‹ Accoucheurs et sages-femmes célèbresChapitre 34 sur 42 · DE L'INDECENCE AUX HOMMES D'ACCOUCHER LES FEMMES · texte numérisé non relu

DE L'INDECENCE AUX HOMMES D'ACCOUCHER LES FEMMES

Préface

Un écrit digne d^un habile médecin et d'un Savant Théologien {mais dont F Auteur s'est caché), entre dans im plus grand détail, et prouve Vhorreur que la Religioîi inspire contre la profession d'Accoucheur, dont il/ait voir Vinutilité et le danger. Le hasard qui a fait recouvrer ce petit Ouvrage dans le temps qu'on travaillait à celui-ci, n a pas peu servi à le faire continuer et à le finir. On a

(1) Voir la notice biographique de ce médecin, p. 14L

été ravi de s'y voir heureusement prévenu dans plusieurs des faits et des raisons qu'oji avait déjà ramassées ; et le \èle de charité qui règne dans tout cet Ouvrage^ n'a pas peu animé F Auteur de celui-ci.

On avait cependant pensé d'abord qu'il aurait suffi de faire réimprimer cette Dissertation sur les Accouchements (car c'est le titre qu'on lui a donné) sans rien écrire de nouveau là-dessus. Mais on a été conseillé d'achever ce qu'on avait commencé, parce que le progrès qu'avait fait depuis, dans le mojide. la profession d'Accoucheur, demandait de nouvelles réflexions : outre qiCon avait quelques faits à ajouter^ qui étaient échappés à l'exactitude de l'auteur anonyme (i).

Chapitré Premier

Qiie la profession d'Accoucheur était inconnue dans l'antiquité, et qu'elle est encore aujourd'hui nouvelle, sans titres et sans autorité.

La preuve la plus naturelle que, dans les premiers siècles du monde, on ne connaissait point d'Accoucheur, c'est quMl n'est point de mot dans les langues mères ou originales, pour signifier celte profession dans un homme, au lieu que celui qui signifie une Accoucheuse se trouve dans toutes les langues. Le mot d'Accoucheur paraît même de très fraîche date dans les endroits, comme en France, où cette profession est plus connue : car il ne s'en trouve aucune mention dans les Auteurs Français, à moins que ces Auteurs ne soient plus nouveaux encore que le mot d'Accoucheur, qui pourrait à peine compter un siècle d'origine.

Mais une autre preuve qu'il n'a pu y avoir d'Accoucheur dans l'antiquité, c'est que cette profession répugne à la nature même, puisqu'elle est contraire à la pudeur qui est naturelle aux femmes (2) infeminis ceteras virtutes pudor superat. Or les anciens, moins éloignés que nous de cette simplicité naturelle établie dans le monde par le Créateur même, poussaient jusqu'au scrupule la retenue (3) avec laquelle ils voulaient qu'on parlât des choses qui auraient pu salir l'imagination. Les Hébreux, par exemple, avaient honte de

(1) L'accoucheur De Lamotte a publié en 1718 « La réponse au livre intitulé V Indécence, etc. » ; ses arguments ne manquent pas de logique^ mais ils offrent trop peu d'intérêt pour être reproduits ici.

(2) Hyeron. Epiitt. ad. Celant.

(3) V. Aul. Gell., p. 219.

proférer le mot dhirine ;ih disaient (i) l'eau des pieds ^ etc. Comment donc auraient-ils pu autoriser une profession, qui aurait eu à employer plus que des paroles sur ces sortes de matières? On ne manquera pas de dire, qu'on ne doit pas croire contraire à la pudeur ce qu'il est permis de faire : mais que de choses permises qu'on ne se permettrait pourtant jamais sans la nécessité? Le Mariage, par exemple, ne serait qu'un honteux commerce, si la nécessité de peupler le monde n'en excusait l'usage : encore ne se l'accorde-t-on cet usage qu'à la dérobée et dans le secret, comme pour dissimuler à la pudeur ce que la nécessité ordonne (2). Ubi ad hoc opus venitii7\ sécréta quœriintîir, arbitri removentur. Sur ce même principe la tolérance pour la profession d'Accoucheur deviendra moins une permission qu'une licence, hors le cas de nécessité, car enfin la faute en ce point n'est point de faire une chose criminelle ; mais de se permettre sans besoin une chose honteuse ou méséante (3); Qiiœ sunt inhonesta, non quasi illicita. sed quasi pudenda viîare oportet. Quoiqu'on veuille donc croire, qu'on garderait dans cette profession toutes les mesures et tous les égards possibles, pour ne se rien accorder contre la modestie, et pour se préserver contre la médisance ; on ne laisserait pas de pécher contre la pudeur, si on l'exerçait sans nécessité. Cependant est-on toujours maître de son esprit et de son cœur, dans une occasion si propre à séduire l'un et l'autre, et à laquelle on s'expose sans nécessité ? Et quand bien même on pourrait répondre de soi, peut-on s'assurer de l'imagination des autres, qui ne penseront pas toujours comme l'Accoucheur ? îl faut donc convenir que le danger est du moins très proche (4). Nemo diii tutus est periculo proximus : car souvent, tandis qu'on s'étudie à sauver les dehors de l'honnêteté par ses paroles et par ses manières, on s'échappe à soi-même, et on se laisse véritablement aller à des choses peu honnêtes (5), honestè dicuntw% sed inhonestè turpiterque creduntur.

Comme donc dans ces occasions la bouche n'est pas toujours le fidèle interprète du cœur, il n'est pas rare alors que le sentiment démente l'expression. Ainsi, quoi qu'on en puisse dire, la fonction d'accoucher est constamment méséante à un homme; embarrassante, pour ne rien dire de plus, pour une femme; et dangereuse pour tous les deux.

(1) M. Fleury. Mœurs des Israélites.

(2) Augiist. I)e grat. et peecat. orig., lib. II, cap. xxxvil.

(3) Plin. Fjnst., p. 16L

(4) S. Cyprian. Upist., p. 174.

(5) Lactant., p. 47.

Les Anciens n'ont donc jamais songé à commettre ce soin à des hommes; eux surtout qui étaient si soigneux de préserver leurs imaginations, et de les prévenir contre tout ce qui paraissait immodeste (i). Persœ â pueris 7iudos conspici viros, necfas nec jus esse dicebant (2). Persarum pueri tanti pudorisJiiére,iit pj'o lege servarent, ne in publico aiit spiierent aul nasum emungerent. Dans cette vue, ils ne souffraient pas que les sexes différents se trouvassent aux bains (3), s'ils n'étaient exactement séparés. Qui croirait après cela, qu'ils eussent pu approuver cette liberté toujours dangereuse avec laquelle un Accoucheur voit et touche une femme ? (4) Perversa familim'itas est et falsa securitas. Il est plus naturel de croire qu'ils auront choisi, pour aider leurs femmes dans leurs couches, les secours qui se présentent naturellement, c'est-à-dire, ceux d'autres femmes, en qui elles auront dû prendre plus de confiance.

En effet, tandis que dans aucun des anciens temps, il n'est parlé nulle part d'hommes Accoucheurs, on y trouve dans tous les siècles, même les plus obscurs, des femmes qui accouchaient, comme on le fera voir dans la suite.

La conduite des Médecins de tous les siècles prouve encore ce qu'on vient d'établir. S'ils avaient besoin de quelque instruction sur l'état des femmes malades qu'ils traitaient, c'étaient des Sagesfemmes, non des hommes qu'ils chargaient de ce soin. Aussi une Sage-femme passait-elle pour l'œil du médecin ; parce que c'était par son ministère, qu'il s'assurait de ce qu'il ne lui seyait, ni à un autre homme d'examiner par lui-même.

C'était encore aux sages-femmes qu'on s'adressait (5) dans les. premiers temps de l'Eglise, pour s'assurer de la fidélité que les Vierges Chrétiennes avaient vouée à leur état de continence. Mais si les Pères trouvaient à redire dès lors, que les Chrétiennes se trouvassent ainsi exposées à la discrétion de leurs semblables; s'ils trouvaient dans cette pratique quelque chose de honteux et d'infamant (6), Ttirpe negothim, quandoquidem inter obstctricummanus virginitas occiditiir ; àe (\\xq\ crime n'auraient-ils pas taxé l'entreprise des hommes d'aujourd'hui, qui en pareils cas ne rougissent pas d'ôter cet emploi aux Sages-femmes ?

Leur entreprise est cependant fort opposée à l'intention des an-

(1) Alexand., 1. II, c. xxv.

(2) Xenophon.

(3) Plutarch. Ta Caton et Cwer.

(4) Div. August. Serm. de tem2)orc.

(5) S. Cyprian, Epist., p. 174.

16) S. Cyprian. Epist., p. 174. /» tint.

ciens Jurisconsultes, qui ordonnent ces sortes d'examen aux Sagesfemmes, et jamais aux Chirurgiens : preuve certaine qu'on ne les reconnaissait pas dans l'Antiquité comme des Accoucheurs, et qu'ils n'exerçaient pas les fonctions de Sages-femmes.

La profession d'Accoucheur est donc de fraîche date ; car outre qu'on n'en voit guères de traces que vers le milieu du dernier siècle (i), le peu de progrès qu'elle a fait dans les pays voisins de la France, où elle a pris naissance, fait savoir qu'elle ne fait presque que de naître. Aussi les provinces un peu éloignées de Paris trouvent encore aujourd'hui cette coutume fort étrange. Et à juger des fonctions qu'un célèbre Auteur (2) d'Allemagne fait exercer aux Sages-femmes dans les matières contentieuses qui regardent la sagesse ou les maladies des femmes, on ne connaît guères d'Accoucheur dans ce vaste pays, où les Juges et les Médecins ne s'en rapportent qu'aux témoignages des Sages-femmes. L'autorité des Accoucheurs ne paraîtrait guères mieux établie en France ; puisque les Edits des Rois, et les Arrêts des Parlements ne leur ont donné ni statuts, ni privilèges, ni règlements ; qu'ils ne leur ont accordé enfin ni immunité ni prérogatives. C'est donc une prétendue profession, qui se trouve en proie au premier occupant, et à qui il prendra en gré de s'ériger en maître Accoucheur. Trop heureux le public, si par cette licence il ne se trouve pas souvent exposé à reconnaître pour Accoucheur célèbre, celui même que la fortune venait de négliger!

Le métier d'Accoucheur n'appartient donc pas aux hommes : ce n'est en eux qu'une usurpation, ou une entreprise téméraire fondée sur la timidité des femmes, qui ont crû, par cette indigne soumission assurer leurs vies, et sur la crédulité des maris, qui par cette dangereuse complaisance ont crû plus sûrement conserver leurs femmes. Mais on verra dans la suite que c'est abuser de la confiance des uns et des autres, en montrant que le secours d'un Accoucheur est rarement nécessaire, et que cette profession s'est introduite dans le monde sans titre, qu'elle est de nouvelle invention ; qu'on s'en est toujours aisément passé, et qu'on peut sûrement s'en passer encore.

(1) Bayle. Dict.

(2) Valentin. Pandect, Medie. légal, spar^iin.

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