont-ils nié leur existence* Non, assurément. Ce sens mystique, nous le conservons encore, mais cela ne nous empêche nullement de croire à la réalité de ce que TEcriture sainte nous raconte. Et, pour employer les paroles de M. Maury : « C'est ce que saint Ambroise a « fait plus particulièrement ressortir dans son (( livre De arca et Noe. Saint Ghrysostome a ré- K sumé en quelques mots le sens figtiré que les « chrétiens attachaient à ce fait. » « L'arche, ditce il, représente TEgUse, Noé, Jésus-Christ, la « colombe, le Saint-Esprit, et la feuille d'olivier, « la bonté de Dieu. »

Tous les Pères de l'Eglise, tout en admettant la réalité du fait du déluge, l'appliquaient dans un sens figuré à l'Eglise; et pour ne citer que quelques exemples, saint Pierre, dans sa première épître canonique, ch. m, v. 20 et 21, nous dit : In diebus Noe ciim fabricaretur arca, in quâ pauci, Id est, octo animx salvx factx sunt per aquam ; quod et vos nunc similis formx salvos facit baptisma,

Origène : Sicut tune dicturn est ad illum Noe ut faoeret arcam, et introduceret in eam securriy non solùm filios et proximos suos, verùm etiam diversi generi^s animalia : ità etiam ad nostrum Noe, qui verè solus justus et solus perfeotus est, Dominum Jesum Christum inconsummatione sœculorum dicturn est à pâtre, ut faceret sibi arcam ex lignis

LE DÉLUGE MOSAÏQirE. 161

quadratis, etmensuras ei daret cœlestibus sacramen-

tisrepletas Saint Augustin dans le livre XII

contre Faustus, chapitre xrv, rapporte également le sens allégorique de l'arche et du déluge exactement comme Origène. Dans son livre admirable De civitate Dei, lib. XV, cap. xxvi et xxvii, il répond en termes très-explicites à l'objection qui nous occupe. Jam ver à quod Noe hominijusto, et^ sicut de illo scriptu7*a veridica loqultur, in suà generaUone perfecto, imperat Deus ut arcam faciat, in quâ cum suis, id est uxore, filiis, et nuribibs, et cum animalibu^ quœ ad illu/m, ex Dei prœcepto in arcam ingressa sunt, liheratur à Diluvii vastitate procul dubià figura est peregrina/ntis in hoc sœculo cimtatis Dei, hoc est Ecclesiœ, quœ fit salva per lignum, in quopependit Mediator Dei ethominv/m, homo Christus Jésus.

Après avoir rappelé les dimensions de l'arche qu'il avait déjà données dans les livres contre Faustus, le saint Docteur continue, chapitre xxvii : De arcâ dum atque Diluvio : « Nec illis esse consentiendum qui solam historiam recipiunt sine allegoricd significatione, nec illis qui solas figuras defendwnt repudiatdhistoricàveritate. » C'est aussi Tavis de saint Jérôme * : « Arca Noe Ecclesiœ typus fuit, dicente Petro apostolo. In arcd Noe pauci, id est^

* Heyron., adversus Lucifer ianos, t. U, p. 52,, in-folio. Paris. 1634.

tl

octo animœ salvœ factœ sunt per aqua/rriy quod et nos nunc similis formœ baptisma salvos facit. Ut in illd omnium animalium gênera, ita in hâcuniversarum gentium et morum homines sunt. Ut ibi pardus et hœdi, lupus et agni : ita et hïcjusti et peccatores, id est, vasa aurea et argentea, cum ligneiset fictilibus commorantur, Habuit arca nidos suos : habet Ecclesia plurimas manmones, Octo animœ hominum in arcâ Noe servatœ sunt : et nobis Ecclesiastes jubet dare partes septem, dare partes octo, id est, credere utrique testamento, »

Nous bornerons là nos citations. Il est donc facile de reconnaître qua les docteurs de TEglise et les premiers chrétiens, tout en admettant un sens mystique et allégorique dans Thistoire de l'arche et du déluge qui figurait le salut de Thomme dans TEglise de Jésus-Christ, reconnaissaient aussi un sens réel et ne doutaient nullement de la vérité des faits.

Terminons cette première partie en rappelant Topinion de trois hommes dont le témoignage ne saurait être suspect. « Pourquoi, ditBailly \ Teffusion des eaux est-elle la base de toutes les fêtes

^ Bailly, Lettres sur les sciences.

antiques ? pourquoi ces idées de déluge, de cataclysme universel ? pourquoi ces fêtes qui ne sont que des commémorations ? Les Ghaldéens ont leur histoire de Xixouthros, qui n'est que celle de Noé altérée ; les Egyptiens disaient que Mercure avait gravé les principes des sciences sur des colonnes qui pouvaient résister au déluge. Les Chinois aussi ont leur Peirun, mortel aimé des dieux, qui échappe dans une barque à l'inondation générale. Les Indiens racontent que la mer a couvert et inondé toute la terre, à l'exception d'une montagne vers le Nord... une seule femme avec sept hommes s'y retirèrent... on y avait également sauvé deux animaux de chaque espèce. » Bailly conclut par la croyance à la réahté d'un déluge universel, dont la tradition se serait conservée chez tous les peuples.

(( L'idée du déluge, dit Fréret, telle que nous l'avons recueillie chez les différents peuples, est la tradition d'un fait historique. On ne cherche point à perpétuer la mémoire de ce qui n'est point arrivé. Ces histoires, différentes pour la forme, mais semblables quant au fond, qui présentent un même fait partout altéré, mais partout conservé, ce consentement unanime des peuples, me paraît une preuve de la vérité de ce fait. »

« Il faut, dit Boulanger, prendre dans ces traditions des hommes, un fait dont la vérité soit universellement reconnue. Quel est-il? Je n'en

vois pas d'âutre dont les monuments soient plus généralement attestés, que ceux qui nous ont transmis cette révolution physique, qui, dit-on, a changé autrefois la face de notre globe, et qui a donné lieu à un renouvellement total de la société humaine. En un mot, le déluge me parait la véritable époque de Thistoire des nations. Non-seulement la tradition qui nous a transmis ce fait est la plus ancienne de toutes, mais encore elle est claire et intelligible, elle nous présente un fait qui peut se justifier et se confirmer : 1* par l'universalité des suffrages, puisque la tradition de ce fait se trouve dans toutes les langues et dans toutes les contrées du monde ; 2"* par le progrès sensible des nations et la perfection successive de tous les arts ; 3<* rœil du physicien a fait remarquer les monuments authentiques de ces anciennes révolutions, il les avait gravées partout en caractères ineffaçables. Ainsi, la révolution qui a submergé notre globe, ou ce que Ton a nommé le déluge universel, est un fait que Ton ne peut récuser et que Ton serait forcé de croire, quand même les traditions ne nous en auraient pas parlé. »

Frappé aussi de Taccord de toutes les traditions, Guvier disait : « Il est très-probable que tout ce qu'il y a de réel dans les traditions des peuples, se rapporte souvent au seul et même événement connu dans la Bible sous le nom de déluge universel. » Il faut donc que cette preuve en faveur

du déluge, Faccord des traditions, soit bien constatée et bien établie, pour qu'elle ait convaincu des savants tels que Bailly, Fréret, Boulanger, qui se faisaient gloire de leur incrédulité.

Concluons donc : d'après les traditions, d'après l'histoire de l'origine de tous les peuples, conservée dans la mémoire de tous les siècles, d'après surtout le récit inattaquable de la Genèse, un déluge universel a détruit toute la race humaine, à l'exception du seul Noé : et ce déluge est arrivé avec les circonstances que lui prête l'historien sacré. Ce n'est pas seulement dans l'histoire des peuples que nous trouvons des preuves de cette grande catastrophe, nous en voyons aussi des traces non équivoques à la surface même de la terre. Après avoir consulté Thistoire, étudions la géologie.

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