Froiiile iI'Ainnnd
faire leur métier: «Mes amis, leur disait-il, je vous dois, ain?;i que mes confrères, de la reconnaissance pour tous les bons services que vous nous rendez à nous autres médecins; sans vous, sans votre art empoisonneur, la Faculté irait bientôt à l'hôpital ». Cet original ne voulait pas se faire portraicturer ; mais quand il fut doyen de la Faculté, celle-ci réclama un exemplaire de son image ; comme il s'y refusait toujours, on fut obligé d'user d'un subterfuge. M"'* Le Bel, peintre, fut chargée de le croquer; elle le demanda en consultation, et comme elle avait le talent de peindre de mémoire, elle fixa après son départ ses traits sur la toile; puis elle obtint, non sans peine, une seconde séance pour compléter son tableau. C'est le portrait qui figure à la Faculté et qui est
reproduit dans La médecine, la chirurgie et la pharmacie des pauvres ; au-dessous se trouvent ces mauvais vers :
Dans son art il n'oublia rien Pour sonder à fond la nature ; Mais la science du chrestien Lui parut toujours la plus sûre.
A ces deux traits, lecteur, augure Qu'il fut grand médecin mais plus homme de bien.
Dans son Brigandage de la médecine, qu'il ne signa pas, cette
Fia. 88, 89. — Manibrc d'appliriiier la fruiiflc (TAinand.
âme charitable montre bien peu de mansuétude chrétienne à l'égard de ses confrères. C'était le cas de s'écrier :
Tant de fiel entrc-t-il dans l'âme d'un dévot !
En lisant attentivement son Brigandage de la chirurgie, qui fait suite aux trois volumes de la précédente diatribe, on voit le véritable motif qui fit trouver à Ilecquet de . « l'indécence aux
hommes d'accoucher les femmes » ; c'est tout simplement parce qu'à cette époque, les chirurgiens avaient accaparé les accouchements et se passaient le plus souvent des conseils des médecins. Or, toute la polémique de l'auteur tend à prouver qu'un médecin serait mieux placé qu'un chirurgien auprès des femmes grosses, des accouchées et des nourrices.
FIG. 90. — Philippe Ilecqutt,
« Est-il rien de plus conséquent, dit-il, que l'art d'accoucher appartienne à la médecine, comme une branche d'arbre appartient au tronc d'où elle est sortie ». Si encore on faisait tenir dans l'antichambre de l'accoucliée un médecin, en cas d'urgence, il serait disposé à passer condamnation ; mais non, tout pour le chirurgien; de là son dépit, qui pourrait bien être le véritable mobile de son apologie, d'ailleurs intéressante et intéressée des sages-femmes ;
quant à l'indécence n'en croyez rien. Saint Hecquet était quelque peu tartufe.
Le Languedocien Jean Astrug (1684-1766), professeur à Montpellier, puis au Collège de France et à la Faculté de Paris, médecin du roi de Pologne, de Louis XV et de Voltaire (I), mérite une place à part parmi les professeurs d'accouchement.
« J'annonce, dit-il, au début d'un Traité sur la matière, que je n'ai jamais accouché, et j'entreprends cependant de donner des leçons sur l'art d'accoucher. » Cela s'exphque : Astruc était médecin et nous avons vu que les seuls chirurgiens avaient le privilège de s'occuper d'accouchements.
Astruc s'était mis en évidence dans une discussion entre Hecquet et le professeur écossais Pitcairn, au sujet de la physiologie de la digestion ; on s'échauffa de part et d'autre et naturellement on en vint aux grossièretés. Astruc prétendait que la défécation s'opérait par les seuls efforts du rectum. Pitcairn lui demanda s'il avait jamais été à la selle : a An Astruccius nunquam cacaverit ? »
Les démêlés du médecin languedocien avec un huissier d'Aix, Charbonnière, furent plus singuliers encore. Cet huissier se vantait de guérir les maladies de Vénus avec des fumigations mercurielles qu'il faisait passer pour un remède secret ; le charlatan fut malmené de la belle façon par le médecin qui n'avait pas la plume commode ; mais Charbonnier (ainsi l'appelait Astruc) obtint du Chàtelet une sentence ordonnant la suppression de tous les passages injurieux du livre, et ce avec dépens. En revanche, ce fut aux dépens du plaignant que s'amusa la galerie.
Nicolas Puzos (1686-1753), fut le premier, en France, décoré du titre de professeur ou plutôt de démonstrateur d'accouchements. Elève de Clément, qu'il secondait de son mieux, il avait une nombreuse et riche clientèle. Louis XIV lui donna des lettres de noblesse, ce que Sacombe lui reproche, dans cette langue versifiée dont il a le secret :
Elève de Clément, Puzos eut la faiblesse De briguer à la Cour des titres de noblesse. Mais plus savant dans l'art que ses instituteurs, Puzos mérite un rauo' entre les bons auteurs.
(1) Fkédéric de Prusse écrivait -X Voltaire qu'il savait malade : k Je suis tranquille sur votre sort, un homme tel que vous ne peut avoir pour médecin qu' Astruc ».
Et grâce à Morisot, rédacteur de ses œuvres Qui d'un chaos informe élagua ses manœuvres (1) A ce sage Traité l'art peut avoir recours, Et le Médecin même y puise des secours.
Puzos était un excellent homme qui réservait aux pauvres le dixième de ses honoraires. Cela vaut mieux que les singeries du doyen Hecquet. Cependant il eut le tort, comme ce dernier, de pécher par excès de pudeur, en s élevant contre la pratique du toucher, qui a été appelé, avec raison, « la boussole de l'accoucheur » (2).
Il eut deux élèves d'un certain mérite, Gervais et Morisot- Deslandes qui se chargèrent de la publication de son Traité d'accouchements.
Jacques Mesnard, le même qui, dans une argumentation, fut
FiG. 91.
(1) Nous renonçons à comprendre ce vers.
(2) Le pudibond Roussel pense aussi que les « accoucheurs devraient faire disparaître de leurs ouvrages les règles impertinentes qu'ils donnent sur le toucher »,
terrassé par l'éloquente Balanchon (1), fît paraître, le premier, un Guide des accoucheurs, sorte de catéchisme par demandes et réponses, dont la forme fut reprise plus tard par Baudelocque. Nous en extrayons les questions suivantes :
D. Quelles sont les qualités que doit avoir un accoucheur ?
R. Elles sont au nombre de six : i° Il doit être intelligent, non sujet au vin, et d'un esprit tranquille. 2° 11 doit avoir delà modestie et de la discrétion. 3° 11 faut qu'il ait un aspect gracieux et beaucoup de douceur envers les malades, particulièrement dans le temps qu'il fait ses opérations. 4° Il doit être adroit de la main. 5" 11 doit avoir beaucoup de charité envers les pauvres. 6° Il doit bien posséder la théorie de sa profession.
Il nous indique aussi la façon d'emmailloter les enfants dont on faisait de véritables momies :
D. Que doit-on faire pour bien emmailloter un enfant nouveauné ?
R. Il faut l'emmailloter d'une manière que ses bras se trouvent renfermés dans son premier langet, et allongés le long des parties latérales de son petit corps et que le second ou le troisième langet soit disposé de façon quMl puisse aussi lui envelopper la tête, et la lui atîermir dans une attitude droite à la figure perpendiculaire de son corps.
D. Que doit-on avoir pour bien emmailloter un enfant nouveau-né ?
R. On doit avoir un morceau de linge fin, mollet et plié en triangle pour lui envelopper et bander la voûte du crâne ; un béguin, un bonnet et une petite cornette pour mettre par dessus ; une petite chemise, un petit mouchoir de col, deux couchettes, deux langets et deux bandes de toile.
Dans cet ouvrage, Mesnard représente un « lit de camp » (fîg. 91) qui est encore employé de nos jours.
André Levret (1703-1780), fut le plus célèbre accoucheur de son siècle. Il eut un trait de génie en modifiant le forceps et en ajoutant une seconde courbure dans le sens des bords de l'instrument ; il permettait ainsi d'adapter la direction des cuillers à celle de l'axe du bassin. Dès lors l'enfant put être extrait sans dan-
(1) V. page 42.
XVIir SIECLE
ger pour lui ni pour la mère. Le forceps a encore cette forme ; aussi Pajot, qui n'aime pas les nouveaux instruments, et en particulier les forceps, a-t-il dit, en équivoquant sur un vers célèbre :
Rien n'est beau que Levret, Levret seul est aimable.
Un des élèves de Levret, Saillosest, a fait de son maître un
FiG. 92. — André Levret .
éloge qui n'a rien d'excessif ; malheureusement, l'intention vaut mieux que la forme :
On trouve en tes écrits l'utile et l'agréable.
Pratique et théorie, et tant de netteté,
Que tu nous rends, Levret, très clair et très palpable,
Par un Art tout divin, chaque diiïlculté.
On a beau t'opposer l'erreur et l'ignorance :
Captieuses raisons, préjugés insolcns ;
Malgré tout, tu confonds des Censeurs Tarrogance,
Par tes divins écrits et tes rares talens.
ACCOHCIIEURb ET SAGES-FEilMES Cl-XL;iiKE.S
Critique et préjugés, tout cède à tes lumières ;
Déjà tes ennemis, presque tous confondus,
Epuiseroient en vain de nouvelles matières
Pour soutenir encor tous leurs droits prétendus.
Que dis-je? tes écrits courent toute la terre,
Ne trouvent pour Frondeurs que quelques vains pédans,
Qui font profession d'être toujours en guerre
Avec tous les Auteurs, l'esprit et le bon sens.
On vantera toujours les secrets admirables
Que doivent les beaux Arts à ton invention,
Et tous tes instrumens utiles, secourables,
Feront vivre à jamais et ta gloire et ton nom.
On t'admire à Paris; à la Cour on t'estime ;
Ton mérite est connu malgré tous les jaloux ;
Ta réputation brillante et légitime
Doit te faire goûter les plaisirs les plus doux.
Tout le public enfin s'intéresse à ta gloire.
Et nous que tu nourris de tes sages leçons,
Nous aurons à jamais présens à la mémoire
Tes conseils, tes bontés, dont nous te remercions.
En 1760, Jard, l'accoucheur de la dauphine, celui qui avait assisté à la naissance de Louis XVI, fut oSligé, par son grand âge, de se retirer. Levret lui succéda, sur la recommandation du premier chirurgien du dauphin, Hevin, qui ne pouvait faire un meilleur choix. Chamfort raconte, à ce sujet, que le dauphin lui dit : '
— Vous êtes bien content, Monsieur Levret, d'accoucher Madame la Dauphine ; cela va vous faire de la réputation.
— Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici.
Assurément, le mérite de Levret était grand ; reconnaissons aussi qu'il fut quelque peu favorisé de la fortune. Son maître Jean-Louis Petit, qui disait, avec sa modestie ordinaire, que son disciple dépasserait le maître, le fit son héritier pour une somme de 40,000 livres. D'autre part, Samuel Bernard, fameux financier du temps, dont Levret soigna l'hydropisie, avec le plus grand dévouement, pendant trente-trois mois, voulut, par reconnaissance, lui léguer sa maison d'Auteuil toute meublée. « Ce legs, raconte Tarnier, était sans doute considérable, car la fortune de Bernard était évaluée à 33 millions de livres. Mais on fit observer à Samuel que Levret était attaché à sa personne en qualité de chirurgien, ce legs pourrait lui être disputé et que la loi n'autorisait ce dernier à recevoir que 300 livres de rente.
XVIIl^ SIÈCLE 147
— Eh bien ! je les lui fais, répondit Samuel, hypothéquées sur tous mes biens et réversibles jusqu'au dernier de ses descendants.
« Et de la main à la main, il donna en outre à Levret 100,000 livr. en billets de fermes ; somme considérable pour le temps. »
Le même auteur raconte, dans une conférence sur Levret, qu'une nuit « il fut mandé en toute hâte pour aller à Versailles. Il sort, trouve une voiture à sa porte, y monte sans défiance : mais à peine y est-il installé, qu'on lui bande les yeux et qu'on lui jette un voile sur la tête. Il y eut bien de sa part quelque émoi, mais il se rassura bientôt, car c'était un peu dans la mode du temps d'enlever ainsi les accoucheurs. Ce fut dans cet état qu'il arriva près de sa cliente qui avait elle-même le visage masqué. L'accouchement eut lieu, et quand Levret se retira, il dut encore se laisser bander les yeux et voiler la tête. En même temps on lui remit 24,000 livres ; ce qui acheva de le rassurer ».
De son second mariage avec la nièce de sa première femme, il eut, à soixante ans, un fils, Augustin, à qui Louis XV envoya un brevet de colonel, dès sa naissance : la noblesse seule pouvait prétendre à ce titre. Levret remercia le roi et rendit son brevet, en disant qu'à son âge il ne pouvait guère espérer avoir un autre héritier et qu'il destinait son enfant au parlement, au lieu de lui faire courir la chance des armes. Son fils, en effet, étudia le droit, mais, par une raillerie du sort, la Révolution le fit soldat de la République et il devint adjudant-général des armées françaises.
Comme tous les hommes de mérite, Levret eut ses détracteurs ; le plus acharné fut Alphonse Leroy. Quoique celui-ci ne soit mort qu'après le premier empire, finissons-en de suite aveccepersonnage arrogant et envieux. « Il n'y a qu'un Alphonse Leroy, dit un de ses contemporains, qui ait pu avoir l'impudence de dire hautement, que dis-je, d'imprimer que M. Levret ne se doutait môme pas du premier principe de l'art d'accoucher. « Levret n'est pas le seul qu'ait malmené Leroy ; les vieux, A. Paré, Guillemeau, Mauriceau furent eux-mêmes pris à partie et reçurent leur volée de bois vert. D'ailleurs, Leroy songeait à lui, sans doute, quand il déclarait que toute la science des accouchements pouvait tenir sur le dos d'une carte à jouer. Il prétendait reconnaître le début de la grossesse à la température du col. Pour activer les douleurs, il ne trouvait rien de mieux que la saignée et pensait que « la lancette est le meilleur des forceps ». Disons enfin à sa honte qu'il fut un des ennemis les plus acharnés de la vaccine. Est-il besoin d'ajouter que Leroy eut des ennemis.
Lebas se plut à raconter, dans l'ylri cVaccoucher, qu'une femme fut délivrée par les seuls efforts de la nature, pendant que Leroy dissertait à l'amphithéâtre sur la nécessité de lui faire subir l'opération césarienne. Dans une Lettre de M***, étudiant en chirurg le, sur la pratique des accouchements de Leroy, un anonyme fit, sous une forme vive et littéraire, l'analyse critique de cet ouvrage. Leroy trouva un ennemi plus implacable : un domestique qu'il avait renvoyé quelques jours auparavant, l'assassina dans son lit en 1816.
Leroy fut l'aide de Jean-René Sigault quand celui-ci, après
riG. 93. — Sigault.
des expériences sur des porcs, pratiqua, pour la première fois et avec succès, la section de la symphyse. Dès 1768, Sigault avait proposé cette opération à l'Académie royale de chirurgie ; son mémoire avait été rejeté et la section de la symphyse proscrite. Comme il arrive souvent, ce corps savant devait bientôt se déjuger. La femme du nommé Souchot, soldat de la garde de Paris, se trouva enceinte ; elle était âgée de 39 ans, petite et difforme. Elle accoucha à minuit le 1" octobre 1777 ; c'était son cinquième enfant. Les quatre premiers étaient venus morts et les accoucheurs
XVIir SIECLE
avaient dit qu'elle n'aurait d'enfants vivants qu'en subissant l'opération césarienne. Or, l'enfant sortit vivant par la section de la symphyse qui produisit un écartement de deux pouces et demi. L'opération et l'accouchement ne durèrent pas plus de cinq minutes. Sigault fut vivement félicité de ce succès par la Faculté. Elle décida que. sur le revers du jeton d'argent du doyen Desessartz, on graverait l'inscription suivante :
ANXO 17G8
SECTIOXEM SYMPHYSEOS OSSIUM PUBIS IXVENIT, PROPOSUIT