‹ Accord de la Science et de la religionChapitre 25 sur 29 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Universalité du déluge. — Dans quel sens il faut entendre ce mot. — Objections. — l" Comment Noé put-il bâtir seul l'arche ? — 2* L'arche par ses dimensions exiguës était incapable de contenir tant d'animaux et leur nourriture. — 3" Gomment Noé, en quelques jours, put-il faire accourir les animaux des zones les plus éloignées ?

L'existence du déluge est un fait prouvé par l'histoire et qui n'est pas contredit par la science. Mais ce fait a-t-il été universel? La Bible l'affirme, l'incrédulité le nie. Il est important d'examiner si l'universalité du déluge mosaïque est réelle; en d'autres termes, si la terre tout entière a été submergée dans les eaux diluviennes, et comment sur ce point la science vient confirmer le récit de Moïse.

Deux sentiments sont en présence : autrefois les auteurs chrétiens, les Pères et les théologiens, expliquaient cette universalité du déluge, dans le sens strict et rigoureux des paroles de la Genèse.

La terre avait dû être submergée complétemeût et simultanément, et les eaux surpassaient de quinze coudées, les plus hautes montagnes de toute la terre. On ne se demandait pas comment la terre avait été universellement inondée, de telle sorte que tout le globe avait complètement disparu sous les eaux; on ne cherchait pas à s'expliquer le phénomène, on admettait l'nmversalité la plus absolue. Cependant, un certain nombre d'auteurs soutinrent que le déluge n'a été universel que quant à l'homme; c'est-à-dire, qu'il n'a submergé que les terres habitées. Vossius est le premier qui soutint cette opinion; il croyait qu'à l'époque du déluge, il n'y avait qu'une partie très-petite de la terre qui fût habitée. X!e ' sentiment fut adopté généralement jusqu'ici, mais si Ton examine les faits géologiques, si Ton considère le texte de la Bible, les raisons qui ont motivé le déluge, et le sens des mots dont Tauteur de la Genèse se sert pour qualifier les animaux ; si surtout on tient compte des découvertes modernes de la géologie, et de la présence d'un terrain de transport avec ossements d'espèces perdues et des débris humains, ou des traces d'industrie humaine qu'on retrouve dans toutes les contrées du monde, on devra étendre ou modifier cette opinion. C'est pourquoi nous formulons ainsi notre pensée : le déluge a été vraiment universel, les eaux se sont répandues sur toute

la terre, mais seulement à une certaine hauteur dans les montagnes, nécessaire cependant pour détruire toute la race humaine à l'exception de Noé et de sa famille.

Doit-on admettre une universalité complète et absolue, ou le déluge a-t-il été borné seulement à la destruction de Thomme? Telle est la question que nous allons traiter. Envisagée dans ces termes et selon l'opinion que Ton embrassera, cette question peut être grosse d'orages; le parti que nous prendrons sera celui qui nous semblera concilier le mieux le récit de la Bible avec les découvertes de la science. Mais pour traiter convenablement un sujet aussi important, et pour éviter le reproche de partialité, nous croyons devoir exposer les deux opinions opposées.

L'Église, au reste, n'a jamais défini comme dogme de foi l'universalité absolue du déluge; elle n'a pas décidé que Ton devait croire que toutes les parties du globe, même celles qui n'étaient pas habitées, eussent été complètement inondées. On peut donc soutenir, sans crainte d'être taxé de témérité, le sentiment contraire, qui, selon nous, donne les moyens de résoudre plus facilement certaines difficultés.

Première opinion. — Le Déluge a été universel dans le sens le plus rigoureux du mot, en sorte que toute la terre a été inondée, et que l'eau surpassa de quinze coudées les plus hautes montagnes.

L'universalité du déluge, prise dans son sens le plus rigoureux, a été défendue par tous les auteurs anciens, juifs et chrétiens, qui ont soutenu que le déluge avait submergé le globe entier sans avoir laissé à sec aucune de ses parties. Ce sentiment est encore aujourd'hui soutenu par un certain nombre de théologiens; voici les preuves sur lesquelles il s'appuie.

l"" La question, disent ces auteurs, est tout entière dans les paroles du texte, puisqu'il s'agit de savoir non pas ce que Dieu pouvait se contenter de faire, mais ce qu'il a fait : or, le texte de Moïse démontre que le déluge a été absolument universel.

On peut considérer ce texte dans la prédiction du déluge (Ge/i., vi, 7, 13, 17), et dans la description que Moïse en fait au chapitre vu.

« Alors, dit Jéhovah, j'exterminerai de la face « de la terre l'homme que j'ai créé, j'extermi- « nerai depuis l'homme jusqu'aux animaux, de- « puis le reptile jusqu'aux oiseaux du ciel... »

DelébOy inquit, hominem quem creavi, à facie terrœ, ah homine usque ad animantia, à reptili usque ad volucres cœli. {Gen., vi, 7.) Il dit ensuite à Noé : « La fin de toute chair est arrivée devant moi, et (( la terre est remplie de violence par les hommes ; « voici donc que je les perdrai avec la terre. » DiœU ad Noe : Finis universœ carnis venit coràm me : repleta est terra iniquitaie à facie eoruin, et ego disper dam eos cum terra. {Gen,, yi, 13.) Ces paroles indiquent que tout doit être englouti, depuis rhomme jusqu'au plus faible oiseau. Ce fut donc en vain : « que les temples se remplirent de suppliants, qui avaient peut-être renié la divinité toute leur vie; mais la divinité les renia à son tour, el bientôt on annonça que TOcéan tout entier était aussi à la porte des temples. En vain les mères se sauvèrent avec leurs enfants au sommet des montagnes ; en vain les amis disputèrent aux ours effrayés la cime des chênes; Toiseau même, chassé de branche en branche par le flot toujours croissant, fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d'eau sans rivage. Le soleil, qui n'éclairait plus que la mort, se montrait terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les cieux ; les volcans s'éteignirent, en vomissant de tumultueuses fumées, et l'un des quatre éléments, le feu, périt avec la lumière.

« Ce fut alors que le monde se couvrit d'horribles ombres, d'où sortaient d'effrayantes cla-

meurs; ce fut alors qu'au milieu des huitfides ténèbres le reste des êtres vii^ants, . le tigre et l'agneau, l'aigle et la colombe, le reptile et l'io^ secte, rbomme et la femme gagnèrent tons m* semble la roche la plus escarpée du g^obe : l'Océan les y suivit, et soulevant autour d'eux sa menaçante immensité, fit disparaître sous ises solir tudes orageuses le dernier point de la terre * . d

Au chapifa*e vn, on lit ces paroles : « Laplak « tomba pendant quarante jours et quarante « nuits ; Tinondation croissait toujours et conviait a tout, en sorte que l'arche voguait sur Im eaux. « Et les eaux se grossirent si prodigieusement <c que toutes les plus hautes montagnes qpâ sont « sous les cieux en furent couverte. Les eaux « ayant gagné le sommet do ces montagnes, <( s'élevèrent encore de quinze coudées plus haut, « et toute chair qui vivait sur la terre fut détruite : « oiseaux, animaux sauvages, animaux domes- « tiques, et tous les reptiles qui rampent sur la « terre et tous les hommes. Tout ce qui avait « souffle de vie sur la partie aride du globe mou- « rut. Et rinondation fit périr toutes les créatures (( qui étaient sur la terre, depuis Thomme jusqu'à «. la bête, depuis le reptile jusqu'aux oiseaux du « ciel ; tout fut détruit ^. »

* Chateaubriand, Génie du christianisme, t. I, pe partie, ivre IV, chap. iv.

«17. Factumque est diluvium quadraginta diebus super

On voit donc en lisant ce récit qu'il était impossible d'exprimer plus clairement l'immensité de l'inondation; la langue hébraïque s'est épuisée en termes accroissants, en ajoutant et répétant les plus puissants superlatifs. Sept versets suffisent à peine à l'écrivain sacré pour exprimer que tout ce qui avait vie sur la terre devait périr. Les termes dont Moïse se sert pour raconter la prédiction et le fait même du déluge sont tels que, dans le cas où il eût voulu en exprimer l'universalité absolue, il n'aurait pas pu en choisir de plus forts ni de plus énergiques.

Sans doute, ajoute-t-on, il faut accorder que pris absolument, les mots dont se sert Moïse pour dépeindre l'étendue du déluge, sont quelquefois

terrain et multiplicatae sunt aquiB, et elevaverunt arcam in sublime à terrâ.

18. Vehementer enira inundaverunt : et omnia repleverunt in superlicie terrae, porro arca ferebatur super aquas.

19. Et aquae pra3valuerunt ni mis super terram apertique sunt omnes montes excelsi super univcrso coelo.

20. Quindecim cubitis altior fuit aqua super montes quos operuerat.

21. Gonsumptaque est omnis caro quae movebatur super terram, volucrum, animantium, bestiarum, omniumque reptilium quaB reptant super terram ; universi homines.

22. Et cuncta in quibus spiraculum vitae est in terra, mortua sunt.

23. Et delevit omnem substantiam quae est super terram, ab homine usque ad pecus, tàm reptile quàm voJucres cœli : et deleta sunt de terra.

(Gènes. y cap. xii, v. 17-23.)

366 LB DÉLUGE MOSâÏQÛB!.

employés dans un seils restreint ; mais alors il y a des circonstances qui en restreignent clairement le sens, pour que cette restriction soit avouée de tout le monde. Ici, il n'y a rien de pareil, Tuniversalité de l'inondation est exprimée en termes clairs, énergiques, souvent répétés, sans la moindre circonstance restrictive, de telle sorte que, si, dans le cas d'un déluge partiel, l'historien eût néanmoins voulu tromper son lecteur en lui faisant croire à un déluge universel, il n'aurait pas pu employer d'expressions plus fortes.

2° Dans l'hypothèse d'un déluge particulier, remarque D. Calmet, on fait agir Dieu contre les lois de la raison, et on lui donne une peine inutile : car, quelle nécessité de îaîre construire une arche, d'y faire venir les animaux, d'y faire entrer huit personnes, pour éviter un déluge qui ne devait inonder qu'une assez petite partie de la terre! 11 eût été bien plus simple de dire à ces cinq personnes, de se retirer dans les pays qui n'étaient pas oncore habités, et où le déluge ne devait pas s'étendre.

Le texte sacré nous dit positivement que la terre fut couverte d'eau à une très-grande hauteur (chap. vil, V. 19 et 20); donc, par une conséquence nécessaire, la terre fut couverte d'eau en totalité, car il n'était pas physiquement possible que la terre fût couverte d'eau en partie à une très-grande hauteur, sans l'être en totalité;

LE DÉLUÔE MOSAÏQUE. 367

autrement il faudrait admettre un miracle destructif des lois de l'hydrostatique. Or, supposer un pareil miracle pour faire une simple économie d'eau, c'est faire un choix dont la déraison va jusqu'au ridicule * .

3° On invoque les traditions des peuples qui, dit-on, sont aussi formelles sur Tuniversalité que sur l'existence du déluge. Donc si elles peuvent en prouver l'existence, elles doivent par là même en prouver aussi l'universalité. Cette preuve peut servir pour l'un comme pour Tautre sentiment, par conséquent elle est nulle. On ne dit pas que le déluge ait épargné des peuples, mais on soutient que le déluge a détruit toutes les contrées habitées par l'homme, et nous avons prouvé que les traditions sont unanimes sur ce point.

4° Enfin les défenseurs de ce premier sentiment, pour donner plus de poids à leur système,

1 Nous n'avons pas affaibli cette preuve, nous l'avons rapportée textueflement ; contentons-nous, pour le moment, d'une simple remarque, cette raison nous semble peu forte et peu d'accord avec les faits géologiques ; on fait une supposition gratuite, pour se procurer l'occasion d'attribuer h ses adversaires une ignorance qui va jusqu'à l'absurdité. Il no faut pas oublier que D. Cal met réfute l'opinion de ceux qui avec Vossius croyaient qu'une petite partie seulement de la terre était habitée. Nous répondrons plus loin par les faits ; en ce moment, nous nous dispensons de toute réfutation, pour ne pas affaiblir dans l'esprit du lecteur la force de l'exposition de ce sentiment respectable, mais qui demanderait à être prouvé d'une manière plus forte et plus logique.

invoquent la géologie, et malheureusement encore les preuves que Ton apporte en prouvent, au contraire, la non-universalité. Voici le résumé de leur argumentation.

Un très-grand nombre de géologues soutiennent et démontrent que cette grande révolution a été générale, que les innombrables débris organiques qui, dans toutes les parties du monde, gisent au milieu du dépôt diluvien, ne peuvent laisser aucun doute sur l'universalité de la grande catastrophe qui a produit tant et de si prodigieux phénomènes. Il est impossible, en particulier, de ne pas reconnaître que c'est au déluge universel qu'il faut attribuer l'anéantissement de tous ces gigantesques animaux dont on retrouve les ossements dans le diluvium sur toutes les parties du globe, et qui i)récisùment, en raison de leur taille et de leurs besoins, n'ont pu survivre à cette catastrophe. Nous nous contenterons de faire ici une simple remarque que nous développerons plus loin. Le diluvium, s'il doit être rapporté au déluge mosaïque, et nous sommes de cet avis, ne se rencontre que dans les vallées et sur les pentes ou les plateaux des collines.

A une certaine hauteur, il disparaît, et n'existe jamais sur les hautes montagnes. On ne peut donc l'invoquer pour défendre la thèse de l'universahté absolue de l'euiïloutissement de la terre : cet ar^iuuuMit i-rouve, au contraire, que toute la terre n'a

LE DÉLUljË MOSAÏQUE. 369

pas été sous les eaux diluviennes, mais seulement les parties habitées ou habitables.

Nous ne parlerons pas de ceux qui, pour prouver l'universalité du déluge, prétendent en trouver la preuve dans toutes les couches fossilifères qu'on rencontre dans la croûte solide du globe. Cette manière de défendre une opinion est surannée et abandonnée par tous les gens sérieux qui ont les premières notions de la géologie, et volontiers, si le mot était français dans ce sens, nous dirions que cette opinion est fossile. Si le mot semble hasardé, nous dirons qu'elle est trop primitive, et montre dans ceux qui la soutiennent, beaucoup d'ignorance jointe à beaucoup de suffisance ou au moins de légèreté. La science est une arme qui se retourne facilement contre ceux qui s'en servent imprudemment.

Cependant, nous devons savoir gré à quelques défenseurs de cette opinion, qui se sont servis de bonne foi de cette arme que leur ojffrait la géologie, et pour preuve nous citons leurs paroles : « Et ici nous faisons remarquer que nous ne sommes nullement de l'avis de ceux qui prétendent que les preuves géologiques n'ont rien à faire dans la question de l'universaUté du déluge ; car si elles peuvent être invoquées en faveur de son existence, elles sont également recevables quand il s'agit de son universaUté, si cette universalité est démontrée par les faits. »

En résumé, toute la force d'argumentation sur laquelle s'appuie ce premier sentiment, repose sur le texte même ; il n'y a que cette seule preuve un peu forte que Ton puisse invoquer, toutes les autres ne soutiennent pas un examen sérieux.

Deuxième Opinion. — On ne peut admettre, selon la science, Vuniversalite du délire que quant à la destruction de V homme par toute la terre.

Un grand nombre d'auteurs soutiennent que le déluge n'a été universel que quant à la destruction de l'homme ; ce sentiment nous paraît le plus certain, si Ton considère le texte, les raisons qui ont motivé le déluge, le sens même des mots dont l'auteur de la Genèse se sert pour qualifier les animaux, et surtout si l'on étudie les faits géologiques.

Isaac Vossius S un des premiers, tout en avouant que le déluge avait été universel, et que

1 Isaac Vossius naquit à Layde en 1618 : il passa en Angleterre en 1670, où il devint chanoine de Windsor. Il mourut en 1689, à l'âge de 71 ans, après s'être fait un grand nom par sa vaste érudition. Il fit entre autres ouvrages : De septuaginta interpretibus eorumque iranslatione et chronologiâ. Londres, in-4'', X^^b.— Dissertatio de ver â xiate mundi. La Haye, in-4»,

son souvenir s'est conservé chez toutes les nations, déclara que, dans sa pensée, le globe n'avait pas été universellement recouvert par les eaux. Pour inonder tout le globe, disait-il, toutes les eaux qui se trouvent à la surface de la terre n'auraient pas suffi, quand bien même touteâ les mers eussent été desséchées ; il eût fallu, ou en créer de nouvelles, ou dire avec quelques-uns que toute cette masse d'eau était tombée du ciel pour y retourner ensuite ; mais ce sont là, ajoutait-il, de pieuses fonctions. Dieu ne fait pas de miracle en vain. Veriim hoc est piè nugari * . Quel besoin y avait-il d'inonder les régions que l'homme n'habitait pas? Le déluge était l'effet delà punition du péché de l'homme, il ne devait avoir lieu que là où le péché avait été commis. Bien que nous disions, ajoutait encore Vossius, qu'il n'y eût qu'une portion de la terre ensevehe sous les eaux du déluge, cependant cette catastrophe n'en sera pas moins universelle puisqu'elle aura lieu sur toute la terre habitée. Cette nouvelle doctrine, qui contredisait toutes les idées reçues jusque-là, émut vivement le monde religieux ; elle fut déférée à la Congrégation de l'Index, et Vossius allait être condamné. Mais le P. Mabillon, qui se trouvait alors à Rome, défendit et soutint la même thèse, et

* Isaaci Vossii. — De sepluaginla interpretibus eorumque translaiione et chronologiâ dissertationes, — Dissertatio de xtale mundi. Hagœ comitum, 1661, cap. xii, p. 283.

373 LB D^LUOS mosaSous.

rassemblée, composée de neuf cardinaux, se rangea à l'avis de l'habile déE^ofieur de Yossius * .

dette opinion, disait Mabillon *, ne contint aucune erreur capitale ni contre la foi, ni contre les bonnes mœurs, elle peut donc être tolérée et discutée ; elle peut être très-utile pour répondre aux objections des impies, qui re^rdent le déluge comme [une &ble à cause des difficultés qu'ils rencontrent pour l'expliquer. S^il y a quelque erreur dans ce sentiment, elle n'est certainement que légère. Si qmd ergo m eA sen4eiitià errons ocmrrit, certè veniabilis est. Le sens de ces mots, toutes les montagnes, omnes mon^, toute diair, omnis ofiro, peut très-bien se rapporti^ seule-^ ment à toute la t^re habitée. L'Église n'a jiunûs frappé de Gensure ceux qui bornaient l'action du déluge aux seules terres habitées par Thomme.

N'oublions pas que Vossius croyait la terre habitée seulement dans une minime partie ; nous apportons quelque extension à son opinion, et nous disons que toute la terre pouvait être habitée et que les eaux ont couvert tout le globe et se sont élevées à la hauteur nécessaire pour détruire Thumanité.

* Le cardinal Gajetan et plusieurs autres docteurs catholiques exceptent du déluge de Noé les sommets des montagnes.

» Mabillon, Œuvres posthumes, votum D. Joannis Mabillonii de quibusdam Vossii opusculis. Paris, in-4o, 1724, t. Il, p. 63.

Entrons dans le détail, et examinons la signification propre de chacun des mots du texte de Moïse. Selon la remarque de Deluc ^ , le récit de l'auteur sacré constate formellement que les animaux qui étaient sur la terre après le déluge, n'étaient pas tous sortis de Tarche. Ecce ego sta* tuam pactum meum vobiscum et cum semine vestro post vos. Et ad omnem animam viventem qux est vobiscum, tam in volucribus quant injumentis, et pecudibus terrx cv/nctis, quœ egressa sv/nt de arcâ et universis bestiis terras. (Gen., c. ix, v. 9 et 10.) Il laisserait à supposer que d'autres animaux auraient échappé au déluge. Il ne faudrait donc pas prendre le mot tout dans son acception générale, mais en restreindre le sens selon la pensée de Moïse. En effet, Tusage des Orientaux de donner à ce mot un sens restrictif nous empêche de le prendre dans un sens absolu, lorsque cela n*est pas déterminé par une nécessité impérative de lui conserver toute sa force. C'est ainsi que, lorsque Dieu ordonna à Noé de prendre toute chose qu'on mange pour servir de nourriture à lui et aux animaux : Toiles igitur tecum ex omnibus escis qucC mandi possunt, et comportabis apud te, et eru/nt tàm tlbi quàmilUsincibum {Gen., vi, 21), ce tout ne pouvait être absolu, puisqu'il eût embrassé,

1 Deluc. Lettres physiques et morales sur l histoire de la terre et de lliomme, La Haye, 1778-1780. t. VI, pages 663 à

374 IJB DÉLUGE MOSAÏQUB.

pour ainsi dire, toutes les classes de ^sobstaacesi il ne signifiait donc évidemment que tout eeqpii était nécessaire pour nourrir lui et tous les èbres vivants renfermés avec lui. Ainsi le mot ktm 1^ animaux à renfermer dans TÂrche, ne »gnj£ait non plus que tout ce qui était nécessaire, fom qu'au sortir de l'arche Noé et sa &mille peuplas^ sent d'animaux le pays qu'ils habiteraient, ou telle extension que la sagesse divine jugea à pro^ pos d'y ajouter et qui fut connue de N<^, p^ar la partie qui dépendait de son exécution.

De même aussi, lorsque Moïse nous dit qud les eaux s'élevèrent de quinze coudées aunlessus des plus hautes montagnes, il n'a pu entendre parler que des montagnes voisines des pays qu'occupaient les hommes, que des montagnes de toute la terre habitée par Fespèce humaine ; lui qui a l'attention d'avertir et d'expliquer que cette expression, toute la terre, ne comprend dans son acception que la généralité des régions ou des contrées occupées par le peuple dont il parle, et avec lesquelles ce peuple avait des relations d'intérêt ou de voisinage : « Le Seigneur votre Dieu, dit-il aux enfants dlsraël, portera l'effroi et l'épouvante sur toute la terre que vous habiterez. » Nullus stahit contra vos : terrorem vestrum et formidinem dabit Dominus Deus vester super omnem terram quam calcaturi estis. {Deut,, xi, 25.) Moïse était seulement chargé de transmettre à la pos-

LE DELUGE MOSAÏQL'E. 375

térité l'anathème fulminé contre les hommes et contre leor demeure : £90 disperdam eos cum terré. {Gen.,Yi, 13.)

Moïse n'a entendu parler que de Thumanité et de la contrée qu'elle habitait, de même qu'il n'a entendu parler que de l'Egypte et des pays adja cents, lorsqu'il dit que la famine régnait sur toute la terre, et qu'on venait de toutes les régions acheter du blé en Egypte. Il n'a voulu non plus parler que des contrées voisines de la Palestine, lorsqu'il annonce à son peuple que la terreur de son nom se répandra chez toutes les nations qui sontsotbs toits les deux; qu'à leur approche les peuples qui habitent sous tous les cieux seront dans la consternation et pousseront des cris de désespoir et de douleur. Dans la promesse que Dieu fit à Noé d'établir avec sa race une alliance dont aucun des animaux ne sera exdu, il explique l'efifet de cette promesse qui s'étendra nonseulement sur les animaux qui sont sortis de l'arche, mais jusque sur toutes les bêtes de la terre. Tarn in vol%bcribus quam in jumentis terrœ, cv/nctis qy^ egressa sunt de arcâ, et in universis hestiis terrœ. {Gen., ix, 10.) Voilà manifestement une extension qui embrasse des animaux distincts de ceux qui sont sortis de l'arche. Et les bêtes de la terre, ou les animaux sauvages ainsi distingués des animaux domestiques et qui accompagnaient l'homme, ne sont pas compris non

.'.. .V. 5.-V • •• - '«il tJ »

376 us DELUGE MOSAÏQUE.

plus dans le dénombrement des espèces que Nôé avait ordre de Mre entrer dans Farche. « Tu les « feras entrer dans l'Arche pour 1^ conserva m « vie, avec toi, pour qu'ils puissent vivre, » lui avadt dit Dieu ; et ex oimctis ammantibibs unwersw ca/mis bina induces in arcam, ut vivant tecum. {Gen., vj, 19.) Ces derniers mots doivent évidemment s'entendre dans ce sens, utpossintvivere. Le but de l'ordre est que Noé puisse promptement peupler d'animaux domestiques le pays qu'il habir tera après le déluge.

Il est donc impossible de se méprendre sur le sens à donner à ces mots, toute la terre, univerm terra; mais pour fortifier encore cette preuve, il est important de rechercher quel est bien le sens de chacun des mots employés par Moïse ; cette étude a déjà été faite avec talent par M. Tabbé Maupied * .

Le texte delà traduction latine, dit M. Maupied, peut prêter à Téquivoque ; il en est autrement du texte hébreu. Au chapitre vi, 17 de la Genèse, nous lisons : « Je vais exterminer de la face de la « terre les hommes que j'ai créés; tous hommes « et animaux, reptiles et oiseaux du ciel. » Or quand il est question, dans l'Ecriture, de la terre en même temps que de l'homme, c'est le plus souvent la terre habitée par l'homme qu'il faut

1 hieu^ l'homme et le monde, 1. III, p. 803.

entendre. Il y a deux mots en hébreu pour désigner la terre naTK (adama), qui signifle plus

particulièrement la terre cultivée, habitée, une région, un pays ; et 3? "i k {haretz), qui signifie

plus spécialement la terre en général, mais aussi un pays, une région particulière. Ces deux mots sont, du reste, employés indifféremment l'un pour l'autre : nous allons voir que le sens va être déterminé par le contexte dans tout le récit du déluge. Dans le verset précédent, c'est naTK

(adama) qui est employé, je vais exterminer de la terre habitée, etc.

V. 11. « Alors la terre était corrompue aux yeux « de Dieu, et entièrement livrée à l'injustice et à ce la violence. » Le mot haretz ïin est employé

ici; mais il est évident que dans ce texte il ne s'agit pas de la terre qui ne peut être corrompue, ni injuste, ni violente, mais bien de ses habitants; c'est ici le contenant pour le contenu, comme nous dirions : le monde, l'univars est corrompu, en parlant du genre humain. V. 12. «Dieu voyant la terre dans cet état de corruption, car toute créature avait corrompu sa voie sur la terre, dit à Noé, chap. vi, v. 13 : « La fin de toute chair « a été arrêtée à mes yeux, parce que la terre est (c remplie de l'injustice de ses habitants, et je « suis prêt à la détruire. » Le mot haretz est encore employé dans le 1 2® verset pour signifier

378 LE DELUGE MOSAÏQL'E.

ses habitants, et, dans le 13% pour la terre habitée, le contexte seul le prouve. Le mot toute créature, en hébreu iw a {bctsar, chair), désigne le

plus souvent les hommes, et, dans le verset 12', il ne peut signifier autre chose, car l'homme seul pouvait corrompre ses voies; par conséquent, ces mots du verset IS', la fin de toute chair, veulent dire tous les hommes, et, en effet, la fin du verset ajoute : « parce que la terre est remplie de l'injustice de ses habitants, » qui ne peuvent être que des hommes, et Dieu va les détruire.

V. 17. « Pour moi, je vais amener le déluge « des eaux sur la terre, pour détruire toute créa- « ture douée d'un soufile de vie qui se trouve sous « les cieux, et tout périra sur la terre. » Or, ces expressions du Seigneur désignent toujours l'homme ; c'est donc sur la terre où habite l'homme, que sera amené le dél uge et tout y périra.

Chap. vu, V. 2 et 3. « Tu prendras de même « sept paires mâles et femelles des oiseaux du « ciel pour en conserver la race sur toute la « terre. » Les animaux et les oiseaux conservés dans l'arche, pouvaient n'habiter alors que le pays des hommes, et leur race eùL été perdue s'ils n'eussent été conservés. De l'arche, ils se sont répandus partout. En outre, les expressions toute la terre, signifient souvent, dans l'Ecriture, le pays d'un peuple, d'une nation, les pays habités par les hommes.

IJE DÉLUGE MOSAÏQUE. 379

Chap. VII, V. 4. « Et je détruirai tout être que « j'ai fait de dessus la face de la terre. » nmK

{adama^ terre habitée, terre cultivée). V. 21. « Et « périt toute créature se mouvant sur la terre : « oiseaux, animaux domestiques, bêtes sauvages, ce et tous les petits animaux qui se meuvent prés « de la terre, et tous les hommes. » Le verset 22® va reprendre la fin du précédent en d'autres termes, pour mieux exprimer qu'il s'agit des hommes, suivant le style de l'Écriture. « Tout ce ce qui respirait et avait un soufifle de vie sur ce la terre ferme mourut. » Les termes hébreux T^SKi D^^T n-imatz;: "jûk S-d iColascher nis-

chemat rouah haiim be aphaio) se rapportent plus spécialement à Thomme. La raison en est que les termes hébreux n-T*? [rouah), D''''n [haiim, esprit de vies), sont au pluriel; or, presque partout où il s'agit de la vie des animaux, la Genèse dit : nm «y 9 a [nephesck haiiah, souffle de vie), au sin-

gulier, tandis qu'en parlant de la vie de l'homme, elle emploie toujours le pluriel D^^n [haiim, vies). C'est, en efifet, par ces expressions que l'homme est désigné dans le chapitre de la création. Le verset 23® répète les deux précédents. Il n'y a plus que le verset 19® du chapitre vu qui puisse être invoqué en faveur de l'universalité absolue. « Les ce eaux étaient si prodigieusement accrues, que (c les plus hautes montagnes du vaste horizon en

<( furent couvertes. » Cette traduction, qui est celle de M. Tabbé Glaire, est plus littérale; en effet, il y a, en hébreu, lesplii^ hautes montagnes qui sont sous le ciel, ce qui ne peut s'entendre que de l'horizon, qui est souvent ainsi exprimé dans la langue sacrée.

De tous les textes que l'on peut apporter pour prouver l'universalité du déluge, aucun d'eux n'indique une universalité absolue ; tous, au contraire, désignent l'homme, le pays habité par l'homme et les animaux qui s'y trouvaient. Mais, dira -t-on, en enseignant cette universalité restreinte du déluge, on peut supposer aussi que le seul pays habité par Noé et son peuple en fut la victime, et, dès lors, d'autres branches de l'humanité purent échapper au désastre. Le texte est formel pour ce qui concerne l'humanité : elle est toute coupable et corrompue, et c'est contre elle et à cause d'elle que le déluge est envoyé; les expressions appliquées à l'homme, dans le récit, sont toujours générales et souvent les mêmes dont l'écrivain s'est servi pour la création de l'homme. En outre, les chapitres x et xi montrent toutes les nations de la terre, même celles qui habitent les pays éloignés, sortant des enfants de Noé. Tous les hommes, sans exception, ont donc péri, sauf la famille de Noé.

De cette discussion nous pouvons conclure que l'universalito du déluge n'est pas présentée

comme absolue par Moïse, mais seulement relative à Tespèce humaine.

En efifet, le but évident de Dieu est de détruire l'homme et les animaux qui Tentourent, et, dans ce cas, il n'est pas nécessaire de submerger la terre entière, l'unique résultat du déluge est de venger sur l'homme l'injure faite à Dieu; la raison ne nous dit-elle pas qu'un déluge qui se bornerait à détruire la race humaine tout entière satisferait aux conditions exigées par la justice du Seigneur?

Que l'on nous permette une remarque qui ne manque pas d'une certaine force. Vers la fin du dixième mois, après qu'il fut entré dans l'arche, Noé laissa échapper le corbeau qui ne revint pas ; il lâcha ensuite, à deux reprises différentes, la colombe messagère qui, la seconde fois, rapporta dans son bec un rameau d'olivier verdoyant. Or, dans la présence de ce rameau verdoyant, je trouve la preuve de la restriction de l'universahté du déluge, qui n'a dû s'étendre qu'à l'homme, et, par conséquent, à la terre habitée.

En effet, si le déluge avait été universel jusqu'à surpasser de quinze coudées les plus hautes montagnes de la terre, toute végétation a dû être

bouleversée, anéantie, tout le sol enlevé et ruiné; il est bien certain que rien n'a dû résister à l'action des eaux. Rappelons-nous les effets produits par les inondations dans nos pays, et qui ne soût rien en comparaison du déluge; or, comment expliquer l'existence de ce rameau verdoyant, autrement que par un miracle? Dira-t-on que cette plante a dû pousser pendant l'inondation ou immédiatement après l'inondation? Mais il ne faut pas oublier que ces immenses quantités d'eau qui surpassaient de quinze coudées les plus hautes montagnes , ont dû mettre un certain temps à s'écouler; la germination n'a dû commencer que fort tard dans l'année après l'époque ordinaire de la végétation ; puis il fallait une graine ; d'où provenait-elle ? Il fallait un sol tout préparé ; tout cela forme autant d'impossibilités matérielles. Une seconde réflexion mérite toute notre attention. Les eaux du déluge couvrirent la terre pendant toute une année, et ce ne fut que dans les derniers mois de cette année que les sommets des montagnes commencèrent à apparaître; or, dire avec certains auteurs que cet olivier a dû être préservé et croître dans les eaux ou sous les eaux, c'est admettre une absurdité en histoire naturelle. La conservation de cette plante fut impossible en présence de ce bouleversement immense, qu'ont dû produire ces amas d'eau que Ton suppose surmonter de quinze coudées les plus hautes mon-

tagnes de la terre; puis, est-il possible que des plantes aériennes et terrestres, tellesque Tolivier, aient pu verdir une année entière submergées dans les eaux ? Ce fait serait contre toutes les lois de la physiologie végétale, ce serait un fait miraculeux. Les racines et les tiges, sans doute, peuvent persister ensevelies sous les eaux pendant un certain laps de temps, et pousser ensuite des bourgeons et des rameaux lorsqu'elles seront émergées ; mais jamais, en aucun cas, les parties foliacées des plantes aériennes et terrestres ne persisteront et ne pourront croître sous les eaux.

L'expression hébraïque que Ton a traduite par rameau verdoyant, au dire de plusieurs traducteurs, signifierait une feuille mâchée, c'est le sens que lui donne M. Tabbé Glaire. Ce mot mâchée ne veut pas dire desséchée, étiolée, morte ; il indique uniquement le travail de Toiseau faisant effort pour détacher de Tarbre le rameau qu'il apportera à Noé. Ce mot est admirablement placé dans le texte hébreu, parce qu'il doit faire comprendre qu'il ne s'agit pas d'un rameau flottant sur l'eau, comme cela eût pu être à la rigueur ; mais bien d'un rameau détaché avec difficulté, et, par conséquent, enlevé à un arbre dont les branches étaient hors de l'eau. Ce qualificatif est heureusement imaginé pour la vraisemblance du récit.

Je sais bien que plusieurs commentateurs s'appuyant sur les anciens auteurs, entre autres sur

Pline le Naturaliste, nous disent qu' il iCKM m les bords de la mer Rouge une espèce d'oli^r qui se plaît dans les eaux. Invoquer en histoire naturelle l'autorité de Pline, n'est pas une pfeu^e qui puisse soutenir l'examen, quand on Bait.que ce compilateur a conservé à la postérité une losle d'absurdités qu'il croyait ou qu'il voulait feàre croire aux autres. La science véritable, la h^mque, n'a jamais parlé d'un olivier marin o^ aquatique, et n'a jamais enseigné que lé3 parties forcées des plantes aériennes et terrestres p^saent vivre complètement submergées dans l'ew. ft^ conséquent, il faut bien admettre que la cotomibe a dû détacher quelque part un rameau verdoya^) elle n'a pu se le procurer que dans le cas d'un déluge restreint.

Il est temps maintenant d'examiner une dernière preuve de Tuniversalité non absolue du déluge tirée de ce que nous révèle la géologie, et cette preuve n'est pas la moins forte de celles que nous apportons à Tappui de notre sentiment.

En effet, nous avons montré que le diluvium était la couche qui, selon nous, répondait exactement au déluge de Moïse ; c'est un terrain de transport, ce qui suppose une inondation, un

envahissement considérable des eaux. C'est la couche la plus récente dans Tordre des formations géologiques. On y rencontre des fossiles d'animaux dont quelques-uns ont disparu et n'existent plus maintenant, les autres ont survécu ; on y trouve aussi des fossiles humains et des restes de Tindustrie primitive des hommes ; l'homme existait donc évidemment avant cette catastrophe. A l'époque du diluvium, nous avons rapporté les cavernes à ossements et les brèches osseuses, parce que nous y avons rencontré les mêmes éléments minéralogiques et les mêmes fossiles ; sur ce point aucun doute n'est possible. Nous avons vu que ce terrain existe dans toutes les contrées de la terre ; il satisfait donc déjà dans un sens aux conditions d'universalité exigée par le texte de Moïse. Le terrain diluvien n'existe jamais que dans les vallées et sur les plateaux des collines, et à une certaine hauteur dans les montagnes; rarement il atteint une moyenne de 500 à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les cavernes à ossements se rencontrent aussi rarement au-dessus de cette limite ; au delà, on ne le voit plus, il n'existe plus, on n'en trouve plus aucune trace. En présence de ces faits, notre argument subsiste tout entier. Là où les eaux diluviennes ont eu accès, il doit rester des traces de leur passage. Or, c'est seulement dans les vallées, dans les plaines, sur les plateaux des collines,

et à une hauteur déterminée dans les montagnes, que nous trouvons les preuves et les témoignages de cette grande inondation. Nous pouvons donc conclure que le déluge n'a pas eu une universalité absolue, mais seulement une universalité relative, ou plutôt que Tuniversalité de Tinondation fut réelle, puisque dans toutes les contrées du monde nous en voyons des traces, mais qu'elle fut limitée à une certaine hauteur, nécessaire pour que toute la race humaine fût submergée. Nous ne parlons pas de l'immense quantité d'eau qu'il eût fallu rassembler pour que la terre entière fût submergée à la hauteur de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes du globe ; il aurait fallu pour cela que Dieu créât de nouvelles eaux ; celles qui étaient répandues sur la terre et toutes celles éparses dans l'atmosphère n'auraient pu y suffire. Il fallait de plus faire disparaître ces eaux qui n'auraient pu être contenues dans les réservoirs que Dieu avait créés au jour de la création. Il fallait un autre miracle d'évaporation, car l'hypothèse des eaux souterraines contenues dans de vastes réservoirs au sein de la terre, et des cataractes célestes dans lesquelles les eaux se seraient réfugiées après le déluge, n'est que le fruit de l'imagination. Par les cataractes du ciel, nous l'avons prouvé, il faut entendre les eaux répandues dans l'atmosphère sous forme de nuages, de vapeurs, et par le mot

LE DÉLUGE MOSxVÏQUE. 387

abîme, rimmensité des mers ; la raison ne saurait admettre d'autre interprétation.

Quant à ceux qui soutiennent que les montagnes, avant le déluge, étaient moins élevées qu'elles ne le sont à présent, c'est une supposition gratuite qui n'a pas même l'avantage de la probabilité.

Ilnous semble d'après la signification et l'explication du texte de la Bible, d'après les faits géologiques et d'après la raison que l'on peut nonseulement borner l'universalité du déluge à l'envahissement par les eaux de la terre entière, à une certaine hauteur nécessaire pour que ce résultat fût atteint, mais encore nous pensons que c'est le seul sentiment qui puisse être prouvé, et par conséquent le seul qui doive logiquement être adopté.

Nous devons maintenant répondre à quelques objections qui ont eu une certaine faveur dans le siècle dernier, et qui ont encore quelque cours de nos jours.

Ces objections, il faut bien l'avouer, ont quelque chose de séduisant et de spécieux. Elles sont, en réalité, semblables à ces montagnes élevées qui bornent l'horizon lointain. A distance, elles

nous paraissent inaccessibles, mais à mesure que nous en approchons, leur hauteur diminue et nous sommes étonnés de leur abaissement et de la facilité que nous éprouvons à les franchir.

« Comment Noé put -il bâtir, seul , l'arche immense qui devait le sauver, lui, et tous les animaux de la terre?... Comment une arche de 300 coudées de long, de 50 de large et de 30 de haut, eût-elle contenu, ainsi que le veut la Bible, toiùs les animaux et la nourriture si variée destinée à leur subsistance?... Que Ton calcule la place nécessaire à tous les reptiles, oiseaux mammifères terrestres dont le nombre grossit chaque jour par suite des découvertes nouvelles !... Remarquons que la plupart des races animales sont ennemies et vivent de la chair des autres ; ne se fussent-elles pas dévorées entre elles ? Pressés dans un étroit espace, durant plusieurs mois, bon nombre d'individus ne seraient-ils pas morts , n'auraient-ils pas rendu impossible la reproduction de leur espèce ? Mais les Poissons dont la Bible ne parle pas, et qui sembleraient, par leur vie aquatique, n'avoir rien à craindre du déluge, les Mollusques, les Cétacés, les Crustacés, dans ce mélange d'eau douce et d'eau salée, n'ont-ils pas dû étrangement souffrir? Supposons cependant que, malgré ces impossibilités radicales, Noé ait pu placer dans son arche tous les animaux , et même un plus grand nombre que

celui indiqué par la Genèse, il resterait encore à comprendre comment Noé, en quelques jours, aurait pu faire accourir les animaux des zones les plus éloignées.

« Il est donc de toute évidence, ajoute-t-on, que ce récit est non-seulement invraisemblable, mais encore absurde ; et il eût été jugé tel par tout le monde, s'il n'eût été consigné dans un livre réputé infaillible. Sans aucun doute, cette histoire du déluge porte tout le caractère d'une haute antiquité, mais elle est, par cela même, empreinte du cachet de l'ignorance des premiers humains. Il est visible que ceux qui l'ont rapportée, ne se doutaient ni des lois de la distribution des animaux à la surface du globe, ni de leur quantité innombrable, ni de 'l'étendue de notre monde ^ »

Cette objection, malgré sa longueur et Tartiflce de la phrase dont on l'a entourée, peut se réduire à ces deux points qui la résument tout entière : 1® comment Noé put-il bâtir seul un si immense vaisseau ? 2® l'arche était incapable par ses dimensions exiguës de contenir tant d'animaux et leur nourriture ; et Noé n'eût pu, en quelques jours, faire accourir les animaux si nombreux des zones les plus éloignées.

* Alfred Maury, Encyclopédie moderne, tome XII, page 55, article Déluge.

1® Gomment Noé put-il seul bâtir un si immense vaisseau? Cette objection des auteurs de Y Encyclopédie lYwdenxe nous semble peu mèritorles honneurs d'une réponse. Est-il dit que Noé ^^^t sans aucun secours ait construit un vaisseau au^i immense que l'arche ? Moïse a parlé comme les historiens ; il a attribué, comme eux^ la constniction du monument à celui que le Msait construire; chaque jour ne nous servons-^nous pas de semldables expressions? Les rois d'Egypte ont construit les pyramides, Salomon a b&ti le tam|de de Jérusalem. Quel autre sens doit-on donner à ces pimd^, si ce n'est qu'ils ont fait construire ces monuments?

Moïse a parlé en historien, et il nous représente Noé comme un patriarche, un chef de fanûlle, un pontife, un prince ; par conséquent, il devait être riche, il pouvait donc prendre à son service le nombre d'ouvriers dont il avait besoin. Et ceux-ci, bien qu'incrédules à la prédiction de Noé qui leur annonçait une catastrophe imminente, ne furent pas insensibles à Tappât du gain qu'il leur offrait. La cupidité vint à son aide, c'est ainsi que Noé bâtit seul un immense vaisseau ; il a fait comme tout le monde, et il n'y a pas de raison pour qu'on suppose qu'il ait dû agir autrement.

2° L'arche, par ses proportions exiguës, dit-on, était incapable de contenir tous les animaux... Noé ne put les rassembler, en si peu de jours, des contrées les plus éloignées.

La réponse à cette objection sera courte. Nous avons reconnu que Ton ne peut admettre l'universalité du déluge que quant à la terre habitée par rhomme ; c'est-à-dire qu'il n'y eut d'inondé que les plaines, les vallées et les hauteurs accessibles à rhomme, par conséquent Noé n'eut pas à s'occuper, ni surtout à se préoccuper de l'espace à consacrer dans Tarche à tous les animaux de la terre. On peut admettre que Dieu lui ordonna de recueillir les seuls animaux qui vivaient à proximité de l'homme, qui pouvaient lui être utiles ou servir à son agrément, dont la conservation et la multiplication étaient absolument nécessaires à l'homme. En quoi sommesnous opposé au récit biblique ? Moïse ne s'exprime pas d'une manière absolue ; l'auteur inspiré nous apprend que Noé reçut de Dieu l'ordre de renfermer dans l'arche sept mâles et sept femelles de tous les animaux purs et deux mâles et deux femelles des animaux impurs. {Gen., vn, 2.) « Prenez aussi, ajoute Dieu, sept mâles et sept femelles de tous les oiseaux du ciel, afin d'en conserver la race dessus la face de la terre. » (Ch. vji, 3.) Sommes-nous encore contre le récit biblique, en admettant que Moïse parlait des animaux connus de Noé, et qu'il savait distinguer en animaux purs et en animaux impurs ? Au moyen de cette explication rationnelle, se trouve naturellement restreint le nombre des espèces à

embarquer; et, par conséquent, Tarclie ne se trouve pas démesurément trop eiiiguë.

Si nous considérons le sens étymolo^qm du mot dont Thébreu se sert pour exprimer les animaux, nous trouverons encore une preuve à

Fappui de notre sentiment. Le mot hébreu niûT\2

(behemah), traduit par animaux, s'emploie- toujours dans la Genèse pour signifier les animaux terrestres les plus rapprochés de rhomme. D faudrait donc pour être exact le traduire par mammifères, jumenta : c'est ce qu'a fait Sstritès I^giain! dans sa traduction de la Bible. Le terme hébreu wvp {remesch) est très-probablement aussi mal

traduit scientifiquement par reptiles : philologiquemcnt, il veut bien dire animal qui rampe et

qui se meut près de la terre ; mais tous les anciens naturalistes, et ceux même du xvi® siècle, appelaient animaux rampants les petits mammifères de la famille des Martes, des Fouines et des Belettes. Le nom classique reptile n'a été employé que plus tard pour désigner spécialement les vrais reptiles, Lézards, Serpents, etc. Dans la Ge7ièse même, le Serpent n'est point appelé ttra*? Ire-

mesch), mais ûna (nahasch). Le mot ttra*) {remesch)

est employé dans le premier chapitre de la Genèse pour signifier les êtres animés qui se meuvent dans les eaux. Ce terme ne désigne donc point uniquement ni proprement les reptiles, mais il

pourrait signifier aussi les petits animaux mammifères qui semblent ramper sur la terre, en opposition avec les oiseaux qui volent dans les airs. Ce qui confirme cette interprétation , c'est que le mot ttya*5 [remesch) est toujours rapproché

dans la Genèse du nom des grands mammifères et de celui des oiseaux • t]i5r [hoph).

Ainsi, Tusage des anciens naturalistes et le rapprochement des textes hébreux nous permettent d'entendre par reptiles aussi bien les petits mammifères que les reptiles proprement dits, et dès lors il est facile de comprendre que Noé n'a pas dû éprouver une grande difficulté pour rassembler tous ces êtres dans l'arche.

Résumons notre explication. Dieu se décide à détruire l'homme par un déluge, ce déluge se borne à la terre habitée. Il ordonne à Noé de construire une arche et d'y renfermer avec lui les mammifères et les oiseaux qui se trouvent dans le voisinage de l'homme, qui lui sont d'un usage ordinaire et qui vivent avec lui journellement, afin qu'au sortir de l'arche il puisse les multiplier et s'en servir. Noé accomplit Tordre de Dieu, dès

* Maupied, opère citato.

394 UR DÉLUGE MOSÂÏQl^.

lors disparait l'objection de l'exiguité de l'arche, et il devient facile d'expliquer la conservatimi des bétes sauvages et nuisibles qui vivent dans les déserts ou loin de l'homme^ puisque dans notre hypothèse, la seule d'accord avec les faits^ il n'y eut d'inondées que les contrées habitées par l'homme jusqu'à une certaine hauteur, («es animaux ont pu être refoulés p^ les eaux sur les terres émergées et rédescendre dans 1^ vallées après le déluge.

Ainsi s'explique la disparition d^ espèces qui, n'ayant pu être conservées dans l'arche, ni se réfugier sur les montagnes, ont dû disparaître dans les eaux : ainsi s'explique le rameau d'olivier rapporté par la colombe.

Page 1