‹ Accoucheurs et sages-femmes célèbresChapitre 12 sur 42 · HUGH II · texte numérisé non relu

HUGH II

« Voici la généalogie des Chamberlen, en laissant de côté les membres de la famille qui, au point de vue historique, ne présentent aucun intérêt.

« Avec Hugh II, qui eut trois filles, s'est éteinte la branche mâle des Chamberlen. En jetant un coup d'œil sur l'arbre généalogique, on voit que deux des fils de William Chamberlen ont le prénom de Pierre, et que le fils de Pierre cadet s'appelle également Pierre, circonstance qui a rendu très difficiles les recherches dans le domaine de leur activité. Pierre (III) et Hugh ont ausi donné à un de leur fils le prénom de Pierre. Quant à l'orthographe du nom de famille, nous constatons que William Chamberlen se fait inscrire comme « Chamberlein » sur le registre de l'église française de Southampton ; dans des actes postérieurs, on trouve plus souvent écrit : « Chambellan ». Ses deux fils ont écrit : « Chamberlan ». Pierre (III) écrivit plus tard « Chamberlen », donnant à ce nom une forme anglaise qui fut conservée invariable par les générations suivantes. William Chambellan a vécu à Paris du temps de la guerre contre les Huguenots, il y exerçait probablement la médecine. Comme un grand nombre de protestants, il émigra ; il se rendit en Angleterre avec sa femme Geneviève Vignon, et il se fixa à Southampton. Cela se passait en 1569, où les insuccès de Condé et de Coligny avaient aggravé la persécution des Huguenots. Si W. Chambellan était resté à Paris, il aurait peut-être été tué lors du massacre de la St-Barthélemy (14 août 1572).

« Se conformant à l'usage des fugitifs, il se présenta, dès son arrivée, à la sainte Table, ce qui exigeait qu'il lut inscrit dans le registre de l'église, suivant 'les coutumes d'alors ; c'est là où nous trouvons la première indication de son nom, dans le registre.

Ii6 LES ACCOUCHEURS CÉLÈBRES

OÙ on lit: « Ensuyt les noms de ceux qui ont fait profession de leur foy et admis à la cène. Chamberlein William reçu à la cène 3 jouillet 1569 » . Bien que nous ne possédions aucune preuve directe, nous pouvons dire qu'il est très vraisemblable que William Chambellan a pratiqué la médecine ; voici les quatre motifs sur lesquels se base cette présomption : à cette époque, il n'était pas permis aux médecins protestants d'exercer leur art, puisqu'ils n'avertissaient pas les malades catholiques du moment où ils devaient recevoir les sacrements ; en second lieu, parmi les réfugiés à Southampton appartenant à l'église française, il y avait un très grand nombre de médecins ; troisièmement, deux de ses fils sont devenus médecins; enfin le D"" Pierre Chamberlen (III) se vantait d'appartenir à une famille d'Asclépiades, familiarisés avec la médecine « depuis le berceau ».

« On ne sait rien sur la vie de William Ch., le chef de la famille en Angleterre; sa mort doit remonter à 1596, attendu qu'il est désigné comme décédé dans un document de cette année relatif à la naissance de son fils Pierre II.

« Une tradition paraît s'être conservée dans la famille, au moins jusqu'au D"" Pierre Chamberlen (le petit fils de William Chambellan), qu'elle appartenait à la noblesse de Normandie, qu'elle était originaire de Tankerville (aujourd'hui Tancarvile). Dans ses écrits, le D' Pierre Chamberlin décline l'honneur de cette descendance, puisqu'il importait de se dire né à Londres et d'y jouir des droits de bourgeoisie ; toutefois, comme ses ancêtres et ses descendants, il faisait usage d'un blason qui doit être celui de la famille de Normandie : sur fond de gueules écu d'argent, entouré d'une couronne de 8 rosettes d'or, au-dessus une fasce surmontant trois charps dressés.

« Pierre I, le fils aine de William Chamberlen, est né encore à Paris en 1560 ; entre 1588 et 1589 il quitta Southampton et se rendit à Londres pour y pratiquer la chirurgie et les accouchements. On trouve son nom mentionné, pour la première fois, en 1598, dans les annales de la « Barber Surgeons company » comme membre de cette corporation.

« Plusieurs conflits avec le « Royal collège of Physicians », pour avoir outrepassé ses droits, (les médecins pouvaient pratiquer la chirurgie, mais les chirurgiens ne pouvaient traiter des maladies internes), ont eu pour effet de le conduire en prison. Grâce à l'intervention de la reine Anna (épouse de Jacques I") et à celle de l'archevêque de Canterbury, il fut remis en hberté. Pierre Cham-

berlen avait accouché la reine plusieurs fois ; outre ses honoraires (40 £) il avait reçu une bague avec diamants, dont il fait mention dans son testament, qui existe encore. Il mourut veuf en 1631 ; il avait vécu en Angleterre pendant 61 ans. Il a joui d'une grande considération, ce qui est prouvé par la charge de chirurgien des Indes orientales et la grande fortune qu'il a laissée.

« Pierre II, le frère du précédent, est né à Southampton, le 18 février 1572. Il vint à Londres avec son frère, fut reçu membre de la « Barber Surgeons company » et arriva à la dignité de « Master » pour laquelle il fut nécessaire qu'il fût constaté qu'il était né en Angleterre. Il a aussi toujours été en conflit avec les médecins. Dans les annales de la chirurgie, on mentionne particulièrement qu'il s'occupait beaucoup d'accouchements. Grâce à son intervention et à celle de son frère, les sages-femmes de Londres obtinrent du gouvernement et des médecins l'autorisation de former une corporation. Une commission, instituée par le collège des médecins pour juger un litige, mit en cause Pierre le cadet, suivant le procès-verbal qui existe encore et le passage suivant qui est fort remarquable : « A Pierre le cadet qui n'a pas rougi de s'intéresser à ces femmes, on demanda s'il n'accordait pas qu'un membre du collège des médecins ne jugerait pas mieux et plus exactement un cas d'accouchement difficile que tel ou tel chirurgien accoucheur, bien que lui et son frère prétendissent qu'eux seuls et personne d'autre fussent particulièrement habiles dans ces choses ».

" Ici se trouve la premiàre révélation au public de l'existence d'un secret de famille des Chamberlen. Que peut bien avoir pensé Pierre Chamberlen le cadet dans son for intérieur, quand on lui adressa cette question ironique ? Pourquoi ne montra-t-il pas aux médecins « that he and his brother, and none others excelled in thèse subjects ? »

« Au reste les sages-femmes furent déboutées de leur demande, peut-être bien h cause de l'intérêt que les Chamberlen y avaient pris.

« En 1620, Pierre Chamberlen cadet est mentionné pour la dernière fois dans les annales de la corporation, et encore pour avoir outrepassé sa compétence. Il mourut à l'âge de 54 ans, en 1626, ainsi plusieurs années avant son frère aîné.

« Pierre III, fils de Pierre Chamberlen cadet (II), est né le 8 mai 1601 (voyez son portrait). Son acte de baptême est encore rédigé en langue française. Ce qui avait été impossible au père et

à l'oncle, le fils et neveu allait pouvoir l'obtenir : la position de médecin et le titre de docteur. En IG15, nous trouvons le jeune Pierre Chaniberlen à Cambridge, plus tard à Heidelberg et à Padoue, c'est là qu'il fut reçu docteur. Il demeura ensuite encore à Oxford et à Cambridge, pour poursuivre ses études. En 1626, il fut admis comme membre du collège of Physicians ; puis deux

rierre Chamberlen cadet.

ans après, il s'éleva au rang de Fellow. Pendant une longue série d'années, il'se livra à la pratique, ce qui le mit en rapport avec la cour, par laquelle sa renommée pénétra jusqu'en Russie. Le czar (Michel Feodorowitsch Romanow) adressa une lettre autographe à Charles I", pour le prier de permettre au D"" Chaniberlen de se rendre à Moscou, pour y occuper le poste de médecin privé de S. M. Le D"" Chaniberlen n'accepta point cette offre, et c'est Elmston, un russe formé en Angleterre (un suédois de la Fionie), qui s'y rendit à sa place.

« L'affaire des droits de corporation à accorder aux sagesfemmes, suscitée par son père et son oncle dans un intérêt tout personnel, fut reprise par le D'' Pierre ; ses prétentions présomptueusement égoïstes, qui n'allaient à rien moins qu'à être seul chargé de l'enseignement et de l'examen des sages-femmes et de leur dé-

livrer des diplômes, lui attirèrent beaucoup d'ennemis. Les sagesfemmes adressèrent au « collège of Physicians » une pétition très violente contre le D"" Pierre. Elle fut lue, en sa présence, le 18 juin 1634, avec une autre que le collège, lui-même, jugeant sa conduite de la manière la plus sévère, adressait à l'évêque de Londres, qui avait sous sa juridiction des hommes et des femmes qui pratiquaient les accouchements. Les sages-femmes aussi bien que les membres du collège, les collègues mêmes du D"" Peter, se défendirent contre la monopolisation projetée de la pratique des accouchements. Dans l'instraction des sages-femmes, disaient-ils, le D"" Pierre ne devait pas avoir plus de droits que les autres membres du collège. La déUbération disait :

« Bien même qu'il fasse usage d'instruments de fer dans ses accouchements, d'autres le faisaient aussi, et on ne peut y trouver un motif pour ne pas repousser sa prétendue supériorité. Au reste il avait refusé de donner ses soins à de pauvres femmes en travail, et n'avait consenti à assister des femmes riches qu'après avoir reçu le montant de ses prétentions, etc. » Le 22 octobre 1634, les deux parties comparurent au palais archiépiscopal de Lambeth. Le droit réclamé parle D"" Pierre Chamberlen lui fut refusé, on lui fit une admonestation sévère, d'avoir à donner ses soins aux pauvres ainsi qu'aux riches avec désintéressement, sous la menace d'une forte punition, en cas de récidive.

« Comme le D"" Pierre Chamberlen nous parait pitoyable dans cette circonstance ! Il laisse tomber sur lui les reproches des sages-femmes et de ses collègues ; il s'humilie devant l'autorité ecclésiastique, mais son profitable secret, il le garde !

« Ce n'est qu'après treize années qu'il publie sa justification contre ses contradicteurs et ses ennemis ; elle porte un titre étrange : « Une voix dans Rhama, ou : le cri de femmes et d'enfants dans l'écho de la compassion, par Pierre Chamberlen, etc. (1). » Tandis qu'il rend ses ennemis responsables du sang des femmes et des enfants « versé par l'ignorance et l'erreur, en dehors du contrôle du juge qui décide de la vie et de la mort des femmes », il cherche à se laver de tous les reproches articulés contre lui, surtout de celui de la cupidité, et à présenter ses actes comme inspirés par les motifs les plus nobles. Il expose sa généalogie, met

(1) A roice iu Jlhama, or the cric of Women and Chllderen, Echocd forth in ihc CompaxsionH of Peter Chamberlen, Doetonr in Physich, Fellow of the Collège of London and on of hix Majestien Phj/.sieiann Eu-traordinarij.

particulièrement en relief son origine anglaise (voy. plus haut), expose ses études médicales et les services rendus comme accoucheur. 11 dit que ses efforts n'ont eu pour but qu'un enseignement meilleur des sages-femmes, et une surveillance de celles-ci, qui n'ont été entravés que par ses ennemis. C'est par ces motifs, qu'il désire que le cri des femmes et des enfants maltraités, ait assez de retentissement pour qu'il se trouve enfin un Samaritain qui en prenne pitié, contre les sages-femmes.

« Il est certain que le motif qui avait inspiré ces efforts était excellent et juste, alors comme plus tard ; mais sa persistance à tenir caché aux contemporains ce secret de famille, son égoïsme et sa fatuité ne permettaient pas à Pierre Chamberlen de se poser comme le défenseur des femmes et des enfants martyrisés, car leur cri devait aussi avoir retenti à ses oreilles.

« Cet homme a osé encore s'écrier : « Je ne suis pas un pharisien, je puis justifier mes actes devant Dieu et devant les hommes ; je ne suis pas coupable, ma conscience ne me reproche pas d'avoir sacrifié au Dieu de l'avarice ». Après une pareille déclaration, il ne faut pas s''étonner de l'entendre dire en terminant : « Que Dieu dans sa toute puissance et sa miséricorde bénisse cet écrit pour sa gloire. Amen ».

« Il ressort d'un écrit anonyme, qui a paru en 1650 sous le titre de « Réponse aux écrits scandaleux et mensongers du D'' Pierre Chamberlen », que les contemporains le regardaient comme un charlatan.

« Dans la suite, le D' Pierre Chamberlen se manifeste comme un esprit inquiet, chez qui l'on constate un singuher mélange de propositions sensées et étranges, dans lesquelles on trouve des idées générales surprenantes, devançant de beaucoup le temps, une production infatigable de projets, dans des choses complètement étrangères à son état.

« Il s'occupait souvent de choses d'intérêt général, d'établissements de bains publics. L'autorité supérieure lui accorda, à ce sujet, en 1G49, une licence d'une durée de 14 années. L'autorité locale la confirma, déterminée par des motifs d'hygiène, exposés par le D"" Pierre Chamberlen avec beaucoup de science. Le collège of Physicians, consulté par le Comité d'exécution du projet, fit des objections futiles, où il n'était question que des effets nuisibles des bains et de leurs abus, en un mot une critique mesquine du projet, qui donna lieu aune réplique longue et savante du D"" Pierre Chamberlen. Cette défense peut être considérée comme une des

XVIl^ SIÈCLE 121

dissertations les plus originales de la littérature balnéologique.

« L'opposition persistante des médecins à ce projet fut le motif de l'absence du D"" Pierre à leurs réunions. Il ne répondit plus aux invitations qui lui furent adressées, ne prit plus aucune part aux réunions. Cette abstention motiva sa radiation du registre; elle fut prononcée le 23 novembre 1649.

« Il en eut peu de souci. Il était occupé alors de la publication d'un écrit rempli de pensées élevées, qui avait pour titre : » Le Procureur du pauvre ou le Samaritain de l'Angleterre ». Il le fut, en effet, il ne promettait rien moins (> que la réconciliation de tous les partis, la satisfaction de tous les besoins des pauvres et des soldats, l'obtention pour ceux-ci du paiement de l'arriéré de leurs soldes, le paiement de toutes les dettes publiques, celles des précédents rois, reines et princes, etc. » Nous apprenons à connaître le D'' Pierre comme un utopiste communiste, rêvant l'amélioration de la terre, dont l'esprit fantaisiste n'est pas inférieur à celui de Thomas Morus. Ici, comme dans tous les autres écrits, on trouve un certain fond de religiosité ; aussi ne termine-t-il jamais sans avoir pris Dieu à témoin de la pureté de ses intentions. On voit qu'au point de vue psychologique, il était entré dans une période de fantaisie religieuse qui se manifesta dans de nombreux écrits et polémiques avec le public, les juifs et des ecclésiastiques, qui tournaient essentiellement autour de l'essence et l'effet du baptême, et qui parfois dénotaient une véritable aberration religieuse. Nous le voyons mêler la religion avec la politique dans un écrit adressé au parlement, en 1659, dans lequel il veut prouver au pouvoir législatif, dans 78 propositions, « que les lois de l'humanité sont à mettre en meilleure harmonie avec celles de Dieu ».

« En attendant, il n'oubliait pas ses intérêts personnels. Lorsque Charles II l'eût nommé sou médecin personnel, sans publier un décret de nomination, il adressa directement au roi une demande (fév. 1661) pour faire constater officiellement cette nomination, et lui présenta le titre de nomination tout achevé, auquel le monarque n'avait plus qu'à ajouter sa signature (1).

« En dehors d'un certificat médical délivré à un colonel prisonnier, le 28 mars 1662, et une brochure de polémique religieuse qui parut en 1662, il ne parut plus rien de lui jusqu'à son voyage

(1) Voici le texte : « Doctor Peter Çhaïuberlen, Physitian to Our Royall Father and Motlier, Ordinarily Attending our Happy Births, and (therefore) One of Our First servants : Is Our Servant and Pliysician in Ordinary.

en Hollande, en 1666. De là, il écrivit à son fils pour le charger de lui obtenir un brevet en Angleterre pour une nouvelle invention : « la propulsion des navires et des voitures, moyennant le vent et surtout contre le vent ». Comme on le refusa à son fils, il revint lui-même en Angleterre et finit par obtenir du parlement la licence de construire les appareils de ce mode de locomotion ; afin qu'il pût réaliser son projet, la licence lui fut accordée pour une durée de 14 années. Mais comme le public ne l'appuyait pas, il abandonna lui-même cette idée, qui peut se ranger à côté de la recherche du mouvement perpétuel, pour diriger ses recherches vers un autre côté, vers le problème d'un mode d'écriture conforme à la lecture de la langue anglaise, pour lequel il obtint du roi et du parlement un brevet de 14 années, comme c'était l'usage.

'/ Il n'est pas étonnant que la vie excentrique et les écrits fantaisistes du D"" Pierre Chamberlen aient excité tant d'attaques haineuses et sarcastiques, comme s'il avait été privé de raison, ruiné, ou comme s'il avait été juif, etc., attaques auxquelles il répondait toujours avec une sensibilité exaltée, d'une manière toute particulière qui lui était propre. Les titres des réponses opposées à ces trois accusations furent imprimés par lui en lettres lapidaires (lapidarbuchstaben),ellesontpourtitres:« Justification d'un homme raisonnable », « Noninventus, ou la brebis égarée et retrouvée », « Les fils de l'Orient ». Le bruit qu'il était juif peut bien provenir de ce qu'il disputait souvent avec eux, et qu'il fêtait leur sabbat.

« Le dernier projet du D"" Pierre Chamberlen, le moins réalisable de tous, était de nature religieuse et réformatrice: « La réconciliation de toutes les églises », ses espérances et ses plans se trouvent exprimés dans une série de lettres adressées aux archevêques Scheldon et Sancroft.

« Le D"" Pierre Chamberlen mourut le 22 décembre 1663, à l'âge de 82 ans, à W oodham Mortimer Hall, non loin de Maldon en Essex. C'est là qu'il fut enterré. Son monument funéraire subsiste encore dans un état de fort délabrement.

« Ce Woodham Mortimer Hall, qu'il avait acheté d'un sir Crammer Ilarris, et qui resta dans la famille Chamberlen jusqu'en 1715, est cette propriété dans laquelle furent trouvés, par hasard, les instruments d'accouchement, en 1813.

« Dans l'épitaphe composée par lui-même, il vante sa nombreuse postérité, sa situation de médecin particulier de trois rois et reines d'Angleterre, ses voyages à travers la plupart des pays de l'Europe, dont il dit avoir parlé les langues.

a 11 cite l'année 1648 comme celle de son baptême, d'où il faut conclure qu'il fut anabaptiste ; il n'oublie pas de dire que, depuis 32 ans, il a sanctifié le 7" jour, 'c'est-à-dire le sabbat. Cette autoépitaphe se termine par une longue pièce de vers dont les deux premiers sont :

« To tell his learning and his life to men

« Enough is said, by Hère lyes Chamberlen. »

a Quelle valeur n'auraient pas ces flères paroles, si le D"" P. Chamberlen avait dévoilé au monde le forceps qui valait beaucoup mieux que tous ses projets.

« Mais il doit subir ce mot caractéristique et mordant, composé par un contemporain qui n'appartenait pas au corps médical :

« The man midwife and os notarious Phanatic. » (L'homme sage-femme et illustre fantaisiste).

« HuGH I, le plus connu des Chamberlen, est celui qui a fait le plus parler de lui, mais dont Aveling a encore enrichi la biographie de traits intéressants. 11 est vraisemblable qu'il est le fils aîné du D"" Pierre Chamberlen et qu'il est né à Londres, en 1630. Où et comment se fit son éducation, où fut-il reçu docteur? C'est ce que nous n'avons pas pu savoir. On n'a que peu de renseignements sur lui jusqu'à l'époque de son voyage à Paris, en 1670; la première mention positive que nous ayons pu découvrir sur lui se trouve dans le journal (des Oberhauses) officiel, où est indiqué qu'on lui a octroyé la permission de vendre et d'acheter des immeubles. En 16G3, il épousa la fille du colonel John Brett, il eut de ce mariage trois fils : Hugh (le jeune), Pierre(le quatrième) Middleton, et une fille.

« La manie de faire des projets qu'il avait héritée de son père, comme nous l'avons vu, se manifesta chez lui, pour la première fois, par des propositions qu'il fit en public d'affranchir la Cité de lapeste(16G6). Nous n'apprenons plus rien de lui, jusqu'au moment où il se présenta à Paris comme le héros d'un épisode célèbre, que Mauriceau a raconté dans ses « Observations sur la grossesse et l'accouchement » (1) et qui est trop bien connu de tout le monde pour qu'il soit inutile de le reproduire ici (2). Je n'ai également pas besoin de m'appesantir sur la préface célèbre, dont Hugh

(1) :,<■ édit., 1712, p. 2.'5.

(2) V. ce volume, p. \)S.

Chamberlen a fait précéder sa traduction du livre de Mauriceau, où il est fait allusion à l'invention du forceps, et qui a donné lieu à d'innombrables commentaires et explications.

« La traduction anglaise de Mauriceau, faite par Hugh Chamberlenl'aîné, a été,pendantde longues années, l'ouvrage d'obstétricie le plus populaire, et qui a contribué à élever sa considération personnelle. Le D'' Pierre Chamberlen ne fit pas un pas de clerc, en priant le roi Charles II de nommer aussi son fils aîné Hugh médecin particulier de S. M. Ce fut au mois d'octobre 1673 qu'il fut revêtu de cette charge devenue héréditaire.

« Quelques notices éparses de contemporains font penser que Hugh Chamberlen l'aîné a exercé les fonctions de juge de paix, et s'était mêlé avec ardeur d'affaires politiques. Il appartenait aux wighs. Si la traduction de Mauriceau fut pour lui une cause puissante de succès, il n'en* fut pas de même de son livre auquel il donna le titre de « Manuale medicum ou Petit traité de matière médicale en général et en particulier des vomitifs de la poudre des Jésuites (P. de quinquina) par Hugh Chamberlain (1), médecin privé do feu S. M. et membre de la Soc. roy. de Londres ». Cet écrit qui est un éloge à faire peur de la medicina crudehs, surtout de l'emploi du vomissement, qui est comparé à l'acte de la parturition, qui évacue du corps (par en haut) tout ce qui est nuisible, avait une allure si provocante contre les médecins de Londres et surtout contre les membres du collège des médecins, que ceux-ci ripostèrent avec énergie. Il fut sommé d'avoir à passer des examens devant le collège, pour obtenir la licence de pratiquer la médecine interne. Il ne comparut pas.

« Le collège ayant eu connaissance d'un cas de mort survenu dans sa pratique, en prit occasion pour le poursuivre comme responsable. Il avait, à une femme enceinte de six mois, probablement atteinte de pneumonie, administré dans l'espace de neuf jours quatre vomitifs, quatre purgatifs, un médicament qui avait eu pour effet de produire des ulcères dans la bouche et de la salivation, et en outre pratiqué trois saignées ; la femme avorta et mourut. Hugh trouva prudent de comparaître devant le collège qui traita l'affaire comme un tribunal ordinaire (comitia censoria)avec appel de témoins ; il présenta sa défense écrite qui fut refusée.

(1) Il faut remarquer que Hugh Chamberlen l'aîné n'écrivit pas ici son nom de la manière habituelle, qu'il ne prit pas le titre de M. D. (MediciniB Doctor). Il fut élu membre de la « lioyal Socu-ty » le 20 novembre 1087. Dans le Journal de la Société, il porte une fois le nom de Chamberlain, une fois celui de Chamberlane.

« Il fut déclaré coupable de « mala praxis » et condamné à une amende de 10 L. st. ; il fut dispensé d'un emprisonnement à Newgate moyennant une autre amende de 10 L. st. Ce procès ne nuisit point à sa renommée, il continua à jouir des faveurs de la cour ; il devait assister la reine, épouse du futur « prétendant » (Jacques Stuart), mais il arriva trop tard, environ une heure après la naissance de l'enfant.

« Les nombreux ennemis du roi Jacques II déclarèrent qu'un enfant avait été substitué ( 1 ). Une lettre de Hugh Chamberlen l'aîné, adressée plus tard à la princesse Sophie (Sophie-Dorothée, princesse électorale de Hanovre^ en ce moment-là à la Haye), qui lui avait demandé des renseignements sur les circonstances de l'accouchement de la reine, fut regardée par les historiens comme un témoignage important, établissant la régularité de la naissance de Jacques III, et anéantissant les bruits fâcheux qui avaient couru. Jacques II, pendant qu'il était en exil à St-Germain, y appela Hugh Chamberlen pour assister la reine dans son accouchement (1692), mais celui-ci ne put quitter Londres faute d'un passeport. Une autre dame de la maison royale, la princesse Anna de Danemark, fut accouchée par Hugh, elle mit au monde un enfant mort et l'accoucheur reçut 100 guinées.

« En 1694, Hugh Chamberlen l'ainé publia un long ouvrage de médecine ayant le titre à perte d'haleine suivant : « Quelques questions de médecine pratique, avec observations pour tous sérieusement réfléchies, modestement exposées dans le but de conserver la vie et la santé (qui doit être si nécessaire et si précieuse à chacun), par H.. Chamberlen (2), médecin ordinaire de feu le roi Charles II. Cet écrit n'est qu'une amplification du « Manuale medicum. » Il contient à la fin un projet « de réorganisation de la médecine » qu'il avait fait déjà en 1689, et voulu soumettre au parlement. Cet ouvrage est le dernier inspiré par son zèle et que son activité médicale produisit en public ; et il commence après cela une carrière dans le môme style que son père.

« Depuis longtemps il avait conçu le plan de fonder une banque pour le pays, c'est-à-dire une banque ayant le droit d'émettre du

(1) Macaulay raconte que le D'Ashton, accoucheur de la reine déchue, ayant protesté contre ces bruits, fut accusé de conspiration par les Orangistes, arrêté et exécuté. Avant le supplice, il remit au shérif un papier dans lequel il se glorifiait de son attachement au roi Jacques et se déclarait témoin de la naissance du prince de Galles, désignant ainsi Jac(iue3-Edouard qui, ;\ ses yeux, était le seul héritier légitime du trône. V. nos Accouchements à la cour, p. 18.

(2) Ici le nom est écrit comme i\ l'ordinaire sans le titre M. D. ou F. K. S.

papier garanti par des propriétés foncières, conformément à l'article de la loi qui octroie à chacun la faculté d'émettre autant de papier-monnaie que la valeur des propriétés peut garantir. Ce papier devait pouvoir être accepté comme moyen de paiement général. Il fît connaître ses idées, en 1690, par un écrit qui porte le titre : «■ Proposition du D'' Hugh Cliamberlen qui a pour objet de rendre l'i^ngleterre riche et heureuse ». Il promettait des montagnes d'or, comme son père l'avait fait dans sa brochure « L'avocat du pauvre, ou le samaritain de l'Angleterre ».

« Un si brillant projet ne pouvait manquer d'éblouir les masses et le parlement ; les deux chambres y furent favorables et accordèrent, en décembre 1693, la concession sollicitée. Dans son histoire d'Angleterre, Macaulay blâme beaucoup le parlement de s'être laissé fasciner par les doctrines de Cliamberlen qui sont fausses au point de vue économique.

« L'émotion publique causée par l'entreprise de Chamberlen est prouvée par le flot de brochures pour, contre, sérieuses et ironiques, qu'elle suscita.

« Aveling n'en cite pas moins de 45 qui ont eu pour auteur Hugh Chamberlen lui-même ou son associé Brisco. Dix années de la vie de Hugh Chamberlen furent absorbées par ces entreprises financières, dont il vantait sans cesse les avantages par des écrits et des exposés en public, avec une obstination et un talent dignes d'une meilleure cause.

« L'effondrement de cette « banque pendant longtemps estimée » ne pouvait manquer, et Hugh n'en sortit pas les mains nettes.

« Sandfort, un chroniqueur contemporain, raconte la chose de la manière suivante : « 1699, mardi, 21 mars, D' Chamberlen, l'homme sage-femme, l'unique fondateur et directeur de la banque s'est réfugié en Hollande pour cause de dettes ». Hugh Chamberlen ne revint pas en Angleterre, il peut ne pas s'être réfugié de suite en Hollande, suivant la coutume habituelle ;^mais il se rendit d'abord en Ecosse pour soumettre au parlement son projet de banque. Une nouvelle preuve de son séjour en Ecosse est un écrit de lui qui y parut en 1702 : « Les grands avantages de la réunion des deux royaumes d'Ecosse et d'Angleterre, » dans lequel se révèle une connaissance étendue des rapports des deux pays, comme un séjour peut seul la donner. Il est bon à remarquer que ce projet, qui est le dernier congu par Chamberlen, est le seul qui ait été réalisé. Hugh Chamberlen l'aîné, a-t-il vu encore cette réunion qui s'est opérée le 12 mai 1707 y C'est ce qu'on ne sait pas,

toutefois Aveling ne craint pas de dire, qu'un écrit dans lequel on trouve de si solides qualités et un exposé si net de la question, n'a pas été sans avoir eu une influence considérable sur la réalisation de cette réunion.

« Nous ne savons pas quand Hugh Chamberlen l'aîné se rendit en Hollande, nous savons seulement qu'il pratiqua pendant quelques années à Amsterdam. Il est vraisemblable que c'est là qu'il est mort (i).

« Nous pourrions regarder comme cause essentielle de l'émigration de Hugh Chamberlen l'aîné en Hollande, sa faillite après sa banque, qui fut l'occasion de son fâcheux trafic avec Roonhuysen ; on ne peut pas dire que ce ne soit pas la nécessité qui l'ait poussé à vendre ce secret qui avait été conservé pendant si longtemps dans sa famille.

a Le D"" Paul a été le second fils du D"" Pierre Chamberlen ; il est né à Londres le 22 octobre 1635. On ne sait rien de son enfance, on ignore à quelle université il a été reçu docteur.

« Il pratiqua à Londres comme « homme sage-femme » et d'après l'indication de son frère, il était en possession du secret de famille. Il se mêla aussi d'affaires financières, comme on le voit par la demande qu'il adressa au gouvernement pour lui procurer des capitaux sans intérêt, augmenter les contributions, etc. Il attendit vainement la décision du parlement ; cette sotte demande donne la clef de son caractère, c'était un pur charlatan, attendu qu'il exploitait un coUier pour « calmer les douleurs de la dentition des

II) Il vendit, paraît-il, à Jac DE VisscHEU et à HuGO DE PoLL, moyennant cinq mille livres, le droit de faire connaître au public le fameux instrument ; mais ceux-ci exploitèrent à leur tour ce privilège. En 174t;, le collège médico-pharmaceutique d'Amsterdam défend par décret de pratiquer les accouchements, si on ne pouvait prouver qu'on était en possession du secret : et on l'achetait fort cher aux examinateurs. Tout devait être honteux et mercantile dans cette affaire.

A la même époque, l'accoucheur hollandais Henri Roonhuysen, suivit l'exemple

FiG. 7.S. — Levier ilo Kooiiliuyticn.

de Hugh Chamberlen, avec lequel il était fort lié : il inventa un levier (fig. V8) que lui et ses élèves tinrent secret. C'était une lame d'acier large d'un pouce, longue de onze et épaisse d'une ligne et demie ; la partie moyenne était droite et les extrémités étaient légèrement recourbées. Le revers de la partie moyenne et l'extrémité de chaque courbure étaient garnis de diachylon ; tout l'instrument était recouvert d'une peau de chien.

enfants et celles de l'accouchement chez la femme » ; nous venons de voir, dans le Daily Journal, prôner actuellement encore ce moyen.

« Le D' Paul Chamberleu mourut en 1717.

« Le D"" John était le quatrième fils du D"" Pierre Chamberlen et en possession du secret de la famille, comme ses frères Hugh et Paul ; il l'exploita dans sa pratique. Il paraît avoir été docteur en médecine, mais on ne sait à quelle université il a été reçu. On connaît la date de son testament et celle de la confirmation de celui-ci, mais non celle de sa mort.

« Hugh II, le jeune, né en 1664, était le fils aîné de Hugh, senior.

« De même que Pierre Chamberlen II (le cadet) avait fait donner à son fils Pierre une éducation meilleure que celle qu'il

FiG. 79.

Hugh C'haniboilcii le jeune, d'.aprôs le marbre qui figure sur son nionuu>cnt funéraire h, l'abbaye de Westminster.

avait reçue, de même fit Hugh l'aîné avec son fils Hugh le cadet. Il le mit au Trinity Collège à Cambridge, où il reçut le diplôme de « Magister artium ». Avant cela, il avait composé un épithalame latin à l'occasion du mariage de la princesse Anna avec le prince George de Danemark.

« Le 30 octobre 1684, Hugh Chamberlen jun. se rendit à Leyde et y commença l'étude de la médecine.

xvii^ siÈeLE 129

« Le 8 octobre 1689, il fut reçu docteur à Cambridge et le 2 avril 1694, après avoir satisfait aux épreuves prescrites, il fut reçu membre du collège of Physicians, de Londres.

« Lorsque le collège des médecins se fut mis à la tête d'une entreprise de bienfaisance, dont le but était de procurer à la population pauvre les conseils médicaux gratuits et les médicaments à bas prix, les pharmaciens et quelques membres firent de l'opposition. Nous trouvons Hugh Chamberlen jun. parmi les soutiens les plus zélés de l'œuvre philantrophique, et celui qui lui avait donné le plus d'argent.

« On peut voir en quelle estime il était auprès de ses confrères, par sa nomination à la dignité de Censor du collège, le 30 septembre 1707, puis encore en 1719 et en 1721. Des raisons de santé le firent renoncer cette fois à cet honneur.

« Hugh Chamberlen le jeune a eu une vie tranquille et exempte d'événements, surtout si on la compare à celles de son père et de son grand-père. Il n'était enthousiaste ni en religion, ni en politique. Il était tory et jacobite ; il ne caressait de projets ni pour son avantage ni pour celui des autres, d'où il résulte qu'il n'existe que peu de documents pour sa biographie.

« Pendant les dix dernières années de sa vie, il habitait dans une des rues les plus distinguées de Londres ; il était un accoucheur très recherché, et au besoin médecin de la haute société ; il mourut le 17 juin 1728 après avoir été pendant longtemps dans un état maladif.

<i Le Country Journal du 22 juin 1728 annonça sa mort dans les termes suivants : « Le médecin et accoucheur distingué D"" Hugh Chamberlen qui est mort lundi dernier, était petit-fils du célèbre D"" Peter Chamberlen, qui, ainsi que son père et son oncle, avait été au service des rois Jacques I", Charles I", Charles II, Jacques II, Guillaume, et des reines leurs épouses, et de la reine Anna, en qualité de médecins privés. Il était le dernier de la famille qui ait pratiqué les accouchements dans le royaume, à l'exception du D"" Walker (I), dans la grande rue de Saffolk, qui (du coté maternel) est aussi un petit-fils du D"" Pierre Chamberlen.

« De tous ses parents et amis, personne ne l'avait eu en plus

(1) D'après le D'' William Douglas, ce D' Walker serait l'inventeur de la jonction anglaise du forceps, comme on peut le voir par une lettre que celui-ci a adressée à Smellie (a Letter to Smellie, etc.. i71S, p. 8) où on lit : « Le D'' Walker prétend avoir amélioré le forceps de Chainberlen, mais en réalité il l'a altéré en ce qui l'a fait « mâle et femelle ».

ACCOUClIEUIlb ET SAGES-I'EM.VIIS rKr.l":illlIO. 9

haute estime que le duc et la duchesse de Buckingham. Après la mort du duc, il resta Tami le plus intime de sa veuve, il resta toujours dans son voisinage. La mort le frappa dans le palais de Buckingham où il fut gardé jusqu'à sa sépulture. La duchesse lui fit ériger un magnifique mausolée dans l'abbaye de Westminster qui trompe les visiteurs, en ce qu'ils croient que c'est celui de « l'inventeur du forceps » tandis que c'est celui du dernier des Chamberlen, érigé en son honneur par la famille Buckingham, en témoignage de haute estime et d'attachement profond. L'inscription tumulaire en latin est de l'évêque Atterbury avec lequel Hugh Chamberlen avait été très lié d'amitié.

« Avec Hugh Chamberlen jeune s'éteint la branche mâle de la famille. Ses trois filles épousèrent des hommes très considérés, et continuèrent dans la ligne féminine la famille pendant quelques générations. De la vie tranquille, noble et sans reproche du dernier des Chamberlen se dégage une pensée de réconcihation qui est certainement un indice de la révélation du secret de la famille, qui coïncide avec les dernières années de la vie de Hugh Chamberlen le jeune, bien que des renseignements positifs et directs fassent défaut pour prouver que c'est lui-même qui a soulevé ce voile mystérieux.

« Après avoir exposé la vie de Chamberlen d'après des documents authentiques, Aveling passe à I'examen critique de la

QUESTION PRINCIPALE DE l'iNVENTEUR DU FORCEPS.

« La nouveauté et l'excellence du forceps des Chamberlen, comparé aux instruments si imparfaits des Arabes, de Rueff, etc., repose essentiellement sur le fait que l'instrument se composait de deux pièces séparées. Comme l'honneur de cette invention n'appartient qu'à un seul des membres des quatre générations de cette famille d'accoucheurs, et qu'il n'est pas nécessaire de prendre en considération des prétentions étrangères, il ne reste à poser que cette seule question : Quel est parmi les Chamberlen le véritable inventeur ? Pour donner à cette question une réponse satisfaisante, il est nécessaire de commencer les recherches par l'époque où l'instrument a été connu généralement, et de remonter en arrière pour essayer de trouver la trace de l'inventeur.

« Le secret des Chamberlen ne fut pas découvert avant le commencement du XVHP siècle. La première description de l'instrument est donnée par Edmond Chapmann (1) en 1733 (cinq années

(1 ) Né en 1680, mort en 1 757. Il imagina un filet dont il ne reste même pas la description; il est probable d'ailleurs que ce n'est pas une grande perte pour l'obstétrique.

après la mort de Hugh jeune). Il écrivit à cette époque : « Je dois faire observer qu'il y a beaucoup d'espèces différentes de forceps, qui ne sont pas également utilisables, c'est leur forme qui doit être appréciée ». Puis il ajoute: « Le secret mentionné par le D"" Chamberlen moyennant lequel son père, ses deux frères et luimême ont sauvé la vie à des enfants qui se présentaient par la tête, et dont la naissance spontanée n'avait pas pu avoir lieu, est due, comme tout le monde l'admet sans contestation, à l'emploi du forceps, qui aujourd'hui est connu de tous les accoucheurs distingués de la ville et de la campagne.

« Depuis combien de temps avant 1733 ce secret a-t-il pu avoir été divulgué ? Chapmann était un praticien de la campagne, il demeurait dans un petit village du comté d'Essex, où il n'a pas pu, comme ses collègues de Londres, avoir eu l'occasion de connaître immédiatement les inventions de son art. Il a toutefois dû s'être servi du forceps pendant un certain temps avant la publication de son mémoire, puisqu'il dit : « Mon forceps avait depuis beaucoup d'années été confectionné avec un métal si flexible qu'il lâchait prise, et se déformait dans sa courbure ; il était construit de façon à ce que la vis pût être fixée à une branche ou à l'autre. Je me suis servi de cet instrument pendant quelques années, mais comme il m'arrivait souvent que l'instrument glissait en bas, j'en conçus une si mauvaise idée, que je ne l'employais plus que rarement, et que, pendant une durée de dix années, je ne l'ai plus employé une seule fois ».

« Il n'est pas invraisemblable que William Sermon (l'auteur de <> English Midwife, 1671 » ait eu aussi quelque connaissance du forceps, attendu que dans le chapitre qui traite des signes de la mort du fœtus et des moyens de l'extraire, il dit : « Mais si aucun de ces médicaments ne fait effet, il y a encore d'autres moyens plus sérieux, plus énergiques : l'extraction moyennant des crochets, des pinces (tongs) et d'autres instruments ». Ce qui est certain, c'est que pendant la première moitié du XVIIP siècle, la structure et l'emploi du forceps avaient peu à peu été généralement connus, si bien que Fielding Out a pu écrire en 1742 (A Treatise of Midwifery, p. 153. Dublin) : « l'instrument le plus utile est le long forceps qui est maintenant employé dans toute l'Europe ». La trouvaille des instruments des Chamberlen, en 1813, dans un réduit de la maison du D"" Pierre Chamberlen de Woodham Mortimer Hall, près Maldon, dans le comté d'Essex, qui était restée la propriété de la même famille, est racontée par Ave-

ling, d'après un récit postérieur du D' Robert Lee, médecin praticien à Maldon(voy.Medico-chirurgical Transactions, XXVII, 1861), il diffère un peu de celui que le D"" H. H. Carwardine a fait lorsqu'il a offert ses instruments à la Société royale médico-chirurgicale de Londres (Medico-chirurgical Transactions, IX, 1818). Le Dr Lee a puisé ses renseignements auprès d'une femme Codd qui habitait alors à Woodham Mortimer Hall. Celle qui a véritablement fait la découverte, et dont le nom mérite d'être transmis à la postérité, était sa mère Madame Kemball.

« Ces instruments, qui sont soigneusement conservés dans une vitrine de la Société de médecine et de chirurgie, sont : trois leviers fenêtres; trois crochets tranchants ; trois filets en baleine, deux avec un ruban, le troisième avec de la soie noire, à chaque extrémité un œil pour y passer un lacet; quatre forceps (fig. 80, 81, 82, 83). On est surpris de voir que le premier et le dernier modèles présentent déjà le mode de jonction du forceps de Levret.

« On citait autrefois Walker comme l'inventeur du mode de jonction anglais. Un précurseur qui a mieux agi encore comme improvisateur paraît avoir été Chapmann. Il perdit la vis de son forceps et il trouva que, sans elle, l'instrument était plus avantageux.

« Cette importante découverte de ces instruments dans la maison des Chamberlen, exclut sans doute comme auteurs les deux dernières générations : Hugh Chamberlen senior et junior. Paul et John Chamberlen étaient sans aucun doute en possession du secret de la famille, mais aucun d'eux ne peut avoir de prétention à l'invention de l'instrument. L'idée pendant longtemps répandue que le D"" Pierre Chamberlen a été l'inventeur est erronée, car de tout ce qui précède, il résulte indubitablement que lui aussi bien que ses descendants tenaient de son père la connaissance du forceps.

« Si on examine avec attention les instruments trouvés dans la maison du D' Pierre Chamberlen, on est frappé de voir que chacun de ces forceps y est en trois exemplaires. On trouve bien quatre forceps, mais un d'eux est d'une construction si grossière qu'il ne peut guère avoir été mis en usage. Cette coïncidence conduit à la nécessité d'admettre que ces instruments ont appartenu non seulement au D"" Pierre Chamberlen, mais aussi à son père et à son oncle, attendu que le secret aurait pu difficilement avoir été gardé, si les instruments de ces deux derniers étaient, après leur mort, tombés en d'autres mains que celles du D"" Pierre Cham-

berlen Celui-ci a mené une vie joyeuse et dissipée pendant les premières années de sa carrière médicale, il n'a pas eu a endurer

le besoin et l'aiguillon de la nécessité qui aiguisent l'esprit et le pousTen^ux m'entions. Nous savons (voy. plus - Hue dès sa jeunesse, il a été mis en possession du secret de la famille,

qu'il a eu de bonne heure une situation élevée comme accoucheur, qui a excité la jalousie des sages-femmes qui disaient « qu'il n'avait pas plus de barbe qu'elles ». Il est vrai de dire qu'il s'était beaucoup occupé de projets de mécanique, mais il convenait lui-même qu'ils ne résultaient pas d'inventions personnelles ; d'autre part, ils avaient un tel caractère fantaisiste, qu'on peut le regarder pour tout autre chose que pour un mécanicien sérieux et pratique. Au reste, Hugh Chamberlen l'aîné dit les paroles suivantes dans la Préface de sa traduction de Mauriceau : « Mon père, mon frère et moi, sommes arrivés à un moyen (attained to) pour accoucher les femmes, etc. » ; il ne se sert pas ici de l'expression « d'avoir inventé » (invented) comme il l'aurait dit, si son père en avait été véritablement l'inventeur. Les écrits même du D"" Pierre Chamberlen prouvent qu'il ne l'a pas été, car nous trouvons dans la « Voix dans Rhama » le passage suivant : « Ma renommée m'a suscité des envieux et des ennemis secrets dont le nombre s'est accru depuis que mon père m'a initié aux accouchements ».

« Il résulte des notes qui se trouvent dans le livre Journal du « Collège royal des médecins de Londres » que le père et l'oncle du Docteur Pierre (c'est-à-dire les frères Pierre Chamberlen l'aîné et le cadet) ont été en possession d'une habileté particulière et de moyens pour traiter les accouchements difficiles, ce qui causait beaucoup d'ennuis aux membres de ce Collège, et quia motivé les poursuites contre Pierre Chamberlen le cadet, pour avoir outrepassé les droits, ce qui a été exposé plus haut. Il ne peut subsister de doute sur la nature de cette méthode secrète dont les deux frères faisaient usage. Jamais ils n'auraient gagné la situation qu'ils ont généralement occupée s'ils ne s'étaient distingués par une habileté toute particulière. Que d'obstacles ne trouvaient-ils pas dans leur chemin ! Comme étrangers, on se méfiait d'eux, et on les haïssait ; comme fugitifs, ils étaient pauvres et repoussés. L'habileté, le zèle et l'activité pouvaient seuls vaincre les obstacles amassés sur leur voie, aussi voyons-nous Pierre Chamberlen l'aîné arriver malgré eux à être appelé pour accoucher la reine plusieurs fois, les deux frères se faire de nombreux amis et s'élever à des situations honorifiques et de fortune considérables.

« 11 ne reste plus enfin qu'une question à élucider, quel est celui des deux frères (Pierre l'aîné ou Pierre le cadet) qui est Vinventeur du forceps ? Un passage de l'introduction de Smellie

passé jusqu'ici inaperçu, donne à cet égard une démonstration, en tant qu'elle est possible en cette matière. Quand Smellie parle de l'instrument dont les Chamberlen auraient fait usage, il dit : « et on dit qu'il a été inventé par l'oncle ( « and said to be contrived by the uncle »). Sous le nom d'oncle, on ne peut entendre que Pierre Chamberlen l'aîné, attendu que le D"" Pierre Chamberlen n'avait pas de frère qui ait pratiqué les accouchements. On peut donc dire presque avec une certitude absolue que Pierre Chamberlen l'aîné est celui auquel appartient l'honneur cV avoir inventé le forceps ».

Le zèle des accoucheurs avait été stimulé par ces cachotteries indignes, et chacun se mit à chercher un instrument qui permit

Fli;. 84. — Mains de Palfyn,

l'extraction de la tête sans crochets. C'est ainsi que Jkan Palfyn(1G49-1730), chirurgien de Gand,fut conduit àimaginer, en 1713, ses mains de fer (fig. 84). Depuis la présentation de l'instrument de Palfyn à l'Académie des sciences, en 1718, il est peu d'accoucheurs qui n'aient imaginé un forceps de son invention ; en France, Dusse commence la série ; nous en avons reproduit plus de deux cents modèles dans notre Arsenal obstétrical et nous sommes loin de compte.

Mais revenons en Angleterre et signalons encore, au XVIP siècle, CuLPEPER, de Londres, qui publia un livre à l'usage des sagesfemmes et Williams Salmon, auteur d'un ouvrage absurde intitulé : Aristotle's midwifery, l'obstétrique d'Aristote !

En Allemagne, les sages-femmes seules étaient autorisées à pratiquer les accouchements, après avoir été interrogées par la femme du bourgmestre de l'endroit; aussi l'art obstétrical était-il

dans un état d'infériorité notable. Nous n'avons à mentionner que GoTTFRiED Welscii, de Leipzig, quia traduit l'ouvrage de Soi-

pione Mercurio en rectifiant quelques erreurs ; Huxholz, dans la Hesse ; Christophe Woellter, dans le Wurtemberg et Sommer d'Arnstadt qui reproduisent à leur tour, la copie de Welsch, De même en Suisse, J. Muralt; en Autriche, Paul de Sorbait; en Espagne, Pedro Nunnez, s'inspirent de l'ouvrage de Mercurio pour écrire des manuels à l'usage des sages-femmes. En Hollande, l'obstétrique reçut de la France une impulsion favorable ; il en résulta, entre les spécialistes du pays, une émulation profitable à l'art. La création de vroed meesters, c'est-à-dire d'accoucheurs chargés de la direction des études des sages-femmes, contribua beaucoup aussi à élever le niveau de leur instruction et à améliorer leur pratique. Après Roonhuysen, dont nous avons parlé, nous pouvons citer: son fils Roger; Cornelis Solingen qui eut l'idée de substituer à la chaise obstétricale le fauteuil humain, en plaçant la parturiente sur les genoux d'une autre femme, ce qui faisait deux patientes au lieu d'une ; Samuel Jan- SON, qui réagit contre la fausse pudeur des Hollandaises et parvint à leur faire accepter les accoucheurs à la place des sagesfemmes, mais avec certaines précautions, comme le montre la figure 83, tirée de son ouvrage publié en 1681; enfin Denis van DER Sterre qui, au lieu de nier avec Janson la possibilité de la survie des enfants, réclamait l'exhumation des femmes mortes enceintes, pour essayer de sauver leur enfant par l'opération césarienne.

XVIII^ siècle. — Nous sommes arrivés au XVHP siècle. A cette époque, Pierre Amand (1) inventa une fronde ingénieuse mais peu pratique (fig. 87). A l'exemple d'Hippocrate, il voit dans l'éternuement d'une femme en travail un heureux augure, et conseille de le provoquer avec du poivre s'il ne survient pas naturellement. Comme Dionis, il nie l'existence de l'hymen: « Cette prétendue marque de virginité, dit-il (2), n'existe et n'ajamais existé que dans l'idée de ceux qui l'ont imaginée ». Sa conviction était si forte qu'il incise cette membrane, la considérant comme une production pathologique. On trouvera tous les détails de cette opération à l'observation CXVII, consignée dans son livre sous le titre suivant : « Guérison d'une fille âgée de quinze ans et demi dont la vulve étoit exactement bouchée par une membrane qui empêchoit l'écoulement des règles ».

(1) Mort en 1720.

(2) Nouvelles observations sur la pratique des accouchements, 1713-1715.

Ce sera le châtiment de Philippe Hecquet (1681-1737) de figurer dans cette galerie d'accoucheurs, lui qui publia contre eux l'opuscule que nous reproduisons plus loin : De Vindécence aux

]iom7nes cV accoucher les fernivesd). Très religieux, il refusait les secours do son art jusqu'à ce que le prêtre fut appelé; c'était la fable du maître d'école sermonnant l'écolier qui se noie. Ce pieux

(1) De La Motte pu>)lia, en 1718, une réponse à ce libellé où il réfnte victorieusement cet auteur trop pudique. — Il trouvera plus tard un fervent adepte dans Miclielet : c( I-e sein de la femme, dit l'auteur de V Amovr, ce doux miracle où la nature a épuisé sa tendresse, qui donc pourra, sinon la femme, y toucher sans impiété ! » Michelet avait une excuse ; il n'était pas de la Faculté de médecine,

XVIIl^ SIECLE

personnage « préférait, dit Haller, la chasteté à la vie des femmes ». Il prêcha du reste d'exemple et finit sa vie au couvent. D'une sobriété d'anachorète, il était végétarien et ne buvait que de l'eau. C'est lui, dit-on, que Lesage dépeignit dans Gil Blas sous les traits du docteur Sangrado. Hecquet était convaincu que toutes les maladies venaient des écarts de régime et, quand il visitait les malades riches, on prétend qu'il allait souvent à la cuisine embrasser les chefs d'office, en les engageant à continuer de bien

Page 1