Chapitre II
Que toutes les nations^ à commencer par le peuple Hébreu, se sont servies de Sages-femmes, dont la profession est aussi ancienne que le monde, et autorisée par les Lois.
Il n'en est pas de même de la profession d'accoucheuse : elle est comme de droit naturel ; parce qu'il est naturel à une femme de mettre des enfants au monde, et que les femmes de tout temps et de toutes nations, se sont fait accoucher par d'autres femmes.
Ceci est si vrai, que dès les premiers temps elles n'avaient pas recours aux hommes, dans les accouchements même les plus difficiles. Rachel (i) qui aurait pu passer pour une des premières Dames de son temps, n^appela à son secours qu'une femme dans un travail des plus laborieux. Thamar{2)^ une autre femme de considération, vers ce même temps ayant à mettre au monde deux enfants qui se présentaient mal, se servit heureusement du ministère d'une Sage-femme. Or tant d'adresse, d'expérience et d'habileté dans les Sages-femmes d'alors, donne assez à comprendre qu'elles avaient appris d'autres femmes habiles, et qui n'étaient point les premières qui se fussent mêlées d'accouchement. On peut donc raisonnablement conclure, que dès les premiers siècles du monde, il y avait un art d'accoucher, dont les femmes étaient seules en possession, et dont elles s'acquittaient au gré des Dames de la première qualité; puisque les premières Dames d'alors n'avaient recours qu'à elles.
Sous le règne de Pharaon (3) roi d'Egypte, l'art d'accoucher était encore en honneur entre les mains des femmes: il paraît même par l'histoire de ces temps, que cette profession y faisait du progrès et s'y perfectionnait ; car à l'habileté qu'elles avaient, comme on vient de voir, elles joignirent une probité inviolable: qualité aussi nécessaire en Médecine que la Science. Cette probité parut en elles en ce que le commandement d'un grand prince (4) ne pût les rendre infidèles à la confiance de celles qui les en honoraient. Exemple qui aurait dû leur mériter une reconnaissance immortelle dans les esprits de toutes les femmes des siècles suivants : au lieu que par un indigne renversement, ces femmes infidelles au contraire envers
(1) Oeiies., cap. 35, v. 17.
(2) Ibid., cap. 38, v. 27.
(3) Exod., cap. 1.
(4) Pharaon. Voy. Exod., cap. I.
leurs bienfaitrices, les ont aujourd'hui privées de leur confiance pour la donner aux Accoucheurs. Etrange oubli d'elles-mêmes ! Est-ce donc qu'elles manquaient de maîtres ? Ou leur en fallait-il d'un nouveau genre parmi les hommes ?
En avançant dans l'Histoire Sainte, on trouve qu'aux couches de la célèbre Riith (i), il n'y est parlé que de femmes. C'était pourtant une personne riche ; elle n'était plus d'ailleurs apparemment fort jeune, puisqu'elle avait passé environ dix ans avec son premier m.ari : cependant ces deux raisons ne lui firent point prendre la précaution d'appeler des Accoucheurs : il n'en était donc point encore. Ce fut enfin entre les mains des femmes que la belle-fille d'Héli accoucha (2). Vers ces mêmes temps (3), il y avait une sorte de Médecine qui regardait les maladies du Sexe ou ses incommodités, qui fut quelque temps entre les mains des femmes; et c'était celle qui regarde les applications extérieures: autre preuve invincible que l'antiquité aurait eu horreur de commettre aux hommes le soin d'accoucher les femmes.
Artemise, reine de Carie (4) qui a donné son nom à Pherbe appelée Artemisia, en François armoise; cette Reine, dis-je, était Médecine des femmes.
Cléopàtre, autre reine, mais d'Egypte, fut surtout célèbre dans cette profession; puisqu'il est resté des Livres et des Compositions qui portent son nom, et qui sont citées avec honneur par Galien (5) et par les Auteurs grecs (6) qui l'ont suivi. Or la médecine étant donc déjà exercée par des femmes avec distinction du temps d'Artemise, n'a pu se trouver si fort illustrée du temps de Cléopàtre, c'est-à-dire environ 400 ans après, que parce qu'elle avait toujours subsisté entre les mains des femmes, qui s'y appliquaient et la perfectionnaient par leurs observations.
Les Grecs surtout avaient de ces femmes Médecines, comme on le reconnaît par les mots azEaipioc; et îa-:pivai qui se sont conservés jusqu'à nous. On sait d'ailleurs que Socrate se faisait gloire d'être le fils d'une sage-femme très habile nommé Phanarete ; comme on peut le voir dans Platon (7). La médecine donc n'était pas moins illustre parmi les femmes que parmi les hommes: car comme ceux-
(1) Vers l'ail 27n(; du Monde.
(2) Premier livre des Eois, ch. 4. v. 20.
(3) Voyez Thistoire de la Médecine de M. le Clerc.
(4) En 3iOU du Monde ou environ.
(5) De compo.s. viedic. local,, lib. I, c. 1.
(6) Paul. M'^in, Aëtius, etc.
(7) Au livre de la Science; voy. aussi Diogen. Laërc.
ci peuvent s'honorer des noms des Rois Médecins, les femmes Médecines ont aussi eu des Reines qui ont illustré leur sorte de Médecine. Et pour ne point sortir de notre sujet, celles qui s'appliquaient particulièrement aux accouchements n'étaient guères moins honorées; puisque de grands Philosophes, comme Socrate, se vantaient d'être descendus d'une Sage-femme.
Si on joint à toutes ces Dames Médecines une Fabula Lybica ou Livia dont parle Galien, nnt Alpasie qu'Aëtius cite, une Olympias, une Sotira^nne Salpé, une Laïs. toutes cités par Pline, et plusieurs autres dont de bons auteurs font mention (i), on trouvera une tradition suivie, ou une nombreuse liste de femmes célèbres en Médecine, depuis les anciens siècles, Jusques bien avant dans ceux qui nous touchent de plus près.
En effet, les femmes Médecines étaient encore connues à Rome du temps des Empereurs, suivant ce vers de Martial :
ProtiniiS accediint Medici, Medicœqiie recedunt (2).
D'anciennes inscriptions font foi delà même chose, témoin celle de Vérone: