‹ Accord de la Science et de la religionChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Diiinitioii du déluge. — Ses effets. — DifTérenles sigoiflcatioas attribuées au mot Déluge. Dans quel sens on doit l'employer.

Le mot Déluge (du latin Diluvium^ Diluvies, inondation) , dans son acception la plus générale, est employé pour désigner une inondation universelle, dont le souvenir s'est conservé par la tradition des peuples, et qui eut lieu sur notre globe à une époque très-reculée. On peut encore

appeler déluges, les invasions des eaux marines ou des eaux douces, dans lesquelles ont été déposées, aux différentes époques géologiques, les couches sédimentaires qui forment toute Técorce superficielle de la terre. En général, ce mot emporte avec lui l'idée d'un cataclysme, d'une perturbation, d'une inondation et de l'ensevelissement d'une portion considérable de terrain sous les flots ; que cette inondation ait été produite par des causes naturelles, comme les eaux pluviales, les débordements des rivières et des mers ; ou par des causes exceptionnelles, telles que, un soulèvement de montagnes, un affaissement ou un abaissement de terrain.

En effet, si nous jetons les yeux sur le globe, nous voyons que les montagnes ont surgi à différentes époques, soulevées par une force intérieure, intimement liée aux phénomènes volcaniques ou plutoniques. Ceux-ci agissant par voie de pression sur la portion la .moins épaisse et la plus faible de la croûte terrestre ; les couches sédimentaires, déposées d'abord horizontalement dans les eaux, furent redressées et inchnées fortement dans une position qui approche quelquefois de la ligne verticale. Sur ce point nul doute n'est possible. Ces immenses étendues de terrain étaient donc ensevelies sous les eaux, comme le prouve la nature des fossiles que l'on y rencontre ; quel effet n'a pas dû produire leur surgissement ?

LE DÉLUGE MOSAÏQUE. ij

Les mers durent être refoulées, envahir les contrées opposées et occasionner ainsi des déluges.

Que des contrées entières se soient affaissées, comme la Géologie nous le prouve, soit à la suite d'un tremblement de terre, soit par toute autre cause connue et remarquée d'une manière évidente par les géologues, l'effet sera le même. Dans ces eaux envahissantes, de nouvelles couches de terrain se formeront par la déposition des sédiments, et nous aurons le produit d'une inondation, d'un déluge. On peut donc prendre ce mot dans une multitude d'acceptions différentes.

Mais nous restreindrons la signification du mot délv^e^ et nous l'appliquerons seulement à la dernière grande inondation générale, survenue après * l'apparition de l'homme sur la terre, pendant la période géologique quaternaire. Et, parmi les différentes formations de cette époque, une seule couche, le diluvium gris, nous paraît renfermer tous les éléments de preuves nécessaires pour y reconnaître les effets attribués au déluge mosaïque. En effet, le diluvium gris est un terrain de transport formé, selon les différentes régions où on l'examine, des éléments et de la trituration des couches géologiques qui encaissent les vallées. On y rencontre, comme nous le verrons plus loin, des débris nombreux d'animaux, les derniers apparus sur le globe, déposés dans ce terrain après

4 i£ hki-lge mosaïque.

un transport plus ou moins long, ou entratnés et

ensevelis dans les cavernes.

Nous trouvons aussi dans le diluvium et dans les cavernes à ossements, des restes humains, des traces de l'industrie Iiumaiue, preuve évidente que l'homme existait sur la terre avant cette dernière inondation, dont lui aussi a été la victime.

Par le mot Déluge nous entendons une catastrophe immense, terrihle, qui a eu lieu à une époque, géologiquemenl parlant, peu éloignée de nous, et dont les effets se sont fait ressentir sur toute la terre'; catastrophe dont le souvenir nous a été conservé par Moïse et s'est perpétué, indépendamment des preuves géologiques, dans la mémoire de tous les peuples.

. Ainsi, avec certains hommes ennemis de nos livres saints, qui n'ont pas craint d'accumuler les hypothèses les plus invraisemblables et les faits les moins prouvés . nous ne donnerons pas le nom de déluge à de simples inondatious locales plus ou moins étendues, qui ont eu lieu depuis les temps historiques, soit par une rupture de barrages et de digues, soit par une dislocation peu importante du sol sous l'influence des tremblements de terre ou des phénomènes volcaniques. Nous n'appellerons pas déluges, les invasions ordinaires ou extraordinaires de l'océan. Tous ces phénomènes sont circonscrits ou locaux ; ils ont été produits, d'une manière comparativement restreinte, par des

causes ordinaires et naturelles : ce sont de simples inondations locales, et quelques ravages qu'ils aient faits, on ne peut les comparer au déluge mosaïque. Si on leur donne le nom de déluge, c'est par une métaphore que permet le langage ordinaire.

Un auteur *, dont le but est de réduire tous les faits racontés dans les livres saints, à Tétat de mythe, de fables, d'allégories, émet l'opinion que le mot déluge a été donné à toute inondation partielle, produite par l'une des causes que nous avons énumérées; et que la tradition d'un déluge universel a pris naissance et s'est perpétuée d'après ces inondations locales. Certes, nous le savons, et tout le monde admet que le mot de délugCy dans le langage ordinaire, est donné à toute inondation un peu considérable ; mais aussi nous n'ignorons pas que Tidée et la tradition d'un déluge universel, qui seul porte véritablement ce nom, se sont conservées dans la mémoire des peuples, comme d'un événement immense, imprévu, et remarquable par les grands dégâts qu'il a produits sur toute la terre.

1 Alfred Maury, Encyclopédie moderne, article Déluge.

fi LE LiÉLLGE SIOSAÏQUE.

En 1818, dans la vallée des Bagnes, où se trouve une des principales ramifications du Rhône, des masses énormes de glace et de neiges roulées des glaciers du Gétroz, formèrent un lac ; les eaux grossies par les torrents dus à la fonte des neiges, rompirent leurs digues et se précipitèrent avec furie, ravageant toutes les contrés environnantes. Au xvi° siècle, de semblables inondations curent lieu, mais ce ne furent que des inondations locales et le souvenir ne s'en est conservé que dans ce sens. Que l'on cite les inondations causées par le lac de Mareb, si célèbre dans l'histoire de l'Arabie ; que l'on invoque les inondations si terribles et si désastreuses du Rhône et de la Loire ; j'irai même plus loin, que par un phénomène géologique quelconque et qui ne serait pas improbable, le fond de la mer Caspienne ou de la mer Noire vienne à se soulever, les eaux refoulées se répandront sur leurs bords et produiront des ravages immenses; ce sera une inondation terrible, mais qui s'avisera (le lui donner le nom de déluge universel ?

Une multitude de faits semblables sont consignés dans les annales scientifiques de tous les peuples ; des tremblements de terre ont produit des affaissements de terrain d'une part, des exhaussements de l'autre, quelquefois sur une étendue très-considérable. Ces phénomènes se sont montrés dans toutes les contrées du globe,

aussi bien en Asie, en Afrique, qu'en Europe et en Amérique. En 1819, à la suite d'un tremblement de terre, le fort et le village de Sindrée •, situés sur le bras oriental de Tlndus, au-dessus de Luckport, furent inondés, et on ne voyait plus au-dessus de Teau que les murs et le sommet des maisons. Qui ne connaît le fameux tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, qui engloutit sous les eaux, le quai , les navires et un grand nombre de victimes : le tremblement de terre qui arriva en Calabre, en 1783, et qui donna lieu à la fonnation de cinquante nouveaux lacs : les inondations du Bengale, la submersion de la vallée de Tomboro, à Java, en 1815, et la formation des lacs du Mississipi ? Tous ces événements malheureux consignés dans les annales des peuples, ne sont considérés que comme des inondations locales. Trois siècles environ avant Tère chrétienne , l'Océan envahit la presqu'île de Jutland, cette terre que les anciens nommaient la Chersonèse Cimbrique. A ce sujet Strabon rapporte le fait suivant : pendàQt une haute marée, dit-il, l'eau s'éleva si rapidement sur cette côte, que des hommes à cheval purent à peine échapper ; Florus faisant allusion à Fa même tradition s'exprime ainsi : « Cimbri, Theutoni, atque Tigv/rini, ab extremis Galliae profugi, ciim terras eorum inunddsset

» Lyell, Principes de géologie, t. ni, p. 291,

8 i,E DÉLUOE MOSAÏQl'E.

Oceanus, novas sedes tolo orbe qusrebant. » Bien que l'on ail donné à cel événement le nom de Déluge Cimhriquc, cependant personne ne le regarde comme un déluge universel.

Que la mer ail envahi les côles du Zuyderzéo au XIII' siècle; que ses progrès sur la Hollande continuent toujours d'une manière alarmante ; que par ses marées puissantes, elle corrode el envahisse des terrains immenses ; que les Ûots rongent les côtes orientales et méridionales de l'Angleterre ; que les irruptions nombreuses des eaux aient détruit des villes enlîéres et envahi des portions considérables de terre , comme nous l'avous vu, à une époque peu éloignée de nous ; ces faits ne seront pas transmis à la postérité la plus reculée sous le nom de déluge universel, Il y a donc dans ce mot quelque chose de plus grand, de plus intense et de plus universel.

De tous ces faits quelle conclusion devons-nous tirer ? — Que le déluge mosaïque peut bien n'élre qu'un de ces mille accidents, grossi et augmenté par la tradition, el qui a fini par prendre cours dans le vulgaire ? — A Dieu ne plaise, la conclusion nous parait un peu hardie pour ne pas dire téméraire.

Parla suite dos temps, un fait peut s'obscurcir, être exagéré et finir par prendre de proportions gipnntpsqups et fabuleuses; mais sinousréfléchis-

sons que Moïse, qui nous parle du déluge universel, vivait à une époque où le souvenir de ce fait n'avait pas encore eu le temps de s'effacer de la mémoire des hommes ; que ce fait s'était conservé dans toute sa vivacité; que le récit de Moïse a été connu de toute sa nation, sans qu'il y ait eu aucune réclamation : nous serons obligés de convenir qu'il ne s'agissait pas d'une simple inondation locale. Et, ce n'est pas seulement chez un seul peuple que cette tradition a été conservée, elle vit dans la mémoire de toutes les nations, dans toutes les traditions ; et, comme dans le récit de Moïse, on la retrouve toujours d'une manière uniforme, bien que les détails de la narration varient quelquefois un peu. On voit toujours la trace d'une inondation immense, d'un déluge universel tel que depuis il n'en a jamais existé, et dans lequel toute la terre a été submergée, les animaux détruits et engloutis, les hommes anéantis, à l'exception d'un seul homme et d'une seule femme sauvés dans un vaisseau, une barque, une arche qu'ils avaient construits d'après l'ordre de la Divinité.

Or, quel rapport ce fait constamment retrouvé chez les peuples de toutes les parties du monde, différents de langages, de mœurs, de coutumes, connus les uns aux autres, peut-il avoir avec l'idée d'une inondation partielle et locale, dont ils auraient gardé le souvenir, et dont souvent ils

10 LE DÉLUGE MOSAÏQCE.

connaissent et dépeignent les circonstances? Il faut donc distinguer elaircnient de touLes les autres, cette inondation exceptionnelle, qui est pour nous, comme pour tout le monde, le seul déluge auquel ce nom puisse être uniquement et logiquement atlribué, et dont nous prouverons, tout à l'heure, plus explicitement l'existence.

En effet, si nous examinons avec la science géologique les terrains les plus récents du globe, le terrain quaternaire, par exemple, nous découvrons des faits qui ne peuvent être attribués qu'à une irruntion des eaux plus ou moins prolongée, mais certainement très-intense.

Le DUuvium, qui constitue le fond de nos vallées, est formé de roches, de graviers, de sables, et d'éléments de la même nature que les couches des collines environnantes dans lesquelles la vallée a été creusée. Quelquefois, on trouve des roches de natures différentes et étrangères à la contrée, mais en remontant la pente des vallées, on ne larde pas à constater qu'elles proviennent assurément d'une contrée comparativement peu éloignée. Ainsi, si un courant a traversé une contrée, dans laquelle se trouvaient des roches volcaniques et des roches sédimentaires, on rencontrera

infailliblement des restes de ces deux natures de roches, à des distances plus ou moins grandes. . Mais si le courant n*a traversé, depuis son origine, qu'une seule nature de roches, c'est en vain que vous chercheriez les débris d'une autre nature ; vous n'en trouveriez pas, si ce n'est exceptionnellement. Ces caractères ne sauraient rigoureusement suffire pour prouver que le diluvium est la couche la plus récente dans Tordre des formations géologiques ; ils suffiraient peut-être, pour montrer qu'il est postérieur aux roches auxquelles il a emprunté ses éléments; nous invoquerons donc la paléontologie ou l'histoire des êtres organisés fossiles, et elle nous fournira une base solide, sur laquelle nous appuierons nos preuves.

Deux couches distinctes de terrain peuvent exister, formées toutes deux par des alluvions, soit marines soit d'eau douce ; mais ces deux couches sont-elles d'une même époque, et leur origine est-elle identiquement contemporaine ? Qui nous le dira ? Quelle est la plus ancienne ? Et si elles sont superposées l'une à l'autre, ont-elles été formées pendant la même période? Examinez, le marteau du mineur à la main, cherchez si vous trouverez des restes organisés, des traces de la vie animale ou végétale. Si dans ces deux couches, les espèces organisées sont identiquement les mêmes, alors les deux couches seront contemporaines, et si elles sont superposées l'une à l'autre.

12 Ij; DÉUr.E MOSAÏfJVE.

elies seront le résullat de la même période géologique. Mais si dans l'une, vous trouvez des espèces fossiles d'animaux qui ne vivent plus à la surface du globe, et dont jamais aucun vestige spécifique n'a été connu à l'état vivant, vous en conclurez que co terrain a été formé avant l'époque actuelle ; et si dans l'autre, au contraire, vous trouvez aussi des traces d'êtres organisés vivant encore actuellement à la surface du globe, vous devrez logiquement conclure que la première est plus ancienne, et que la seconde est plus récente, et a été formée à une époque relativement moins éloignée de nous; votre conclusion sera vraie à tous les points de vue.

Eli bien, appliquons cette conclusion aux couches de terrains les plus superficielles. Comment reconnaître la limite des terrains diluviens proprement dits, d'avec les alluvions locales postérieures et modernes ; quelles couches devonsnous regarder plus spécialement comme le produit du déluge?

Toujours, dans la couche que les géologues appellent dlluvium, et qui représente pour nous le produit du déluge mosaïque, on rencontre des débris de mammifères fossiles dont les genres vivent encore, il est vrai, a la surface du globe. mais dont les espèces, au moins pour la plupart, ont disparu. .\msi,Ie genre Elep/ias vit de nos jours dans r.\sie et dans r.\fnqne, et forme deux es-

pèces E. Indicus et E. Africanus ; mais à Tépoque diluvienne , ces espèces n'existaient pas, elles étaient remplacées par d'autres E. primigenius, Blum. (Mammouth) et E. Antiquus, Falconer. Il en était ainsi d'autres genres qui seuls ont persisté, les espèces ayant aussi été remplacées par de nouvelles : Rhinocéros tichorldnus, Bos primigenius^ Ursus spelxus, Hyœna spelœa^ Megaceros hibernicus, etc.

Tous les terrains qui renfermeront des débris fossiles identiquement les mêmes, ayant, du reste, le même mode de déposition, devront être regardés comme étant de la même époque. Si nous découvrons dans ces mêmes dépôts, des ossements humains ou des traces et des témoignages irrécusables de l'industrie humaine, mélangés avec les espèces d'animaux fossiles ; et s'il est bien évident et constaté que ces terrains n'ont pas été remaniés postérieurement, que l'on n'a pu, par un moyen quelconque, y introduire les ossements ou les preuves de l'industrie de l'homme : en un mot, si ces couches sont parfaitement vierges, nous devrons logiquement conclure qu'il fut une époque où l'homme était contemporain de ces espèces perdues ; qu'il est survenu une grande inondation, un cataclysme, une révolution quelconque, qui a changé la face de la terre, et a englouti ensemble hommes et animaux pour les déposer au sein des mêmes

couches, inondation dont le résultat a été la formation d'un nouveau terrain appelé par les géologues Diluvium.

Il sera facile de reconnaître cette couche et de ne pas la confondre avec celles qui ont été formées par les alluvions postérieures, puisque dans celles-ci, jamais on ne rencontre que des restes d'animaux identiquement les mêmes que ceux qui vivent de nos jours. Celte distinction que nous ne faisons qu'énoncer, mais que nous développerons plus loin, doit être admise en principe, provisoirement du moins ; et nous avions besoin tout d'abord, de donner ces explications, afin de faire comprendre notre manière de voir, et d'éviter toute ambiguïté dans la pensée ou dans les termes.

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