DEUXIEME PARTIE
Dans un précédent ouvrage (I), nous avons signalé lalutts entre les sages-femmes et les accoucheurs : interminable guerre qui n'est pas près de finir. « Matrones ignorantes ! » diront encore longtemps les uns ; et si les autres n'osent plus répondre : « Accoucheurs impudiques ! » ils ne continueront pas moins à déclarer l'emploi du masculin un vrai solécisme de conduite. Nous donnons ici les pièces les plus curieuses du débat.
La parole est tout d'abord à Gervaisde laTousche, gentilhomme poictevin, l'apôtre de Vaccouchement mutuel.
La très-haute et très-souveraine science de Fart et industrie naturelle d'enfanter.
Contre la maudicte et perverse impéricie des femmes que l'on appelle saiges femmes ou belles mères, lesquelles par leur ignorance font journellement périr une infinité de femmes et d'enfans à l'enfantement.
Noupellement recherchée et mise eu lumière
Par G. D. I.. T., gentillKJiiimc poictevin, l'an iSSy.
A toutes Roynes et Princesses, à toutes Dames et Damoiselles dMionneur, à toutes femmes débonnaires, de vertu et de patience, très-humble salut.
(1) Uhtoii'c (le.H accimchcnicnts chr: toii-i Im jjcvjjlex.
Mes Dames,
Comme il ait pieu à Dieu, par sa saincte bonté, de m'avoir fait ceste grâce que j'aye descouvert et mis en lumière plusieurs belles et très riches inventions et recherches, (pour le soulagement delà postérité) de choses, lesquelles Jusques à notre temps avoient esté incongneuës et du tout occultes à noz prédécesseurs. Ceste-cy m'a semblé l'une des plus notables. Assçavoir nostre invention delà très-haute et très-souveraine science de l'art et industrie naturelle d'enfanter, d'autant que non seulement il y va de la vie des mères et des enfants, mais aussi y va il du danger pour les âmes de tant de paouvres enfants qui sont journellement sagmentezet meurtriz à leur naissance, par cette race idiotte et impérite que nous appelons saiges femmes ou belles mères. Lesquelles pour bien parler et à la vérité nous deussions plûstost appeller bourelles et meurtrières du sang innocent, parleur maudicte et perverse impéricie et non point par leur malice : comme nous l'avons très-bien congneu et remarqué depuis trente ans que nous avons commencé à rechercher icelle science de l'art et industrie naturelle d'enfanter. Mais pour tout cela ceux qui passent par le fil de leur ignorance, n'en sont pas resconpensez.
Ah! mes Dames, je vous supplie de considérer avec moy, et vous arrester tout doucement à contempler la condition et sublime science de ces plaisantes ouvrières. Et puis après vous leur demanderez avec moy, en quels livres, et soubs quels précepteurs elles ont appris leur mestier et science, je scay bien que, de prime face, elles auront plus de cacquet à defîendre, non point leur art et science, mais leur marmite seulement, que n'ont un cent de pies et de perroquets en caige, elles vous diront qu'il y a cinquante, voire soixante ans etplus qu'elles font et exercent leur mestier, et qu'elles le sçavent très-bien, tant pour avoir hanté avec telles et telles leurs commères et assisté avec elles à plusieurs enfantemens, que pour avoir practiqué Testât d'elles-mesmes. De sorte que si vous les voulez croire à leur babil, elles vous prouveront que tant de millions de femmes et d'enfants qui meurent misérablement par leur ignorance à l'enfantement et entre leurs mains, ne meurent point par leur faute ou impéricie, mais que c'est par la volonté de Dieu et par quelque deffaut qui se trouve en nature, auquel personne tant soit-il saige ne sçauroit remédier, préférant en cela leur damnée ignorance aux inventions subtiles et segrettes recherches, de l'ordre etdes segrets de nature, des ingénieux philosophes, lesquels,
par leur ingéniosité, nous ont inventé et recherché, et tiré du fin fons de l'ignorance, non seulement tous les hauts et très-excellents arts et sciences que nous avons maintenant, mais aussi jusques aux moindres ouvrages desquels nous nous servons Journellement à noz nécessitez et affaires.
D'avantage, mes Dames, je vous supplie outre plus, sans vous arrester à leur cacquet, mais à leur misérable condition, d'entendre et sçavoir, que ce sont un tas de paouvres femmelettes, desnuées et despourvueuës, non point seulement d'esprit et d'entendement, mais aussi de tous moyens de vivre. De sorte que s'il advient que l'une d'elles vienne à décedder, ce ne sera pas une femme riche et de moyens qui briguera sa place, mais ce sera quelque povre misérable affamée, laquelle criera à haute voix pevant tout chacun, qu'elle se congnoist fort de cest affaire, prévoyant desjà un tas de loppins, de bons morceaux, de dons et présens qu'elle a congneu quesouloit avoir la defîuncte.
Et voilà de quelles gens sont faictes ces saiges ouvrières, d'autant que les femmes qui ont tant soit peu de moyens, ne se veulent jamais assubjettir à tel affaire, pour les grandes desbauches, peines et labeurs qu'il y a jour et nuict avec cent mil morfontures et cent mil dangers pour celles qui s'en meslent, le tout par leur maudicte et perverse invention. Non pas que je les vueille négliger et déclarer impéritespar leur paouvreté, tant s'en faut, que je dye et soustiens, que tantlespaouvresque les riches et plushabiles, sont toutes impérites et ignorantes en iceluy art et science d'enfanter. Et que si ce n'estoitla bonté de Dieu et de nature, laquelle est favorable tant à la mère qu'à l'enfant, nous verrions ordinairement mourir toute la plus grande partie des femmes et des enfants à Tenfantement, pour les causes que nous déduirons cy après par chacun chapitre ou section de nosire dit art et industrie naturelle d'enfanter.
Or, mettant fin à nostre Epistre, nous vous supplierons trèshumblement et très-instamment, de vouloir prendre et accepter cestuy-cy nostre labeur, d'aussi bon cueur et d'aussi bonne volonté, que nous le présentons et dédions à voz bonnes grâces. En vous suppliant très-affectueusement, que désormais il n'y en ait pas une d'entre vous, soit qu'elle sçache lire ou non, qui n'ait toujours nostre dit art et industrie naturelle d'enfanter en son sein, à celle tin que par cy après toutes soyez saiges, pérites et entendues en un art et science qui vous est tant nécessaire, pour la conservation de la vie et de vous et de vos enfants, et que vous soyez saiges femmes les unes aux autres, voisine à voisine, ne vous attendant plus à
aucune estrange saiges femmes, mais à vous-mesmes et à vos voisines et amies.
Non pas que nous vueillons dire qu'il n'y aura plus cy après de saiges femmes communes à toute chacune qui en aura besoing, mais qu'une chacune femme a sçaura traicter et gouverner, tant par elle, que par ses voisines et amies (qui seront pareillement saiges en cest art et science) sans aide d'autruy ; joint aussi, que plusieurs femmes sont quelquefois en travail d'enfant en un même instant, et toutefois une saige femme ne peut assister qu^à une seule. Voilà pourquoy nous vous prions et supplions encores un bon coup, de vouloir vous faire toutes saiges en ceste science, pour vous-mesmes, sans vous en attendre plus à personne quelconque et à Dieu.
De Paris ce huictiesme jour d'Octobre, mil cinq cens quatrevingts-sept.
Par le tout vostre très-humble et trèsobéissant serviteur à iamais, Gervais de la Tousche, gentil-homme poictevin.
La très-haute et très-souveraine science de l'an et industrie naturelle d'enfanter, rédigée en préceptes par escript, contre l'ignorance et impéricie des saiges femmes ou belles mères de nostre temps, comme s'ensuit :
Et premièrement :
Assçavoir, cCoù est proceddée V invetition de ces saiges femmes ou belles mères veii que toute femme doit estre saige en un art et science qui lui est tant nécessaire ; pour la conservation et de sa vie et de ses enfans.
Chapitrk premier
Il y a cent mille raisons, pour le moins, qui nous font conjecturer que, depuis la création du monde jusques icy, les femmes n'ont jamais entendu la très-haute et très-souveraine science de l'art et industrie naturelle de leur enfantement. Et pourtant, non point seulement de nostre temps, mais aussi de toute ancienneté, comme nous voyons par les histoires tant modernes qu'anciennes, et parla praticque ordinaire. Il se treuve une infinité de femmes qui sont mortes misérablement en travail d'enfant, et le plus souvent leurs enfans périz avec elles. Or, les femmes voyant tel malheur leur
advenir ordinairement, par certaines causes à elles incongneuës, elles ont eu recours à une folle eslection qu'elles ont faicte entr'elles, en chacun quartier, de quelque paouvre femmelette qui estoit ja estimée d'entr'elles sçavoir quelque chose en cest art et science d'enfanter, estimant, par ce moyen, qu'avec le temps et par la longue expérience et praticque, elle deviendroit plus abile et plus subtile que les autres en cest affaire. En quoy faisant, elles ont esté bien trompées et abusées, et frustrées de leur attente, d'autant que, cependant qu'elles esioient générallement saiges femmes les unes aux autres, (encores qu'elles fussent toutes impérites en iceluy art et science d'enfanter), si est-ce pourtant, qu'elles n'estoient point tant meurtries et sagmentées, elles et leurs enfans, à leur enfantement, comme elles ont esté du depuis, par ce que (comme nous l'avons très-bien expérimenté) il se trouve quelquesfois, qu'en un mesme jour et quasi à un mesme instant, plusieurs femmes grosses sont en travail d'enfant. Or, la saige femme estant pressée d'aller secourir plusieurs femmes à leur enfantement, craignant de perdre sa lippée et practique, tourmente, meurtrist et sagmente tellement les premières qui tombent entre ses mains, qu'elle tasche à tout son pouvoir à forcer et violenter nature en avançant l'enfantement, et le plus souvent meurtrist tellement celle qui n'est pas encores à terme, par façons abominables et détestables à dire et escrire (comme nous l'avons très-bien expérimenté) qu'elle fait mourir mère et enfant, ou pour le moins l'un ou l'autre. Là où ce pendant qu'elles esioient saiges femmes l'une à l'autre, voisine à voisine, mère à tille, seur à seur, elles avoient plus de patience d'attendre que nature eust fait son opération, que n'a maintenant ceste nouvelle ofticière laquelle ne se propose devant les yeux autre chose, sinon de depescher marchandise, à quelque prix que ce soit, de peur de perdre sa praticque, ne se souciant de la mort, n'y de la mère n'y de l'enfant, sçaichant très-bien que l'inconvénient qui en pourra arriver, ne luy sera point imputé, veu la bonne opinion que tout chacun a d'elle et de son expérience. Et voilà le comble du malheur, et pourquoy ces saiges ofticières ont esté ainsi eslcuës en cest estai.
Assçavoir d'où est proceddé le premier malheur des femmes à leur enfaiitement, qui a causé V eslection de ces ofjîcières susdictes.