Chapitre II
On dit en commun proverbe, qu'il advient, souventes fois, ceux qui deusscnt être les plus saiges sont les plus fols. Ce qui a esté
long temps à praticque entre les femmes touchant le fait de leur enfantement. Car elles qui deussent estre les plus saiges de tous les animaux femelles de la terre, se sont rendues les plus folles et insensées, par leur maudicte et misérable opinion, par laquelle elles ont estimé que Dieu et nature avoit failly en elles à leur enfantement, et qu^elle n'avoit pas peu si bien les ordonner, qu'elles peussent naturellement enfanter sans destourbier, comme font tous les autres animaux femelles de la terre, et sans aide d'autruy, blasphémant en cela contre Dieu le Créateur, lequel (si ainsi estoit)les auroit faictes les plus misérables de tous les animaux femelles de la terre. D'autant que nous voyons, que par sa divine providence, il a tellement pourvu à tous les autres animaux femelles de la terre, qu'elles faonnent sans aide et adminicule d'autruy, et sans aucun destourbier, comme il est tout clair à voir es vaches, juments, brebis et autres animaux femelles de la terre, lesquelles n'appellent à leur faonnement, ny saiges vaches, ny saiges juments, ny saiges brebis, mais laissent faire à nature son opération (comme Dieu l'a ordonné) elles faonnent ordinairement heureusement et sans aucun inconvénient ny destourbier, s'il ne sourvieut quelque accident à nature, comme de blessure, de trop grande froidure, ou quelque autre incommodité.
Or les femmes estant entrées en ceste damnée et erronée opinion, meurtrière d'elles et de leurs enfans, elles ont commencé à faire les bonnes mesnaigères et vouloir aider à nature, comme si elle avoit besoing de leur aide, ainsi qu'elles ont affaire les unes des autres en leurs besongnes et négoces ordinaires. Et voicy le commencement de leur corruption. Quelqu'une d'entr'elles, faisant la bonne mesnaigère (je croy que c'estoit quelque bélistresse affamée) voyant quelque femme riche et tendrette, en travail d'enfant, laquelle, à peine pouvoit soustenir les premiers assaux et angoisses que Dieu a ordonnez aux femmes à leur enfantement, pour le péché contre luy commis par leur grand mère Eve, s'est adressée à elle, et lui a présenté son très-humble service, disant :
— Madame, vous sentez beaucoup d'angoisses, dont je suis fort faschée, pour la bonté que j'ay congnûe en vous, s"il vous plaist que je vous aide à enfanter, j'espère que je vous seray très-agréable service, car je me congnois fort à plusieurs choses.
Ceste paouvre tendrette, qui avoit desja soustenu quelque algarade ne l'avant-garde de nature, pensant trouver quelque remède pour empescherles angoisses qu'elle souffroit, s'est mise entre les mains de ceste nouvelle officière, et luy a promis de luy faire beau-
coup de biens, si elle pouvoit luy apporter quelque soullaigement contre ces fascheux assaux qu'elle soustenoit. Geste nouvelle officière a esté bien aise, car elle a bien pensé, qu'encores qu'elle n^entendist rien en ce qu'elle entreprenoit, néantmoins qu'elle avoit un bon aide, assavoir nature, qui sçait très-bien faire et parfaire ce qu'elle entreprend, et qu'au moyen d'elle, elle parviendroit audessus de son entreprise, et que la dame abusée penseroit avoir receu un grand soulaigement d'elle. Et qu'à ceste cause, elle en pourroit tirer beaucoup de bons lopins, de lard, de pain, et autres commoditez pour la gueuUe.
Ceste déesse (par l'aide de nature) est parvenue à son dessein, tellement qu'elle a acquis un grand crédit, non seulement envers ceste nouvelle accouschée, mais aussi entre toutes celles qui en ont ouy parler, tellement que de belistresse qu'elle estoit, elle est devenue une grande saige femme, pleine de loppins et d'aulquettes. Et a puis après esté appellée à l'enfantement des voisines et, avec le temps, constituée la saige femme ou belle mère commune du villaige. Voilà le premier malheur des femmes à leur enfantement et la première racine d'où sont proceddées ces saiges femmes ou belles mères communes du quartier.
Comment ceste nouvelle officière a commencé à forcer et violenter nature^ et Va constituée {par son ignorance et ses inventions nouvelles) en abominable corymption.